I . La muraille d'Agricola, que Carausius réparait
dessus ce rempart; il te voit, et tu lui inspires la même terreur que l'ombre qui descend pendant la nuit, et roule les vagues contre ses vaisseaux.
— Va, chef de mes bardes, reprit Oscar, prends la lance de Fingal, fixe sur la pointe un tison enflammé, et secoue-le dans les airs ' ; dis à Garos de quitter les bords de l'Océan et de s'avancer vers moi ; dis-lui que je brûle de combattre, que mon arc est fatigué de la chasse ; dis-lui que les braves sont absents, que je suis jeune, et que mon bras est faible. »
Le barde part en chantant. Oscar appelle ses guerriers. Sa voix gronde à leurs oreilles comme l'écho de la caverne qui répète le bruit des vagues. Ils se rassemblent autour de mon fils, semblables aux torrents quand après l'orage ils roulent en mugissant leurs flots amoncelés.
Ryno aborde Caros en secouant sa lance enflammée, ce Viens combattre Oscar, ô toi qui laves tes pieds poudreux dans l'écume de l'Océan : Fingal est absent. Tranquille dans son palais, il écoute les chants de ses bardes. Sa lance redoutable, son large bouclier, reposent oisifs à ses côtés. Viens combattre Oscar ; ce héros est seul. »
Mais Caros ne traversa point l'impétueux Carron. Le barde retourne seul auprès d'Oscar. Les ténèbres de la nuit s'épaississent sur Crona : on prépare la fête. Cent chênes allumés pétillent dans les airs : un jour pâle éclaire la bruyère. A cette faible lueur, on aperçoit dans l'éloignement des fantômes légers. On découvre à moitié l'ombre de Comala qui flotte sur son météore, Hidallan est auprès d'elle dans une contenance triste et sombre. Ryno fut le seul qui l'aperçut.
(c Hidallan, lui dit-il, pourquoi cette tristesse? les bardes n'ont-ils pas célébré ta gloire? Les chants d'Ossian se sont fait entendre. Tu t'es penché sur le bord de ton nuage pour écouter la voix de nos bardes, et ton ombre a brillé dans les airs.
— Chef de mes bardes , dit Oscar, tes yeux voient donc ce héros? Raconte-moi la mort de ce chef si célèbre du temps de nos pères. J'ai vu souvent les torrents de ses collines, et son nom retentit encore sur les rochers de Cona.
— Fingal, reprit le barde, désespéré de la mort de Comala,
\ . Telle était la manière dont les Calédoniens déclaraient la guerre.
ne pouvait plus suporter la vue d'Hidallan; il le bannit du champ de bataille. Le jeune guerrier s'éloigne à pas lents, et, dans un morne silence, il traîne ses armes sur les bruyères; sa chevelure, détachée des liens de son casque, flotte au hasard ; il baisse vers la terre ses yeux remplis de larmes, il pousse par intervalles de profonds soupirs.
(c II erra ainsi trois jours entiers avant d'arriver sur les bords du Balva ', à l'antique palais de ses aïeux. Le vieux Lamor, son père, était assis à l'ombre d'un chêne. Il était seul ; tous ses guerriers avaient suivi son fils à la guerre de Fingal : le torrent coulait à ses pieds, et sa tête chauve était appuyée sur son bâton.
«c La vieillese avait fermé ses yeux à la clarté du jour. Il murmurait à demi-voix les chants des temps passés. Il entend du bruit, il reconnaît les pas de son fils. « Est-ce le fils de « Lamor que j'entends, s'écria -t-il, ou bien est est-ce son omoc bre qui passe devant moi? 0 mon fils! as-tu péri sur les a bords du Garron? ou si c'est toi, si tu vis, où sont les braves « qui t'ont suivi? Hidallan, où sont mes guerriers? Tu avais « coutume de les ramener triomphants au bruit des boucliers. « Tous ont-ils péri dans le combat?
« — Non, répondit le jeune homme en soupirant; non, tes « guerriers vivent ; ils sont couverts de gloire ; mais , ô mon « père! il n'est plus de gloire pour ton fils! Je suis condamné « à languir honteusement sur les bords du Balva, tandis que « j'entends redoubler au loin le bruit des combats!
« — Ah ! tes ancêtres, répliqua Lamor indigné, ne venaient a point se reposer sur les bords du Balva, tandis qu'on com- « battait! Ne vois-tu pas cette tombe que mes yeux ne distin- « guent plus? C'est là que repose le vaillant Germalon, qui « n'a jamais fui devant l'ennemi. Il me semble qu'il me dit : « Viens, mon fils, guerrier comblé de gloire, viens à la tombe « de ton père.... Ah! Germalon, comment puis-je être comblé (( de gloire? mon fils a fui devant l'ennemi!
« — Roi des rives du Balva, reprit Hidallan, ô mon père! « pourquoi affliges- tu mon âme? Lamor, je ne connus jamais « la crainte.... C'est Fingal qui, désespéré de la mort de sa
4 . Petite rivière qui porte encore ce nom , et qui traverse la vallée de Glentivar, en Stirlingshire.
OssiAN. 4
a: bien-aimée, m'a privé de l'honneur de combattre à ses côtés.... K Retourne, m'a-t-il dit, retourne dans tes plaines ; va te descc sécher sur les bords de tes torrents , comme un chêne décc pouillé de ses feuilles, et courbé par les vents, sur les bords oc du Balva, pour ne jamais se relever.
(c — Quoi! répondit le vieillard, j'entendrai les pas d'Hidal- « lan dans ce lieu solitaire ; il reposera sur les bords de mes a torrents, tandis que des milliers de héros se signalent dans a les combats !... Ombre du vaillant Germalon, guide, guide « Lamor vers sa dernière demeure : mes yeux sont dans les « ténèbres, mon âme est accablée de tristesse, mon fils a perdu (S. sa gloire !
« — En quels lieux, s'écria le jeune homme, irai-je chera: cher la gloire pour réjouir l'âme de mon père? De quelle « contrée puis-je revenir triomphant pour charmer son oreille (c par le bruit de mes armes? Si je vais à la chasse des biches, « mon nom restera oublié. Lamor n'éprouvera aucune joie à (T mon retour de la colline, et n'aura point de plaisir à toucher « de ses mains tremblantes mes chiens fidèles ; il ne s'infor- (( mera pas de ce qui s'est passé sur ses montagnes, il ne me a fera point de questions sur les cerfs qui habitent ses dé- « serts.
« — Il faut donc, dit Lamor, que je tombe comme un arbre a décrépit, qui s'élevait sur la cime d'un rocher, et que les a vents d'un souffle ont renversé! On verra mon ombre errer « sur mes collines, pleurant la honte de mon jeune Hidallan? « Élevez- vous donc, épais brouillards; dérobez Hidallan à la « vue de son père irrité.... Mon fils, va dans mon palais ; les « armes de nos ancêtres y sont suspendues. Apporte le glaive « de Germalon, ton aïeul ; il le conquit sur un ennemi. »
« Hidallan part, rapporte le glaive avec son éclatant baudrier, et le donne à son père. La main errante du vieillard en cherche la pointe, la sent et s'y arrête.
«c Mon fils, conduis-moi à la tombe de Germalon : elle s'é- « lève auprès de cet arbre au tremblant feuillage : j'entends « siffler les vents dans le gazon flétri qui la couvre; un ruis- « seau murmure auprès, et va joindre ses ondes à celle du « Balva. C'est là que je veux me reposer. 11 est midi et le soa leil brûle nos campagnes. »
t Hidallan conduiàt le vieillard à la tombe. A peine sont-
ils auprès, que Lamor perce le flanc de son fils.... Ils dorment tous deux dans le même tombeau, et leur antique palais couvre de ses ruines les bords du Balva. A midi les fantômes errent alentour. Le silence règne dans la vallée, elles hommes craignent d'approcher de ce lieu funeste. »
Ainsi parla Ryno.
« Chantre des héros, lui dit Oscar, ton récit m'afflige : mon cœur gémit sur le sort d'Hidallan , car il mourut dans les beaux jours de sa jeunesse. Regarde ; il s'envole sur l'aile des vents, et va errer sous un ciel étranger.
« Enfants de Morven, approchez-vous des ennemis de Fingai : cbarmez par vos chants la longueur de la nuit, et veillez pour observer l'armée de Caros. Oscar va consulter les héros du temps passé : je vais monter sur la colline silencieuse d'Arven, où mes aïeux sont assis sur leurs nuages obscurs, et découvrent dans l'avenir le sort des combats. Et toi, Hidallan, ton ombre désolée y habite-t-elle? Montre-toi à mes yeux dans ta douleur, chef de Balva! d
Les héros de Morven marchent en chantant. Oscar monte lentement sur la colline : les pâles météores de la nuit s'avancent sur la bruyère. Un torrent bruit sourdement dans le lointain ; d'intervalle en intervalle, les vents font gémir les chênes antiques.
Le globe écbancré de la lune ne jetait derrière la colline qu'une lueur obscure et rougeàtre. On entend les voix grêles des fantômes....
Oscar tire son épée. « Ombres de mes pères, s'écrie le héros, vous qui jadis avez combattu contre les rois du monde ', venez, dévoilez l'avenir à mes yeux; apprenez-moi quels sont vos entretiens secrets dans vos antres profonds, lorsque vous voyez vos descendants dans le champ de la gloire. »
Trenmor vint à la voix de son fils. Un nuage rapide comme l'orgueilleux coursier de l'étranger portait son corps diaphane. Les brumes de Lano formaient sa robe légère. Son épée n'est qu'un météore à demi éteint. Son visage n'est qu'une forme ténébreuse et sans traits. Trois fois il soupira sur son fils, et trois fois les vents de la nuit gémirent sur la colline. Il parla, mais l'oreille d'Oscar n'entendit que des sons imparfaits, des