‹ Ossian, barde du IIIe sileChapitre 57 sur 73 · L'empereur des Romains · texte numérisé non relu

L'empereur des Romains

;\. C'étaient sans doute des flambeaux de cire qui faisaient parlie du buliu que les Calédoniens avaient rapporté d'une province romaine.

CARTHON. 169

souvent traversé le torrent de Carun pour attaquer les étrangers ; nos glaives se dérouillaient dans le sang, et les rois du Monde p'euraient leurs défaites. Mais pourquoi rappeler les combats de ma jeunesse? L'âge a mêlé des cheveux blancs à ma noire chevelure. Ma main ne sait plus courber l'arc , et je ne lève plus que des lances légères. Ah ! quand ressentirai-je la joie que j'éprouvai en voj^ant pour la première fois celte vierge étrangère, la belle Moïna ?

— Raconte-nous, lui dit Fingal, les aventures de ta jeunesse; la tristesse, comme un nuage sur le soleil, obscurcit ton âme : seul sur les bords du Lora, tu ne roules que de sombres pensées. Dis-nous quels chagrins ont flétri jadis tes beaux jours. »

Clrssamor parla ainsi :

a Ce fut pendant la paix que j'arrivai à Balclutha. Les vents enflaient mes voiles , et les ondes de Glutha * reçurent mon vaisseau poussé par la tempête.

c( Je restai trois jours dans le palais de Reuthamir. Mes yeux contemplèrent la beauté de sa fille. On remplit à la ronde la coupe de la paix , et le héros en cheveux blancs me donna la belle Moïna.

<c La gorge de cette vierge était blanche comme l'écume des vagues; ses yeux brillaient comme les étoiles de la nuit; l'aile du corbeau est moins noire que ses cheveux; son âme était généreuse et tendre : mon amour pour Moïna fut extrême, et mon cœur nageait dans la joie.

« Un chef étranger, épris de la belle Moïna, arrive au palais de Reuthamir. Sans cesse il tenait des discours insolents. Souvent il tirait à moitié son glaive.

(c Où est le puissant Comhal, disait-il, où est ce guerrier « qui ne se repose jamais ? Sans doute il vient à Balclutha à « la tête de son armée, puisque Clessamor est si hardi.

a — Apprends, lui dis-je, que mon âme brûle de son propre (c feu ; que je reste intrépide entouré de milliers d'ennemis, <r malgré l'absence des chefs des héros. Etranger, tu parles a: avec audace à Clessamor parce qu'il est seul ; mais son « glaive frémit à son côté , impatient de briller dans sa main. « Ne parle plus de Comhal, enfant de Clutha I »

\. Aujourd'hui le Cl} de.

OSSIAN. 8

170 CARTHON.

« L'orgueil du chef étranger s'irrita. Nous combattîmes : il tomba sous mes coups. Les rives de Glutha retentirent de sa chute. Aussitôt mille lances étincelèrent autour de moi : je combattis encore ; mais enfin les étrangers l'emportèrent.

(( Je me rembarquai sur les ondes de Clutha. Mes voiles , poussées par un vent favorable, blanchirent l'horizon, et mon vaisseau s'élança comme une flèche sur le dos des vagues.

a Moïna parut sur la côte; ses yeux étalent trempés de larmes; ses cheveux noirs flottaient au gré des vents; j'entendis ses cris; vingt fois je tentai de regagner le rivage; mais les vents d'est emportèrent mon vaisseau.

g: Depuis ce moment, je n'ai point revu Glutha, je n'ai point revu la belle Moïna; elle est morte dans les murs de Balclutha.

« J'ai vu son ombre. Je l'ai reconnue, lorsqu'elle a glissé dans l'obscurité sur les flots murmurants du Lora. Elle ressemblait à la lune nouvelle cachée derrière un épais nuage, lorsque le ciel verse la neige à gros flocons et que l'univers dort dans les ténèbres et le silence.

— Chantez la belle Moïna, dit Fingal à ses bardes; que vos chants appellent son ombre sur nos collines, afin que cette infortunée vienne se reposer avec les filles de Morven , qui furent l'ornement des siècles passés et l'amour des anciens héros.

ce J'ai vu moi-même la ville de Balclutha, mais elle était abandonnée. La flamme avait ravagé ses maisons , la voix de l'homme ne s'y faisait plus entendre, et le fleuve qui la baigne avait été détourné de son cours par l'écroulement de ses murailles.

((Partout le chardon balançait sa tête solitaire, et la mousse épaissie frémissait au souffle de la bise. Les animaux sauvages habitaient la demeure de l'homme ; leurs têtes se levaient au milieu des ruines et des grandes herbes qui perçaient les pierres.

(( Elle est déserte, la demeure de Moïna, et le deuil habite le palais de ses pères ! Bardes , entonnez des hymnes funéraires, et déplorez le sort des étrangers : ils n'ont fait que tomber quelques jours avant nous; car il faudra bientôt que nous tombions nous-mêmes....

(j; Pourquoi bâtir des palais, ô homme que le temps emporte

CARTHON. 171

si rapidement vers la mort ? Tu regardes aujourd'hui du haut de tes superbes tours; encore quelques années, le vent du désert viendra rugir sur tes créneaux abandonnés et siffler autour de ton bouclier rongé de rouille.

« Mais qu'il vienne, le vent du désert : il mumurera nos gloires au jour de nos funérailles. Les marques de ma valeur resteront sur les champs de bataille , et mon nom vivra dans les hymnes des bardes !

c( Chantez, amis, videz à la ronde la coupe de la fête : que mon palais retentisse des transports de la joie.... 0 soleil, astre puissant, si tu dois disparaître un jour, situ ne brilles que pour un temps, la renommée de Fingal survivra à ta lumière. »

Ainsi chantait le chef de Morven dans les transports de sa joie. Mille bardes assis autour de lui se penchaient pour écouter sa voix : elle avait la douceur des accords de la harpe apportés par les brises du printemps.

Toutes tes pensées étaient riantes, ô Fingal ! Pourquoi l'âme d'Ossian n'a-t-elle pas reçu la force qu'avait la tienne? C'est que tu n'as point ton pareil dans l'univers, ô mon père; nul ne peut égaler le roi de Morven !

La nuit s'écoula parmi les hymnes, et le matin nous trouva dans la joie. Déjà les montagnes montraient leurs têtes grisâtres, déjà souriait la surface azurée des mers. Tout à coup on voit la vague blanchie se briser contre un écueil éloigné.

Du sein du lac, lentement s'élève une épaisse vapeur; elle prend la figure d'un vieillard, et s'avance le long de la plaine silencieuse. Le fantôme ne marche pas ; une ombre le soutient au milieu des airs : il s'arrête sur le palais de Selma , et se dissout en pluie de sang.

Fingal seul aperçut ce spectre terrible. Il prévit aussitôt la mort de ses guerriers. Il entre en silence dans son palais et prend la lance de son père. Déjà sa cotte d'armes résonne sur sa poitrine. A sa voix , les héros de Morven se lèvent autour de lui : muets, ils se regardent et observent les yeux du chef. L'esprit de la guerre anime les traits de son visage; il agite sa lance , le fléau des armées.

Mille glaives nus éclairent le palais de Selma. Le cliquetis des armures épouvante les airs. Les dogues en arrêt poussent d'affreux hurlements. Pas une parole ne sort de la bouche des

172 CARTHON.

guerriers : chacun, les yeux attachés sur les yeux de Fingal, porte la main à sa lance.

« Enfants de Morven, s'écrie le chef des héros, ce n'est pas ici l'heure de s'occuper de fêtes. Le nuage de la bataille grandit à l'horizon, et la mort plane sur nos bruyères. Un présage vient de m'annoncer l'approche de l'ennemi. La mer roule sur nos côtes les fils de l'étranger. J'ai vu s'élever du lac le signal certain du danger de Morven. Que chacun aiguise la lance et ceigne le glaive de son père. Que vos casques sombres couvrent vos têtes, et que vos boucliers impénétrables s'arrondissent sur vos flancs. La tempête de la guerre va fondre sur nous, et bientôt vous entendrez les rugissements de la mort! > A la tête de son armée , Fingal s'avançait comme la nue qui précède la foudre, quand elle s'étend sur un ciel nocturne et que les nautoniers prévoient un désastre. L'armée s'arrête sur le sommet du Cona.

Les filles de Morven l'aperçoivent du vallon, et croient voir une forêt sur la colline. Elles tremblent pour la vie de leurs jeunes amants. Elles regardent la mer avec effroi , les vagues blanchissantes trompent leurs yeux, elles les prennent pour des voiles éloignées, et les larmes inondent leurs visages.

Quand le soleil se leva sur les flots, nous découvrîmes une flotte dans le lointain. Bientôt elle approche et vomit ses guerriers sur la côte. Leur chef s'élève au milieu d'eux, comme le cerf au milieu d'un troupeau de chevreuils. Son bouclier est semé de lames d'or. Sa démarche est majestueuse. Il s'avance vers Selma, suivi de ses guerriers.

(c UUin, dit Eingal , va trouver cet étranger, et porte-lui des paroles de paix. Dis-lui que nous sommes redoutables dans les combats , et que nous avons peuplé l'air des ombres de nos ennemis. Dis-lui que les guerriers qui sont venus s'asseoir à mes fêtes sont comblés de gloire, et qu'ils montrent les armes de mes aïeux* dans les pays éloignés. Les enfants des étrangers les admirent, ils bénissent les amis de la race de Morven. Car notre nom a rempli l'univers, et nous avons fait trembler les rois du Monde jusque dans leurs palais!... >

■I . C'était alors la coutume de changer d'armes avec ses hôtes : on conservail longtemps ces armes dans différentes familles, comme des monuments de l'amitié qui avait régné entre leurs ancêtres.

CARTHON. 173

UUin part enchantant; Fingal se repose sur sa lance, il aperçoit son redoutable ennemi, et de loin lui adresse ces paroles :

« Que ta démarche est noble, enfant de l'Océan! Ton glaive paraît un feu qui ravage, et ta lance un sapin qui défie les tempêtes. Le globe changeant de la lune n'est pas plus large que ton bouclier; la jeunesse colore ton visage : tes cheveux noirs et ondoyants tombent en boucles sur tes épaules....

(c Mais cet arbre superbe tombera peut-être, sa mémoire périra avec lui. La fille de l'étranger le pleurera et fixera tristement sa vue sur les flots; ses enfants s'écrieront : «Nous voyons un «vaisseau; c'est peut-être celui du roi de Balclutha! a Des larmes couleront des yeux de leur mère. Elle songera au héros couché pour toujours dans la terre de Morven ! »

Ainsi parlait Fingal, quand Ullin aborda Garthon. Il baissa trois fois sa lance devant lui et entonna l'hymne de la paix :

(c Viens à la fête de Fingal, ô Garthon 1 viens en ami, ou lève la lance de la guerre! Les nuages sont remplis des ombres de nos ennemis; mais nos amis sont comblés de gloire. Regarde ce champ, Garthon; vois, sur ces vertes collines, ces pierres couvertes d'herbe et de mousse : ce sont autant de tombeaux des ennemis de Fingal!

— Barde de Morven, répondit Garthon, crois-tu parler à un faible guerrier? Vois-tu sur mon visage la pâleur de la crainte? Grois-tu jeter le trouble dans mon âme en me parlant des guerriers qui ont péri ? Mon bras s'est signalé dans les combats, et ma renommée est connue au loin. Va trouver des lâches, et dis-leur de céder à Fingal !

« J'ai vu la chute de Balclutha, et j'irais m'asseoir dans une fête à côté du fils de Gomhal, de Gomhal qui a porté la flamme dans le palais de mon père!

a J'étais enfant alors, et j'ignorais pourquoi les jeunes filles pleuraient. J'aimais à voir les colonnes de fumée qui s'élevaient au-dessus de nos murs : souvent je me retournais, et je regardais avec joie fuir nos amis sur la colline.

« Mais quand les années de l'enfance furent passées, je vis la mousse s'épaissir sur les ruines de nos murailles : mes soupirs éclataient au lever de l'aurore,, et mes pleurs coulaient encore au retour de la nuit. « Ne combattrai-je donc jamais, « me disais-je à moi-même , les enfants de mes ennemis?... »

174 CARTHON.

« Oui, barde, je les combattrai, car je sens les feux de la vengeance déborder de mon âme!... »

Les guerriers de Carthon se pressent autour de lui : tous à la fois tirent leurs glaives, altérés de carnage Le chef frémit, une larme est prête à s'échapper de ses yeux; il se souvient des cendres de Balclutha, et toute l'indignation amassée dans son cœur s'allume comme un incendie : il dévore du regard la colline où nos héros se formaient en bataille. Il agite sa lance, et son armée roule sur ses pas.

« Irai-je, dit Fingal en lui-même, irai-je attaquer Carthon ? L'arrêterai-je au milieu de sa course, avant qu'il ait vu croître sa gloire ? Mais en voyant son tombeau, les bardes diraient : c II fallut que Fingal vînt au combat suivi de mille guerriers « pour que Carthon lui cédât!... »

« Non, bardes futurs, vous ne ternirez point ma gloire! Mes héros attaqueront ce jeune guerrier, mais Fingal restera spectateur du combat. Si Carthon triomphe, alors seulement je m'élance de la colline au-dovant du vainqueur.

c Lequel de mes héros veut se mesurer avec Carthon? Voyez comme ses guerriers sont innombrables sur la côte; voyez comme sa lance agite au loin la menace et la mort ! »

A ces mots, Cathol se lève : il est suivi de trois cents jeunes hommes de sa tribu'. Mais son bras est trop faible contre Carthon : il tombe, et ses amis prennent la fuite.

Connal* s'avance pour venger la mort de Cathol : sa lance se rompt, il est terrassé et enchaîné sur la plaine; Carthon poursuit ses guerriers.

« Clessamor, s'écrie le roi de Morven, où est ta lance? Peuxtu voir Connal enchaîné, Connal, ton ami, qui habitait avec toi les bords du Lora? Lève-toi, compagnon de mon père, fais briller l'acier de ton armure, et que l'enfant de Balclutha sente la force des hommes de Morven. »

Clessamor se lève, secoue ses cheveux gris, place un bouclier sur son côté et marche fièrement à l'ennemi. Carthon s'arrête

< . Il paraît que les clans existaient déji du temps de Fingal, mais ils n'étaient pas organisés sur le même pied que les tribus d'aujourd'hui.

2. Connal est un héros célèbre dans les anciens poëmes écossais par sa prudence et par sa valeur. Il existe encore dans le nord de l'Ecosse une petite tribu qui prétend descendre de ce chef.

CARTHON. 175

sur ce rocher couronné de bruyère ', et contemple la marche du héros. Il aime à voir la joie terrible de son visage, et la force qu'il conserve sous les cheveux blancs de la vieillesse.

« Lèverai-je, dit-il, contre ce vieillard cette lance qui n'eut jamais besoin de frapper deux fois un ennemi, ou épargnerai-je sa vie en lui adressant des paroles de paix? Sa démarche est imposante et sa vieillesse inspire le respect. Si c'était l'époux de Moïna, le père de Carthon!... j'ai souvent ouï dire qu'il habitait les bords du Lora. »

Ainsi parlait Carthon, quand Ciessamor s'avança sur lui la lance levée.

Le jeune étranger a reçu le coup sur son bouclier.

c Héros en cheveux blancs, dit-il à Ciessamor, Morven n'at-il point de jeunes guerriers à m'opposer? N'as-tu point de fils qui puisse couvrir son père de son bouclier et se mesurer avec moi? L'épouse que tu chéris n'est-elle plus, ou pleuret-elle sur la tombe de tes enfants? T'assieds-tu parmi les rois, et quelle sera m.a gloire, si mon glaive te donne la mort?

— Elle sera grande ; que ma parole te suffise : je me suis distingué dans les combats, mais jamais je n'ai dit mon nom à l'ennemi^ : cède-moi, et alors tu sauras que mon bras a semé ses exploits sur plus d'un champ de bataille.

— Je ne cédai jamais, reprit l'enfant de Balclutha. J'ai aussi soutenu des assauts mémorables, et l'avenir me promet encore de nouveaux triomphes. Ne méprise point ma jeunesse. Mon bras et ma lance ont abattu de fiers adversaires. Crois-moi, vieillard, retire-toi près de tes amis; nos combats ne sont plus de ton âge.

— Pourquoi m'outrages-tu? dit Ciessamor en laissant tomber une larme. L'âge ne fait point trembler ma main; je puis encore lever le glaive de mes ancêtres!... moi, fuir sous les yeux de Fingal, sous les yeux du héros que j'admire!...

i . C'est le roclier qu'Ossian fait remarquer à Malvina, au commencement (le ce poëme.

2. Dire son nom à l'ennemi, était dans les temps héroïques un moyen presque sûr d'éviter le combat : car s'il avait existé quelque liaison entre les ancêtres des combattants , ils mettaient bas les armes, et renouvelaient l'ancienne amitié de leurs pères. Mais, dans presque toutes les circonstances, un guerrier qui disait son nom à l'ennemi était déshonoré comme un lâche.

17 6 CARTHON.

Non, jeune étranger, je n'ai jamais fui : lève ta lance et défends-toi! 5)

Les deux héros combattirent. Carthon, retenant ses coups, parait ceux du vieillard : toujours il croyait voir dans son ennemi l'époux de Moïna. Il brise en deux tronçons la lance de Glessamor et lui arrache son glaive; bientôt il le terrasse et va l'enchaîner : mais Glessamor tire le poignard de ses pères, aperçoit le flanc de son ennemi découvert, et l'y plonge tout entier.

En voyant désarmer Glessamor, Pingal pousse un cri terrible ; au bruit de ses armes, à son aspect, l'armée s'arrête en silence : tous les regards sont fixés sur lui. Ainsi quand un bruit sourd précède la tempête, le chasseur errant dans la vallée se retire sous l'abri de quelque rocher.

Carthon, de pied ferme, attend Fingal et le menace. Le sang ruisselle à flots de sa large plaie. Il voit accourir le roi de Morven; l'espoir de la gloire soutient son âme défaillante; mais ses joues sont pâles; sa chevelure déliée flotte sur ses épaules; son casque tremble sur sa tête, ses forces l'abandonnent : mais son regard est encore plein d'audace.

Fingal voit couler le sang du héros et ne peut se résoudre à le frapper, a Gède, lui dit-il, jeune guerrier; cède, tu portes au flanc une glorieuse blessure ; c'est assez pour ton courage, et ta renommée sera immortelle.

— Est-ce toi, héros fameux? répondit Garthon d'une voix affaiblie; es-tu cet astre de mort qui épouvante les rois du Monde? Oui, c'est Fingal : puis-je en douter? Je vois en toi la force du torrent et la vitesse de l'aigle du ciel. Hélas! que n'ai-je pu te combattre, ô roi de Morven? Mon nom serait célèbre à jamais dans les chants des bardes, et le chasseur, en voyant ma tombe, dirait : « Il a lutté contre Fingal. » Mais, hélas ! Garthon meurt inconnu ; il a usé sa force contre de vulgaires ennemis.

— Non, tu ne mourras pas ignoré, dit Fingal : mes bardes transmettront ton nom de siècle en siècle. Les enfants de l'avenir s'entretiendront de ta gloire, quand, assis autour d'un chêne brûlant, ils passeront les nuits à chanter les faits du temps passé.

ce Le chasseur couché sur la bruyère entendra le sifflement des vents, lèvera les yeux et verra le rocher que ton sang a

CARTHON. 177

rougi. Il se tournera vers son fils et lui montrera la place où se donna la bataille des héros. « Là, dira-t-il, combattait le roi ï de Balclutha! »

Un éclair de joie glisse sur le visage du mourant : il lève ses yeux appesantis et donne son glaive à Fingal. Il veut que ce trophée n'appartienne qu'à lui, et que le souvenir du roi de Balclutha se conserve à jamais dans Morven.

Les bardes chantent l'hymne de la paix; le combat cesse. Les guerriers étrangers, autour de leur chef expirant, se penchent en silence sur leurs armes, pour écouter ses dernières paroles :

(c Roi de Morven, une tombe étrangère reçoit, à la fleur de l'âge, le dernier de la race de Reuthamir La désolation règne dans Balclutha et le deuil enveloppe Crathrno. Mais fais revivre ma mémoire sur les rives du Lora où vécurent mes pères; peut-être que l'époux de Moïna pleurera la mort de son fils! y>

Ces paroles brisèrent le cœur de Glessamor. Il se jeta tout éploré sur le corps de son fils sans proférer une parole. L'armée reste autour d'eux, consternée et muette. Aucun son ne se fait entendre sur la plaine de Lora.

La nuit vint : la lune, en se levant, éclaira ce champ d'horreur. Les guerriers, immobiles, ressemblaient à un bocage dont la tête tranquille s'élève sur le Gormal, quand les vents se taisent, et que la plaine est calme et sombre sous les voiles de l'automne.

Nous pleurâmes Carthon pendant trois jours. Le quatrième, son père expira de douleur. Tous deux reposent, ô Malvina, dans la vallée qui s'étend au pied de ce rocher. Un noir fantôme défend leur tombe.

On y voit souvent la triste Moïna, quand le soleil darde un de ses rayons sur la pierre, et que l'ombre règne à l'entour. On l'y voit, ô Malvina, mais elle ne ressemble point aux filles de nos collines. Ses vêtements conservent une forme étrangère , et cette belle affligée est toujours seule.

Fingal donna des larmes à Carthon. Il voulut que s^s bardei célébrassent tous les ans, au retour de l'automne, le jour funèbre du jeune étranger. Ses bardes s'en souvinrent et chantèrent souvent les louanges de Carthon.

« Quel est ce sombre guerrier qui sort des vagues écumantes de l'Océan? La mort est dans sa maiU; ses yeux lancent la

178 CARTHON.

flamme, il rugit sur les bords du Lora! quel autre serait-ce que Carthon?

« Les guerriers tombent sous ses coups : voyez comme il marche à grands pas sur le champ de bataille! On croit voir l'ombre d'un héros de Morven.

K Mais il tombe, ce chêne superbe : un vent violent l'a déraciné. Quand te relèveras-tu, valeureux Carthon, l'honneur et la joie de Balclutha? Quel est ce sombre guerrier qui sort des vagues écumantes de l'Océan? »

Ainsi chantaient les bardes au jour de leur douleur : je mêlais ma voix à leurs chants. Mon âme, attendrie, déplorait le sort funeste du jeune héros moissonné au mom.ent où sa valeur était dans toute sa force. Et toi, vaillant Clessamor, quelle région des nuages est devenue ton séjour? Ton jeune fils a-t-il oublié la blessure qu'il reçut de la main de son père? Yole-t-il à tes côtés sur les brouillards du nord?...

Mais je sens la douce chaleur du soleil, ô Malvina. Laissemoi goûter un moment le repos. Peut-être Clessamor et son fils viendront me visiter dans mes songes. Je crois ouïr leurs voix mystérieuses. Le soleil darde ses feux sur la tombe de Carthon. Je veux me réchauffer à ses rayons bienfaisants.

0 toi qui roules au-dessus de nos têtes , resplendissant comme le bouclier de mes pères, d'où jaillissent tes rayons, ô soleil? D'où vient ta lumière éternelle? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse. A ton aspect les étoiles se cachent dans le firmament : la lune, pâle et froide, se plonge dans les ondes de l'occident. Tu te meus seul , ô soleil : qui pourrait être le compagnon de ta course?

Les chênes des montagnes tombent; les montagnes ellesmêmes sont minées par les ans; l'Océan s'élève et s'abaisse tour à tour ; la lune s'éclipse au fond des cieux : toi seul es toujours le même.

Tu te réjouis sans cesse dans ta carrière éclatante. Lorsque le monde est obscurci par les orages, quand le tonnerre roule et que l'éclair vole, tu sors de la nue , radieux , et tu te ris de la tempête!

Mais , hélas! tu brilles en vain pour Ossian! Le vieux barde ne voit plus tes rayons, soit que ta chevelure dorée étincelle sur les nuages de l'orient, soit que ta lumière affaiblie tremble aux portes du couchant.

CARTHON. 179

Mais tu n'as peut-être, comme moi, qu'une saison, et tes années auront un terme : peut-être un jour te verra pâlir au milieu de ta course, et l'aurore procliaine attendra en vain ton retour.

Réjouis-toi donc, ô soleil, dans la force de ta jeunesse! La vieillesse est triste et fâcheuse : elle ressemble aux clartés incertaines de la lune , qui s'égarent au travers des nues déchirées par le vent du nord , quand il sème au loin les bruyères flétries , lorsque le brouillard humide enveloppe la colline, et que le voyageur transi frissonne sur les sentiers déserts.

LA

MORT DE CUCHULLIN.

On a vu dans le poëme de Fingal qu'Artho , roi d'Irlande, avait laissé en mourant son fils Cormac au berceau, et que les chefs des tribus, assemblés dans le palais de Temora, confièrent à Cuchullin la tutelle du jeune prince.

La troisième année du commandement de Cuchullin , après l'invasion des Scandinaves, Torlath, fils de Cantela, un des chefs de la colonie belge qui habitait le midi de l'Irlande, s'avança vers Temora pour s'en emparer. Cuchullin marcha aussitôt contre lui, le joignit sur les bords du lac de Lego, et mit son armée en déroute. Torlath fut tué de la main de Cuchullin; mais ce dernier, poursuivant les fuyards avec trop d'ardeur, fut blessé grièvement d'une flèche, et mourut deux jours après, à la vingt-septième année de son âge.

On verra la suite de l'histoire de Cormac dans le poëme de Temora. Celui-ci n'est, suivant Mac-Pherson, qu'un épisode d'un grand poëme d'Ossian sur les dernières expéditions de Fingal, dont la plus grande partie est perdue.

Est-ce le vent qui résonne sur le bouclier de Fingal, ou bien est-ce la voix d'une ombre autour de ma demeure?

Continue, ô voix douce et touchante ; tes accents me plaisent et charment l'horreur de la nuit.

Est-ce toi qui pleures, ôBragela, fille de Sorglan? Hélas! les voiles de Cuchullin ne paraissent pas à l'horizon.

BRAGELA.

C'est la blancheur de la vague écumante que j'aperçois sur le rocher, quand le brouillard s'élève autour d'une ombre errante et fait flotter sa robe gi-isâtre dans les airs; mes yeux affaiblis par les larmes avaient cru distinguer le vaisseau de mon époux.

Pourquoi tardes-tu si longtenips, fils du généreux Semo? Quatre fois l'automne orageux est revenu soulever les mers de Togorma', depuis que la guerre rugit autour de toi, depuis que Bragela gémit loin de ta présence.

^. Togorma était une des Hébrides. Elle apparlenail à Connal, ami de Cuchullin. Il était parti pour celle île quelques jours avant qu'on apprît à Temora la nouvelle de la révolte de Torlalh , et les venls contraires l'y retinrent pendant la guerre dans laquelle Cuchullin perdit la vie.

Collines de l'île des Brouillards * , quand répondrez-vous aux cris de ses dogues fidèles? Mais je vous vois vous obscurcir sous les nuages, et la triste Bragela rappelle eu vain son époux! La nuit descend, et la surface des mers s'efface devant mes yeux.

La tête du coq de bruyère est cachée sous son aile, la biche dort à côté du jeune cerf : ils se lèveront avec l'aurore ; ils iront ensemble, d'un pied léger, paître la mou.^se du torrent.

Mais moi, mes larmes recommencent avec le jour, et mes soupirs avec la nuit; oh! quand reviendras-tu, couvert de tes armes, valeureux chef de Tura ?

OSSIAN

Fille de Sorglan , ta voix charme l'oreille d'Ossian; mais relire-toi dans ta demeure , auprès du chêne embrasé qui l'éclaire; écoute en silence murmurer les flots qui roulent près des vallons de Dunscar ^.

Que le sommeil descende sur tes beaux yeux bleus, et que l'image de ton héros aimé vienne se mêler à tes songes !...

GuchuUin est assis près des ondes noirâtres du lac de Lego; la nuit l'environne, et ses guerriers sont couchés sur la bruyère.

Cent chênes brûlent au ^milieu d'eux, la fumée ondoyante s'élève dans les airs ; la fête est préparée.

Carril , au pied d'un arbre , touche sa harpe ; ses cheveux . blancs, que soulève le vent de la nuit, brillent à la clarté des flammes; il chante l'île de Togorma, et son souverain Connal, l'ami de GuchuUin.

« Pourquoi es-tu absent, ô Connal, au jour de la tempête? Les chefs du Midi se sont réunis contre Cormac; les vents retiennent tes vaisseaux , et les vagues bleuâtres roulent autour de toi : mais Cormac n'est pas seul, le fils de Semo combat pour lui; le fils de Semo, la terreur de l'étranger, semblable à la vapeur mortelle que les vents brûlants promènent lentement sur nos têtes, quand le soleil ne jette plus qu'une lueur rougeâtre, et que les hommes meurent en foule ! »

Ainsi chantait Carril, quand parut un des ennemis : il baissa

i. L'île de Tura, dont Cuchullia était souverain.

2. Dunscar ou Dunscaich, demeure ordinaire de Cuchullia, souverain de Tura.

sa lance sans pointe et porta les paroles deTorlath, le chef des héros qui habitent les bords du noir Lego.

Torlath venait à la tête d'une armée nombreuse pour attaquer Gormac. Le jeune fils du roi Artho était alors dans son palais de Temora; il apprenait à tendre l'arc de ses pères et à manier la lance. Malheureux enfant, tu ne sais pas encore prévoir ta destinée ; et déjà pourtant la mort se dresse derrière toi....

Cuchullin se lève devant le barde envoyé par le généreux Torlath ; il l'invite au festin des héros , et le comble d'honneurs.

c Chantre harmonieux du Lego, lui dit-il, que viens-tu m'annoncer de la part de Torlath? Vient-il s'asseoir à ma fête, ou vient-il combattre?

— Combattre, répondit l'envoyé ; demain, dès que les premiers rayons de l'aube éclaireront la surface du Leg:o, Torlath sera dans la plaine; mais oseras-tu marcher à sa rencontre? La lance de Torlath flamboie comme le météore du trépas; il la lève , et l'ennemi tombe ; la mort suit les éclairs de son glaive.

— Moi craindre la lance de Torlath! repartit Cuchullin. II est brave comme mille héros ; mais les combats font les délices de mon cœur ! Chantre des temps passés , ce glaive ne dort jamais au côté de Cuchullin. Le matin me trouvera dans la plaine et brillera sur les armes du fils de Semo; mais assiedstoi sur cette bruyère, ô barde, fais-nous entendre ta voix, partage les plaisirs de notre fête , et prête l'oreille aux chants des bardes de Temora!

— Ce n'est pas l'heure d'entendre des hymnes de joie , répliqua l'envoyé, quand les braves sont au moment d'engager le combat.

« Pourquoi es-tu si sombre , ô mont de Slimora? pourquoi ce vaste silence dans tes bois?

<c Je ne vois sur ta cime tremblante la lueur d'aucune étoile , pas un reflet de lune n'éclaire tes flancs sauvages; mais les tertres de la mort t'environnent, et les pâles fantômes volent autour de toi !

« Pourquoi es-ta si sombre , ô mont de Slimora? pourquoi dans tes bois ce vaste silence? »

Ainsi chantait le barde en se retirant. Carril joignit sa voix

à la sienne. Leurs cliants étaient comme le souvenir des plaisirs passés, qui porte à l'âme une joie mêlée de tristesse; les ombres des bardes décédés les entendirent sur le mont de Slimora, et leurs doux accents, prolongés dans les bois, réjouissaient dans la nuit les vallées silencieuses.

Ainsi quand, au milieu du jour, le vieil Ossian s'assied dans un vallon rafraîchi par les vents, pour écouter le bourdonnement de l'abeille dans le calme universel, les zéphyrs emportent de temps en temps ce doux murmure; mais il revient par intervalles charmer son oreille attentive.

«Entonnez, dit Cuchullin à ses bardes, entonnez l'hymne de l'illustre Fingal, ce chant qu'il aime à écouter quand les songes descendent du ciel et se mêlent à son sommeil , quand les harpes de ses amis résonnent dans l'éloignement , et que les feux de son palais n'éclairent plus que faiblement les murs de Selma.

c( Ou plutôt chantez l'hymne de Lara , et les douleurs de la mère de Calmar*, quand on chercha inutilement son fils sur ses collines, et qu'elle aperçut son arc brisé dans sa demeure.

(c Carril , suspends à cette branche le bouclier de Caïrbar, et place auprès la lance de Cuchullin. Demain , aux premiers rayons du jour, je donnerai le signal du combat! »

A ces mots, Cuchullin s'appuie sur le bouclier de son père. L'hymne de Lara commence. Les cent bardes touchent les harpes dans l'éloignement.

Carril reste auprès du chef, et chante ces paroles, qu'il accompagne de lugubres accords.

Page 1