‹ Ossian, barde du IIIe sileChapitre 67 sur 73 · Flathal , dans la suite , épousa Larthon · texte numérisé non relu

Flathal , dans la suite , épousa Larthon

encore vos chants au milieu des ténèbres qui couvrent Selma ! Ombres chéries, venez ranimer le génie d'Ossian.

Je ne vous entends point, enfants de l'harmonie. Dans quel palais de nuages êtes-vous retirés? En quelles régions du ciel, environnés des vapeurs du matin , touchez-vous vos harpes aériennes?

Ici commence la quatrième journée. — Fingal descend du rocher de Cormul.

— U ordonne à Gaul, à Dermid et au barde Carril, d'aller dans la vallée de Cluna chercher Ferad-Artho, dernier rejeton de la famille de Conar, premier roi d'Irlande. — Il prend ensuite le commandement de l'armée, et se prépare au combat. — En marchant à l'ennemi, il passe près de la caverne du rocher de Lubar, où était le corps de Fillan. — Il trouve Branno , le dogue, couché sur le bouclier de son maître. Cette vue renouvelle sa douleur.—Cathmor range son armée en bataille. Description de l'action générale. — Tempête. — Déroute totale des Firbolgs. — Fingal et Cathmor se battent au milieu du brouillard, sur la rive du Lubar. — Cathmor est frappé d'un coup mortel. — Fingal, après cette victoire, renonce aux exploits de la guerre, et remet aux mains d'Ossian sa lance, la lance de Trenmor. —

— L'ombre de Cathmor apparaît à Sulmalla dans la vallée de Lena. — Douleur de Sulmalla. — Le soir vient; Fingal ordonne qu'on prépare une fête triomphale. — Les hymnes de cent bardes annoncent l'arrivée de Ferad- Artho. — Fingal ordonne à Ossian de conduire le roi d'Irlande au palais de Temora. — La guerre est finie, Fingal retourne à Selma.

Lorsque la bise nocturne enchaîne l'eau des lacs sous les glaçons de l'hiver, le chasseur matinal croit voir de loin rouler encore ses vagues chargées d'écumes; il prête l'oreille pour écouter le murmure des cascades : mais leur courbe immobile épouvante ses yeux; toutes sont jonchées de branches d'arbres et de touffes de gazon, qui sur ce fond glacé tremblent au souffle des vents.

Ainsi brillait aux rayons de l'aube l'armée silencieuse de Morven. Chaque guerrier, par la visière de son casque, regardait la colline où Fingal marchait au milieu du brouillard et des nuages. Au travers de l'épaisse vapeur, on l'entrevoyait de temps en temps. Toutes les pensées de sa grande âme préparaient une bataille décisive.

Il descend à grands pas du rocher de GormuL D'abord on

aperçoit son glaive, merveilleux ouvrage du forgeron Luno'. Sa lance sort à moitié d'un nuage, tandis que son bouclier reste encore caché sous la brume. Mais lorsqu'il fat sorti tout entier du sein des vapeurs , dès qu'on put distinguer ses cheveux blancs tout baignés de rosée, et qu'on le vit s'avancer à grands pas, alors mille cris s'élèvent dans les airs; toutes les tribus s'ébranlent, se pressent autour du chef, et leurs larges boucliers résonnent au loin.

Ainsi s'élèvent les ondes verdâtres de l'Océan , autour d'un esprit qui descend d'un tourbillon de vent : le voyageur entend le bruit lointain; il lève la tête sur le sommet du rocher; il voit la mer agitée dans la baie, et croit apercevoir le ténébreux fantôme autour duquel se jouent les vagues émues.

Gaul , Dermid et Ossian se tenaient dans l'éloignement, chacun sous un arbre. Nous évitions les regards du roi : nous n'avions pas vaincu l'ennemi. Un ruisseau coulait à mes pieds. J'effleurais !^es flots légers avec ma lance; mais mon âme distraite roulait mille sombres pensées, qui arrachèrent un soupir de mon cœur.

(( Fils de Morni , dit Fingal, et toi, infatigable Dermid, qui vous rend si tristes? L'âme de Fingal n'est point irritée contre les chefs de son armée. Vous êtes ma force dans la guerre ; vous êtes ma joie dans la paix. Pourquoi donc mes héros s'éloignentils de moi, le front assombri, le cœur morne et blessé?... »

Les deux guerriers s'approchèrent. Ils virent Fingal qui se tournait vers la colline de Mora : il venait de penser à son fils, et de ses yeux s'échappaient des larmes. Mais bientôtj

i. Fingal, dans une de ses expéditions en Scnndinavie, rencontra le célèbre magicien Luno dans une lie du Julland. Ce Luno était le Vulcain du Nord ; il avait forgé des armures complètes pour plusieurs Léros. Mais le guerrier qui lui en demandait était obligé, pour les obtenir, de le surpasser en magie. Fingal ne dut quà sa valeur ce que les autres ne pouvaient souvent oiilenir par leur art surnaturel. Quand Luno lui demando une preuve de sa science, il tira son épée et coupa un pan de la robe du magicien. Le magicien, efTrayé, s'enfuit : Fingal le poursuivit jusqu'au bord de la mer ; Luno s'élance, et marche sur les vagues. Fingal monta dans son vaisseau , navigua pendant dix jours, et l'atteignit enfin dans lile de Skye. Là , il le força de construire un fourneau et de lui forger un bouclier, et celte fameuse épée qu'on appelait poétiquement la fille de Luno. "N'oilà un échantillon des fables que les bardes modernes d'Ecosse et d'Irlande ont ajoutées aux poëmes d'Ossian.

se retournant vers eux avec un visage serein, il reprit la parole :

o: Vous voyez d'ici Brommal , ses rochers couverts de bois, et sa cime battue par les vents , d'où tombe le torrent de Lubar. Derrière cette montagne s'ouvre un vallon tranquille, où serpente l'onde claire du Levath. Une caverne obscure est taillée dans le roc : au-dessus est le séjour des aigles ; l'entrée est ombragée par des chênes antiques et touffus, que les vents de Gluna font gémir.

a Cette caverne est habitée parle jeune Ferad-Artho, fils de Caïrbar d'Ullin* ; il écoute la voix de Gondan : ce barde en cheveux blancs chante auprès de la faible lumière d'un chêne.

« Ferad-Artho l'écoute dans cet antre secret; car ses ennemis habitent le palais de Temora. Quand l'obscurité voile les cieux, il sort dans la plaine pour percer les chevreuils bondissants; mais, dès que le soleil éclaire la campagne, on ne le voit plus sur les rochers ni sur le bord des torrents. Il évite la race de Bolga, qui a usurpé le palais de ses pères.

c Allez : dites-lui que Fingal lève aujourd'hui la lance, et que ce soir peut-être ses ennemis auront succombé. Fils de Morni , lève devant lui le bouclier. Dermid , présente-lui la lance de Temora. Et toi, Carril, chante-lui les exploits de ses aïeux. Conduisez-le dans la plaine de Lena. C'est là que je vais frapper à coups redoublés.

a Avant que la sombre nuit descende des cieux, montez sur la cime escarpée de Dunmora, et jetez les yeux sur la plaine. Si vous voyez flotter mon étendard au-dessus des ombres

^. Ferad-Arlho était le dernier rejeton de la famille de Conar, fils de Trenmor , et premier roi d'Irlande. Pom' mieux entendre ce passage, il faut jeter un coup d'œil sur la généalogie placée au commeuceracut de ce poëme. Pendant le peu de temps que régna le jeune Cormac, Ferad-Arlho vécut dans le palais de Temora. Quand Cairhar, fils de Borbar-Duthul, eut assassiné Cormac, le barde Condan conduisit Ferad-Arlho dans la caverne de Cluna, où il vécut caché tant que la famille d'Atha fut sur le trône d'Irlande.

Ferad-Artho signifie , qui tient lieu d'Artho. Voici à quelle occasion on l'appela ainsi : Artho était parti pour une expédition dans le midi de l'Irlande, lors(pie son frère naquit. 11 courut un f lUX bruit de sa mort ; alors Cairbar-mac- Cormac, son père, désespéré de la mort de son fils, se tourna vers celui à qui Bellhamo son épouse venait de donner le jour. « Tu seras Ferad-Arlho, lui dit-il, lu seras un astre éclatant aux yeux de l'avenir,» c'ost-à-diro, « lu me tiendras lieu d'Artho, etc. 5)

brillantes du Lubar, Fingal aura survécu à sa dernière bataille. »

Ainsi paria le roi de Morven. Les ohefs s'éloignèrent sans lui répondre : ils n'avaient jamais abandonné Fingal au jour du danger. Carril les suivait en touchant de temps en temps sa harpe. 11 prévoyait la chute de l'ennemi.

Les accords du barde étaient lugubres et plaintifs, comme le bruit des vents qui agitent par intervalles les roseaux du lac Lego, quand le sommeil ferme à demi les yeux du chasseur couché sur la mousse d'une caverne.

« Pourquoi, me dit alors Fingal, pourquoile barde de Cona reste-t-il en silence et les regards baissés sur les flots du torrent? Père d'Oscar, est ce ici le temps de la tristesse? Quand la paix sera de retour et que le bruit des boucliers cessera, alors abandonne ton âme à ta juste douleur, souviens-toi des deux héros qui reposent dans la plaine de Lena.... Mais Érin marche au combat ; Ossian, lève ton bouclier; je suis seul , ô mon fils î »

Gomme un vaisseau, retenu par le calme dans la baie d'Inishuna, s'ébranle tout à coup à la voix des vents et roule sur la croupe des vagues ; de même , à la voix de Fingal , Ossian s'élance et vole dans la plaine. Il lève son bouclier qui brille sur l'aile noire de la guerre , comme la lune large et pâle sur les replis d'un nuage orageux.

La guerre descend à grand bruit de la colline de Mora. Le roi de Morven conduit ses guerriers au combat. Son aile d'aigle flotte sur le haut de son casque, et ses cheveux blancs sont épars sur ses épaules. Le bruit de ses pas ressemble à celui du tonnerre.

Souvent il retourne la tête , et s'arrête à considérer les reflets de lumière qui jaillissent des armes de ses héros. Il brillait alors comme un rocher couvert de frimas glacés : les forêts s'élèvent sur sa tête ; les torrents tombent de son front, et répandent leur écume dans les airs.

Fingal arrive à la caverne de Lubar, où Fillan dormait du sommeil de la mort. Branno était encore couché sur le bouclier rompu ; l'aile d'aigle était roulée par les vents ; la lance du héros brillait au milieu d'un genêt flétri.

A cette vue, la douleur pénétra profondément l'âme du roi; accablé de tristesse, il détourne soudain ses pas et s'appuie sur

sa lance. Branno reconnaît Fingal et court en bondissant de joie. Ce dogue fidèle ne veut pas quitter la caverne où repose le jeune chasseur, qui jadis se levait avec le jour pour aller surprendre le chevreuil dans son lit de rosée.

Ce fut alors que les larmes du roi coulèrent, et il resta quelque temps abîmé dans sa douleur. Mais, comme le vent qui s'élève tout à coup dissipe l'orage et jaspe des reflets du soleil l'écume des torrents et la verdure des collines , ainsi la guerre écarte la douleur de l'âme de Fingal et ranime son courage.

Il s'appuie sur sa lance, franchit le Lubar, et frappe son bouclier. Tous les rangs de son armée s'avancent en présentant la pointe de leurs lances.

Érin entend sans crainte le bruit de leur marche; ses nombreux bataillons couvrent la plaine. Malthos vole à l'une des ailes, fronce le sourcil et regarde fièrement l'ennemi; près de lui marche le jeune Hidalla ; puis vient le sombre Moronnan. Gronar, au bouclier bleu, lève sa lance: après lui marche Cormar, à l'épaisse chevelure.

Le chef brillant d'Atha s'élève lentement sur le haut du rocher. D'abord on aperçoit les pointes de ses deux lances, ensuite la moitié de son bouclier : c'est ainsi qu'on voit le météore de la nuit se lever sur un vallon fréquenté par les ombres.

Mais quand le roi d'Érin parut dans tout son éclat , alors les deux armées fondirent l'une sur l'autre, et le carnage commença. Des deux côtés, on voit des flots de lances ondoyer et se confondre.

Ainsi, quand deux courants de l'Océan sont battus par des vents opposés, leurs vagues roulent et se heurtent au pied des rochers qui bordent la baie de Lumon; les fantômes se précipitent à grand bruit le long des collines; les forêts entières, enlevées dans les airs , tombent dans l'abîme au milieu des sentiers d'écume tracés par les baleines.

Alors Fingal, alors Cathmor, s'élancent dans la mêlée : des rangs entiers de boucliers tombent sur leur passage; l'acier brisé roule en éclats brillants sous leurs pas.

Moronnan meurt sous les coups de Fingal; son corps est étendu sur la largeur du fleuve , les ondes s'amoncellent à ses côtés, écuuient et surmontent son bouclier. Gronar est percé

ai 2 LA GUERRE DE TEMORA.

par Gathmor ; il ne tombe point , une branche de chêne l'arrête par les cheveux. Son casque roule à terre , mais son bouclier reste suspendu par ses liens et reçoit le sang qui ruisselle de sa blessure. Tlamin * pleurera dans sa demeure et meurtrira son beau sein !

De son côté , Ossian ne laissait point reposer sa lance. Son bras sème la mort. Hidalla vint à lui. Jeune chantre de Cloura, pourquoi ton bras lève-t-il le fer contre Ossian? Que n'avons-nous plutôt disputé le prix du chant dans des vallons tranquilles!

Malthos le voit tomber, le souffle de la vengeance attise son audace : il se rue au milieu du carnage. Des deux côtés du fleuve on s'acharne au combat.... Mais tout à coup le ciel obscurci s'abaisse ; les voix bruyantes des vents éclatent dans les airs. De temps en temps les collines paraissent toutes en feu, le tonnerre roule en grondant sur les nuages.

L'ennemi s'enfonce dans les ténèbres ; les guerriers de Morven s'arrêtent éperdus : moi je franchis le torrent. Alors j'entendis la voix de Fingal et le bruit des ennemis qui fuyaient en tumulte.

Je voyais de temps en temps, à la lueur des éclairs, le puissant roi de Morven qui marchait à grands pas; je frappe aussitôt sur mon bouclier. Je vole à la poursuite des guerriers d'Alnecma; l'ennemi disparaît devant moi comme un tourbillon de fumée.

Le soleil perce enfin les nuages : les cent torrents de Lena réfléchissent ses feux. Mais il s'élève des eaux mugissantes une colonne bleuâtre de vapeurs qui obscurcit la colline.... Où sont Fingal et Gathmor ? Je ne les vois point au bord de ce torrent , auprès de cette forêt.

J'entends le bruit de leurs armes : ils combattent au sein du brouillard. Tels sont les combats des esprits sur les nuages de la nuit , quand ils se heurtent parmi les vents orageux , dans les replis des vagues furieuses.

Je volai vers le lieu du combat. Le brouillard s'était dissipé. Les rois était debout au pied des collines de Lubar. Gathmor était appuyé contre le rocher, et son bouclier, à demi détaché,

^. Clonar était fils de Conglas, roi d'Imor, l'une des Ilobiides. Clungal, père de Tlamin, était un des chefs de cette ile.

recevait l'eau qui tombait du sommet. Fingal approche : il voit couler le sang du héros. Il laisse tomber son épée; il s'attendrit au milieu de sa victoire, et dit à son rival :

o: Cède-moi, fils de Borbar-Duthul ; cesse de brandir ta lance redoutée ! Ton nom D'est point inconnu dans Selma ; sa gloire est parvenue jusqu'à moi. Viens sur ma colline, viens à ma fête. Quelquefois les plus vaillants succombent. Ma victoire n'insulte pas un ennemi vaincu. Je ne me réjouis pas de la chute du brave. Viens : je sais l'art de guérir les blessures ; je connais les plantes de la montagne, j'ai souvent cueilli les fleurs salutaires au bord de mes torrents. Ami des étrangers, pourquoi gardes-tu ce morne silence ?

— Près d'Atha, répondit Cathmor, s'élève un rocher couvert de mousse. Sa tête est couronnée d'arbres touffus. Dans le roc est un antre obscur où coule avec bruit un clair ruisseau. Caché dans cette caverne , j'entendais les pas des étrangers qui entraient dans la salle de mes fêtes, et je bénissais l'écho du rocher qui m'avertissait de leur arrivée. C'est là que je veux être placé ; c'est là que je veux reposer après ma mort, au milieu de mes vertes vallées. De là , je monterai sur les vents qui soufflent dans mes plaines; ou bien, assis sur le brouillard du fleuve d'Atha, je. regarderai avec joie couler ses flots azurés.

— Pourquoi, reprit Fingal, pourquoi le chef d'Atha parlet-il de tombeau?... Mais, vois, Ossian , ce héros expire.... Cathmor, l'ami des étrangers, que le bonheur accompagne ton âme !

c Mon fils, j'entends la voix des années qui m'appellent; elles font tomber la lance de mes mains, et semblent me dire en passant : ï Pourquoi Fingal ne se repose-t-il pas dans son (t palais ? Se plaira-t-il toujours dans le sang, dans les pleurs (( des malheureux? »

a Non, non , sombres années , Fingal ne se plaît point dans le sang : les pleurs qu'il fait couler portent le ravage dans son cœur. Mais quand je veux me livrer au repos, la guerre vient me réveiller et me remettre les armes à la main ; c'en est fait, je ne les reprendrai plus.

« Ossian , reçois la lance de ton père. Lève-la dans les combats, quand le guerrier superbe viendra te braver. Mes aïeux ont toujours suivi mes pas : ils contemplaient avec plaisir mes Ossian. 14

actions. Partout où j'ai combattu, j'ai vu descendre leurs nuages sur le champ de bataille.

c( Mon bras épargna toujours le faible. Le guerrier superbe sentit seul que ma colère était un feu dévorant. Mais je ne vis jamais avec plaisir la mort de l'ennemi : aussi mes aïeux viendront-ils me recevoir à la porte de leurs palais aériens, revêtus de leur robe lumineuse, les yeux brillants de joie et de tendresse. Ils ne reçoivent pas ainsi le vainqueur cruel : ils sont pour lui des astres en courroux, qui ne lancent dans la nuit que des feux sinistres.

« Trenmor, père des héros, habitant des tourbillons de l'air, je remets ta lance à Ossian ; vois d'un œil satisfait le don que je lui fais. Souvent je t'ai vu briller au milieu de tes nuages; apparais de même à mon fils quand il sera prêt à lever la lance. Qu'il se souvienne alors de tes actions , ô toi qui n'es plus aujourd'hui qu'une ombre vaine ! »

Fingal remet dans mes mains la lance de Trenmor : il élève en même temps une pierre pour transmettre à l'avenir cet acte solennel, et place sous le monument une épée et une bosse de son bouclier. Puis il reste quelque temps penché sur la pierre, absorbé dans ses pensées; enfin il prononce ces mots :

« 0 pierre, quand tu seras réduite en poussière, ou perdue sous la mousse amassée par les ans, le voyageur viendra dans ces lieux et passera avec indifférence. Tu ne sais donc pas , ignorant voyageur, quelle gloire brilla jadis dans la plaine de Lena? C'est ici que Fingal, après sa dernière bataille, remit sa lance à son fils.

c( Mais passe, ombre vaine; ta voix peut-elle ajouter à ma renommée? Tu habites sans doute au bord de quelque fleuve ignoré. Encore quelques années, et tu ne seras plus.

« Personne ne se souviendra de toi; ton âme sera enveloppée dans le brouillard des lacs : mais la gloire environnera Fingal : Fingal sera un astre éclatant aux yeux de l'avenir; car jamais il ne s'arma que pour défendre le faible. »

Le roi de Morven, victorieux et couvert de gloire , s'avança vers le chêne antique qui, de sa colline, se penche sur les flots rapides du Lubar. Au-dessous est un vallon oii murmure la source qui jaillit du rocher. Ce fat là qu'on déploya dans les airs l'étendard de Morven, pour montrer à Ferad-Artho la route qu'il devait tenir. .

Fingal entendit les acclamations de son armée ; ses tribus se pressaient autour de lui, et leurs armes réfléchissaient les rayons du couchant. Il éprouvait la joie d'un chasseur qui voit après la tempête le soleil dorer le flanc des montagnes, quand sur leur front l'épine fleurie balance sa tête humide , et que le chevreuil se montre sur la cime.

Clonmal était retiré dans sa caverne. Les ténèbres couvraient les yeux du vieillard; il s'appuyait sur son bâton. Sulmalla lui prêtait une oreille attentive. Il racontait l'histoire des anciens rois d'Atha.

Mais le bruit de la bataille ne frappe plus son oreille : il s'interrompt et soupire. Souvent , dit-on , les esprits des morts ont éclairé son âme : ils montrèrent à sa pensée Cathmor étendu sans vie sous un arbre antique.

« Pourquoi deviens-tu triste? lui dit Sulmalla. Le combat est fini. Il viendra bientôt à ta caverne : le soleil s'incline vers le couchant; les vapeurs du lac s'élèvent; leur voile grisâtre s'étend sur la colline. Mon héros va bientôt sortir de cet épa's brouillard : regarde, c'est lui que je vois; je reconnais ses armes : viens , ô mon bien-aimé , viens à la caverne de Clonmal ! y>

C'était l'ombre de Cathmor qui s'avançait majestueuse , à pas lents. Bientôt elle disparut au bord d'un torrent profond qui rugissait entre deux collines.

(( Hélas ! dit Sulmalla , ce n'est qu'un chasseur qui cherchait le lit du chevreuil. Il n'a point quitté sa demeure pour aller au combat. Son épouse est sûre de son retour. Il reviendra vers elle chargé des dépouilles de la chasse. »

Sulmalla lève les yeux sur la colline. Le fantôme paraît encore en descendre. Elle se lève transportée de joie; mais l'ombre s'enfonce dans le brouillard , ses membres de vapeur s'évanouissent par degrés et se mêlent aux vents de la montagne.

Alors Sulmalla comprit que Cathmor avait péri, a: Tu n'es donc plus, roi d'Atha !... » Mais, ô Ossian, oublié les regrets de Sulmalla. La douleur tue l'âme du vieillard.

L'ombre du soir s'étend sur les bruyères. L'eau des fleuves se couvre de ténèbres. La voix de Fingal retentit. La flamme des chênes s'élève dans les airs. Les guerriers de Morven entourent leur chef avec une joie mêlée de tristesse : en

observant Fingal , ils voient sur son visage les traces de la douleur.

Mais tout à coup des sons harmonieux partent du désert. Ils ressemblaient d'abord au bruit des torrents sur des rochers lointains. Ils roulaient lentement le long de la montagne, comme le murm^ure des ailes du vent, quand il ne fait qu'effleurer la mousse des rochers pendant les heures tranquilles de la nuit.

C'était la voix de Gondan, que Carril accompagnait de sa harpe : ils conduisaient Ferad-Artho vers la colline deMorven.

Soudain les chants de cent bardes éclatent dans la plaine de Lena. L'armée y joint le bruit des boucliers. La joie brille sur le front du roi de Morven, comme le rayon qui perce les nuées d'un jour sombre , et luit sur la verdure de la colline avant le rugissement des vents.

Fingal frappe le bouclier des rois. Tout se tait autour de lui. Les guerriers se penchent en avant , appuyés sur leurs lances , pour écouter la voix de leur père :

« Enfants de Morven, préparez le festin triomphal ; que cette nuit s'achève au milieu des hymnes. Vos exploits ont resplendi autour de moi comme l'éclat du soleil; vos boucliers sont le pavois d'où Fingal s'est élancé vers la gloire. Enfants des héros , voici mon dernier champ de bataille.

« Ossian , tu as reçu la lance de Fingal. Souviens-toi que c'est l'héritage de Trenmor, et qu'elle fut toujours dans mes mains un gage de victoire. Souviens-toi de tes aïeux , ô mon fils; marche dans le sentier de leurs vertus.

« Dès que le jour paraîtra, conduis Ferad-Artho dans le palais de Temora. Retrace-lui les exploits des rois d'Ërin , dont il est le dernier descendant.

(( Pour nous , guerriers, n'oublions pas les braves qui ont péri dans cette journée.... Que les chants de Carril réjouissent les âmes des héros décédés.... Demain je déploierai mes voiles pour retourner en paix vers les sombres vallées de Selma. »

Qj^^^^l^

FILS DE MORNI.

Ossian, errant, de nuit, parmi les ruines du palais de Fingal, trouve un débris de bouclier qu'il reconnaît pour avoir fait partie de l'armure de Gaul, fils de Morni. — Ses souvenirs se réveillent. — Il raconte une expédition de Fingal, dans laquelle Gaul ne put signaler sa bravoure, parce qu'il arriva sur la côte ennemie quand le roi de Morven n'y était déjà plus. Les habitants fondirent sur lui. Accablé par le nombre et couvert de blessures, il resta sur la place. — Évir-Choma, son épouse, qui s'était embarquée pour al'er à sa recherche, arriva trop tard, et tomba mourante auprès de lui. — Ossian ramena leurs restes dans sa patrie.

La nuit, dans une majesté silencieuse, étend ses voiles sur le vallon. Le chasseur dort sur les bruyères. Son chien fidèle a la tête appuyée sur son genou. Il poursuit en songe les hôtes de la montagne, et sa joie l'éveille à demi.

Dors , jouis de ton repos , jeune chasseur. Ossian ne troublera pas ton sommeil. Dormez, enfants du travail; les étoiles ne sont qu'au milieu de leur carrière, et il n'y aqu'Ossian qui veille sur les collines.

J'aime à errer seul , lorsque tout est sombre et paisible. L'obscurité de la nuit convient à la tristesse de mon âme et le soleil matinal, avec tous ses rayons, ne peut me rendre le jour que mes yeux ne voient plus.

0 soleil, ménage donc tes rayons ! Comme le roi de Morven tu protigues tes bienfaits. Ne sais-tu pas qu'un jour ta lumière peut s'éteindre comme la sienne? Ménage les flambeaux que tu allumes par milliers dans ton palais d'azur, lorsque tu vas reposer derrière les portes sombres de l'occident. Pourquoi hâter le moment où ils doivent s'éteindre et te laisser seul dans ton palais attristé, comme ont fait les amis d'Ossian'? Pourquoi, astre sublime, épuiser tes rayons sur Morven quand les héros ont cessé de les contempler, quand il ne reste plus d'œil ouvert pour admirer leur splendeur?

Morven, comment tes clartés se sont-elles éteintes ? Elles se

sont affaiblies comme l'éclat des chênes enflammés dans tes salles, et leur séjour est la demeure de l'obscurité. Tes palais eux-mêmes, comme ceux qui s'y livraient au plaisir, sont tombés sur la bruyère, et maintenant l'ombre de la mort les environne.

Temora est tombé ; Tura n'est qu'un monceau de ruines; le silence habite Selma. Depuis longtemps on n'y entend plus résonner le bruit des coupes. Les chants des bardes et le concert des harpes ne s'y font plus entendre. Des tertres verdoyants , des pierres mousseuses , qui lèvent d'espace en espace leurs têtes grisâtres, voilà tout ce que conserve leur mémoire. Le matelot porté sur les ondes ne voit plus leurs fronts majestueux à travers les nuages ; le voyageur ne les distingue plus lorsqu'il vient du désert.

Je cherche Selma : je rencontre des ruines accumulées et confuses, où croissent la bruyère et des herbes fétides. Le souffle des vents nocturnes y fait vaciller sur sa tige le chardon solitaire , qui fléchit sous le poids de la rosée. Le hibou voltige autour de mes cheveux blancs ; le daim , couché sur son lit de mousse , s'éveille à ses cris et bondit sans crainte , car il vcîit que ce n'est autre chose que le vieil Ossian.

Hôte des ruines de Selma. ta mort n'est point dans la pensée du barde. Tu t'es levé de la couche où reposèrent souvent Fingai et Oscar; penses-tu qu'Ossian voulût l'ensanglanter? Non. Habitant de la couche de Fingal et d'Oscar, ta mort n'est point dans la pensée du barde. Seulement j'étends ma main vers la place où, du toit élevé de Selma, pendait le bouclier de mon père. Mais, ô Selma, tu n'as plus d'autre toit que la voûte azurée du ciel !

Je cherche parmi les ruines le large bouclier. Ma lance frappe une de ses bosses rompues. C'est celle d'où résonnait le signal du combat ; le son qu'elle rend flatte encore mon oreille : il éveille le souvenir des temps qui ne sont plus, comme les vents rallument sur la bruyère le feu mourant des villageois.

Je sens mon âme affligée de nouveau. Sa douleur croît à l'égal d'un torrent; mais le fardeau de la vieillesse la force de reculer. Retirez-vous, pensées de guerre ! ténébreuses années qui avez disparu , retirez-vous ! Retirez-vous avec vos boucliers qui s'entre-choquent, et ne disputez point au repos

FILS DE MORNI. 319

l'âme d'un vieillard. Pourquoi la guerre m'occuperait-elle encore , lorsque j'ai oublié comment on manie la lance ? La lance de Temora n'est aujourd'hui que le bâton d'un aveugle. Mais elle vient de heurter un bouclier : tâchons de reconnaître sa forme.

Ce bouclier ressemble à la lune sur son déclin; il est à demi rongé par la rouille des ans. Gaul ! compagnon de mon Oscar, ce bouclier fut le tien. Mais d'où vient l'émotion qui me saisit? Enfant de ma tendresse, tu as reçu ta portion de gloire. Je vais faire revivre le nom de Gaul dans mes chants. Harpe de Selma', où es-tu? où es-tu, Malvina? tu entendras avec joie parler du compagnon de ton Oscar.

La nuit était sombre et orageuse ; les ombres parcouraient à grands cris la bruyère; les torrents se précipitaient en mugissant du faîte des rochers. Le tonnerre roulait au sein des nuages avec un bruit semblable à celui des rocs qui se brisent : et, sur leurs ailes d'un rouge obscur, les éclairs parcouraient les cieux.

Nos héros étaient assemblés dans le palais de Selma , dans ce palais maintenant en ruines; un chêne embrasé resplendissait au milieu d'eux. Sa lueur éclairait leurs visages , et la coupe passait de main avec sa liqueur enivrante *. Les bardes chantaient, et la douce main des vierges tremblait sur les cordes des harpes.

La nuit se retira. Nous pensions que les étoiles n'avaient fourni que la moitié de leur course , lorsque la blancheur de l'aube apparut sur les nuages de l'orient. On frappa le bouclier de Fingal. Cette bosse avait alors un autre son. Les héros entendirent sa voix , semblable au tonnerre éloigné, et ils accoururent avec joie de tous leurs fleuves. GauU' entendit aussi; mais les eaux du Strumon s'étaient changées en torrent ; et qui pouvait traverser leur courant rapide?

Nous voguâmes vers Ifrona ^; nous combattîmes et recouvrâmes les dépouilles enlevées sur nos rivages. Pourquoi n'attendis-tu pas notre retour près de ton fleuve bordé de

H . Il y a diverses opinions touchant la liqueur dont on faisait usage dans ces fêtes. La plus probable est qu'elle était composée d'un suc extrait du bouleau et fermenté.

2. On ne sait pas précisément ce que c'était qu'Ifrona, mais celte île paraît avoir été remarquable par la cniauté de ses habitants. L'auteur d'un fragment

mousse, ô toi que disting-uait l'azur de ton bouclier? Pourquoi, fils de Morni, ton âme fut-elle si impatiente du combat? Mais tu ne voulais perdre ta portion de renommée dans aucun champ de gloire.

Gaul prépara une barque qui fendait légèrement les vagues écumantes; il déploya ses voiles au premier rayon qui teignit le bord des nuages de l'orient. Il suivit la route du chef vers Ifrona.

Quelle est cette jeune beauté debout sur le rocher battu des flots, triste comme le brouillard du matin? Ses cheveux noirs flottent au gré des vents; sa main blanche ressemble au milieu d'eux à l'écume des fleuves ; deux gouttes de rosée brillent dans ses yeux qu'elle attache sur la barque de Gaul, et un enfant qui sourit est suspendu à sa poitrine. Elle lui chante un air tendre ; un soupir l'interrompt.

0 Évir-Choma ' ! tu ne songes point à ce que tu chantes ; tes pensées voguent avec ton bien-aimé. La barque n'est plus qu'à demi visible. Un nuage s'abaisse et s'étend dans l'intervalle qui t'en sépare, et tu ne la vois plus, a Vogue sans péril, ô toi qui fends la mer écumeuse ! ô mon bien-aimé ! quand te reverrai-je? »

Évir-Choma retourne aux salles de Strumou ; mais sa marche est lente, et son front chargé de tristesse. Image d'une ombre solitaire qui , sous un ciel calme, lorsque le vent des collines se tait, marche au milieu d'un marécage, souvent elle regarde en arrière , soupire , et tourne ses yeux en pleurs du côté de l'Océan. « Yogue sans péril, ô toi qui fends l'onde écumeuse ! quand te reverrai-je, ô mon bien-aimé? »

sur la mort de Clonr la peint sous des Irails dont plusieurs caraclérisonl l'enfer des Celles.

oc Ifrona, île horrible , couverte d'un brouillard épais et perpétuel , séjour impur d'animaux sauvages et venimeux, terre de douleur où la gloire et ramitié sont étrangères, je tremble d'approcher de les bords. «

Comme une vallée voisine de la Clyde conserve encore le nom de Glen- Frcoin, il est à présumer que l'action de ce poëmese passa sur celte côle, dont les habitants étaient continuellement en guerre avec ceux de Morven. La situation de plusieurs lieux lait voir qu'anciennemeiit / ou Iimis ne signifiait pas toujours une île, mais quelquefois aussi un proinonloire, une presqu'île , etc.

^ . Femme de Gaul , et fille de Casdii-Conglas.

FILS DE MORNI. 321

La nuit, accompagnée de ses plus épaisses ténèbres, surprit le héros au milieu de sa course. La lune se cacha dans les autres des nuages , et pas une étoile ne se montra dans l'étendue du ciel. La barque de G-aul rasait silencieusement les vagues, et nous, qui revenions à Morven, nous passâmes sans la voir.

Ifrona se dérobe aux yeux dans le brouillard du matin. Gaul marche au hasard sur le rivage ; il s'étonne de ne pas entendre le bruit de la bataille. Il frappe son bouclier pour que ses amis soient informés de sa venue. Il dit : « Fingal est-il endormi ? ue livre-t-il point de combat? Héros de Morven, êtes-vous sur ces bords ? »

Ah ! plût au ciel que nous y eussions été ! Cette lance t'aurait défendu, ou son maître aurait cessé de vivre. La lance de Temora n'était pas alors un bois inutile, l'appui d'une vieillesse chancelante. C'était l'éclair qui renverse les arbres majestueux dans sa brûlante course, lorsque les monts tremblent devant lui.

Ossian n'était point alors un arbre frappé de la destruction, qui , seul au milieu de la bruyère , est ébranlé par le moindre souffle, et à demi renversé sur le fleuve par les vents d'orage. Non. J'étais droit comme le pin de Cona; j'avais autour de moi tous mes verdoyants rameaux, qui souriaient à la vue de l'ouragan, et se balançaient avec joie dans le mugissement des airs. Oh! que n'étais-je près du chef de Strumon, quand la tempête d'Ifrona vint se déchaîner contre lui !

Ombres de Morven , où donc étiez-vous ? Le sommeil vous versait-il ses douceurs dans vos salles aériennes, éclairées d'un faible crépuscule , ou bien folàtriez-vous avec la feuille desséchée qui amuse les enfants, lorsque vous négligeâtes d'avertir vos descendants du péril de Gaul?

Mais vous ne négligeâtes point de nous en avertir, om.brcs air^ées de nos pères. Deux fois vous ramenâtes nos voiles aux rivages d'Ifrona, en faisant retentir vos cris terribles sur la mer. Nous ne comprîmes point vos ordres- Nous crûmes que vous étiez les ombres de nos ennemis, qui voulaient s'opposer à notre retour. Fingal fit passer son glaive à travers les reolis de vos robes grisâtres, tandis que vous planiez sur sa tète, c: Allez, vous dit-il, poursuivre sur d'autres rivages les fleurs du chardon; allez continuer vos jeux avec les descendants des faibles. ï

Vous VOUS éloignâtes d'un air affligé. Le bruit de votre fuite ressemblait aux soupirs qui, venus des montagnes, se prolongent sur les rivières obscurcies, dans ces instants où les grues prédisent l'orage. Quelques-uns d'entre nous crurent avoir entendu le nom de Gaul à demi prononcé par vous.

(( Suis-je seul entre des milliers d'ennemis? N'y a-t-il point ici de glaive pour briller avec le mien dans l'obscurité du combat ? Le vent souffle du côté de Morven; c'est versMorven que se dirigent les vagues blanchâtres. Gaul déploiera-t-il ses voiles ? Ses amis ne sont pas avec lui. Que dira Pingal, qui ord nnait à ses fils de remarquer les actions de Gaul dans les batailles? Que diront les bardes, s'ils aperçoivent un nuage sur la renommée du fils de Morni ?

(( Morni, mon père, ne rougirais-tu pas si ton fils prenait la fuite? Oui. Avec tes cheveux blancs tu cacherais ta figure vénérable en présence des héros du temps passé , et tes soupirs grossiraient les vents sur la vallée du Strumon. Les ombres des faibles te contempleraient en disant : « Voilà le père de « celui qui prit la fuite sur les rivages d'Ifrona. »

(( Non, Morni, ton fils ne prendra pas la fuite. Son âme est un rayon de feu. Morni, viens, porté sur ton nuage immense, et regarde ton fils. Ton âme était un fleuve qui s'enflait et se couvrait d'écume, lorsque, dans d'étroits passages, des rochers s'opposaient à son cours. Il en sera de même de l'âme de Gaul.

« Évir-Choma ! Ogall ... Mais des rayons aimables ne se mêlent point avec les tempêtes; ils attendent, pour briller, que l'orage ait cessé. Gaul ne doit songer qu'au combat. Loin de moi toute autre pensée ! Ah! plût au ciel que tu fusses avec moi, Ossian, comme à la bataille de Lathmon !

« Mais mon âme est semblable à l'esprit des orages : animée d'une ardeur sombre, elle se précipite seule au sein de la mer turbulente. Elle jette des millions de vagues sur les îles ébranlées , puis voyage avec indifférence sur le char des vents. »

Ifrona entend une seconde fois le son du bouclier de Morni. Alors, ce bouclier n'était pas une plaque à demi rongée et couverte d'une croûte de fange. Ifrona retentit de ce son, et ses guerriers s'assemblèrent autour de Gaul. Mais le glaive de Morni étincelle dans la main du chef; et, comme les branches

FILS DE MORNI. 323

vertes de la foret, leurs rangs s'éclaircissent devant lui. Leurs armes azurées sont éparses sur la terre , et les oiseaux de la mort voltigent alentour.

0 Malvina , tu as vu quelquefois une vague énorme reculer des larges flancs d'une baleine , lorsque celle-ci traversait la mer écumante. Tu as vu, au sommet de cette vague, un groupe de mouettes assemblées autour de la baleine , dont elles n'osaient approcher, quoiqu'elles la vissent flotter à demi morte et renversée sur le courant : tels paraissaient les enfants d'Ifrona, saisis de terreur et tombant comme des feuilles devant le glaive de Gaul.

Mais le chef de Strumon commence à perdre de sa force. Il s'appuie contre un arbre. Son sang roule en taches pourprées sur son bouclier d'azur , et cent flèches aiguës lui ont déchiré le flanc. Il continue cependant de tenir son glaive, cette arme fidèle qui, dans ses mains, est un météore homicide ; et les ennemis sont frappés de crainte.

Mais, ô guerriers d'Ifrona, que veut dire cette pierre que vous vous efforcez de soulever ? Est-ce pour attester votre gloire aux âges futurs * ? Non , vos pensées ont la rudesse de l'airain. Sept d'entre vous peuvent à peine arracher ce roc de la montagne; il roule vers la cuisse de Gaul.

Le chef tombe sur ses genoux; mais sa face, qui s'élève audessus de son large bouclier, imprime encore la terreur. Les ennemis tremblent d'approcher. Ils le laissent mourir comme un aigle gisant sur un rocher , quand la foudre a brisé ses ailes.

Généreux fils de Morni , plût au ciel que , dans Selma , nous eussions été informées que c'était là ton sort ! Nous n'aurions écouté ni les chants des jeunes filles ni la mélodie des bardes. La lance de Fingal n'aurait pas reposé si tranquille près de la muraille, et le fils de Luno* ne se serait pas endormi sur sa couche. Nous n'aurions pas été surpris de voir Fingalse lever à demi de son siège, et dire, en regardant son bouclier : « J'ai cru que la lance aérienne d'une ombre avait légèrement touché sa surface; mais ce n'était que le vent. *

t . Dans les anciens temps, on érigeait souvent des colonnes de pierre sur le cliamp de bataille, pour servir de monuments de la victoire. 2. L'épée de Fingal , forgée par Luno.

Ombre de Morni, pourquoi ne pas le toucher avec plus de force? Pourquoi ne pas verser ta science dans nos songes? Pourquoi ne pas venir auprès d'Ossian? Pourquoi ne pas lui dire : « Éveille-toi , retourne sur les vagues? :» Mais tu avais pris un essor rapide vers Ifrona, pour aller pleurer sur ton fils.

Le matin reparut sur les rives du Strumon. Évir-Choma sortit d'un sommeil agité par des rêves effrayants. Elle entendit les cris des chasseurs de Morven , et s'étonna que la voix de Gaul ne fût point mêlée parmi les leurs. Elle écoute ; mais l'écho des rochers ne lui répète point ses cris. Les bosquets de Strumon n'entendent que les soupirs d'Évir-Choma.

Le soir vient; mais elle n'aperçoit point de barque fendre légèrement le sein de l'onde. L'âme d'Évir-Ghoma est triste :

c( Qui peut retenir mon héros dans l'île d'Ifrona? Pourquoi, mon bien-aimé , n'es-tu pas revenu avec les chefs de Morven ? Tu les as peut-être perdus sur la mer; mais tu aurais pu être de retour plus tôt.

(( Combien de temps faut-il qu'Évir-Choma se penche du haut de ce rocher battu par les vagues? Combien de temps les pleurs doivent-ils, comme un fleuve chargé de brouillards, rouler sur ses joues? Ne te souvient-il plus de l'enfant de notre amour? Si tu ne l'as pas oublié, où sont les caresses auxquelles tu l'as accoutumé ?

«Les larmes d'Ogal* se confondent avec les miennes, et ses soupirs répondent aux miens. Oh ! si son père pouvait l'entendre balbutier à demi son nom , il hâterait son retour afin de le consoler. Mais, hélas ! je me rappelle le songe que j'ai fait, et je crains, ô mon bien-aimé, que le moment de ton retour ne soit passé.

« Il me semblait que les enfants de Morven poursuivaient les hôtes de leurs forêts; mais le chef de Strumon n'était point avec eux. Je l'ai aperçu dans l'éloignement, appuyé sur sa lance et ne se soutenant que sur un pied. Son autre jambe était pareille à une colonne de brouillard. Chaque souffle de vent le faisait changer de forme. Je me suis approché de nioa amant; un vent terrible a soufflé du désert, et il a disparu.

« Mais les songes sont les enfants de la crainte. Chef de Stru-

■I . Ogal, jeune Gaul. Les enfants ne recevaient point alors le nom propre, qa'après s'être distingués par quelque action glorieuse.

FILS DE MOKNI. 325

mon, je te reveirai. Tu lèveras devant moi ta tôte , charmante comme le rayon de l'orient , lorsqu'il regarde la bruyère de Cromla , fréquentée par les ombres. Pendant toute la nuit le voyageur a tremblé en leur présence. Les esprits de ténèbres se retirent, et le voyageur, plein de joie, prend son bâton noueux et continue sa route.

« Oui, mon amant, je te reverrai. N'est-ce pas ta barque qui gravit les vagues lointaines ? Ses voiles ressemblent à l'écume des rochers, à un arbre qui balance sa cime dans la neige. C'est elle, ou c'est un nuage de brouillard qui, à travers les ombres épaissies , abuse mon œil éploré. Il a encore la forme de la barque de mon amant ; oui, c'est elle-même. Nuit sombre, ne me cache point ses voiles ; tu commences à les envelopper de tes ailes ténébreuses. Mais je volerai dans cet esquif sur la mer obscure, et j'irai au-devant de monbien-aimé. »

Elle exécuta son dessein; mais il ne vint point de barque à sa rencontre. Ce qu'elle avait vu n'était qu'un nuage abaissé sur les vagues, la barque sans substance d'un matelot des anciens jours, qui se plaisait encore à parcourir l'Océan.

L'esquif d'Évir-Choma laisse les vents derrière lui. Il entre de nuit dans la baie d'Ifrona , où les vagues solitaires roulent dans l'obscurité des bois qui l'ombragent. La lune glisse à travers les nuées ; on l'entrevoit parmi les arbres vers le sommet d'une colline. De temps en temps les étoiles se montrent au milieu de leurs brouillards divisés, et se cachent de nouveau sous leur voile de vapeurs.

A cette clarté languissante, Évir-Ghoma considère la beauté de son enfant: « Tu es aimable, lui dit-elle, dans les songes qui amusent ton repos. » Elle se penche quelque temps sur lui en poussant des soupirs; ensuite elle le laisse au fond de son esquif. « Sommeille en paix, ô mon enfant ! je vais chercher ton père le long de ce rivage. »

Trois fois elle le quitte, et trois fois elle revient à lui. Elle est comme la tourterelle qui laisse ses petits dans la fente du rocher d'Ulla, lorsqu'elle va errer sur la plaine, afin de chercher sa nourriture. Elle aperçoit des fruits noirs sur la bruyère ; mais l'idée du faucon vient troubler son âme, et souvent elle retourne contempler sa famille avant de les g.ûter. Ainsi l'âme d'Évir-Choma est partagée , comme une vague que le vent et le rocher se disputent tour à tour.

326 LA riORT DE GAUL,

Mais quelle est cette voix qu'apportent les vents? Elle semble partir des arbres qui bordent le rivage solitaire :

a Seule et triste, je lamente ici mon sort. De quoi me sert que mon bras ait été fort dans la bataille? Pourquoi Fingal, pourquoi Ossian ne savent-ils pas que je suis étendu sur cette rive ténébreuse? Astres qui me regardez par intervalles, ditesle dans Selma, lorsque les héros sortiront de la salle du festin pour admirer votre beauté. Ombres qui glissez sur les rayons nocturnes, si Morven se rencontre dans votre course rapide, contez-le, en passant , à l'oreille de Fingal ; dites-lui que je meurs ici, que j'ai ma froide demeure dans Ifrona, que deux jours ne m'ont point apporté de nourriture, et que ma seule boisson est la vague amère ; mais ne le dites point aux bords de Strumon.

« Que votre science n'aille point troubler les songes d'Evir- Choma! que le bruit des vents qui vous annoncent retentisse loin de ses salles. N'agitez pas vos ailes, même en passant loin de sa demeure. Ma bien-aimée pourrait vous entendre, et de lugubres pressentiments se feraient jour dans son âme. Éloignez-vous, esprits nocturnes, et que ma bien-aimée ait d'agréables songes.

« Ëvir Chôma, le matin est encore éloigné. Dors avec ton aimable enfant dans tes bras, et que tes songes soient doux comme le murmure du Strumon. 0 Évir-Choma! que tes songes soient riants dans la vallée des daims ; qu'ils ne soient pas troublés par le souvenir de G-aul ! ses peines sont oubliées, lorsque les songes de sa bien-aimée sont riants.

— Et penses-tu que ta bien-aimée puisse goûter le sommeil, tandis que tu gémis? Penses-tu que, dans ton absence, Évir-Choma puisse avoir des songes riants? Non. Je n'ai point un cœur insensible à l'égal de ce rocher ; je n'ai pas reçu le jour dans Ifrona. Mais comment parviendrais-je à te secourir? Où trouverais-je de la nourriture dans cette terre ennemie ?

(t Je me rappelle l'histoire de Casdu-Conglas. J'étais jeune ; mon père, me tenant dans ses bras, m'emportait une nuit sur les eaux avec GrisoUis, ce rayon d'amour. La tempête nous poussa sur un rocher. Là étaient trois arbres vieux et solitaires; ils balançaient dans les vents leurs têtes dépouillées. A leur pied, couvert de mousse, croissaient quelques fruits

FILS DE MORNI. 327

sauvages. Casdu-Conglas les cueillit; il les cueillit, mais sans les goûter. « Tu en as besoin, dit-il, ô Crisollis; demain le « cerf des montagnes nourrira Casdu-Conglas. jd

« L'aube vint; le soir lui succéda; mon père fit une barque avec des branches d'arbrisseaux'. Mais le défaut de nourriture lui ôtases forces. «Je vais sommeiller, dit-il, ô Crisollis; « quand la mer sera apaisée, va à Idronlo avec ton enfant. « L'heure de mon réveil est éloignée.

« — Les collines d'Idronlo , répondit-elle, ne me verront (( jamais sans mon bien-aimé. Ah! que ne me disais-tu que la « force te manquait? Les fruits sauvages nous auraient sou- « tenus tous deux. Mais le sein de Crisollis fournira de la nour- « riture à son bien-aimé. Je sens qu'il est rempli de lait; « bois-le, ô mon amant! Il faut que tu vives pour l'amour de ce moi, et que tu ne tombes pas endormi sur ce rocher. »

(( Il se leva; sa force revint. Le vent se tut : ils gagnèrent Idronlo. Souvent mon père m'a conduite près du tombeau de Crisollis en me racontant cette histoire :

c( Évir-Choma, disait-il, quand les jours de ta jeunesse se- (c ront venus, aime ainsi ton époux.... » « Et je l'aimerai ainsi cher Gaul. Ces mamelles te nourriront cette nuit. Demain échappés à tous les périls, nous reverrons gaiement le riva^-e de Strumon.

— 0 la plus aimable de ta race, répondit Gaul, retourne sur les bords du Strumon ; que la lumière ne te retrouve point dans Ifrona. Remonte dans ton esquif avec Ogal. Pourquoi serait-il renversé comme une tendre fleur que l'impitoyable guerrier brise et foule aux pieds avec toutes ses gouttes de rosée, tandis qu'il se promène d'un air indifférent, et chante à demi-voix des paroles cruelles ?

« Va, laisse-moi dans Ifrona ; pareille aux fleuves taris par l'été, ma force est désormais anéantie. Je me dessèche comme l'herbe au souffle de l'hiver. Les rayons du soleil ami, le retour du printemps, ne me ranimeront plus. Dis aux guerriers de Morven de me conduire dans leur patrie.

« . Les curachs, qui furent les premiers bateaux des Calédoniens, étaient faits d'osier et couverts de peaux. Le nom semble avoir encore subsisté quelque temps après que ces peuples eurent perfectionné la construction de leurs vaisseaux , car les anciens poëraes donnent souvent le nom de curacli à des navires dune grandeur considérable.

« Mais non. L'éclat de ma gloire est terni. Qu'ils se contentent dem'élever une tombe sous ce grand arbre. L'étranger la verra lorsque, emporté sur les vagues, il regardera autour de lui. 11 secouera la tête en soupirant , et dira : « Voilà tout ce « qui reste d'un héros. »

— « Voilà tout ce qui reste d'une belle, » dira-t-il aussi. Je reposerai dans la tombe où reposera mon amant. Notre couche étroite sera la même ; nos ombres s'uniront dans les obscurs replis du même nuage. Les vierges de Morven distingueront nos pas aux rayons de la lune. Elles salueront nos ombres paisibles. Étranger porté sur les vagues , laisse couler une double larme. Ici repose la tendre Évir-Choma, près de Gaul son bien-aimé.

« Mais quelle voix arrive jusqu'à nous sur les ailes du vent? Mon oreille est frappée des cris d'Ogal délaissé. Ils tirent mon âme de sa léthargie. Oui, je la sens qui s'agite au dedans de moi. Et pourquoi l'âme de Gaul est-elle ainsi agitée? Pourquoi ce soupir s'exhale-t-il du sein d'un guerrier? Les cœurs des pères sont-ils à ce point sensibles aux maux de leurs fils? ont-ils quelquefois le cœur des mères?

(X Oui, tu partages l'angoisse que j'éprouve. Eh bien! je te porterai à l'esquif où j'ai laissé notre enfant. Viens ; mon bienaimé sera pour moi un léger fardeau. Évir-Choma n'est point faible lorsque Gaul est en péril. Donne-moi cette lance; elle soutiendra mes pas sur le rivage. »

Elle le porta vers son esquif. Toute la nuit elle lutta contre les vagues; les étoiles, à leur départ, virent sa force à son déclin ; l'aube la vit tomber comme le brouillard qui fond devant le soleil.

Je dormais cette nuit-là sur la bruyère du chasseur. Morni m' apparut dans un songe : il s'appuyait sur un bâton vacillant ; sa figure vénérable exprimait la tristesse ; les larmes y avaient imprimé leurs traces; elles coulaient encore le long de ses joues; les sillons profonds que le temps y avait creusés étaient remplis de ses pleurs. Trois fois il tourna vers la mer ses yeux rougis; il soupira trois fois.

« Est-ce à présent, dit-il d'une voix languissante, que l'ami de Gaul devrait sommeiller ? »

Une bouffée de vent passa avec bruit à travers les arbres inclinés ; le coq de bruyère, éveillé dans son buisson ténébreux,

FILS DE MORNI. 329

leva sa tête de dessous son aile, et, tremblant d'effroi, poussa un cri plaintif. Ce cri m'éveilla ; je crus voir Morni s'éloigner sous la forme d'un nuage. Je suivis la route qu'il semblait m'iudiquer; je trouvai l'esquif sur les vagues azurées, près d'une île déserte. La tête de Gaul était appuyée sur un de ses bords; sous son coude était son bouclier sanglant, qui laissait apercevoir sa blessure. Je levai le casque du héros ; ses bou- "cles blondes, trempées de sueur, descendaient sur ses yeux. Au bruit de ma douleur, il essaya d'ouvrir sa paupière; mais elle était pesante. La mort vint et le couvrit de toute son obscurité. Gaul, jamais tu ne verras le père de ton Oscar!

Derrière le fils de Morni est étendue la pâle Évir-Choma ; son enfant sourit paisiblement dans ses bras et joue avec le bout de la lance. Les paroles qu'elle m'adressa furent en petit nombre et prononcées d'une voix faible. Je lui tendis la main; elle la posa sur la tête d'Ogal, tandis qu'en soupirant elle me perçait l'âme par son touchant regard. Évir-Choma ne se lèvera plus. Doux orphelin, ne t'appuie plus sur le sein de ta mère! Ossian te servira de père; mais Évir-Allin n'est plus, el qui te tiendra lieu d'Évir-Choma?

Je sens l'affliction déchirer de nouveau mon âme. Pourquoi Ossian se rappellerait-il les maux dont il fut témoin? Leur souvenir a des charmes ; mais il est douloureux, et mes pleurs n'y suffiraient pas.

Nous atteignîmes l'embouchure du Strumon; le silence habite ses rivages- On ne voit plus de colonnes de fumée s'élever en tourbillons bleuâtres du palais qui fut la résidence de leurs maîtres. On n'y entend ni voix harmonieuses ni le doux frémissement des ha.rpes; le vent se précipite en sifflant sous ses porches ouverts ; l'aigle est déjà perchée sur son faîte majestueux, et le désigne comme le lieu de son repos. « Ici, semble-t-elle dire, je puis placer mon nid sans rien craindre ; qui gravirait au haut de ce faîte pour épouvanter mes petits ? d Le faon, jeune et timide encore, l'examine, errant au-dessous d'elle, et la prend pour un rocher dont la chute le menace; il la contemple, et l'effroi le saisit: il se cache sous un large bouclier suspendu près de la porte. L'agile Gos-Ula est couché en travers du seuil; il entend un bruit qui s'approche; il croit que ce peut être le pas de Gaul; plein de joie, il se lève et secoue une larme qui flottait dans son œil obscurci : mais à la

vue du faon, il détourne la tête, s'étend de nouveau sur la froide pierre, et pousse des hurlements lugubres.

Mais qui peut peindre la douleur des héros de Morven ? Chacun d'eux vient en silence de la vallée qu'il habite ; ils avancent lentement, comme l'ombre du brouillard sur la plaine rembrunie, lorsque les vents caressent à peine les herbes des collines ; ils voient le boulevard de la bataille renversé , et leurs larmes descendent comme fait l'écume des torrents. Fingal, la tête penchée, était debout près d'un sapin qui soutenait la tête de Gaul ; sa chevelure blanche cachait à demi les pleurs qui roulaient sur sa barbe vénérable.

c( Es-tu donc renversé, dit-il, ô toi le premier d'entre mes héros? n'entendrai-je plus ta voix dans mes salles, ni le son de ton bouclier dans mes batailles? ton glaive n'éclairera-t-il plus le sentier de mes périls? ta lance ne dispersera-t-elle plus des armées entières d'ennemis conjurés contre moi ?

« Ton vaisseau ne fendra-t-il plus les ondes orageuses, tandis que les rameurs joyeux chanteront en se courbant sur les montagnes d'eau? les enfants de Morven ne me tireront-ils plus de mes rêveries, en me criant : « Voici le navire deGaul?)j N'entendra-t-on plus, à ton arrivée, les harpes des vierges et les chants des bardes?

« Je n'aperçois point la pourpre de ta bannière flottante ; le bruit de tes pas ne résonne plus au sein des bruyères ; tes chiens ne bondissent plus sur les collines : ils gémissent à la porte de ta maison déserte; le cerf broute devant eux; mais ils pleurent, ils ne prennent pas garde à lui, car ils ne te voient pas revenir.

« Hélas! enfants de la chasse, le jour de son retour est passé; sa voix joyeuse ne vous appellera plus le matin à la poursuite des chevreuils au travers des montagnes pierreuses ; ici, sans mémoire de ses premiers plaisirs, il repose, et le son même du bouclier de Morven ne saurait l'éveiller.

« Force du guerrier, qu'es-tu? aujourd'hui tu roules devant toi la bataille en nuages de poussière ; tes pas sont jonchés de morts, comme les feuilles desséchées marquent, pendant la nuit, la route d'une ombre. Demain, le rêve momentané de la bravoure est fini ; ce qui épouvantait des milliers d'hommes a disparu ; le moucheron, porté sur ses ailes noires, chante sur les buissons son hymne de triomphe, et t'insulte impunément.

FILS DE MORNI. 331

« Pourquoi, enfant du faible, désirais-tu la force du chef de Strumon, quand tu le voyais, radieux, agiter son glaive, comme une colonne de glace brille au milieu des' rayons de soleil? Ne savais-tu pas que la force du guerrier décline en peu de temps, comme la glace se dissout à la chaleur?

« Sa durée est courte, elle passe comme le nuage brillant du soir; le chasseur le voit de son rocher, et il admire sa pompe rehaussée des couleurs de l'arc-en-ciel . Mais, dans leur vol d'aigle, passent quelques moments ; le soleil retire sa lumière ; le vent orageux dirige de ce côté son souffle, et du brillant météore il ne reste qu'un brouillard obscur.

c( Voilà, cher Gaul, tout ce qui reste de toi; mais, ô chef des héros de Fingal , ta mémoire te survivra; ta gloire n'est pas un nuage de vapeur qui s'évanouisse : elle est portée sur ses propres ailes.

c( Bardes, élevez sa tombe, élevez aussi la tombe de sa bienaimée Évir-Choma. Cette pierre grise indiquera au voyageur la place de son repos, et ce grand chêne l'ombragera contre la chaleur du midi; les vents diront à ses branches de verdir, et maintiendront leur beauté; on verra poindre ses feuilles et bourgeonner ses fleurs printanières, tandis que d'autres arbres seront encore nus et que la mousse sera flétrie autour d'eux ; les oiseaux de l'été, en arrivant de leur pèlerinage lointain, se percheront d'abord sur le chêne de Strumon; ils apercevront de loin la beauté de sa verdure.

ce L'ombre de Gaul entendra leurs chants de son palais de nuages, et les vierges des races futures loueront Évir-Choma. Leur mémoire à tous deux voyagera dans les années à venir tant que subsisteront ces monuments ; et lorsque cette pierre se réduira en poudre, lorsque cet arbre séchera de vieillesse, que ce fleuve rapide cessera de couler, et que les ruisseaux de la montagne ne fourniront plus à son courant; lorsque vos chants, ô bardes, seront perdus dans le fleuve ténébreux du temps, et que votre souvenir, avec la mémoire de ceux que vous chantez, sera balayé dans son cours et oublié, alors, seulement alors on n'entendra plus parler de la renommée de Gaul, et l'étranger demandera : « Qui fut le fils de Morni? qui « fut le chef de Strumon? »

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DERMID.

Dermid, amant de la belle Graïna, venait de tuer un sanglier énorme. Connan, dont il était le rival préféré, le pria de mesurer, à rebrousse-poil et nupieds, la longueur de cet animal. Dermid périt d'une blessure que lui fit le sanglier expirant. — Graïna lui avait apporté une lance, au moment même où il avait rompu la sienne, en combattant le sanglier; mais une flèche lancée au hasard par un chasseur lui avait fait une plaie mortelle. Elle tombe à quelque distance et meurt. — On les plaça dans le même tombeau. — Le clan des Campbells, qui prétend descendre du héros de ce poëme, a pris, en conséquence de cet événement, une hure de sanglier pour cimier de ses armoiries.

Le silence de la nuit t'enveloppe d'un voile, ô vallée de Cona' ! on n'entend ni la voix de tes chiens, ni le son de tes harpes. Les chasseurs sont retirés au lieu de leur repos, et les bardes sont endormis. On distingue à peine le murmure de ton ruisseau, et le zéphyr n'ébranle pas même la rosée suspendue aux gazons qui te parent. Le chardon grisâtre incline sur tes pelouses sa tête engourdie et son duvet chargé de l'humidité du soir.

La femelle du chevreuil dort sans crainte dans la cabane du chasseur dont la voix a cessé de la troubler, et dont elle aperçoit la tombe devant elle au sein de la fougère. Son petit saute légèrement sur le tertre qui renferme la dépouille du chasseur. Il détache avec sa corne la mousse dont la pierre est couverte, et se couche sur le tas qu'il en a formé, lorsqu'il est las de folâtrer et de bondir.

Vallée de Cona, ton aspect est bien changé!.,. Et toi, montagne de Golbun , comme ta bruyère est maintenant paisible ! Tu voiles ta tête de brouillards obscurs, et tu dors quand

■I. Quelques personnes ont supposé que le lieu appelé Gleann-Caothan , ou Cona, par Ossian, élait Glenco , pays situé dans le comté d'Argyle. D'autres ont cru y reconnaître Stratliconan, qui fait partie du comté de Murray. Mais ces deux endroits paraissent être à une trop grande dislance du lieu de la scène , si l'on doit s'en rapporter à la tradition qui la place aux environs de Kinlyre.

DERMID. 333

le soleil atteint le milieu de sa carrière. Tu n'es réveillée ni par la voix du chasseur, ni par les aboiements de ses chiens.

J'avance : tout est calme. Je prête l'oreilie à l'écho de tes rochers. Mais tu gardes le silence, ô Golbun, dans ton lit do nuages! Je n'entends point ta voix, si ce n'est lorsque tu réponds aux cris joyeux des bêtes fauves, tandis que le soleil se cache à demi dans les vagues de l'occident; et alors même tu ne laisses échapper que quelques sons, et tu te replonges bientôt dans ton sommeil accoutumé.

Tu n'étais pas si tranquille, ô vallée de Cona, lorsque Fingal poursuivait les cerfs, et que le bruit de ses pas retentissait sous tes ombrages. Tu ne gardais pas le silence comme aujourd'hui, ô Golbun, quand le fils de Duino chassait ton sanglier féroce, vomissant une écume semblable à celle du Lora, dans sa course tournoyante.

Fils d'Alpin, écoute cette histoire : tu répandras sa lumière sur le courant ténébreux des années à venir.

Le jour se levait paisiblement sur Cona. Les montagnes voyaient leurs tètes dorées se réfléchir dans l'Océan. Le jeune habitant des bois contemplait sa naissante ramure dans l'onde des ruisseaux, lorsque tout à coup le cor de Fingal se fit entendre. Le faon tressaille ; il demande à sa mère ce que veut dire ce bruit. La biche tremblante lui commande de fuir au désert.

« Aujourd'hui, dit Fingal, nous poursuivrons le sanglier, le terrible sanglier de Golbun. »

Nous envoyâmes les fils de la chasse sur les hauteurs. Pendant qu'ils les gravissaient, Golbun et toutes ses forêts retentirent de leur aboiement.

Dermid les entendit du fond de la caverne où il reposait étendu. Son âme éprouva la même secousse que les gouttes d'une forte pluie font éprouver aux torrents des montagnes. « Où es-tu, s'écria-t-il, ô ma lance*? 0 mon arc, où es-tu? s>

Graïna ne partagea point ce transport de joie dans la caverne où elle avait cherché, avec l'objet de son amour, un refuge contre la haine de Connan. Le farouche Connan avait aimé Graïna, mais tlle avait donné son cœur à Dermid.

a Ne prends pas garde, lui dit-elle, aux aboiements des chiens. Les héros ne sont point venus chasser sur la colline.

334 DERMID.

— Tu es belle, ma bien-airaée, comme la fleur printanière. Mais il faut que je te laisse aujourd'hui, avec ton enfant, dans cette caverne. 11 faut que j'aille, sur Golbun, me mêler parmi les héros.

— Pourquoi me quitter, reprit Graïna , ô le plus aimable des hommes? Pourras-tu m'abandonner, lumière de mon âme obscurcie par la douleur? Ai-je loin de toi quelque plaisir? Suis-je en sûreté ailleurs que sous ton bouclier? Me laisseras-tu seule, ô toi qui es plus beau que le soleil, lorsque après la pluie il égayé de son sourire le feuillage du bouleau; toi qui surpasses en douceur ses derniers rayons, lorsqu'ils se jouent sur le duvet des montagnes? 0 Dermid, si tu t'absentes, ton fils et moi nous serons accablés de tristesse!

— Graïna, ne te souvient-il pas des gémissements que la grue a poussés, lorsque nous errions ce matin sur la colline de l'amour * ? Émue de compassion, tu as demandé au vieil habitant du rocher pourquoi cet oiseau formait de. si douloureux accents. Il t'a répondu : « Cet oiseau a demeuré trop longtemps « dans la fougère, et le froid a saisi ses pieds paresseux. Que « les amants de l'oisiveté se rappellent son malheur, pour n'é- (i tre pas réduits un jour à gémir comme lui. »

« Graïna, je ne resterai pas un instant de plus.Fingal dirait en soupirant : « Un de mes héros a perdu sa force. y> Non. L'âme de Dermid n'est pas un fleuve qui puisse tarir. Le murmure joyeux de son onde accompagnera toujours tes pas. 0 ma bien-aimée, repose dans ta caverne. A l'approche de- la nuit, je reviendrai chargé de la dépouille des chevreuils. »

Il part, en achevant ces mots, avec la rapidité d'une flèche qui fend l'air en sifflant. Graïna pensive monte, à pas lents, sur la colline pour observer la chasse. Son maintien est doux, mais triste. Elle ressemble à la lune, quand, dans une nuit paisible, elle s'avance silencieusement à travers les nuages, comme l'obscur bouclier d'une ombre appendu dans son palais aérien.

\ . 11 existe, près de Kintyre, une montagne qui s'appelle encore aujourd iiui Slia-Gooil, ou colline de TAmonr. Elle passe pour avoir été le séjour (le Dermid et de Graïna, et pour avoir été nommée ainsi en mémoire de ces deux amants.

DEFUVIID. 335

Graïua rencontre dans les bois un fils de la vieillesse, penché sur une tombe et l'arrosant de ses larmes.

« Ici, dit-il, repose ma compagne chérie. Ici j'ai couvert ses restes d'un monceau verdoyant. Nous avons vécu longtemps parmi ces bruj^ères. Nous avons vu passer une génération comme les feuilles de l'automne. Nous avons vu une génération nouvelle s'élever à sa place et vieillir de même. Nous avons vu dépérir de caducité des arbres dont nous avions autrefois détourné nos pas, de peur de blesser leurs jeunes tiges. Nous avons vu les ruisseaux chapger leur cours, et des ronces croître aux mêmes lieux où des chefs avaient dressé leurs tables hospitalières. Notre bonheur s'était soutenu durant tout cet espace de temps, Nos jours étaient sereins. L'hiver, malgré ses torrents de neige, ne nous faisait point sentir sa froidure; la nuit nous paraissait brillante, de quelques nuages qu'elle fût enveloppée. Le front de Minalla était une clarté durable, un rayon qui dirigeait mes pas sans jamais s'affaiblir. Mais, hélas! il resplendit maintenant sous un autre ciel. 0 ma bien-aimée ! quand me retrouverai-je avec toi?

« Fille charmante, tu vois cette autre tombe ; c'est la froide demeure du fils de Colla. Elle fut élevée par les tremblantes mains de son père. Le sanglier des forêts mit mon fils à mort. Il tomba près de la caverne qui lui servait d'habitation. Son épouse apprêtait le banquet destiné à célébrer son retour. « Je « vais, lui dis-je, regarder s'il approche. » J'allai. Je l'entendis se plaindre, je courus à son aide autant que l'âge pût me le permettre. Son fils m'accompagna, en se tenant à ma robe. Nous le trouvâmes expirant. Le sanglier avait rompu sa lance en deux, et son glaive était demeuré dans la caverne. Son enfant lui prit la main, et lui dit de se lever. « Pourquoi, ajou- « ta-t-il, sommeiller ainsi en plein air? » Hélas ! il ne t'entend pas. Les défenses du sanglier l'ont mis en pièces, et il s'est endormi pour toujours. Ce matin le cor de Fingal annonce qu'il va poursuivre le sanglier funeste ; mais sa voix n'atteint pas l'oreille de Tuthal. Elle est éloignée, l'aube où mon fils se réveillera. 0 Tuthal! pourquoi n'avais-tu pas la lance de ton père?

— L'hibtoire de Colla est triste, dit Graïna. Je répandrais un déluge de larmes sur les tombes de ton épouse et de ton

336 DERMID.

fils ; mais je suis forcée de m'éloigner. Mon Dermid est à la poursuite du fatal sanglier. Et qui sait, ô mon bien-aimé, si tu n'auras pas besoin d'une lance? Colla, garde cet enfant jusqu'à mon retour. Je vais porter à Dermid une lance plus forte que celle dont il est armé. »

Dermid était venu dans la vallée de Gona, semblable à une belJe lumière qui s'accroît dans l'abscurité. Nous nous réjouîmes à sa vue, comme font les matelots quand l'étoile qui leur servait de guide, après avoir été longtemps cachée derrière un nuage, éclaire de nouveau leur course ténébreuse, et déploie autour d'eux ses rayons. Nos chants sont portés jusqu'à la mer, et les phoques élèvent leur tête au-dessus des vagues tremblantes, pour écouter leur mélodie.

Nous montons sur les vertes collines de Golbun, où l'on voit dans le brouillard la ramure des cerfs et le lit mousseux des chevreuils. Nous faisons partir du creux des rochers le sanglier de Golbun. Nous lançons tous nos chiens à sa poursuite; mais il les laisse derrière lui, nageant dans le sang de leurs blessures.

« Qui d'entre vous, dit Fingal, tuera le sanglier de Golbun, le sanglier teint du sang des héros, et dont nos meutes ont tant souffert? Il aura pour salaire une lance qui me fut donnée par un chef illustre, un bouclier enrichi de clous d'or, avec des herbes mystérieusement cueillies au bord des eaux solitaires, et dont la vertu souveraine guérira toutes ses blessures.

— J'obtiendrai, dit Dermid, la récompense que Fingal promet, ou je tomberai sous les atteintes de mon farouche adversaire, et je serai privé du chant funèbre qui doit conserver ma gloire. y>

Il dit et vole à travers les bruyères, vêtu d'un acier resplendissant. Il ressemblait, dans sa course, au nuage ard-.nt qui porte le tonnerre au-dessus des campagnes sombres et taciturnes de Morven.

Les héros de Fingal, saisis de crainte, lèvent les yeux et contemplent dans le ciel le combat des ombres. Ils voient Trenmor qui fait éclater son courroux contre les enfants de Loclin, assemblés à la poursuite du cerf aérien destiné à ses amusements.

Déjà les cris de Dermid retentissent sur Benala; de Benala,

DERMID. 337

il vole à Benlora ; bientôt ses pas ébranlent la colline de Ledroma, d'où un moment le porte sur Elda.

Le sanglier fuyait devant lui, mais avec moins de vitesse. Ses pas étaient marqués par des flots d'écume. Le bruit de sa course était pareil à celui des vagues qui roulent sur l'île des Tempêtes, pareil à l'éboulement des rochers sur les buissons du désert. Tous deux gravissent Drimruath. La lance de Dermid atteint le sanglier. Il tombe pesamment sur le côté, et le sang inonde ses flancs hideux.

Le bruit de sa chute est pareil à celui que font de vieux arbres en tombant sur un rocher; il résonne dans toute l'étendue des vallons : mais tout à coup les yeux du monstre étincellent de fureur. Il se retourne, ainsi qu'un tourbillon de flamme, lorsque les vents ont soudain changé sur la colline. Il brise la lance de Dermid comme si ce n'était qu'un roseau fragile des bords du Lego.

« 0 Graïna, que n'es-tu près de moi ! Plût au ciel que ma bien-aimée sortît de sa caverne, et m'apportât la lance dont je me sers dans les batailles!

— Je te l'apporte, cher Dermid. J'ai vu ta détresse du seuil de ma caverne. Je vais m'y retirer de nouveau. Viens-y quand la chasse sera terminée. »

Et que lui servira de t'y retrouver, ô malheureuse amante? La mesure de tes jours est accomplie ! Une flèche lancée par un chasseur avait rencontré cette belle, et s'était fixée dans son sein d'albâtre; mais, à l'aide de sa robe, elle sut la cacher à Dermid. Tu as payé cher, ô Dermid , cette arme qui vient à ton secours. Personne n'osera te dire ce qu'elle te coûte.

Recueillant sa force terrible, le chef lève sa lance. Elle retombe aussitôt comme un sanglant météore, messager du trépas, qui s'élance d'un nuage épaissi sur Lano. La pointe s'enfonce dans la poitrine du sanglier; le bois vole parmi les arbres. Dermid fait briller son épée, ancienne compagne de ses exploits dans les heures périlleuses. Il perce le cœur du monstre, qui expire étendu sur la terre, dans un fleuve de sang et d'écume.

Nous nous réjouissions de voir Dermid hors de péril; nous nous réjouissions tous, excepté Gonnan, à l'âme envieuse et faible, a Mesure, dit-il à Dermid, mesure avec ton pied le san- OssiAN. 15

338 UERMID.

glier que tu viens de mettre à mort. Jamais on n'en a vu d'aussi grand. »

Dermid conduit doucement son pied le long du corps de l'animal, et n'en est point endommagé.

Connan reprit ; « Mesure à présent le sanglier en remontant vers la hure, et tu recevras, ô chef des lances, le prix qu'il te plaira de demander '. »

L'âme de Dermid ne connaissait pas la crainte. Il obéit derechef à la voix de Connan ; mais des poils aigus comme des fltches, et durs comme un fer de lance, hérissent le dos du sanglier de Golbun. Le pied du héros est percé de toutes parts; son sang empourpre la terre, et coule en ruisseaux à travers le gazon. L'on applique sur ses blessures les herbes de la montagne; mais leur vertu est insuffisante. Tel qu'un grand sapin coupé par la racine, Dermid tombe sur la bruyère.

Ah! comme ses joues se décolorent subitement! Elles avaient l'incarnat du fruit qui fait pencher l'arbre des montagnes : elles deviennent pâles comme l'herbe flétrie. Un nuage sombre se répand sur ses traits, pareil à l'épais brouillard qui, dans les soirées précoces de l'hiver, couvre la face du soleil.

« L'obscurité s'épaissit sur mes yeux. Je sens ma force qui m'abandonne. Le sang qui se portait rapidement à mon cœur s'est écoulé par une autre route , et me laisse immobile et glacé. Graïna, tu seras informée de mon sort, et la tristesse s'emparera de toi. Ah! ce qui me rend la mort plus cruelle, c'est d'être séparé de ma bien- aimée. Mais l'obscurité s'épaistli sur mon âme. Laissez reposer Dermid; ses paupières sont appesanties. »

Qui se chargera de porter cette nouvelle à Graïna? Mais elle est à peu de distance. Appuyée derrière un arbre, elle entend les derniers gémissements de son bien-aimé, et ils tirent son âme de sa léthargie. Elle mêle les faibles accents de sa voix à l'haleine tranquille du zéphyr. Son sang coule avec ses larmes sur sa poitrine éclatante de blancheur, comme des eaux noirâtres sur des montagnes couvertes de neige.

i. Dermid, suivant la iradilion, ue pouvait être blessé dangereusement qu'à la plante du pied, et la ruse de Connan n'avait d'autre objet que de lurtlre en péril cette partie 'eson corps.

DERMID. 339

« Mon bien-aimé n'est plus 1 Étendez-moi dans son lit funèbre, au pied de ce rocher qui lève parmi ces vieux arbres sa tête ombragée de lierre. Le fleuve, en prolongeant son triste murmure, roulera ses eaux jusque sur notre tombe ; mais gardez qu'un jour il ne l'entraîne dans sa course. Le chasseur, qui passera en sifflant, apercevra l'arc de Dermid; peut-être il aura avec lui son épouse. Elle verra cette flèche dans ma poitrine, et dira, en essuyant ses pleurs : c Graïna fut dé- « posée en ce lieu, près du guerrier qu'elle aimait. » Les deux époux s'éloigneront en silence, occupés de l'étroite demeure. Ils se regarderont l'un l'autre les yeux humides. « Helas, diront- « ils, les plus tendres amants doivent se séparer un jour! y>

(T Mais demeurez, chasseurs de la montagne, et payez le tribut de louanges que cette tombe attend de vous. Celui près de qui vous allez passer avec tant d'indifférence n'était point un obscur chasseur, inconnu hors de son humble vallée. Sa renommée était grande parmi les héros de Morven, et son bras se signala dans leurs batailles. Etqu'ai-je besoin de parler de sa beauté? N'en conservera-t-on pas à jamais la mémoire? Son sein était blanc comme le duvet des montagnes, comme la neige amoncelée sur les arbres du vallon, lorsqu'ils balancent leur tête au soleil. Les joues de mon amant avaient la couleur des roses, ses yeux la teinte de l'azur. Ses sourcils étaient comme la verdure des rochers, qui s'incline mollement au souffle du zéphyr; et ta voix, ô Dermid, semblait plus douce à l'oreille des vierges que la musique des harpes, ou les chants dont retentissent les bocages!

« Ahl nous n'entendrons plus plus ta voix harmonieuse; rien ne peut désormais récréer mes esprits. Les chants des bardes de Morven ne sauraient alléger le fardeau de ma douleur. Il ne sera point allégé par les concerts des alouettes qui prennent leur essor du fond des vallées, lorsque, par une matinée d"été, les plaines se réjouissent à la vue du soleil.

« Mais qu'importe à Graïna le soleil du matin? Qu'importe à Dermid la pompe de l'été? Le soleil se lèvera-t-il? l'été se montrera-t-il jamais dans le tombeau? Le matin égayera-t-il Ihorreur des sépultures? 0 Dermid, jamais nous ne verrons briller l'aurore qui dissipera notre sommeil ! »

Nous étendîmes l'aimable couple dans son lit de terre. Nous plaçâmes à côté de Dermid sa lance redoutable et son arc. Près

340 DERMID. ' , •

de Graïna repose la flèche qui lui perça le sein. Fingal coucha sa lance sur leur tombe ; un torrent de larmes inondait ses joues. Ses bardes virent sa douleur; chacun d'eux prit sa harpe et célébra les deux infortunés. Rangés en cercle, les héros étaient plongés dans la tristesse. On remarqua des pleurs dans les yeux même des chiens étendus à leurs pieds, sur leurs boucliers ténébreux.

Sommeille en paix, ô Dermid ! Que rien ne trouble ton repos dans ta demeure obscure et profonde ! Le bruit des armes a cessé ; on ne poursuit plus le sanglier des montagnes , les fatigues du jour sont à leur terme, et voilà que, sans penser au retour du matin , tu es allé te livrer au sommeil. Le son du bouclier, le bruit de la chasse, ne t'éveilleront pas. Non, Dermid, ton sommeil est pesant.

Mais, ô chef illustre, quel barde saura te chanter dignement? Ta force était celle des torrents écumeux, ta course rapide comme l'aigle d'Atha , lorsqu'il fond sur le chevreuil du désert. Dans les combats, tu ressemblais au fleuve impétueux qui se précipite sur les rochers, et remplit l'air de son brouillard grisâtre; les rochers sont ébranlés; il entraîne les arbres et la terre mousseuse qui les supporte : mais dès qu'il parvient au lac paisible du vallon, il perd toute sa force et coule en silence. Il a besoin de l'aide du vent pour mouvoir la feuille desséchée qui flotte à sa surface.

0 fils de Druino , que les vents portent ton ombre au milieu de tes pères; mais que la terre pèse légèrement sur ton beau corps, et que ton sommeil ne soit pas troublé !

Un vaisseau fend la mer agitée , il franchit les vagues qui l'assiègent. Ses voiles blanches accueillent les vents dans leur sein déployé. Il brave la fureur de la tempête : c'est l'image du fils de Druino. Oui, étranger, tel était le fils de Druino; mais il n'est plus I Regarde au-dessus de ta tête : voilà son ombre dans les nuages , et près d'elle le sanglier qu'on distingue à demi.

Le cor a sonné. sur la montagne. Les cerfs, frappés d'épouvante, quittent les rives mousseuses de leurs ruisseaux ignorés. Le dard inévitable du chasseur les poursuit sur la bruyère. L'un d'eux s'arrête dans sa fuite : haletant de fatigue, il veut se rafraîchir à une source; ses jarrets tremblent comme l'herbe agitée par les vents. 11 tombe en voulant escalader le rivage.

DERMID. 341

Ses compagnons s'efforcent de le relever à l'aide de leur ramure ; mais c'est en vain. Ils sont contraints de l'abandonner et de fuir. Ils fuient; mais le chasseur est sur leurs pas. Son agilité ressemble à celle deDermid.

Le fils de Druino sommeille dans sa sombre demeure , et le cor du chasseur ne peut l'éveiller.

L'ennemi paraît. Sa nombreuse armée rencontre un torrent impétueux qui la repousse et qui renverse ses forêts de lances. Le fils de l'étranger s'écrie : « C'est un des guerriers de Morven; telle est la force de Dermid. — La force de Dermid n'existe plus, lui dit son compagnon; en passant au pied de ce rocher couvert de lierre, j'ai vu son tombeau. La fougère cachait à demi les pierres qui couvrent sa tète. J'ai arraché ses nombreux rejetons : «Herbe vile, lui ai-je dit, est-ce à toi « d'obscurcir la renommée d'un héros? »

Un jeune homme traverse la plaine ; le soleil se réfléchit sur son armure éblouissante. Sa beauté est semblable aux rayons pénétrants de cet astre, et sa valeur égale sa beauté. Les jeunes filles rassemblées sur la colline verdoyante, vêtues de robes qu'on prendrait pour l'arc-en-ciel, laissant flotter leur chevelure pareille aux tresses du soleil, lorsque, dans un ciel calme, elles flottent sur les vagues de l'occident, admirent la beauté majestueuse du guerrier et la noblesse de ses mouvements. a. Ce jeune homme, disent- elles en soupirant, ce jeune homme ressemble à Dermid. » Le souvenir du fils de Druino s'élève dans leur âme, ainsi qu'un trait de lumière s'échappe à travers les bords déchirés d'un nuage obscur. Elles baissent la tête avec douleur; les larmes brillent à travers leur chevelure, comme des étoiles dans le brouillard onduleux qui entoure l'astre des nuits; elles coulent ainsi que les pleurs d'Ossian, lorsqu'il lamentait la perte de son fils Oscar.

Les enfants de la jeunesse agitent leurs petites lances ; ils voient le héros sur la plaine : « Voici Dermid, » s'écrient-ils, et ils jettent leurs lances de roseau; ils abandonnent leur bouclier fait d'écorce de saule. Ils se hâtent d'aller au-devant de celui qui leur fabrique des arcs ; mais ils reconnaissent que ce n'est pas lui, et s'arrêtent à moitié chemin. Ils retournent lentement à leurs jeux; mais on n'entend pas le bruit de leurs combats. Le souvenir du trépas de Dermid a répandu la tristesse dans leurs âmes innocentes.

342 DERMID.

Le concert des voix et des harpes retentit dans le palais de Fingal. Le voyageur, que la nuit a surpris , est charmé à mesure qu'il approche. Il s'appuie un moment sur le bâton qui le soutient, et penche son oreille attentive. « C'est Dermid, » dit-il, et sur-le-champ il presse sa marche pour mieux entendre. Son âme est soudain frappée d'un jour éclatant, mais terrible. Il fait deux pas inégaux et s'arrête au milieu du troisième : Dermid n'est plus. Il s'essuie les yeux avec le bord de sa robe, et, le cœur gros de soupirs, achève lentement sa course.

C'est la voix des bardes que tu entends, ô étranger; ils versent la gloire de Dermid sur les temps à venir; ils parent son nom des beautés de leur chant nocturne. Pour le chef luimême, tu ne le trouveras plus dans Selma. Il dort avec G-raïna dans son étroite demeure. Tu trouveras cette demeure sur la bruyère de G-olbun, près du fleuve fréquenté parles chevreuils. Un rocher surbaissé, couvert d'un manteau de lierre, la met à l'abri des orages. Un torrent la blanchit de son écume, et s'éloigne avec un triste murmure. Un if déploie à côté ses branches d'un vert sombre.

Le pilote indique cette tombe aux matelots en passant sur les vagues et raconte l'histoire douloureuse de ceux qu'elle renferme. Leurs yeux se mouillent de pleurs. Ne pouvant reconnaître l'endroit, ils se contentent de gémir, et voguent vers la terre des étrangers. Là, autour des feux de la veillée, ils redisent l'histoire de Dermid à une foule attentive. Les vierges répandent des larmes, et les enfants de la jeunesse sont attristés. Ils n'oublient point Dermid et Graïna dans les songes de leur repos, et s'en souviennent tout le jour.

Souvent aussi, enfant de la beauté, vous visitez Ossian dans ses songes! Souvent vous remplissez son âme, lorsqu'il est assis et seul près de votre tombeau , et qu'il écoute s'il entendra le chant des ombres. Votre faible voix m'arrive par intervalles dans les soupirs des vents, lorsque je repose sous l'arbre qui vous avoisine, et que je suspends ma harpe à ses branches verdoyantes.

Mais Ossian est un arbre desséché. Ses branches sont dépouillées et sans gloire. Son tronc aride ne porte plus de rejetons. Le zéphyr siffle dans sa mousse grisâtre ; le vent destructeur ébranle sa tête vieillie. Bientôt il sera renversé par l'orage;

DERMID. 343

bientôt il couvrira la terre de ses branches, et mêlera sa poussière à la tienne, ô Dermid, à celle de tous nos illustres morts, dans la fertile vallée de Cona.

Comme tu es paisible cette nuit, ô vallée de Cona! Tes guerriers et tes chasseurs sont tous endormis.... Qu'on apprête aussi la couche du barde , car l'obscurité s'épaissit autour de lui, et ses paupières sont accablées par la veillesse et la douleur.

am!!)

GATHULA.

Cathula, roi d'Inistore, ayant invité Fingal à une fête dans son palais de Carrictura, est averti, pendant le festin, d'une invasion des Scandinaves. Fingal dissipe ses inquiétudes, en le faisant souvenir de la gloire de leurs ancêtres, qu'ils sont destinés, lui dit-il, à transmettre à leurs descendants. A ce propos, Cathula déplore le malheur qu'il a eu de perdre, comme il le croit, son fils unique, lorsqu'il était encore enfant. — Un barde raconte cet événement, et Fingal console Cathula, en lui disant que son fils n'est peutêtre pas mort. — Le lendemain Manos, chef de Loclin, débarque avec son armée. — Ils s'avancent pour lui livrer bataille. Cathula se mesure avec un jeune guerrier qu'il tue, et qu'il reconnaît ensuite pour son fils.

Manos, vaincu, est renvoyé libre par Fingal, en jurant de ne plus attaquer Morven ni ses alliés.

Notre vie est semblable aux rayons du soleil d'hiver, lorsqu'il paraît au milieu de la pluie sur le sommet de Lena. Le chasseur, levant la tête sur la colline, voit ce rayon et salue l'astre du jour. Il le salue, mais l'astre bienfaisant s'est déjà retiré. Des nuages sombres conduisent les ténèbres sur ses pas. Qui pourrait suivre sa course rapide? Les forêts dépouillées de feuillages regrettent son départ. Leurs branches semblent soupirer à chaque souffle des .vents, et l'herbe des montagnes se flétrit.

0 forêts , le soleil reparaîtra bientôt ; bientôt vos feuilles verdoyantes s'épanouiront à sa douce chaleur. La saison de votre jeunesse reviendra, et vos rameaux dépouillés se réjouiront. L'habitant des palais aériens abaissera, du haut des cieux , ses regards sur la terre; il sourira à travers les gouttes étincelantes de la pluie sur les herbes desséchées. Alors elles sortiront des retraites où l'hiver les exile, et dresseront leurs tiges florissantes aux bords des ruisseaux. Elles sortiront de leurs sombres demeures : mais ceux qui gisent dans le tombeau resteront à la même place; le rayon de soleil ne les ranimera point.

Cependant votre renommée, ô compagnons de ma gloire, subsistera toujours. Vos belles actions descendront sur les temps à venir comme un trait de lumière, et seront l'entretien

CATHULA. 345

des aimées qui viendront après nous. Ëcoute le chant d'Inistore, habitant du rocher. L'âme du barde est encore frappée de sa lumière. Elle se présente à lui, semblable à la faible clarté de la lune, réfléchie par des vagues lointaines, quand la baie de Lumon redoute la tempête.

La fête de Gathula était préparée, et Fingal déploya ses voiles. Le vent se précipite en mugissant de nos montagnes; les chênes gémissent sous ses pas, et les vagues rugissent sur les abîmes de l'Océan. L'île d'Inistore, placée dans la mer des baleines, élève sa tête couronnée de verdure au-dessus des nuages abaissés, et considère avec joie notre flotte qui s'approche. Son peuple entrevoit nos vaisseaux à travers les brouillards, et l'allégresse est répandue dans Carrictura.

Mais quels sont ces guerriers qui viennent à notre rencontre? L'un est comme un grand arbre grisâtre; les deux autres sont semblables à deux chênes verdoyants. Leur démarche est majestueuse. Salut, ô Connal, toi qui viens de Togorma, l'île des flots bleuâtres ! Salut, fils de Rinama ! Sois le bienvenu, fils de Ruro, de l'île des sangliers !

« Que le festin commence, dit Gathula, et que l'inépuisable coquille se transmette à la ronde ! Que le son des harpes s'unisse à la voix des bardes , et que la joie de mes amis soit grande dans mes salles retentissantes ! 0 bardes , Gathula est au milieu de ses amis. Ge jour est pour lui un jour d'allégresse ; qu'il ne soit voilé d'aucune ombre ! que, dans sa course errante , aucun nuage ténébreux ne passe sur Carrictura ! s

Telles furent les paroles de Gathula ; mais combien les rêves de bonheur sont peu durables ! Fils des jours de peine et de trouble, ils ressemblent à ces instants de calme produits par l'inconstance des vents dans la nuit de la tempête. Le chasseur penche la tête dans sa cabane; des songes déplaisir commencent à l'environner, de jeunes vierges s'approchent de lui avec leurs harpes ; les bardes entonnent le chant de sa louange ; le bouclier résonne, et son cœur tressaille de joie dans l'espérance de la bataille. Les champs de la gloire s'ouvrent devant lui ; bientôt il y voit briller des milliers de lances.

Mais, au milieu de ce bonheur imaginaire, le vent secoue sur la cabane ses ailes terribles, et les heureuses illusions du. sommeil s'évanouissent. Le chasseur lève la tête au fort de

346 CÀTÏÎULA.

l'orage, et dit : « Songes que je chérissais, pourquoi vous être enfuis, ou plutôt pourquoi m'avoir trompé? » Les vierges n'étaient que des nuages; la voix des bardes n'était que le bruit du vent à travers la bruyère; le son de la bataille était le bruit de la foudre, et la clarté des lances, le feu des éclairs qui sillonnent l'horizon.

Chasseur des bruyères, ton rêve a été court, mais agréable; et telle fut ton allégresse, ô Cathula !

Le festin d'Inistore avait cessé. La flamme du chêne avait perdu sa force; et les héros, assis autour du foyer, écoutaient encore les chants, tandis que Cathula observait le spectacle de la nuit.

« La mer, dit-il, est paisible. Les étoiles étincelantes se penchent à l'occident pour admirer leur beauté que réfléchit la surface des eaux. Telles sont les jeunes vierges, quand elles s'inclinent au bord de leurs ruisseaux cachés, et considèrent, en souriant, leurs attraits répétés par l'onde limpide. Un bruit léger se fait entendre, elles tressaillent. Confuses, elles regardent autour d'elles, et n'aperçoivent que le chevreuil courant parmi les feuilles desséchées ; mais la rougeur reste sur leurs aimables visages.

et C'est ainsi que j'ai vu rougir quelques-uns de ces astres. Je crains que ce signe ne soit un présage de sang. Mais je veux contempler la face de la lune. Je découvre à demi son disque à travers les arbres. Des ombres incertaines sont portées sur ses rayons. J'aperçois leurs membres de vapeurs. Je te reconnais, ô mon père, dans ton nuage obscurci; mais dismoi pourquoi tes soupirs agitent le feuillage. j>

La réponse ne parvint qu'à demi à son oreille; l'air emporta le reste. Cathula rentre dans ses salles , m.ais son visage est triste. Fingal connut qu'il avait vu ses pères; mais les paroles du héros de Morven ranimaient toujours l'espérance. Son langage était comme le son de la harpe dans les mains blanches de la fille de Toscar.

« Les années qui se sont écoulées, ainsi que les ruisseaux se rendent en silence au bassin des mers, ont vu nos pères courir ensemble dans la lice de la gloire. Sarno, Colgar et Gomhal étaient trois météores éclatants qui brillaient dans tous les dangers. La bataille roulait devant eux comme un nuage de poussière dans le tourbillon des vents, lorsqu'une

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ombre irritée l'emporte dans une vallée étroite : il vole en colonnes brisées jusqu'à ce qu'il ait trouvé un abri dans les bois, et qu'il se soit caché dans la mousse du désert. Alors l'ombre insouciante remonte dans les nuages et cherche quelque autre amusement.

c Tels marchaient dans les champs de l'honneur les guerriers dont nous sommes issus. Ils n'étaient pas tristes dans ces jours de péril où ils enfoncèrent les rangs de Loclin, venus à leur rencontre. Cathula, ne sommes-nous pas leurs enfants? Pourrions-nous être tristes quand le danger s'approche? Nos pères se détourneraient de nous dans leur course aérienne, leurs voix ne se feraient plus entendre dans nos songes, leurs palais ne s'ouvriraient pas pour recevoir nos âmes dégénérées, lorsque notre tête blanchie tombera dans quelque vallée inconnue. Pareils à la feuille desséchée, nous deviendrions le jouet des vents dans le brouillard sombre et marécageux du Légo.

a: Chefs de Togorma et d'Inistore, nos pères nous ont laissé leur renommée, et ce fleuve, grossi par notre propre gloire, roulera, ainsi que le Lubar débordé, jusques à nos descendants.

— Ah! puissent lontemps, dit Cathula, les descendants de Fingal se réjouir de la renommée de leur père ! Puissent-ils briller au milieu des rayons dont ils sera entouré dans l'obscurité des âges futurs, et que le barde dise dans ses chants : « Il est de la race de Fingal. » Mais ma renommée ne sera transmise à aucun de mes fils. Elle ne luira pas autour de ma postérité !

« Conloch, enfant de mon amour, cette nuit cruelle, où ta mère et toi vous fûtes enlevés de mes bras , se retrace à ma vue avec toutes ses horreurs, et navre de nouveau mon âme. Elle s'élève devant moi, comme la mer d'Inistore dans cette affreuse tempête. Les rochers entendent le fracas des vagues. Ils en retentissent de même que les forêts. L'esprit delà montagne rugit le long des cascades, et l'habitant d'Inistore craint que son île ébranlée ne s'engloutisse. »

Mais la douleur suspend la voix de Cathula, Son âme, échauffée par des souvenirs déchirants, se fond comme un ruisseau de glace. 0 barde, que j'entende ton chantlugubre 1 II réveille mes douleurs, et cependant il me plaît I

348 CATHULA.

J'entends ' le bruit de mes armes dans Icroma. J'entends à travers les forêts l'écho qui répète le son des boucliers. Je vois briller les glaives à la clarté de la lune. Je vois se dresser la lance de la bataille. Le chevreuil effrayé s'élance au sein de la nuit du lieu de son repos, et Turlethan redoute le danger.

Pourquoi donc es-tu effrayé, chevreuil des collines ? Sgaro, pourquoi trembles-tu dans tes salles? Le chef de Sora est puissant; mais le vent du nord a soufflé. Gathula vient, porté sur ses ailes nébuleuses, comme l'ombre enflammée et menaçante de la nuit, quand le chasseur tremble sur Stuca.

Les rangs des guerriers s'éclaircissent devant lui, comme les tissus de l'araignée au souffle des vents. Les braves sont dispersés en sa présence. Sora s'est enfui dans les ténèbres. Il a disparu sur l'Océan, comme la trace de son navire. Sgaro, suspends ton bouclier et reprends ta harpe, pour que les filles d'Icroma se réjouissent.

J'entends la voix du chant dans Icroma. J'entends l'écho des harpes dans ses salles. L'épée de la guerre est dans le fourreau. Le bouclier est paisiblement attaché à la muraille, semblable au disque sombre de la lune couverte de nuages . A côté repose la lance des batailles. Le chevreuil se réjouit sur son rocher.

Les filles de Turlethan, du haut de ce palais, contemplent avec joie les campagnes. Le soleil brille sans nuages ; mais elles ne le considèrent pas. Leurs yeux sont fixés sur Gathula, qui s'avance revêtu d'armes brillantes. Elles bénissent ce rayon bienfaisant qui dissipe les ténèbres du danger. « Que nos voix s'élèvent, disent-elles; que nos harpes résonnent, et que le chef de Garrictura soit le sujet de nos chants, j

Mais quelle est cette belle qui sort à la rencontre du chef? Elle s'avance à travers la rosée du matin. Des larmes de joie sont suspendues à ses paupières, semblables aux pleurs que la nuit déposa sur l'herbe penchée, lorsqu'elle brille au soleil du matin. Ses longs cheveux épars cachent à demi ses traits ; mais le rayon perce à travers, et va briller sur ses joues teintes d'un doux incarnat. G'est ainsi que le soleil éclaire le bouton de rose, dont les couleurs se développent au milieu des gouttes de rosée.

J . Le tarde de Calhula commence son récit«

CATHULA. 349

Qui pourrait-ce être, si ce n'est Rosgala , la plus belle des filles d'Icroma? Sgaro la donne au chef qui a dispersé les nuées de ses ennemis. « Cathula, lui dit-il, je suis père de dix jeunes vierges; chef des héros, tu peux choisir entre elles. »

Trois années, sur leurs ailes rapides, se sont enfuies du palais de Turlethan ; le faucon ne fond pas sur sa proie avec plus de silence et de vitesse. Cathula considère ce temps écoulé; de même le chasseur, quand il est éveillé, se rappelle l'espace qu'il a parcouru en songe. « Il est temps, dit ce chef, de retourner à Inistore, aux bosquets de Carrictara, arrosés par des ruisseaux limpides. y>

Les voiles de Cathula sont déployées. Tantôt Rosgala se réjouit, tantôt elle est triste. « Adieu, dit-elle, île bien-aimée ! adieu, séjour de ma jeunesse! Mes amis sont sur le rivage. Les chevreuils regardent en s'avançant sur le rocher couvert de buissons. Mais pourquoi Rosgala verserait-elle des larmes? Elle part avec le chef de Carrictura. »

Gonloch , ce jeune gage de leurs amours , est dans les bras de sa mère. Ses beaux sourcils ressemblent à deux rayons de lumière, prolongés sur un nuage. Son petit casque est formé de la peau d'un faon. Il s'endort, bercé par le mouvement des vagues, et sourit dans les songes de son repos. Il croit entendre le bourdonnement des abeilles des montagnes, et se croit près de leurs magasins à miel.

Ce n'est pas l'abeille bourdonnante que tu entends, ô Conloch, c'est le vent qui s'élève et qui siffle dans les voiles. Mais ton sourire est toujours aimable. Tu ressembles à la fleur de Lena , qu'embellissent les couleurs variés de l'arc-enciel. Le chasseur, qui se hâte de gagner l'abri d'un sombre rocher , passe à côté de cette fleur et la considère en soupirant, car il voit la pluie de la tempête qui s'avance sur l'aile des vents orageux. Le nuage est soutenu par des colonnes de grêle. « Fleur de Lena, dit-il , tu es aimable, mais l'orage est voisin de toi. »

Des soupirs étouffés soulèvent la poitrine de Rosgala ; elle est blanche comme l'écume des vagues, soulevée par la tempête au milieu de l'obscurité. Les gouttes brillantes des larmes sont dans ses yeux ; elles tombent sur le visage de Conloch. Elle les essuie en les pressant de ses lèvres. Il s'éveille et

350 CATHULA.

voit la tempête. Il s'étonne de ce spectacle nouveau pour ses yeux, et, saisi de frayeur, il se serre contre le sein de Rosgala.

Elle étend sur lui les pans de sa robe, ainsi que l'aigle de Lora étend ses ailes noirâtres sur ses petits, lorsqu'ils cherclient à se garantir de la grêle et qu'ils entendent le bruit de l'orage. « Ne crains rien , enfant de mon amour, dit Rosgala, car ton père est près de nous.

— Toi-même, dit Gathula, ne sois pas effrayée. Je connais la mer d'Inistore. Souvent je l'ai parcourue, quand le mugissement des flots était le plus terrible. »

Rosgala demande de quel côté est Inistore. Mais cette île est encore éloignée. La mer cache ses rivages derrière des collines d'écume. Les soupirs de la belle épouse de Gathula s'élèvent de temps en temps et se mêlent au bruit des vagues.

La nuit descend sur leurs abîmes. Le tonnerre l'accompagne, la flamme des éclairs, les traits de la foudre atteignent les ombres. On entend leurs cris dans les airs. Elles se précipitent pour éteindre dans les ondes leurs robes à demi consumées. Les baleines mêlent leurs rugissements aux mugissements des flots.

La lune entend ce fracas dans son palais de nuages : elle soulève sa tête tremblante au-dessus des montagnes. Les étoiles s'enveloppent dans le manteau de brouillards qui se déploie sur Lano. Tremblantes, elles regardent quelquefois à travers les nuages déchirés ; mais elles retirent promptement leurs chevelures ondoyantes. Elles ressemblent au chasseur qui met de temps en temps la tête en dehors de sa cabane, mais n'ose risquer d'en sortir, que la tempête ne se soit éloignée. Chasseur du chevreuil des montagnes, tu es parmi les bruyères, sur le rivage. Oh ! que Rosgala n'est-elle près de toi I

Mais quels accents répétez-vous cette nuit, rochers d'Icroma, tandis que celle dont vous entendîtes souvent la harpe est sur les abîmes de la mer? Écoutez-vous le bruit des vagues qui rugissent à vos pieds , ou le tonnerre qui roule sur la cime brûlée de vos sapins ?

Les cris de Sulingorma vous frappent plus que ces bruits terribles. Elle est éperdue de douleur; elle tremble pour sa

CATHULA. 351

fille et son petit-fils. Elle demeure sur le rocher sans craindre le fracas de la tempête. Souvent les flots écumeux qui se brisent dans le lointain lui paraissent des voiles. Mère de Rosgala, éloigne-toi I Évite l'orage nocturne : Rosgala ne peut entendre tes cris !

En se retirant, Sulingorma se retourne pour contempler la mer encore une fois. On aperçoit à demi une barque errante qui entre dans la baie.

<r 0 ma fille! es-tu sauvée?

— Quelle voix se fait entendre sur le rocher? dit le matelot. Mes compagnons, abaissez les voiles! »

Le cri, mélange de joie et de frayeur, retentit de nouveau : ff Rosgala, es-tu sauvée?

— Voilà, reprend le matelot, le cri de cette belle ombre que nous avons vue sur la mer. Regardez-la. Viens, ombre aimable, sur les rayons de la lune ! Parais dans nos songes quand la nuit sera paisible, quand la tempête sera éloignée, i

Sulingorma entend ces paroles, et se retire pénétrée de douleur. Les rochers redisent le nom de Rosgala.

Cependant Rosgala est sur la mer d'Inistore. L'ombre des chênes éloignés paraît encore sur l'Océan. Cathula considère l'objet de son amour, comme l'ombre d'une belle vierge, portée sur les rayons de la lune. Il voit dans ses bras son fils, semblable à une étoile dans le sein de la lune inclinée, quand sa face est presque voilée de tristesse, et que les ténèbres qui la couvrent s'accroissent encore. Il considère son épouse et son fils ; mais il est triste , et pousse des soupirs à demi étouffés. L'air qui passe les porte à l'oreille de Rosgala.

a Pourquoi, dit-elle, ce soupir, ô mon bien-aimé? bientôt la tempête finira. La lune paraîtra dans sa beauté silencieuse. Nous la verrons glisser en paix au-dessus des montagnes. Les étoiles montreront leurs yeux brillants à travers les nuages , et les vents s'éloigneront de la mer d'Inistore. Inistore n'est pas à une grande distance. On voit d'ici les feux de ses salles.

— Lumière de l'âme de Cathula , la tempête ne tardera pas à s'éloigner. Les feux d'Inistore s'élèveront bientôt sur les vagues apaisées. Mais qu'importe à Cathula la nuit, la tempèie ou la distance d'Inistore, pendant qu'il admire ta beauté et le calme de ton âme? Que je te voie, ô ma bien-aimée, et je te

352 CATHULA.

bénirai, quand tu viendras des salles de Sora, quand tu m'aurais conduit jusque sur les rochers escarpés ! );

Tu n'es que trop près de ces rochers , ô Gathula ; ton esquif s'est brisé sur leurs pointes. Le chef escalade l'humide écueil, portant Rosgala et son fils. Mais il n'y trouve pour abri que des herbes marines.

« La terre est à peu de distance. 0 ma bien-aimée, je connais ma force. Je pourrai gagner le rivage. Là, je trouverai sans doute une barque qui nous sauvera de la fureur de Sora, avant que la lumière ne s'élève. Demeure ici , Rosgala. Ce lieu est à l'abri de la tempête. Les étoiles se montrent au sommet des nuages brisés, et la pâle lune brille à travers les arbres qu'on aperçoit dans le lointain.

(c Bientôt je serai de retour. Demeure en ce lieu, chère Rosgala. Lumière du ciel , brillez sur l'objet de mon amour, et vous, esprits qui voyagez sur leurs rayons , tenez-vous près d'elle sur ce rocher; quand vous l'entendrez dire : « Cathula, « pourquoi tardes-tu? » dites-lui que vous me voyez revenir.

— Puisses-tu aborder ! lui répond Rosgala. Mais je crains l'agitation des flots. Un coup de vent peut les soulever. Une ombre irritée peut les bouleverser dans sa course. Pendant ton absence, ô mon bien-aimé, je vais trembler. La mer peut s'enfler, les ténèbres disparaître, et Sora s'éveiller avant que tu aies quitté le rivage. Mais non! Mon époux reviendra bientôt. Esprits de mes pères, prenez Gathula sous votre protection. »

Il part, il atteint le rivage ; mais il ne trouve point de nacelle. Il court au loin pour en chercher. La pensée de son âme est avec Rosgala.

Que deviendra cette épouse désolée ? Son œil est tourné vers le rivage obscur; mais Gathula ne revient point. Les vagues s'accroissent sur le rocher. Déjà elles baignent les pieds de Rosgala; mais elles ne t'atteignent pas, ô Conloch; tu es dans les bras de ta mère.

« Quel obstacle peut te retenir, ô mon bien-aimé? Les vagues ont-elles arrêté ta course sur le rivage, ou les barques de Sora étaient-elles trop éloignées ? 0 mon enfant, que n'estu en sûreté? G'est pour toi que tremble Rosgala. »

Elle attache son fils sur le bouclier de Gathula. Un arbre renversé qui errait sur les vagues est jeté sur le rocher. Elle attache Conloch à son sommet.

CATHULA. 353

« T'éveillerai- je, mon enfant? Non. Tes cris perceraient mon cœur. Ah! puisses-tu être porté sain et sauf sur le rivage! La pitié touchera peut-être en ta faveur le chef de Sora. Peut-être seras-tu rencontré par ton père. Mais, cher Conlooh, je crains que ton père n'ait cessé de vivre. Son ombre attend la mienne sur le nuage. Arrête, Cathula, ta bien-aimée va te joindre! »

Comme elle parlait encore, une lame d'eau couvre le rocher et engloutit Rosgala. « Adieu, s'écrie-t-elle , mon cher Gonloch ! »

Cathula arrive trop tard dans la marque de Sora. Il cherche recueil , mais il ne le voit plus dominer les flots. La mer croissante a couvert son sommet. Rosgala, Conloch n'y sont plus ! (( Oh ! que la même vague n'a-t-elle englouti Cathula ! Rosgala , nous aurions souri à la mort ; nous aurions serré Conloch dans nos bras enlacés , et les rochers n'auraient pas déchiré ses membres délicats ! Dois-je vivre? dois-je mourir? »

La lumière, à demi mélangée avec les ténèbres, brille sur les collines de Sora. Près de là est une petite île. On trouve sous ses rochers une caverne humide, dont un vieux chêne ombrage l'entrée. Cinq générations ont vu l'Océan monter et décroître, depuis que ce chêne a servi de refuge au chef de Sora. Autrefois il cacha son épouse dans la caverne, lorsqu'il partait pour la guerre. « Demain, lui dit-il, je reviendrai avec la tête de Lanfadda. y>

Il partit. Mais la lance de Lanfadda ouvrit ses flancs et l'empêcha d'exécuter sa promesse. Deux jours et deux nuits se passèrent, et n'amenèrent point de nouvelles de ton retour, Ulan-Orchul à la chevelure ardente !

Oidana est triste dans sa caverne. Ses cheveux noirs voltigent dans l'air, et sa main blanche frappe sa poitrine semblable à l'écume des vagues. La voix de sa douleur remplit la nuit de sons lamentables. Le matelot, qui passe aux environs, l'entend et se retourne, pour voir si c'est le chant d'un esprit de la mer.

Ainsi fut découverte cette caverne secrète. C'est dans son sein que Cathula attend la nuit. Elle vient, parée de toutes ses étoiles. Rosgala descend dans l'âme de son bien-aimé. Elle arrive en glissant doucement sur les flots. Son vêtement est formé de cette vapeur brillante qui s'élève sur Cona, lorsque la rosée du matin se fond aux rayons du soleil. Mais les tresses

354 CATHULA.

de sa chevelure sont encore mouillées. L'eau en découle, ainsi que les perles de la nuit découlent des roses sur le rivage du paisible ruisseau qu'elles embellissent. Rosgala apprend à son époux quel a été son sort; elle lui raconte comment elle a laissé Gonloch sur son bouclier. « Éveille-toi, Cathula, lui dit-elle; mets-toi en sûreté en gagnant Inistore. »

Il se lève et s'avance sur les vagues dans le silence de la douleur. Depuis ce jour, il est souvent plongé dans la tristesse. Ses larmes coulent lei^atin pour Rosgala, et vers le soir on l'entend soupirer en souvenir de Gonloch.

« La cause de ta douleur est grande , dit Fingal à Cathula. Mais peut-être Gonloch est-il encore vivant. Ton bouclier l'aura porté au rivage, et le peuple de Sora en aura eu pitié. « Un jour, aura-t-il dit, il portera le bouclier pour nous dé- « fendre. »

« Oui ; ils l'auront épargné , et les guerriers pourront un jour dire de lui : ce Son bras est comme celui de Gathula, sa «lance ressemble à une des lances de Morven. » Pourquoi donc la tristesse habiterait-elle dans l'âme du héros? Cathula n'est pas seul , quand le bruit des boucliers se fait entendre!... »

Ainsi se passa la nuit dans les salles de Garrictura. A la fin le crépuscule grisâtre paraît à l'orient. Ses yeux sont ouverts à demi, comme ceux du chasseur fatigué, lorsque, courbé sur la bruyère, il cherche le sommeil. La lumière commence d'éclairer les vagues , et les forêts élèvent à moitié leur cime au jour naissant.

Les étoiles cachent leurs têtes obscurcies dans leurs cavernes, quand le fils du matin montre sa blonde chevelure derrière les collines, et jette ses vastes regards plus loin que n'ont jamais été les infatigables conquérants du monde'. Elles aperçoivent l'astre du jour, et se retirent de sa présence, comme les filles de l'étranger à l'aspect de Malvina.

En ce jour, les rayons du soleil ne réjouissent point la sentinelle d'Inistore. Du haut de son rocher, elle examine l'Océan. De noirs vaisseaux touchent les côtes. Ils y vomissent leurs

■I . Toutes les fois que les anciens Lardes font usage de cette expression , c'est des empereurs romains qu'ils veulent parler.

CATHULA. 355

guerriers, de même que les abeilles sortent du creux d'un chêne, quand le soleil est au-dessus de la vallée fleurie. Le guerrier qui faisait le guet précipite sa marche.

« Cathula, dit-il, Loclin est sur ton rivage !

— Qu'il vienne, dit Cathula, puisque mes amis sont près de moi! Mais pourquoi ne les as-tu pas aperçus plus tôt? Pourquoi, ô soleil, avoir tant différé ton retour? Peut-être, ainsi que Cathula, écoutais-tu l'histoire de tes malheurs, en pleurant sur la destinée de ton épouse et de son fils !

« Oui , flambeau sublime ! puisque tu parcours seul tes campagnes azurées , et qu'aucun astre semblable à toi ne t'accompagne dans ta carrière glorieuse, ton épouse a été arrachée de tes côtés par la tempête. Ton fils a été enlevé par la nuit, tandis que tu parcourais les mers agitées.

c( Oui, bel astre, tu as essuyé comme moi une nuit désastreuse. A présent tu n'as plus d'épouse; tu n'es plus père d'un autre Gonloch. Au moins ta douleur n'aura qu'un temps ; tu parais dans ta majesté, et tes sombres ennemis disparaissent. Les esprits qui, dans ton absence, répandaient la mort sur les plaines, se cachent à ton arrivée dans les antres des montagnes.

c( Ainsi s'élèvera la renommée de Cathula, dans l'intervalle de sa tristesse. Aucun nuage lugubre ne lui dérobera la vue de la bataille ; son âme se gonflera comme le ruisseau des montagnes ; elle s'élèvera dans le péril , comme le flot de la mer lorsqu'il rencontre des rochers. »

On frappe le bouclier d'Inistore. Connal prend sa lance, et le glaive de Luno est dans la main de Pingal; l'étendard de Rinama flotte dans l'air , semblable à l'arc-en-ciel. Le fils de Ruro et moi, nous étions comme deux colonnes du nuage brûlant de l'été : elles sont belles en dehors ; mais leur sein recèle la foudre, et le mugissement du tonnerre est alentour.

Ainsi qu'un ouragan chargé de grêle s'avance avec impétuosité sur l'Océan , et chasse devant lui les vagues , jusqu'à ce qu'elles se brisent contre les flancs d'une baleine , ou la côte humide d'une île; ainsi qu'un esprit malfaisant élève dans la tempête les flots blanchissants , et les précipite en écume sur un banc de sable , avec un bruit sourd : de même nos armées se précipitent, dans leur formidable appareil, à la rencontre de l'ennemi.

356 CATHULA.

Nous voyons les rangs serrés de Loclin rassemblés autour de Manos, comme les troupes d'oiseaux marins autour de leur rocher. Ses flancs brunâtres sont couverts de leurs ailes pressées; mais sa tête avec ses pointes mousseuses s'élève audessus d'eux, et ne s'abaisse pas au bruit de la tempête qui s'approche.

Ce fut alors que Fingal adressa la parole à Connal et au chef d'Inistore. Tous les jeunes héros le bénirent, lorsqu'ils entendirent son discours.

c( Nos noms, chefs des batailles et des lances, sont déjà consacrés par les chants de gloire, tandis que d'autres guerriers ont besoin de faire leur renommée. "Laissons aux fils de la jeunesse l'honneur de la bataille d'Inistore. Nous nous tiendrons sur la colline, prêts à fondre sur le vallon, s'ils ont besoin de notre secours. »

La main d'Ogan* est sur son épée; le fils de Ruro lève à moitié sa lance, et les regards d'Ossian sont attachés sur Fingal.

ce J'aperçois, dit Fingal, trois chefs devant les trois colonnes de Loclin. L'un brille comme un rayon de lumière. Peut-être voici sa première bataille; mais il n'est point faible sous ses armes. Ossian, tu combattras ce chef : mais n'éteins pas tout d'un coup sa gloire. Les larmes sont peut-être dans les yeux de son épouse, sou père est peut-être accablé sous le poids des ans, et peut-être ce vieillard n'a-t-il pas d'autre fils! Ossian, épargne ce jeune héros. Pour toi, Ogan, ce sombre chef sera ton adversaire.

— Et moi, dit le fils de Ruro, j'attaquerai Manos, le chef des lances. »

Les chefs demeurèrent sur les collines, et nous nous précipitâmes au combat, semblables à trois baleines entourées de flots d'écume. Mais la troupe de Manos soutint notre attaque , inébranlable comme un rocher de la mer d'Inistore : les baleines frappent ses flancs, les vagues escaladent sa hauteur; il demeure ferme, et tous leurs eff'orts ne sauraient l'ébranler.

Les fils de Loclin ne restèrent pas tranquillement à leurs places, quand la bataille devint furieuse, quand les guerriers furent animés par le chant des bardes. Ogan est lié de mille courroies, et la lance de Manos renverse le fils de Ruro. Le

\ . C'est le nom du fils de Rinama.

CATHULA. 357

jeune chef pressait Ossian; je parais ses coups , mais j'évitais de le faire tomber au commencement de sa carrière.

« Fils du courage, me dit-il, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux, tu méprises donc ma jeunesse, puisque tu ne daignes pas lever ta lance sur moi? Frapperai-je toujours en vain ton bouclier, ainsi qu'un faible enfant frappe une roche? Ne pourrai-je remporter aucun honneur, pendant que mes amis renversent des rangs de guerriers? Je veux pourtant chercher la gloire. »

Il avance : ses guerriers l'accompagnent, et moi, je le suis lentement. Je vois les chefs descendre des collines, ainsi que trois torrents se précipitent des montagnes dans la vallée, avec la terre, les arbres et les rochers qu'ils entraînent. Manos rencontre Fingal. Le choc de leurs armes est terrible ; mais qui peut résister à Fingal ? La lance de Manos est arrachée de ses mains. Il est lié de fortes courroies. Connal prend la place d'Ogan, Connal, dont le bras n'était pas faible dans les combats.

Gathula rencontre ce rayon de jeunesse qui avait combattu avec Ossian. Il cherchait dans le champ de bataille à mériter la gloire. Son cœur s'émut en faveur de cet étranger, en le voyant briller d'une beauté majestueuse.

« Quel dommage, dit-il en lui-même, que cette lumière s'éteigne si promptement ! Pourquoi, aimable guerrier, t'exposestu à périr si jeune ? tu ressembles au jeune arbre de la vallée : le vent de l'été joue à travers ses fleurs et répand leurs parfums dans les champs voisins. Retire-toi, enfant de la jeunesse, de peur que ta tendre mère n'ait à déplorer ta perte ; retire-toi pour l'amour d'elle, afin que tu puisses combattre encore dans les occasions qui te sont destinées.

— Je veux signaler la première, dit le jeune homme en se précipitant sur Cathula.

— Ce sera donc en succombant sous la pesanteur de mes coups, répond le chef en levant sa lance. »

Comme deux torrents qui se rencontrent , comme deux vagues pousées par des vents contraires, ainsi combattent les deux héros. Le choc de leurs boucliers ressemble au bruit des flots qui se brisent contre un rocher. Leurs lances rompues volent en éclats; mais leurs épées sont dans leurs mains, semblables à deux métv.ores agités par des ombres ennemies. Le bouclier du jeune homme est percé dans le milieu; le glaive

358 CATHULA.

de Cathula traverse sa poitrine ; le chef la retire empourprée de sang : un ruisseau vermeil coule de plaie sur le bouclier.

Ainsi qu'un grand sapin à demi coupé est renversé par le vent des montagnes, fait dans sa chute trembler au loin la terre, et bouleverse les rochers qui l'entourent, ainsi le guerrier tombe sur ses armes retentissantes. Son pied est plongé dans un petit ruisseau, et son sang mêlé avec l'onde qui murmure.

« Je tombe, dit-il, lorsque la bataille cesse; je tombe dans le premier de mes combats, et ma renommée ne me survivra point ! Mais non, je succombe à la force d'un héros; et mon nom subsistera avec le sien , dans son chant de louanges. Le barde dira : a: Ce fut l'épée du chef de Garrictura qui perça « le sein d'Anal. » 0 barde, porté sur l'aile des vents, je t'entendrai, et je voyagerai avec joie sur mon nuage. Cathula, élève ma tombe sur cette verte éminence; place à ma tête cette pierre grise. Mais le fils des âges futurs ne la connaîtra pas; il l'emploiera à construire un pont sur quelque ruisseau. Un vieux barde, ne la voyant plus à son ancienne place, dira : « Qu'est devenue la pierre de celui qui fut vaincu par Cathula?» Ainsi mon nom demeurera dans l'oubli. Oh 1 que n'as-tu cette épée, Annir de Sora ! tu l'arroserais de quelques larmes, quoique ton jeune ami soit tombé sans gloire. Cathula, suspends ce bouclier dans tes salles ; quoiqu'il ne m'ait pas garanti , il m'est encore cher. Jadis il me porta sur la mer orageuse ! ï

Ces derniers mots furent des flèches de mort pour l'âme de Cathula. Il reste immobile comme l'arbre atteint par la foudre; car il reconnaît le bouclier de ses pères. Il tombe sur le visage de son fils.

Nos héros se rassemblent autour d'eux. Nous étions debout, dans le silence de notre douleur, comme les pins du G-ormal observant la chute de leurs compagnons, lorsqu'un esprit nocturne abat dans sa colère leurs têtes verdoyantes. Nous entendions par intervalles les paroles entrecoupées de Cathula, et nous répondions à sa douleur par nos soupirs.

c As-tu péri, disait-il, enfant de mon amour ? As-tu péri, Conloch, par les mains de ton père ? Était-ce pour un tel exploit que j'ai tiré l'épée? Ohl que n'ai-je péri au lieu de toil Qu'on appelle désormais Cathula l'homme de douleur I ;»

Fingal vit l'accablement de son ami, et ses larmes coulèrent

CATHULA. 359

longtemps eu silence. A la fin il ordonna d'élever le tombeau de Conloch, et aux bardes de chanter son hymne funèbre. Il fit dénouer les courroies qui liaient les mains de Manos, et parla ainsi au chef des lances :

(c Pourquoi, chef de Loclin, fais-tu tes délices de la guerre? Pourquoi fais-tu perdre aux jeunes guerriers leur renommée future, en les dévouant à la mort au printemps de leur âge, comme la fleur qui ne vit qu'un instant? Pourquoi obscurcistu les jours des vieillards, et ajoutes-tu le fardeau de la tristesse à celui des années, sous lequel se courbe déjà leur tète blanchie? Pourquoi fais-tu répandre des larmes aux jeunes vierges, et prends-tu plaisir aux sanglots des orphelins ? Leurs soupirs sont-ils pour ton oreille comme l'harmonie des harpes , puisque tu les excites si souvent? Leurs larmes te semblentelles un ruisseau rafraîchissant, puisque tu en es si altéré? -Peux-tu sourire quand elles pleurent celui qui poursuivait les chevreuils de leurs collines ? Le fils du chasseur ne rencontret-il pas assez de peines dans chaque bruyère? N'a-t-il pas assez à faire pour les vaincre? Pourquoi veux-tu répandre encore plus de maux sur sa route et la joncher de glaives? Ne peuxtu, sans marcher dans le sang, parcourir le court espace qui nous sépare de la tombe? Le cerf de tes propres collines ne saurait-il te suffire ? Veux-tu, pareil à ce brouillard, parcourir chaque plaine , tandis que le vent bruyant , qui doit dissiper sa sombre vapeur, est si proche de lui? Vois le sang de Conloch, et la douleur de Cathula ! Vois l'épée forgée par Luno ; mais mon épée, ô Manos, ne cherche point ton sang. Pars; retourne vers ton épouse, et poursuis tes cerfs. Mais que tes vaisseaux n'avancent plus vers Morven ni sur la côte orageuse d'Inistore !

— S'ils y reparaissent, dit Manos, puisse ce bouclier, par lequel jurait mon père, ne plus défendre ma poitrine ! Oh ! que n'ai-je toujours pensé de même ! car celui qui est tombé était cher à mon cœur. »

Il partit, plongé dans l'affliction; nous suivîmes le chef de Carrictura. Il marchait lentement et en silence, et souvent, au milieu d'un soupir interrompu, il considérait le tombeau de son fils.

Ce poëme est une continuation du précédent. A son retour d'Inistore , Fingal trouve dans Icola, petite île déserte, un vieillard navré de douleur, qui lui raconte son histoire. — Fingal et ses guerriers l'emmènent avec eux, et lui promettent de venger les injures dont il se plaint. — En arrivant sur la côte de Morven, ils trouvent Manos qui, nonobstant sa promesse, a mis à profit leur absence, et s'est hâté d'y aborder avant eux. — Ils lui offrent la paix; Manos la rejette. — Fingal et Manos décident leur querelle seul à seul. Ce dernier est vaincu et blessé à mort. Le combat fini, Umad, le vieillard amené d'Icola, retrouve sa fille qu'il n'espérait plus voir, et obtient des secours de Fingal.

Descends du lieu de ton repos, harpe plaintive de Cona ! descends , ô toi qui es suspendue entre les boucliers de mes pères! Les vents sont déchaînés : les ombres voyagent sur leurs ailes bruyantes. Au son de ta voix, elles arrêteront peutêtre leurs coursiers aériens, afin de s'entendre célébrer.

La nuit est calme : rien n'agite plus la surface azurée de l'Océan; l'air n'ébranle pas même la feuille desséchée; le duvet du chardon y demeure suspendu; la lune repose dans son palais ; ses rayons se jouent sur la vapeur abaissée du vallon ; les bords grisâtres de cette vapeur sont l'habitation des ombres; elles se penchent silencieusement sur le barde: car elles aiment encore ses chants.

Ombres chéries, Ossian ne trompera point votre attente. La harpe de Cona ne gardera point le silence, tandis que vous planez dans son voisinage. Elle n'est pas pas mélodieuse comme les harpes aériennes ; car sa voix, affaiblie par l'âge, est désormais lugubre. Vous l'aimez cependant, parce qu'elle réveille la mémoire des événements passés et rappelle nos jours de bonheur. Vous vous penchez sur le bord de vos nuages pour l'entendre, comme un barde écoute le faible chant de la sauterelle dans une vallée que le soleil échauffe de ses rayons : « Je l'écoute, dit-il, parce que, dans ma jeunesse, je me plaisais à l'entendre, a C'est ainsi que vous aimez encore les chants d'Ossian.

Mais n'est-il point de Lardes qui vous suivent dans vos courses ténébreuses, qui fassent retentir vos salles obscures des chants de la nuit? Où est Ullin, le vieux barde des temps anciens, avec sa harpe dont les sons tremblants étaient si doux? Alpin, où résonne ta voix charmante? Et toi, harmonieux Carril, où es-tu? Avez-vous oublié les chants de Selma? Gardez-vous le silence quand il s'agit de célébrer le héros de Morven ?

Non, fils du chant, vous faites encore retentir vos harpes en leur honneur. Vos sons se mêlent aux soupirs de la montagne : la biche attentive les écoute sous les arbres de son ruisseau, quand les rayons de la lune brillent sur la vallée, et que tout est calme alentour.

Quelquefois aussi j'entends vos douces voix dans le veut frais de la nuit, quand il agite à peine le bord des feuilles desséchées du chêne. Des milliers d'ombres, remplies d'une joie mélancolique, se rassemblent autour de vous pour écouter leurs louanges. Elles s'appuient sur leurs lances immortelles; leurs boucliers, semblables à l'immense vapeur qui entoure la lune obscurcie, sont suspendus sur leurs baudriers à demi cachés. Le météore qui leur tient lieu de glaive se prolonge derrière elles, enfermé dans son obscur fourreau.

Mais que vous êtes devenus faibles, ô mes amis, vous dont la force était jadis si terrible! Un tourbillon se précipite; il chasse devant lui le barde et sa harpe, et les héros roulent pêle-mêle dans le même nuage. Leur mélodie se répand encore dans le silence de Morven; on les entend dans le vent éloigné. Ils mêlent leur voix au murmure du Lora.

Ce n'est pas ainsi que je vous ai vus jadis, héros des forêts de Morven ! Vous n'étiez pas tels lorsque, comparables pour la force aux mille fleuves de Fingal, vous le suivîtes aux combats où l'appelait Manos, Manos qui fit éclater sur Lora le tumulte de la guerre, comme on voit éclater sur le Lumon la tempête soudaine qui enveloppe le matelot au moment où il repose sa tête et dit à ses compagnons : ce A présent nous aurons le calme. î

Nous partîmes de la baie de Carrictura. La nuit tombante s'étendait de vagues en vagues, et les nuages accumulés cachaient les étoiles. « 0 nuit ! s'écrièrent les bardes, comme tu es sombre I 0 Morven, lève ton front parmi les nues ! 0 Selma,

OSSIAN. 16

362 MANÔS.

répands ta clarté 1 Tonthena, secoue ta chevelure enflammée au-dessus des brouillards ! Uloicha *, fais voir ta lumière aux voyageurs de l'Océan; et toi, lune favorable, élève ton large disque sur les flots, et déploie sur les nuages l'éclatante blancheur de tes voiles ! )>

Mais quelle est cette faible lueur qui jette dans l'obscurité ses rayons incertains ? Elle ressemble à l'œil d'une ombre, quand il lance une sombre flamme et que des vents orageux soulèvent par intervalles sa chevelure de vapeurs. C'est quelque esprit qui vient nous servir de guide; dirigeons notre course sur ses traces.

Nous atteignîmes la lueur, mais nous ne trouvâmes point d'esprit bienfaisant. C'était le flambeau de la caverne d'Icola *. Il était près de s'éteindre, après avoir brûlé pendant la moitié de la nuit. Gomme nous approchions , l'accent de la douleur frappa notre oreille. Des soupirs fréquents se mêlent au bruit des roseaux agités ; ils sortaient du creux du rocher à travers l'herbe mousseuse qui en couvrait l'entrée. Nous nous arrêtâmes pour prêter l'oreille à ces sons. Nos âmes belliqueuses en furent attendries.

« Tu es tombé, ô toi, l'ami de ma vieillesse, et je demeure seul dans la caverne de mon rocher ! Je succombe sous le poids de la douleur et des ans. 0 toi, le dernier de mes amis, pourquoi m'as-tu quitté si promptement? Oh! que n'ai-je péri avant toi! tu aurais versé des larmes sur mon corps inanimé, et répandu de la poussière sur ma froide argile. Mais tu n'aurais pu me survivre longtemps. Tu aurais dépéri dans ta douleur, comme la fleur d'Étha, quand sa racine est rongée par un ver invisible. Je me rappelle ton affliction, quand la nourriture m'a manqué; ta proie restait entière auprès de toi. Si

i. Tonthena, Uloicha, noms d'étoiles. Voy. l'explicalion des noms de villes , etc., à la fin de ce volume.

2. Ce nom est encore celui d'une des Hébrides; mais on n'ose assurer que ce soit l'île dont parle Ossian, presque toutes les Hébrides ayant perdu leurs anciens noms, et cunservé uniquement ceux qui leur furent donnés par les étrangers qui s'en rendirent maîtres , lorsqu'elles étaient sujettes de la Norvège. Voilà pourquoi on ne saurait trouver dans la langue gaélique l'étymulogie des noms de ces Innsegall, ou îles des étrangers, tandis que ceux de tous les cantons, promontoires, etc., de 1 Ecosse , sont en général siguificatil's, et ont leur élymologie dans la langue.

j'étais mort, tu serais descendu avec moi dans la tombe; puisje faire moins pour toi? Mais puis-je désirer de vivre, privé de l'usage d'un pied? M'est-il possible de poursuivre les hétes fauves d'Icoia? ou bien ai-je d'autres amis qui, dans leur chasse, apportent les cerfs à ma caverne? Ah! faut-il que le dernier d'entre eux y soit venu! C'est avec lui que tu es tombé mort sur le rocher.

ce Mais tu ne voudrais pas me laisser seul, ô Gorban, mon dogue fidèle ! Je crois avoir entendu les pas de ton ombre. Jusqu'à ce qu'Umad t'ait rejoint, tu ne songes pas à poursuivre les biches des nuages. Bientôt il ne restera plus rien du cerf que tu m'as laissé, et alors j'irai te retrouver dans les nues. Jusque-là, continue d'errer aux environs de ma caverne. Je te creuserai un tombeau sous l'ombrage épais qui l'avoisine; et puissent des mains officieuses, dans le cours d'un voyage maritime, ouvrir mon étroite demeure à côté de la tienne !

— Habitant de la caverne, dit Fingal, pourquoi soupires-tu pour l'étroite demeure? La nuit du tombeau n'est-elle pas assez longue, sans que tu désires d'accélérer ses ténèbres? Tu n'es pas dénué de secours, quoique tes membres soient engourdis par la vieillesse, et que tes amis aient pris la route des années qui ne sont plus. Habitant du rocher, ceux qui t'environnent maintenant ne sont pas les ennemis du faible.

— Je sais, enfants de la nuit, que vous n'êtes pas les ennemis du faible ; mais vous êtes faibles vous-mêmes. Vous ne sauriez poursuivre le cerf pour Umad, ni creuser son tombeau quand il aura cessé de vivre; mais vous n'êtes pas les fils des yents : je vois briller vos armes d'acier. Venez, ô étrangers, dans ma caverne; venez et cessez de voyager dans l'obscurité. Souvent j'ai préparé la fête pour les fils des autres terres, souvent leur présence a réjoui mon cœur; mais à présent je ne vois plus d'étrangers, quoique ma caverne soit ouverte pour les recevoir, et que j'y tienne un flambeau toujours allumé pour diriger leurs navires. Venez, interrompez vos courses nocturnes, et partagez mon repas. C'est le dernier présent de l'ami que j'ai perdu. Le voilà sans vie, mon fidèle Gorban!... Le voilà étendu pour ne se relever jamais ! »

Nous entrâmes , et nous vîmes le chien blanc que pleurait le vieillard, penché sur lui, et s'étayant d'une lance sans pointe

dont l'extrémité supportait sa joue baignée de larmes. Le vent, qui parcourait la caverne , étendait sur sa poitrine sa barbe de neige , et faisait flotter sur son col ses cheveux blancs et rares.

<c Tu ne te lèveras plus, disait-il en soupirant ; tu ne sauteras plus avec joie dans les bruyères. Tu n'apporteras plus à ma caverne le fils fatigué de la montagne; non..., mais, ô GorbanI nous nous retrouverons sur les nuages!... »

Nous partageâmes le repas d'Umad, et nous écoutâmes son histoire.

(c Celui que vous voyez tremblant sous le poids des années, n'était pas autrefois, nous dit-il, l'habitant d'une caverne solitaire. Il était chef de la vallée retentissante de Stramora. Stramora, vallée chérie, des ruisseaux azurés coulaient au pied de tes rochers grisâtres, et des bois verdoyants couronnaient tes hauteurs majestueuses.

c Une foule de héros prenait part à mes fêtes durant la paix, et venait se ranger sous mes bannières flottantes dans les jours de la guerre. Mes cerfs parcouraient plusieurs montagnes, et se désaltéraient dans les ruisseaux éloignés. Le soleil du matin se levait avec joie sur ma demeure, et les voiles du soir n'étaient point dans mes salles les avant-coureurs des ténèbres.

oc On y voyait resplendir deux aimables lumières, la valeur naissante de Morad et la douce beauté de Lamina. Mais elles ressemblèrent à ces rayons qui ne brillent que peu de temps dans une vallée riante. La tempête accourut, et elles s'éclipsèrent. Calmar vit la beauté de ma fille, et rechercha son amour ; mais elle suivit Morloch aux ruisseaux de Glendivar.

« Calmar furieux me déclara la guerre. L'âge affaiblissait le bras d'Umad, et mon fils était encore jeune. Il ne pouvait encore lever qu'une lance légère, et le bouclier de sa jeunesse était mince. Il avait ouï vanter la gloire de l'ami des étrangers, de Fingal, chef du montueux Morven; il partit dans la nuit pour aller lui demander du secours. Mais Calmar apprit ses desseins, et une mort prématurée m'enleva mon fils. Son dernier cri frappa mon oreille.

« Je pris mon bouclier, mais je le trouvai pesant. J'endossai ma cuirasse , mais mes genoux tremblèrent sous son fardeau. En vain je m'efforçai de tirer mon glaive. Calmar m'envoya

dans cette île déserte. Gorban, mon dogue fidèle, reconnut le bruit de mes pas. Depuis deux jours, il était sur le tombeau de mon fils et l'arrosait de larmes. Les cerfs ne l'occupaient point dans ses songes. Quoique endormi, il pensait à Morad ; Morad était l'objet de ses fréquents soupirs, car Morad ne devait plus le conduire à la chasse, et parcourir avec lui le désert.

« Gorban entendit mes pas et me suivit. Mais sa marche était triste et lente, comme était la mienne quand je portais Morad à sa dernière demeure. Depuis ce jour, trois longues années ont fui devant moi. Une chute m'a ravi l'usage d'un de mes pieds. Quoique, pour le vieux guerrier, le fardeau de la vie soit aussi lourd que celui des armes, j'aurais encore pu le supporter si tu étais resté avec moi, ô mon cher Gorban ; mais à présent que tu m'as quitté, je n'ai plus d'autre espérance que celle de te suivre bientôt. »

Nous fûmes touchés du récit du vieillard. Fingal lui promit de le rétablir à Stramora. Il jeta les yeux sur Gorban, et nous l'entendîmes soupirer : a Oh ! si ta tombe pouvait être auprès de la demeure d'Umad! » Nous le lui promîmes et la face du vieillard fut réjouie.

Le vent sifflait à travers l'herbe desséchée , et agitait les arbres ondoyants. Un souffle plus violent descendit de la montagne. Sa marche était comme le tonnerre éloigné au-dessus d'un fleuve profond. Ce vent portait un fantôme à demi caché. Il agitait en passant un météore semblable à un glaive. Plus haut, on entrevoyait la lune à l'extrémité des bruyères. Elle paraissait teinte d'un rouge sombre. Quelques-uns d'entre nous entendirent les paroles du fantôme : « Guerriers de Morven, hâtez- vous, » nous disait-il en passant sur son tourbillon.

Nous déployâmes nos voiles, et nous volions sur la mer. Notre vitesse était semblable à celle de la baleine d'Inistore , quand l'orage de Loclin est près de l'atteindre. Nous arrivâmes en silence à la côte de Morven. Manos y était déjà. Il avait su que Fingal était absent, et l'air avait emporté ses serments.

Le matin s'élance des portes de l'Orient. Morven élève sa tête dans la lumière grisâtre. La vapeur blanche monte du ruisseau de Lora : elle s'élève à la moitié de la colline, et découvre à notre vue une armée encore endormie.

3d6 manos,

c( Je veux, dit Connan, monter vers ces troupes et donner la mort à leur chef. Pourquoi nous tromperait -il encore avec ses promesses ?

— Cœur pusillanime, dit Fingal, peux-tu croire que, si Manos est un parjure , Fingal veuille se rendre méprisable à son exemple? Aucun de mes guerriers a-t-il jamais attaqué l'ennemi sans avoir auparavant frappé le bouclier? Jeune Fergus , où es-tu? Va vers cette armée, dis-lui que Fingal n'a jamais tiré son glaive qu'on n'ait refusé la paix. »

Fergus obéit. En partant, son visage était doux comme le soleil du matin sur la montagne, quand ses rayons baignent dans la rosée et que les arbres fleuris paraissent s'épanouir dans le lac. Mais que la bise s'élève et ride pour un moment la surface unie; les collines dorées et les arbres qui se peignaient dans l'onde disparaissent : toute leur beauté s'évanouit pour un temps. Tel parut mon frère bien-aimé , quand il revint de l'armée de Loclin. Fingal comprit qu'il fallait combattre. « Manos demande le combat des héros.

— Il aura le combat des héros, dit le présomptueux Connan; je veux apporter à Fingal la tête de ce chef. »

Connan pouvait-il ignorer la faiblesse de son bras ? Il avance; mais Manos ne veut pas combattre avec le faible. Il commande à Fuathas, dont le caractère est semblable à celui de Connan, d'aller se mesurer avec lui.

Dans les batailles de Loclin, Fuathas restait toujours en arrière, et là même il ne cessait encore de craindre. Une nuit que l'on combattait à la clarté de la lune, Fuathas était derrière l'armée, sur le rivage d'un ruisseau éloigné. Un héros de haute taille paraît à Tautre bord ; sa lance semble encore plus élevée que lui. Fuathas prend la fuite ! le guerrier le poursuit de près. Fuathas, dans sa frayeur, tombe en sautant le ruisseau, A sa grande joie , l'ennemi tombe sous lui. « En vain demanderais-tu quartier, » lui crie-t-il en tirant son épée. Mais Fuathas ne saisit que son ombre. A présent, Fuathas , tu n'as pas moins sujet de craindre , puisque tu vas engager le combat avec Connan!

Nous le vîmes sortir de l'armée de Loclin : mais la rouille était sur sa lance. Le bruit de son bouclier ressemblait aux cris que poussent les oiseaux, lorsqu'ils se préparent à combattre les vents ou les vagues. Connan tremble; mais il se rap-

pelle qu'il est sous les yeux de Fingal. 11 s'élance et de son glaive frappe le panache gris qui flotte sur le casque de Fuathas. A ce coup, l'habitant de Loclin tombe saisi de peur. Il se croit blessé à la tête. Connan se retourne pour voir si Fingal l'examine. En même temps l'épée de Fuathas vient par derrière, et sépare ses deux oreilles de sa tête vaniteuse. Éperdu, gémissant, il se précipite dans notre armée, il tombe aux pieds de Fingal : « Je meurs en brave! s'écrie-t-il; Fingal, venge la mort de ton héros! »

L'armée de Manos s'avance , et développe à nos yeux ses boucliers, ses lances, ses cuirasses et ses épées sans nombre. Plusieurs de ses guerriers sont armés de haches meurtrières'. Nous marchons tranquillement à leur rencontre, et la joie s'étend sur Morven.

Mais quel est celui qui descend à grands pas de nos collines? Ce guerrier est dans la fleur de la jeunesse et delà beauté. Sa lance est haute comme un arbre, son bouclier est semblable au disque argenté de la nuit. Il est de la terre des étrangers , et demande s'il peut combattre dans notre armée. Fingal considère avec joie ce guerrier, et bénit la valeur de sa jeunesse. Mais Manos a demandé le combat des héros; car il se souvient d'avoir été fait prisonnier dans Inistore , et son orgueil s'élève comme le tourbillon des vents sur les vagues sombres, quand le matelot frémit de l'approche du danger.

Nous nous arrêtons, rangés en bataille. Fingal avance dans sa force. Le son de ses armes est pareil au bruit que fait l'esprit de Loda quand il répand son souffle sur la terre, et que ses pas sont marqués par la mort et la terreur. Il frappe de sa lance son large bouclier : sa cuirasse retentit dans sa marche. Ce bruit est comme le mugissement de cent vagues élevées par l'ouragan furieux contre les flancs noirâtres d'un rocher.

La tempête s'amasse sur le front du héros. Sa main élève la brillante épée de Luno'. Sa chevelure est agitée par le souffle des vents, comme l'écume blanche d'un ruisseau qui tombe du rocher de la montagne. Les humbles collines retentissent derrière lui, et la terre tremble sous ses pas. Loclin voit sa face

^ . 11 n'est pas fait mention de cette arme parmi celles de Fingal. Elle était probablement particulière aux Scandinaves , et la même que la hache de Lochaber, adopté depuis par les Calédoniens.

terrible. Il voit le feu de la bataille étinceler dans ses yeux, et le cœur de ses guerriers bat avec plus de vitesse.

Les chefs se joignent : les armées regardent avec une admiration mêlée de crainte ce combat mortel. Mais qui pourrait essayer de le décrire? Leurs boucliers se partagent. Leurs épées bleuâtres sont brisées, et leurs lances volent en éclats. Les rochers répètent leurs coups, et l'air en retentit. A la fin, Manos est renversé.

(c Tenez le perfide, dit Connan , jusqu'à ce que je lui aie coupé la tête.

— Je suis , dit Manos , entre les mains de Fingal. Sa colère ne jette point , comme la tienne, une flamme méprisable.

— Oui, tu es entre mes mains, dit Fingal; mais ma renommée ne sera pas souillée par le sang d'un ennemi vaincu. Sois libre encore une fois; mais ton épouse pleurera, si tu tombes de nouveau sous mes coups. »

Il dit; mais la pâleur couvre le visage de Manos. Il se meut, et sa lance tremble sous le poids de son corps. Son pied rencontre un chardon. Manos est étendu sur la bruyère. Une large blessure est dans ses flancs. Son bouclier s'est écarté de son sein , pour l'offrir à l'épée de Fingal ; car il fut témoin des serments que Manos a trahis *.

Ou éleva sa tombe; mais que pouvaient dire les bardes*? Manos était un parjure. Quand on lui demandait ce qu'étaient devenues ses promesses : « Hélas! disait-il, je les ai laissées où je les ai faites. » Manos, tu étais vaillant, mais ton âme était sanguinaire et perfide.

Nous arrivâmes aux salles de Selma. Le jeune héros qui avait joint notre armée était avec nous; mais sa contenance était triste. Souvent il jetait les yeux sur la colline. « C'est là, disait-il, que j'ai laissé sur les bruyères l'épouse de mon amour. Nous avons fui la férocité de Calmar, car les héros qui le suivaient, les héros des fleuves de Borba, étaient nombreux, et les amis de Morloch étaient tombés. »

^ . Allusion au serment qu'il avait fait sur son bouclier , à la fin du poëme précédent, de ne plus inquiéter Fingal ni aucun de ses alliés.

2. De tous les malheurs possibles, le refus du chant funéraire était regardé par les anciens Écossais comme le plus terrible. Des chants du barde dépendait, non-seulement leur réputation en ce monde, mais encore leur félicité dans l'autre.

Ces mots parvinrent à l'oreille d'Umad, appuyé sur son bâton, et tel qu'un arbre à demi renversé sur Lena. Son âme se rouvrit à la joie. « Lamina ! » s'écria-t-il. Elle vint et courut dans les bras de son père. Nous vîmes l'allégresse mutuelle de leurs âmes, et nous nous étonnions de verser des pleurs au milieu de notre allégresse. Ces larmes étaient douces ; telle la rosée qui tombe, du chêne de Morla , quand son vert feuillage s'épanouit dans les jours du soleil.

« Aujourd'hui, dit Fingal, nous fêterons les étrangers. Demain nous secourrons les enfants de la douleur. Le bouclier de Morven couvrira l'infortuné. Cette épée brille avec joie quand elle est tirée pour le défendre. Alors seulement le glaive que forgea Luno dit : « J'ai longtemps à être baigné dans le « sang. »

On passa la nuit dans les chants et les festins. Tu ne fus pas muette, ô ma harpe! alors tes accents n'étaient pas lugubres; tu fus environnée de tes compagnes , comme moi de mes amis. Fingal, les bardes et les héros se penchaient de côté sur leurs sièges pour t'écouter.

0 ma harpe ! en ce moment nos amis n'étaient pas un brouillard silencieux étendu sur la vallée, et tes acccords ne ressemblaient point à une voix plaintive dans l'arbre creux de la montagne. Ossian lui-même n'était pas un arbre couvert d'une mousse grisâtre, et dépouillé de toutes ses feuilles.

^:icA^

DUTHONA.

Fingal, en poursuivant Dorla qui avait pillé Selma durant son absence, aborde de nuit à l'île de Duthona, où demeure Conar, son ami. — Dorla, qui est aussi venu dans cette île, et qui a vaincu Conar, veut l'empêcher de prendre terre. — Fingal, persuadé qu'il n'a en tète que des amis, se contente de les faire un peu reculer; mais, quand le jour vient , il reconnaît sa méprise. — 11 apprend les malheurs de Conar, qu'on découvre par hasard dans une caverne où l'a enfermé Dorla. Il envoie des batteurs d'estrade observer les démarches de l'ennemi. Le lendemain, ses guerriers et ceux de Conar livrent bataille à Dorla, qui est défait. Minla , fille de Conar, que l'on a trouvée déguisée en jeune barde , est rendue à son père , qui la donne en mariage à l'un des héros de Fingal.

« Pourquoi mugir avec tant de force, ô mer de Morven? Et toi, vent du midi, pourquoi déployer ta furie contre la base^ de mes collines retentissantes? Voulez-vous arrêter mes vaisseaux loin de la terre de l'ennemi et retarder l'accroissement de ma gloire ? Océan , tes vagues rugissent en vain ; et toi, vent du midi, en vain soufflerais-tu avec plus de violence. Vous ne pouvez retenir les voiles de Fingal loin du rivage écarté qui recèle Dorla. Votre rage bruyante s'affaiblira bientôt , et la surface des mers où je règne sera calme, ô vent du midi, quand tu seras retiré dans les bocages du déserti Oui, ta force s'é- . puisera; mais la renommée de Fingal est durable ; elle parviendra jusqu'aux régions lointaines! »

Le chef a parlé , et ses héros se sont rassemblés autour de lui. La chevelure épaisse de Dumolach flotte dans l'air. Leth se penche sur son bouclier d'airain, qui- porte les traces nombreuses des coups dont il fut frappé. Morlo brandit sa lance éclatante, et la joie de la bataille brille dans les yeux de G-ormallon.

Nous avançons avec rapidité sur les flots écumeux de l'Océan; les baleines épouvantées fuient devant nous sur les vagues; les îles se rangent de côté pour nous ouvrir un passage , ou se cachent derrière notre vaisseau. Celle de Duthona élève sa tête comme le rocher da rivage marécageux dont la vague

DUTHONA, 371

éloignée semble de temps en temps intercepter la vue. « Voici la terre de Conar , dit Fingal , la terre où demeure l'ami de mon peuple ! »

La nuit descend sur les noirs abîmes; le matelot annonce par ses cris les ténèbres qui l'enveloppent; il erre sans suivre de route certaine, et cherche en vain l'étoile qui doit le guider. Un moment, il l'entrevoit sur les bords déchirés d'un nuage, et la montre avec joie à ses compagnons; mais bientôt la nuée se referme, et la clarté bienfaisante disparaît de nouveau. c La nuit est sombre ; que notre course soit dirigée vers la côte , jusqu'à ce que l'aurore jaunisse l'Orient; que les vagues obscurcies se revêtent de lumière , et que les monts offrent au jour leurs sommets parés de verdure. »

Nous touchons à la rade de Duthona; mais quel horrible fantôme nous apparaît sur le rocher ! Il est haut comme le pin sur lequel il s'appuie. Son bouclier est un nuage immense, derrière lequel on aperçoit dans l'obscurité la lune qui s'élève. Cette colonne de brouillard d'un bleu sombre, terminée par une étoile ardente, lui sert de lance; il a pour glaive ce météore qui resplendit sur la bruyère. Les vents soulèvent par intervalles sa chevelure comme des tourbillons de fumée ; et ces flammes qui roulent au fond de deux cavernes placées un peu plus bas, ce sont ses yeux.

Souvent Fingal a vu le fantôme qui annonce les batailles ; mais qui pouvait s'attendre à le trouver dans le séjour de Conar, l'ami de Morven?

Fingal monte sur le rocher; le glaive de Luno, agité par son bras, semble un météore lumineux; Carril marche derrière lui. Le fantôme considère le guerrier qui s'approche, et s'envole sur l'aile du vent qui le porte. Fingal le poursuit de la voix. Les collines de Duthona entendent le son de cette voix redoutable; leurs noirs rochers et leurs bosquets en frémissent. Averti par les songes du danger, le peuple court à travers les bruyères, et allume les signaux d'alarme.

Fingal est de retour. « Levez-vous, mes guerriers, s'écriet-il, levez-vous! Que chacun revête sa cotte de mailles et place devant lui sou large bouclier. Il faut combattre, mais non avec la joie que nous fait éprouver d'ordinaire le tumulte prochain des batailles. Nos amis, trompés par les ténèbres, viennent se mesurer avec nous, et Fingal ne veut pas dire son

372 DUTI-IONA.

nom. Si nos ennemis venaient à savoir qu'il eût commis cette lâcheté, ils diraient : « Les guerriers de Morven ont eu peur « une fois! » Non, il n'en sera pas ainsi; que chacun revête sa cuirasse et se couvre de son bouclier. Cependant, que la lance ne soit dirigée vers aucun but, et que les flèches volent dans l'air. Avec la lumière du matin, nos amis pourront nous voir, et notre joie sera grande dans Duthona. »

Nous rencontrâmes dans notre marche bruyante une armée qui s'avançait au milieu des ténèbres; les flèches tombèrent sur nos boucliers comme un orage de grêle; mais nous voulions épargner nos amis. Ils se rassemblèrent autour de nous comme les flots autour d'un rocher. Fingal vit que son peuple devait ou combattre ou périr; il descendit de sa colline avec une impétuosité terrible, semblable à une ombre qui s'est entourée des nuées de la tempête.

La lune paraissait au-dessus de la colline; elle jetait ses rayons sur la lame étincelante du glaive de Fingal. Il brillait dans sa main comme un pilier de glace dans la cascade de Lora, quand le soleil est au milieu de son cours. L'armée de Duthona vit cette flamme, mais elle ne put en supporter l'éclat; elle se retira comme l'obscurité devant le jour naissant, et s'enfonça dans une forêt.

Nous avancions lentement comme le Lubar, quand il serpente dans les plaines de Dura, et nous arrivâmes aux bords d'un ruisseau profond qui coulait devant nous entre les bruyères; ses rives étaient couvertes de fougères et d'antiques bouleaux : là nous parlâmes des combats et des actions des premiers héros.

Carril célébra les temps anciens, et Ossian chanta les hauts faits de Conar, sans oublier la beauté de Minla, fille de sa tendresse. Les chants cessèrent. Le souffle d'un vent frais se joignit au murmure du ruisseau. Il nous apporta les accents de la douleur. Ses sons étaient doux comme la voix des ombres au sein des bocages, lorsqu'elles planent sur les tombeaux.

a Va, Ossian, dit Fingal, et cherche le long du rivage : quelqu'un de nos amis, renversé dans le choc de cette nuit, est sans doute étendu sur son noir bouclier. Amène-le à Fingal pour qu'il puisse appliquer sur sa blessure l'herbe de la montagne, de peur qu'un nuage n'obscurcisse notre joie dans la terre de Duthona. *

DUTHONA. 373

Je partis, et je prêtais une oreille attentive au chant de l'infortuné que j'allais secourir ; mes larmes coulaient en silence sur le ruisseau.

ce Ma demeure est sombre et abandonne^e, dans l'orage de la nuit; au lieu de la voix de l'amitié, je n'entends que le cri du hibou dans la fente de son rocher ; aucun barde n'est près de moi dans ma caverne solitaire, pour tromper par ses chants la durée des ténèbres : mais la nuit et le jour sont la même chose pour moi!

« Le rayon du soleil ne pénétra jamais dans cette retraite obscure; je ne vois point à l'orient sa chevelure dorée, ni à l'occident les traits de pourpre qu'il répand quand il va disparaître. Je ne vois point la lune sortir avec éclat des nuages pâles, ou vaciller à travers les arbres sur la surface azurée du ruisseau. L'astre du jour, l'astre de la nuit, n'éclaireront jamais l'antre de Conar !

ff Oh ! que ne suis-je tombé dans la bataille de Dorla ! Pourquoi la dernière demeure n'a-t-elle pas reçu ma fille ? La gloire de Duthona a passé comme le rayon silencieux du soleil d'automne , lorsqu'il tombe sur les boucliers à travers l'ombre des brouillards. Les enfants, sous le chêne de Duthona, ressentent la chaleur et bénissent le rayon bienfaisant; mais s'il est passé, ils tendent leur arc et ne s'en souviennent plusl

c( Oubliez-moi aussi, enfants de mon peuple, si toutefois Dorla ne vous a pas détruits, comme la gelée meurtrière détruit dans les bois les tendres boutons de rose. Oh ! que n'ai-je péri avant vous, quand je marchai avec Fingal contre l'armée de Swaran ! Alors on eût élevé mon tombeau devant le rocher, et la voix d'Ossian eût célébré ma gloire ; les bardes des années futures , rassemblés en hiver autour du foyer d'un chef illustre, auraient dit à l'issue des festins : « Écoutez le chant de a: Conar ! »

« Mais on ne parlera point de ma gloire; mon tombeau ne sera pas connu. L'étranger rencontre une pierre noire dans Duthona; elle est couverte d'une herbe épaisse qu'il écarte avec la pointe de sa lance. Il aperçoit le tombeau qui se détruit, a Quel est, dit-il, celui qui repose dans cette étroite dece meure? d L'enfant de la vallée lui répond: ce Nous ne le con- (c naissons pas; aucun chant n'a conservé son nom ! j»

— Conar, ton nom sera conservé ; tu ne seras pas oublié

374 DUTHONA.

par la voix de Cona. Viens, quitte ta caverne 6t lève de nouveau la lance de la bataille. L'ennemi tombera devant toi comme la fougère , et ta renommée fleurira comme le chêne vert de Duthona, quand il montre sa tête majestueuse au-dessus du brouillard de la vallée , et qu'il déploie son feuillage luisant pour recevoir la pluie échauffée par le soleil.

— Enfant de la nuit, ta voix est celle de l'amitié, car les ombres ne m'effrayent pas ; non, leur voix est agréable à Gonar abandonné des siens. Ohl viens converser avec moi dans ma caverne; nous parlerons des tombeaux et de la demeure aérienne des héros, nous nous entretiendrons des autres mondes ; mais, hélas ! nous nous tairons sur mes amis et sur ma renommée : elle s'est évanouie ainsi que le brouillard se dissipe sur Mora, quand le soleil est ardent et que les nuages se retirent dans le désert.

« Mes amis sont éloignés de moi; ils dorment à côté de leurs boucliers paisibles, et aucun rêve ne trouble leur repos en leur rappelant mon souvenir. Ah ! laisse-les reposer, ombre de celui qui m'aima; j'aurai bientôt, comme toi, pour demeure les lieux paisibles où tu reposes ; nous visiterons ensemble les enfants de la douleur dans leurs grottes ténébreuses ; nous bannirons loin d'eux les soucis qui tourmentent leurs songes; nous transporterons leurs esprits dans les champs de la gloire; là, nous ferons trembler l'homme vaillant à leur aspect : la courroie dont ils sont liés se changera en riche vêtement , et leur caverne deviendra le noble palais de Selma. Le bruit du vent sera pour eux la musique des harpes , et ses sifflements à travers l'herbe sauvage leur sembleront les chants des jeunes vierges.... Mais jusque-là, enfant de la nuit qui voyages dans les airs , visite souvent Conar. J'aime ta voix , enfant aérien des ténèbres. »

Je coupai les courroies qui liaient les mains du chef de Duthona, et je l'amenai à Fingal. Leurs visages brillèrent de joie sous leurs cheveux blancs, quand ils se revirent; ils se rappelèrent les jours de leur enfance, ceux où ils commencèrent à tendre l'arc dans la vallée mousseuse des ruisseaux, quand le duvet errant du désert était pour eux le cerf ou la biche des montagnes ; ils avaient ensuite passé l'un près de l'autre les années de leur jeunesse, et le chevreuil avait bondi surG-ormal devant leur course légère.

DUTHONA. 375

(c Quel est, dit Fingal , celui qui a confiné l'ami de Morven dans sa caverne? Son bras doit être puissant ; il faut que son glaive soit invincible dans les combats.

— Dorla sut que mon bras avait perdu sa force ; il vint à ma demeure tandis que mes amis étaient absents. Je combattis; mais le nombre l'emporta. Dorla est encore dans Dathona , Minla est triste en sa présence, et mon peuple est dispersé dans ses vallées les plus secrètes. »

Fingal entend les paroles de Conar, et son front si doux devient terrible comme le nuage qui couve la tempête ; il agite sa lance et fixe ses regards sur le glaive forgé par Luno.

« Ce n'est pas le temps, dit-il, de reposer, quand celui qui a pillé Morven est si proche; son peuple est nombreux; c'est lui que nous avons rencontré au milieu de la nuit, et nous l'avons pris pour l'armée de Conar.

(c Ossian, Gormallon, dirigez vos pas le long du rivage. Dumolach et Leth, allez à la demeure de Conar; si vous y trouvez Minla, étendez devant elle vos noirs boucliers et défendez-Ja. Que Morlo se poste au-dessus des bruyères, pour ôter à notre ennemi le pouvoir de déployer ses voiles avant que le soleil ait éclairé notre combat.

<c Où es-tu, Carril? Viens près du chef de de Duthona avec ta harpe. Ses sons ressemblent aux rayons du soleil qui brille au milieu de la tempête ; dès qu'il paraît, l'orage cesse, et l'obscurité s'enfuit dans le désert. »

Carril vint avec sa harpe ; ses accords étaient doux comme le murmure des ombres sur le rivage de Lara, quand elles se cachent dans la vapeur blanche du milieu du jour, et que leur voix est portée par l'air frais du ruisseau de la nuit; permetsnous d'entendre le chant du barde :

Sur le ruisseau de Lara penche un vieux chêne; au-dessous, un seul chardon s'élève entre deux pierres mousseuses; il verse dans le ruisseau qui passe les gouttes de rosée qu"il a recueillies. Là paraissent deux ombres, quand le soleil est sur la plaine et que le silence règne dans Morven.

L'une de ces ombres est la tienne, vieux Ural ; tes cheveux flottent de même qu'une vapeur blanche sur deux nuages qui représentent tes yeux obscurcis. Que voit-on dans cette nuée de neige placée devanttoi? mais quelle autre serait-ce que ta fille ?

376 DUTHONA.

Les jeunes gens de Lara étaient à la chasse; ils préparaient la fête dans la cabane du désert. Colgar les vit, et vint en secret à Lara, semblable au torrent qui se précipite tout à coup de la colline, quand la vallée exposée au soleil, n'a pas encore aperçu la pluie....

(c Fille d'Ural, il faut suivre Colgar; je vais enchaîner ton père. 11 frapperait son bouclier, et se ferait entendre des jeunes chasseurs.

— Colgar, je ne t'aime pas ; laisse-moi ici avec mon père ; ses yeux sont faibles, et personne n'est près de lui dans sa vieillesse. »

Gorgar refusa de l'écouter. La fille d'Ural fut obligée de partir avec lui ; mais sa contenance était lugubre. Elle avançait, accablée de tristesse, semblable au brouillard de la plaine, quand le soleil est couvert de nuages, et que le silence règne dans les vallons.

Un chevreuil bondissait sur la bruyère. Il fuyait le long d'un petit ruisseau; ses flancs fauves paraissaient de temps en temps à travers l'épaisse fougère. « Colgar, dit Morala, prêtemoi ton arc, je sais percer les bêtes fauves. »

Colgar lui donna son arc , elle le tendit , et perça la poitrine de Colgar. Elle retourna seule, et victorieuse, aux collines de Lara , et l'âme de son père fut réjouie. Le soir de sa vie fut semblable au coucher du soleil sur la montagne qu'embellit le printemps; au feuillage qui, dans l'automne, se détache doucement des rameaux, pour jaunirla vallée solitaire.

Les jours de Morala furent nombreux sur ses collines. Après sa mort, elle dormit paisiblement avec son père.... Sur le ruisseau de Lara penche un vieux chêne ; au-dessous sont deux tombeaux. L'un de ces deux tombeaux est le tien, ô Ural; l'autre couvre tes restes, ô fille de Lara I

Je parvins au rivage avec Gormallon. Sous le rocher qui le domine, nous trouvâmes un jeune homme. Son bras, sortant d'une cuirasse brillante, était appuyé sur une harpe brisée, et le bois d'une lance était à côté de lui, La lune , qui s'élevait sous la forme d'une moitié de bouclier, éclairait, à travers l'herbe du rocher, sa tête pendante et balancée dans l'excès de sa douleur, comme un pin assiégé par tous les vents.

« Quel est, dit Gormallon , celui qui demeure ainsi solitaire

DUTHONA. 377

au milieu de la nuit? Es-tu de l'armée de Dorla ou des salles de Conar?

— Je suis, répondit le jeune homme, tremblant comme la feuille exposée au vent, comme l'herbe agitée par son souffle ; je suis un des bardes qui vivaient dans le palais de Gonar; Dorla entendit mes chants, il épargna ma vie. Mes chants rappelleront désormais qu'il enleva les armes de Selma, et porta la guerre dans les campagnes de Duthona.

— Garde, si tu veux, le souvenir de sa clémence envers toi; mais que pourrais-tu dire à sa louange? Il déroba les armes de Selma, et vint assaillir Gonar en l'absence de ses amis. Son bras est faible dans le péril , mais il est fort quand il ne trouve personne en état de lui résister. G'est un nuage qui ne s'élève que dans le calme; un brouillard obscur qui ne monte au-dessus des marais que quand le vent de la vallée s'est retiré. Mais bientôt la tempête de Morven enveloppera ce nuage, Tingal détruira sa beauté.

— Je me rappelle Fingal, dit le jeune homme , pour l'avoir vu dans les salles de Duthona. Je me rappelle la voix d'Ossian et les guerriers majestueux de Morven; mais Morven est éloigné de Dathona. »

Les soupirs lui coupèrent la parole, et l'excès de sa douleur éclata, comme la glace qui se brise sur la surface du Légo, ou comme le vent de la montague dans la caverne d'Ardven.

cr Ton âme est faible, reprit Gormallon ; tu n'es pas un habitant des salles de Gonar, tu n'es pas de la race de ses bardes • ils célèbrent par leurs chants les héros qui périssent dans les batailles. Leurs âmes s'épanouissent dans les dangers, de même que les voiles de Fingal s'enflent sous le vent de Morven ; tu es des amis de Dorla. Va donc, jeune homme timide , et dis à Dorla que Morven le poursuit ; qu'il ne reverra jamais ses collines dépourvues de cerfs , et son désert hérissé de bruyères.

— Gormallon, lui dis-je , épargne tes reproches à ce jeune homme : l'âme du brave peut quelquefois s'afTaiblir; mais son courage renaît bientôt, ainsi que le soleil, après l'orage, sourit du haut de sa course, et disperse les nuages. Le pin toujours vert n'agite plus sa tête pyramidale , la surface bleue de la mer est paisible, et les vallées se réjouissent au milieu des rayons du soleil. »

378 DUTHONA.

Je pris le jeune homme par la main , et je le conduisis à Carril, pour qu'il restât près de lui jusqu'à ce que les périls de la bataille fussent dissipés, caria lumière commençait à briller sur les armes de Dorla; son peuple, pâle et interdit, considère la force de Morven et l'épée de Gonar; il est immobile comme le chasseur que la nuit a surpris sur Gromla, quand la terreur des ombres s'est emparée de lui : une sueur froide obscurcit ses yeux ; ses genoux tremblants trompent sa fuite ; il tombe au milieu de sa course.

Dorla vit l'effroi dans les yeux de son peuple , et ses paupières se gonflèrent de larmes. Il adressa les paroles suivantes à ses guerriers, tandis que la lance de Morven brillait dans sa main : « Pourquoi rester ici dans un morne silence, semblables aux arbres desséchés qui nous entourent ? Les guerriers de Morven sont en petit nombre, et le nôtre peut l'emporter. S'ils ont leur renommée, n'avons-nous pas aussi combattu avec les héros ? Quelqu'un de nous penserait-il à la fuite? Mais avons-nous un autre chemin pour regagner nos vaisseaux , si ce n'est à travers nos ennemis ? Fondons sur eux , déployons la force de nos bras , et que la joie de nos amis soit grande quand nous retournerons près des ruisseaux de Caruth!» Gonar frappa le bouclier de Duthona ; son peuple quitta ses retraites. G'est ainsi que les ruisseaux de Gona, cachés sous les pierres des torrents dans les jours de sécheresse, en sortent lorsque la pluie de l'été est descendue et leiS précipite avec fracas de chaque colline.

Nous combattîmes : Dorla tomba sous la lance de Gonar. Fingal vit l'ennemi abattu: il s'avança, la douceur empreinte sur le visage, et parla ainsi au peuple vaincu de Dorla :

(T Fingal ne se plaît pas à la chute de ses ennemis , quoiqu'ils l'aient forcé à tirer l'épée. Retournez à vos collines; mais ne revenez plus dans Morven, ni sur les rivages de Du- i thona. Les jours de celui qui lève l'épée contre Fingal sont ora- ' geux et courts ; la vie de ceux qui combattent les guerriers de ■ Morven est comme une colonne de fumée dans la tempête. Retournez dans votre pays et portez-y le corps de Dorla, afin que la blanche main de son épouse puisse élever sa tombe, et que ses yeux remplis de larmes considèrent sou ombre dans le brouillard de Garuth.

« Pourquoi quittes-tu si matin le lieu de ton repos, épouse du

DUTHONA. 379

malheureux Dorla? Pourquoi es-tu là , penchée sur le rocher noir, tandis que ta chevelure éparse est humectée par la rosée? Pourquoi tes regards errent-ils sur la vague éloignée? Ce ne sont point là les voiles de ton bien-aimé. Ce n'est que l'écume agitée autour de la baleine qui joue sur la profondeur de la mer qui bouillonne.

« Le Caruth, qui coule en murmurant, entend les soupirs de la belle épouse de Dorla, et ses rives apprennent son nom. Les deux enfants embrassent les genoux de leur mère ; ils voient couler les larmes sur ses joues, et lèvent leurs petites mains pour saisir ces perles transparentes, a Pourquoi, disent-ils, «pourquoi notre mère pleure-t-elle ainsi? Dans quels lieux (( notre père a-t-il dormi la nuit dernière?... »

(( C'est ainsi, Ossian, que ton Évir-Allin est peut-être inquiète sur ton sort. Elle conduit le petit Oscar sur la hauteur de Morven, d'où l'on voit l'Océan dans le lointain. Oscar agite devant lui sa lance de jonc, et regarde d'un air courageux son petit bouclier tissu de roseaux. Pense, ô mon fils, à Oscar et à sa mère, et épargne les guerriers qui, de même que l'infortuné Dorla, ont laissé derrière eux une épouse gémissante ! Hélas ! Dorla, pourquoi es-tu tombé si promptement? »

Ëvir-Allin, Oscar, raj^ons de joie qui n'êtes plus aujourd'hui, comment Ossian peut-il faire résonner sa harpe et chanter les combats, tandis que vos douces images, semblables à des étoiles qui tombent, viennent frapper mon âme? Oh! que ne puis-je vous accompagner dans votre route aérienne, et voyager revêtu de lumière au-dessus des montagnes ! Quand mon ombre pourra-t-elle rencontrer les vôtres dans les nuées et glisser doucement sur le vent du soir, lorsque son souffle fait à peine incliner le sommet des pins du Cona? Oh! que le temps n'arrive-t-il bientôt où le lieu de mon repos sera préparé dans le sein des nuages !

Le tombeau est pour le barde accablé de tristesse ce qu'est un lit de fougère pour le chasseur fatigué. Ossian désire le repos ! 0 pierre grisâtre, de concert avec le chant des bardes, préserveras-tu mon nom de l'oubli? Non.... tu viendras comme moi sur le déclin de ton âge, et tu tomberas avec moi sur l'humble lit de terre où repose le voyageur fatigué.

L'étranger s'appuiera sur sa lance, et demandera quelle est cette place. Mais les fils de l'homme faible ne le sauront pas.

380 DUTHONA.

Lumière du chant, peux-ta montrer à l'étranger la place où fut élevé le tombeau ? Peux-tu lui dire où repose la pierre du barde? Non : ton âge ainsi que le mien est avancé; le brouillard des années a voilé tes rayons. Notre mémoire passera comme l'histoire de Duthona.

Le peuple de Dorla vogue en silence sur l'Océan. Aucun chant ne s'étend devant lui sur les flots. Les bardes appuient leurs têtes sur leurs harpes , et leurs chevelures blanches errent le long des cordes mouillées de larmes. Le matelot, dans sa rêverie, s'éloigne de sa route, et le rameur s'arrête en soupirant au milieu de son travail. Hélas ! enfants de la douleur, n'oubliez pas que vous êtes sur des abîmes , que la nuit et la tempête sont derrière vous !

Nous arrivons aux salles de Gonar ; mais ce chef est triste. Les soupirs agitent les mailles de sa cuirasse sur sa poitrine; elle s'élève comme une vague qui porte la tempête dans son son sein. Ses yeux ne brillent pas de leur éclat ordinaire ; ils sont obscurcis comme le soleil de l'hiver, quand la pluie qu'accompagne la foudre voyage devant lui dans ses nuages sombres. Personne n'ose dire à ce chef : « Pourquoi es-tu triste ? )) Car on croit qu'il regrette l'absence de Minla.

Fingal vit l'accablement de Conar : « Où es-tu , Carril, âme du chant? dit-il d'une voix douce. Viens, et apporte ta harpe avec toi. »

Carril vient , courbé sur le bâton qui lui sert d'appui. Ses doigts font résonner sa harpe. Derrière lui marche le jeune barde du rivage de la nuit. Mais sa légère cuirasse tombe. Sa main blanche se lève pour cacher la rougeur qui se répand sur son visage. Quelle est cette main si blanche ? Quel est ce visage si doux qui se couvre du fard de la pudeur à travers une chevelure éparse ? k Minla, c'est toi ! » s'écria Conar.

Les bras de la vierge font un collier d'amour à son père.... L'âme du vieillard reparut alors dans tout son éclat, comme le soleil quand la tempête est éloignée ; il donna la belle jeune fille en mariage à G-ormallon, et nous déployâmes nos voiles avec des chants joyeux pour retourner à Morven.

FINAN ET LORMA.

Les guerriers de Morven interrogent Ossian sur deux ombres qu'ils croient avoir vues dans les nuages. — Il les reconnaît pour celles de Finan et de Lorma. Il rappelle le jour où Murno , leur père, déposa solennellement ses armes; et, après avoir rapporté l'hymne que les bardes chantèrent dans cette occasion, il met dans la bouche de Murno le récit du malheur qui le priva de ses enfants. — Episode d'Uran. — Histoire de Turloch.

« Que voyez-vous dans l'étendue de la nuit, enfants des jours d'allégresse? Est-ce la neige, dont la blancheur enveloppe les collines de Morven? Apercevez-vous la lune à travers les nuages pâles ? ou bien les ruisseaux paisibles, qui arrosent la vallée de Cona, réfléchissent-ils son image? Entendez-vous l'esprit mélancolique de la montagne? Prêtez-vous l'oreille à la voix des ombres, portées sur l'haleine des vents?

— 0 barde! la neige blanchit les collines de Morven, la lune se réfléchit dans le ruisseau, l'esprit de la montagne se fait entendre, et nous distinguons la voix des ombres dans le murmure des vents qui s'apaisent. Mais ces objets n'occupent point nos pensées; nos yeux sont fixés sur deux nuages, ou plutôt sur deux ombres : la vapeur qui les forme est argentée par les rayons de la lune; leur course est rapide comme celle des chevreuils d'Alva, et leurs cheveux épars flottent sur l'air de la nuit.

« L'une est celle d'un jeune homme, suivi de deux chiens de couleur grisâtre ; sa main brunie est armée d'un arc tendu. L'autre a l'apparence d'une jeune fille : de ses flancs d'albâtre coule un ruisseau vermeil; sa longue robe semble teinte de sang. Son visage est triste, mais aimable ; des larmes inondent encore ses joues.

« 0 vent, cesse un moment de souffler pour nous donner le temps d'examiner ces ombres. Mais tu les entraînes parmi des nuées obscures, et tu disperses leurs membres comme des tourbillons de fumée. Le brouillard fugitif les promène tantôt sur la vallée marécageuse, tantôt sur la colline peuplée de

38â FINAN ET LORMA.

biches. 0 toi, barde des temps passés, connais-tu ces ombres ? peux-tu apprendre leurs noms aux enfants de Morven?

— Les années du passé se reproduisent à mes yeux. La mémoire d'Ossian erst remplie des chants anciens. Leur voix s'y fait entendre comme le bruit des vagues qui se mêle au .vent du soir, après que sa force s'est brisée sur le rivage lointain, et que l'orage est apaisé. Enfants de Murno*, je me rappelle votre chant funèbre ; il a longtemps résonné dans Selma.

« Jeunesse de Morven, vos yeux, comme les miens, peuvent un jour être privés de la lumière. Vous demanderez alors aux enfants des années à venir ce qu'ils voient dans les nuages, a Nous voyons, vous diront-ils, deux jeunes ombres : près «: d'elles, dans cette nuée grisâtre, se penche leur vieux père.» Ils voudront que vous leur racontiez l'histoire de ces ombres. Apprenez-la d'Ossian, de peur que vous ne soyez obligé de leur répondre : « Nous ne la savons pas. »

Quel est celui qui s'avance en tremblant, appuyé sur le bâton de la vieillesse? Ses yeux sont couverts d'un nuage rouge et sombre, et baignés par des ruisseaux de larmes. Sa chevelure blanche est agitée par les vents, et sa voix s'exhale en soupirs lamentables.

Murno, pourquoi cette tristesse? Les yeux de Finan n'étincellent-ils pas dans la bataille? Ne lève-t-il pas le bouclier avec les héros? Lorma ne parcourt-elle pas la colline des Chevreuils? ne bande-t-elle pas l'arc de la chasse avec les jeunes vierges de Morven? Pourquoi donc, Murno, ton front vénérable est-il chargé d'ennuis? la harpe de Torman ne rend-elle plus de son?

« Ce n'est pas sans raison que Murno est affligé ; ce n'est pas sans sujet que son air est sombre. Finan, tu ne lèves plus le bouclier dans la bataille ; Lorma tu n'erres plus avec les vierges sur la colline des Chevreuils. 0 mes enfants, vous êtes tous deux endormis dans la tombe, et l'âme de votre père est triste: elle conserve sa tristesse au milieu des harpes accordées par la joie.

« Prends, dit-il, ô Torman! ce large bouclier; prends cette

I. Murno ^élail .le père de Finan et de Lorma, Ardan était le père de Murno , Torman son barde, et Dunalva le lieu de sa résidence.

FINAN ET LORMA. 383

épée semblable à un rayon de lumière, cette lance haute comme le chêne de la vallée, et ce casque poli qui brille de tant d'éclat. Ces armes ont été celles du père de Murno, du courageux Ardan. Il les enleva au chef d'une terre étrangère, la première fois que Trenmor et lui levèrent ensemble la lance contre l'ennemi. « Que vos premières campagnes, disaient leurs pères, « soient marquées par des exploits ; la gloire d'un héros dépend « du premier nom qu'il a mérité. »

Ils volèrent à la guerre de Clutha avec l'impétuosité de deux jeunes aigles qui poursuivent pour la première fois le faon timide de Dora. Ils étaient nombreux, les héros qui roulèrent dans la ^ussière devant Trenmor. Ardan conquit ces armes sur Duthorran ; mais ta race , ô Ardan , ne les portera plus.

Tout ce qui nous reste d'elle, ce sont deux arbres plantés sur le rivage d'Alva. L'un d'eux est dépouillé de ses branches mousseuses, et la verdure de l'autre est flétrie comme la fleur séparée de sa tige est fanée par le soleil. Le fils a été préci-> pité dans le tombeau, et le père se penche vers son étroite demeure. Le premier souffle va l'y renverser, et sa race ne subsistera plus.

Torma, suspends dans les salles d'Ardan les armes de la bataille. Le faible les verra dans les jours à venir, et il admirera la race qui s'est éteinte : il s'efl'orcera de soulever ces armures ; mais, ne pouvant y réussir, il dira : a Elle était puissante, la race d'Alva. î

Deux bardes portèrent ces armes àDunalva; il les y placèrent pour les siècles futurs. L'un des boucliers était suspendu. Il ressemblait à la lune obscurcie. L'autre, avec le fer d'une lance, était enfoui dans la terre. On ne déposa pas les armes des héros dans leur demeure sans chanter leurs louanges.

« Descends, ô Ardan, toi qui es porté sur la nue de la tempête au-dessus de Morven; descends et contemple tes armes. Qu'un sourire de joie brille au milieu de tes pleurs. Ta race n"a point souillé d'opprobre le glaive dont tu fus armé, quoiqu'elle ne puisse plus en faire usage. Ta lance, dans la main de tes descendants, étincela toujours où la mêlée était le plus terrible; mais le sang du faible ne teignit jamais sa pointe bleuâtre. Ton bouclier était un rocher que frappa souvent l'é-

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