‹ Ossian, barde du IIIe sileChapitre 68 sur 73 · FIN AN ET LORMA · texte numérisé non relu

FIN AN ET LORMA

clair de la bataille. Jamais il ne fut levé par un faible bras. Murno était un ouragan qui brisait les chênes ; Finan, une flamme qui consumait les forêts.

« Descends, Ardan, de ton nuage. Garde dans Dunalva le bouclier de ta race; ne permets pas que des lâches osent y porter les mains, que celles de l'homme barbare osent s'en approcher. Ils n'étaient ni faibles ni cruels, g^ux qui portèrent ton bouclier et qui ceignirent ton glaive, les guerriers de la famille d" Ardan. Retire-toi, fils de l'âme timide; que ferais-tu de l'armure des héros?

« Retire-toi près du ruisseau caché où l'on n'entendit jamais le choc des glaives et le bruit des combats; passe là ta vie avec les cerfs ; que ta chevelure y blanchisse parmi l'herbe sauvage. Dors avec elle sous le gazon où la mort t'aura placé.

«Ton nom sera privé des chants des bardes; ta tombe sera ignorée; tes descendants seront inconnus; ils tomberont l'un après l'autre autour de toi sans avoir été remarqués. Telle la fougère dans la fente profonde d'un rocher : elle croît, elle se flétrit, elle meurt, sans que le voyageur ait jamais dit : « Rec gardez cette plante. »

<r Le vent de l'hiver arrive du désert. Sur ses ailes de nuages est assise la pâle, l'effrayante mort, armée de mille carquois, de mille arcs toujours tendus. Elle traverse la vallée solitaire, et voit l'homme sans courage étendu dans son lit. L'arc est courbé. Le flèche vole en silence, elle frappe, elle tue ; mais la plcie qu'elle a faite ne se voit pas sur la poitrine, bien différeLte des blessures mortelles qu'ouvre le fer du brave dans les champs de la gloire.

q: Héros! n'élevez pas le monument du faible. Bardes! n'entonnez pas son chant funéraire. Vierges ! ne faites pas résonner vos harpes. L'âme sans valeur est tantôt suspendue dans le sein obscur des brouillards chargés de neige , comme le poisson dans les ruisseaux glacés de Lano ; tantôt elle est ballottée sur les nuages humides, jouets des vents impétueux.

tt Souvent elle erre avec les vapeurs de la mort, qui planent sur les lacs marécageux, et répand son souffle comme des traits invisibles, pour détruire les nations. Jamais cette âme avilie ne parcourra les collines couvertes d'arbres toujours

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verts, et ne se promènera, avec les héros, dans les plaines réjouies par la chaleur du soleil'.

« Mais tes fils, ô Ardan, ceux qui portèrent ton bouclier, n'eurent pas des armes meurtrières. Garde ce bouclier du haut des nuées, où tu résides parmi les orages. Frappe de terreur l'homme timide, quand il s'approchera de tes salles; mais un jour elles n'existeront plus, elles tomberont comme un vieux chêne que le vent a renversé dans le torrent. L'onde trop resserrée changera son cours, et serpentera à travers leurs ruines.

« Là, l'aubépine et l'églantier dressaient leurs têtes fleuries ; la bruyère croissait entre les pierres couvertes de mousse, et servait de lit aux chevreuils. Le ruisseau vient; il renverse le monceau de terre. Le bouclier couvert de rouille est jeté sur le rivage bouleversé.

a Le chasseur l'aperçoit dans ses courses, lorsqu'il traverse le ruisseau. « Quel est, dit-il, ce disque noir? Il est obscur « comme le cercle qui entoure le croissant de la lune nouvelle. »

(c II écarte la terre avec sa lance. Son esprit mélancoiique parcourt les âges qui ont passé. Il jette les yeux sur ce qui l'environne, et voit, dans ces tombeaux couverts de mousse, le palais des temps anciens. « C'était là, dit-il, la demeure « des héros. Ici s'élevaient les salles des chefs dans les années « qui ne sont plus. »

« Oui, étranger, tu t'es arrêté dans les salles des héros. Mais garde-toi de toucher à leurs boucliers, situ n'es pas de la race des braves.

a Ce bouclier fut celui d'Ardan. Ardan! toi qui habites le séjour des tempêtes, descends de ton nuage; descends sur le souffle mugissant des airs, et reçois tes armes. G-arde-les dans la salle de Dunalva^. »

1 . Allusion à ce que les tribus coUiqucs pensaient de l'étal de l'Ame après la mort. Elles faisaient principalement consister les punitions de l'autre monde dans d'éitaisses ténèbres, accompagnées d'un froid excessif. On peut juger de leur mépris pour ceux qui menaient une vie paresseuse et oisive, puisqu'elles reléguaient leurs ombres dans cette effroyable région.

2. Outre cet acte par lequel le dernier survivant d'une famille se désistait de ses armes en faveur des ombres de ses pères ou des génies protecteurs de sa race, tous les héros avaient le droit, à un certain ige, d'appendreleurs armes dans la salle, et pouvaient dès lors s'abstenir des travaux guerriers.

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Tel fut le chant des bardes quand ils suspendirent les armes de Murno. Mais l'âme de ce chef est encore triste. On entend, par intervalles, les soupirs de sa poitrine, comme le bruit de la vague solitaire, ou le gémissement des vents à travers le gazon qui couvre un tombeau.

Nous le conduisions à Selma dans le silence de la douleur, lorsque nous rencontrâmes deux tertres funèbres qui élevaient leurs faîtes encore verts. Murno s'assit dans le champ qui les séparait. Personne ne lui dit : « Lève-toi, >; et nous nous plaçâmes sur l'herbe autour de lui pour entendre l'histoire déplorable de ses enfants.

L'aurore se levait sur l'île de Groma, et le cor de mon fils se fit entendre. Trois dogues s'agitaient autour de lui, et écoutaient avec joie l'instrument de la chasse. Ils sautèrent dans la barque, qui traversa le détroit, et poursuivirent le cerf de Croma. Le soir nous vîmes revenir l'esquif; les vagues s'enflèrent. Nous apercevions, de temps en temps, la barque sur leurs sommets blanchâtres, et tout à coup elle disparut, engloutie ou dans la mer ou dans l'obscurité.

Je tremblais pour mon fils; mais, vieux comme j'étais , que pouvais-je faire? J'appelais à mon aide ces années de vigueur qui s'étaient écoulées, elles ne m'entendirent pas; elles étaient éloignées, et la voix de Murno était faible. Ma fille poussait des cris perçants qui bouleversaient mon âme , comme le vent agite la feuille desséchée qui roule dans le désert. « 0 mon frère, disait-elle, mon frère chéri, es-tu perdu dans les flots ? Es-tu perdu, ô mon frère ? »

Elle se précipite au rivage; ses yeux étaient égarés. La mer abaissée laissait à découvert un rocher noir. Lorma vole à son sommet ; ses regards et ses cris parcourent l'étendue des flots. « Mon frère, mon frère, unique objet de mon amour, n'entends-tu pas les cris de ta sœur? »

Un point noir paraît sur la cime écumeuse d'une vague. « Est-ce l'herbe errante, ou bien est-ce toi, ô mon frère? x> Finan entendit sa voix, et lui répondit faiblement. La crainte et la joie partageaient tour à tour l'âme de Lorma. Deux des chiens atteignirent le rivage; le troisième avait péri. A la voix détaillante de Finan, les dogues se jetèrent de nouveau à la mer. La troisième vague les ramena avec leur maître ; mais l'un d'eux expira en abordant.

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Lorma porta son frère au-dessus du rocher. « Laisse-moi, lui dit-il d'une voix éteinte, laisse-moi reposer un moment en ce lieu ; mes forces sont épuisées. »

Elle couvrit sa poitrine de ses vêtements, et reposa sa tête sur un monceau d'herbes.

Il paraît s'endormir : Lorma attentive est penchée sur son visage. «0 vagues, disait-elle, soyez paisibles ! Éloignez-vous, monstres mugissants de la mer ! éloignez-vous aussi, vents impétueux des montagnes ! Goule avec un doux murmure, ruisseau de la vallée ; torrents, que le fracas de votre onde ne fasse pas retentir les bois; et vous, chevreuils, timiides habitants des montagnes , que votre course n'agite pas les feuilles frémissantes. Laissez dormir mon frère, car ses yeux sont appesantis. Cher Finan , dors en paix sur ton rocher. 0 mon frère, que ton sommeil soit tranquille !

<c Mais, hélas ! son visage est pâle. Il est semblable à la lune aperçue à travers le nuage pluvieux. Son aspect me glace d'effroi. Peut-être un songe lui représente-t-il encore la mer en furie, car son front est triste ; il est obscurci comme le visage des enfants, lorsque, dans leur sommeil , ils croient voir des loups fondre sur eux. Mères, dont l'âme est si tendre, les éveillez-vous alors? Dissipez-vous leurs rêves effrayants, comme le vent dissipe le brouillard ?

« Oui, vous les éveillez; mais je laisserai dormir mon frère jusqu'à l'arrivée du matin, car ses forces sont épuisées, son sommeil est pénible. Cher Finan, les insectes de la nuit te persécutent, Comment pourrai-je les écarter de toi? Je voudrais couvrir ton visage du mien; mais je crains de troubler ton repos.... Ah 1 mon frère, tu es glacé ; tu ne respires plus ! Tu es mort, mon frère , ô mon frère ! »

Ses cris s'élevèrent du rocher. Je m'avançai; ils frappèrent mon oreille. Cependant la mer croissait; elle ne s'en apercevait pas. L'air retentissait de ses cris, Elle se frappait la poitrine avec violence , et les dogues poussaient des hurlements farouches. Mon âme se fondait de douleur sur ce funeste rivage. Cent fois je voulus me précipiter pour secourir mes enfants; mais une voix intérieure me disait : « Murno, tu es vieux et faible. Les jours où tu fendais les flots d'un bras vigoureux sont bien loin de toi. »

Les vagues enlevèrent mes enfants du rocher, et les jetèrent

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sur lu rivage. Étendus sur la poitrine, ils heurtèrent lesécueils, et le côté de Lorma fut déchiré. Son sang teignit les vagues. Le même vent emporta son âme et celle de Finan.

Dans quelle tristesse, ô mes enfants , vous avez laissé votre vieux père! Hélas! ce nom si doux ne me sera plus adressé. Je suis resté au milieu des bruyères comme un chêne frappé de la foudre. Mes branches ne reverdiront plus.

L'automne répand la tristesse dans la plaine : les arbres sont dépouillés de leur feuillage ; cependant leur verdure renaîtra quand les ruisseaux reprendront leur cours ; mais le feuillage de ma vie ne se relèvera plus dans les pluies de l'été.

La race d'Alva est dissipée comme la fumée de ses salles , quand les troncs des chênes sont consumés. La cause de la douleur de Murno est grande : dans une nuit il a perdu tous ses enfants. Voici ta tombe, ô Finan! voilà la tieune, ô Lorma!

L'âme du vieillard était sombre. Les transports de sa douleur éclatèrent de nouveau. Nous demeurâmes en silence à nos places, comme les ombres quand les vents sont calmés , ou comme un ruisseau de glace entre deux rivages de neige, quand il montre à la lune sa surface hérissée de pointes brillantes.

Mais quel est celui qui erre ainsi sur les montagnes, semblable au chevreuil qui a perdu sa compagne parmi les ruisseaux des forêts? Il s'approche d'un air farouche : ses cheveux blonds flottent au gré des vents impétueux. Sa marche est inégale, et les soupirs de la douleur s'exhalent de sa poitrine. Ils ressemblent au bruit de l'air enfermé dans une caverne , quand les vagues qui viennent se briser sur ses bords sont agitées par la tempête.

Celui qui s'approche est Urran, habile à tendre l'arc; c'est l'amant que tu préférais , ô jeune Lorma ! Il était venu à Dunalva dans la nuit orageuse. Le silence régnait dans les salles. Deux astres avaient accoutumé d'y briller; mais Urran ne les y trouvera plus : il n'y trouvera plus les yeux de Lorma.

(( Lorma, où reposes-tu? Ma bien-aimée, quel est le lieu de ton sommeil ? La nuit t'aurait-elle surprise seule à la chasse ? Les ténèbres arrêtent-elles tes pas dans le désert? Fille de l'arc, où reposes-tu? Oh! si je le savais , comme je me hâterais de

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t'aller trouver ! Dors-tu au pied d'un rocher noir? ou bien la mousse qui borde les ruisseaux te sert-elle de couche? Hélas! s'il en est ainsi, la poitrine de ma bien-aimée sera exposte au froid de la nuit. Toi qui remplis l'âme d'Urran , puissent des songes agréables t'occuper de lui !

ff Fantômes de la nuit, ne troublez pas son repos du sein de vos nuages. Vents, ne dérangez pas sa chevelure ; n'enlevez pas le sourire qui repose sur les lèvres de ma bien-aimée. Ma bien-aimée est calme au milieu de l'orage, parce qu'aux heures du sommeil Urran est l'objet de sa pensée.

« Coulez doucement pour elle, ruisseau du vallon des Chevreuils; et vous, fauves enfants des montagnes, sautez douo ment parmi vos buissons. Aigles de la colline des biches, portez au loin dans le désertie bruissement de vos ailes. Gardez-vous de troubler les rêves de ma bien-aimée, d'interrompre le sommeil de Lorma.

« Dors, ô Lorma! que le murmure du ruisseau ou les rugissements de la tempête à travers les arbres ne puissent t'effraj'er ! Dors paisiblement, et j'irai te réveiller dès l'aube du matin. Je t'éveillerai; mais ma voix sera douce. Elle résonnera à ton oreille comme le bourdonnement de l'abeille des montagnes, quand elle s'éloigne sur les ailes d'un vent frais; de temps en temps ce faible bruit s'interrompt , tandis que l'insecte léger s'abreuve de la rosée des fleurs sur les rivages isolés où croît la rose vermeille. Continue de dormir, ô Lorma; et, si le repos descend sur l'âme d'Urran, berce son âme de" songes heureux. »

Urran se coucha sur le rivage mousseux; le sommeil descendit à demi sur son âme. Son oreille fut moins frappée du murmure d'Alva. La lune, perçant le feuillage, éclairait encore ses yeux, car ses paupières n'étaient pas entièrement fermées. Deux fois Lorma expirante parut devant lui.

Elle ressemblait à un nuage blanc, placé devant l'astre de la nuit, lorsque sa lumière est faible et son aspect lugubre. Urran reconnut l'ombre de sa bien-aimée. Triste et farouche , il errait parmi les bruyères. La voix de Murno parvint jusqu'à lui. Il aperçut les deux monceaux de gazon. Soudain son arc lui échappe. 11 tombe.... Mais comment réussirais-je à vous peindre la désolation d'Urran ?

Le silence fut long sur la colline. Le barde de Morven prit

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enfin sa harpe. Nous joignîmes d'avance nos soupirs à ses touchants accords.

Turloch vivait près du Lubar. Ses cheveux blanchirent parmi des actions honorables. L'étranger connaissait le chemin d3 ses salles, et l'herbe sauvage ne croissait pas dans ses larges sentiers. Aucune porte ne fermait l'entrée de sa demeure. « Pourquoi, disait-il l'étranger, la verrait-il fermée ? »

Turloch était grand comme le chêne de la vallée. A côté de lui une belle branche élevait sa tête verdoyante. Les enfants de Turloch étaient semblables à deux jeunes arbres qui s'épanouissent à l'ondée printanière, et contemplent le soleil à travers l'arc-en-ciel.

Les héros admiraient la beauté de Migul, et les vierges considéraient avec un plaisir secret la démarche d'Althos. « Il est majestueux comme le fils de Turloch, » disait l'étranger. « Elle est belle, disait-il encore, comme la fille des eaux écumantes du Lubar. »

Longtemps les années de Turloch s'écoulèrent paisiblement. Leur marche était silencieuse comme celle du ruissau dans la vallée. Le sourire de la gaieté brillait sur le visage de ce chef, comme les rayons du soleil sur le penchant de ses collines, quand on ne voyait flotter aucun nuage dans l'étendue de l'horizon.

Mais les jours de l'homme sur les montagnes sont inconstants, comme l'aspect du ciel. Le calme et la tempête roulent dans sa vaste étendue; la lumière et l'obscurité y régnent tour à tour.

Un jour Migul sortit pour la chasse. Dans sa main blanche était un arc recourbé, et deux dogues grisâtres bondissaient sur ses pas, à travers la rosée du matin. Légère comme le nuage qui vole à travers le ciel, quand les vents soufflent avec violence, elle poursuit le cerf sur les collines. Elle tend son arc. Ses flèches emplumées sont inévitables comme celles de la mort, et les fils des montagnes tombent expirants sur les bruyères noirâtres.

La chasseresse s'assied sur un roc. On entend le tonnerre gronder sur les hauteurs, et les nuages rassemblés présentent l'image de la nuit. Les torrents blanchissent en se précipitant des montagnes, et le Lubar roule ses eaux semblables à des

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tourbillons de fumée. Comment, ô fille timide, pourras-tu les traverser pour retourner à ta demeure?

Althos voit approcher sa sœur. Il remarque deux rocs dont les sommets se rapprochent au-dessus du torrent. Un vieux chêne le couvre de ses branches. Souvent, dans les temps passés, le chasseur tremblant se laissa glisser le long de son écorce mousseuse. Ce fut là qu'Althos s'inclina au-dessus de l'eau profonde. « Donne-moi la main, dit-il, ô ma sœur! » Tous deux montent sur la branche courbée, qui vacille, se brise et tombe.

Turloch allumait le feu dans ses salles. « Ma fille, disait-il, est exposée à la pluie sur la colline.... » Il soufflait la flamme. Tout à coup un cri frappa son oreille. 11 sort à l'instant, il voit ses deux enfants entraînés par le torrent , et se tenant à une vieille branche.

Il poussa des cris, mais ce fut en vain. Les ténèbres qui descendaient sur la vallée étaient profondes. Les rochers entendirent ses plaintes jusqu'au matin; et le cerf, s'éveillant à ce bruit, s'enfuit épouvanté des rivages du Lubar.

Le jour suivant vit encore ce malheureux père errant çà et là, et la nuit l'enveloppa dans les mêmes lieux. Mais il ne trouva point ses enfants dans le Lubar, et retourna désolé à sa maison déserte. Longtemps elle retentit de ses soupirs ; longtemps il erra autour du torrent fatal , quand l'enfant des vallées était retiré au lieu de son repos.

A la fin , on frappa le bouclier de la guerre. Turloch l'entendit, comme il pleurait sur les rives du Lubar. Il s'embarqua avec son peuple pour lalin : mais dans la traversée ils débarquèrent à Ithulmo. Là ils rencontrèrent, sur le rocher, deux aimables rayons de lumière. Déjà ils tendaient l'arc, quand le chevreuil bondissait devant eux. La douleur obscurcit les yeux de Turloch, tandis qu'il considérait leur beauté. « 0 mes enfants, s'écriait-il, vous brilliez ainsi à ma vue. Tel était , ô Althos , ton air noble et assuré ; telle était ta beauté , ô Migul. »

I:s entendirent la voix de leur père dans cette île où la branche de chêne les avait portés sur le courant. Ils l'entendirent, et, transportés de joie, ils s'élancèrent dans ses bras. L'allégresse brilla encore sur son visage, et revint aux bords du Lubar.

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Tes enfants, ô Murno , ajouta le barde, sont seulement perdus pour un temps, comme ceux de Tarloch. Il sont allés devant toi à la terre du bonheur. Là, tu les verras bientôt montrant leurs jeunes fronts au milieu des héros. Déjà ils sont portés par cette vapeur qui erre sur la surface de la lune, quand elle brille à travers les nuages sur les ruisseaux d'Alva. Urran, oublie donc ta douleur, puisque tu retrouveras ta bienaimée ; et que les yeux de Murno cessent de répandre des larmes, puisqu'il rejoindra ses enfants.

Leur tristesse se calma par degrés. Urran était comme un arbre qui, malgré la tempête, balance encore sa tète ondoyante. Le sein de Murno s'éleva sans être gonflé par les soupirs, comme les vagues roulent par intervalles sur elles-mêmes, après que les vents se sont apaisés.

(JM^

TRATHAL.

Coigul, vaincu par Trathal à la course et à la lutte, imagine un stratagùiie pour se venger. Il débarque une troupe de guerriers sur la côte de Morven, et envoie à Trathal un vieillard qui feindra d'être malheureux pour solliciter son assistance. Trathal, attiré dans ce piège, se défend avec vigueur, et tue une grande partie de ses ennemis, ainsi que leur chef.

Soleil, fils du matin, tes premiers pas dans le ciel, l'éclat des rayons renaissant chaque jour au-dessus des montagnes , forment le plus doux des spectacles. A ton aspect les coteaux sourient , les vallées étincellent et les ruisseaux nuancés d'azur coulent plus joyeusement. Les arbres élèvent à travers la pluie leurs têtes verdoyantes , comme pour aller à ta rencontre, et tous les bardes des forêts célèbrent ton retour.

Mais en quels lieux se retire la nuit, lorsqu'elle te voit paraître? Où s'étend le séjour de l'obscurité? Où se réfugient les étoiles, et quelle caverne abrite leur clarté pâlissante? Dans quel désert les bannis-tu, lorsque tu parcours les hauteurs du firmament, et que, pareil au rapide chasseur, tu les poursuis à travers les champs du ciel ?

J'aime à te voir fournir au-dessus de nos têtes ta carrière lumineuse , et disperser loin de toi les orages. Tu charmes encore les yeux au moment où ta blonde chevelure se baigne dans les vagues du couchant, et l'on chérit l'espérance de ton retour. Jamais tu ne t'égares dans les vapeurs delà nuit; vainement les tempêtes s'efforcent de contrarier ta marche dans l'Océan troublé. Toujours prêt au signal du matin, tu ramènes tes doux- rayons.

Mais le brouillard des années t'obscurcira peut-être un jour; peut-être, semblables aux miens, les pas de ta vieillesse se traîneront avec lenteur sur Morven. Alors, à l'exemple de ta sœur, errant dans le ciel sous la forme d'un disque sombre, tu oublieras le moment de ton lever. Tu ne répondras plus à la voix du matin. Du haut de la colline , le chasseur regardera si tu viens; mais il ne te verra plus. Les yeux baignés de

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larmes : « Le rayon du ciel, dira-t-il à sa meute, le rayon du ciel nous a délaissés. » Il reprendra tristement le chemin de sa hutte. Mais la lune paraîtra dans sa splendeur , et les étoiles se réjouiront dans la place qui leur est assignée. Oui , soleil , un jour tu vieilliras! Un jour peut-être tu dormiras dans la tombe, comme Trathal'.

0 soleil! ne te souvient-il pas de ce chef? Tu n'as pu le voir sur nos montagnes sans sourire à la noblesse de sa démarche. Un jour, il parcourait les bruyères du Lormal, rayonnant delà beauté du jeune âge. Il tenait une lance dans chaque main; et le bouclier de ses pères, large comme ta face imposante, couvrait sa poitrine. La couleur sombre de son casque augmentait l'éclat de ses joues vermeilles, et ses cheveux ondoyants flottaient sur ses épaules. En marchant il fredonnait les louanges des héros. Un vieillard se présente à lui : ses yeux sont rougis par les pleurs; ses joues sont encore humectées.

« Je viens , dit-il avec l'accent de la douleur, je viens implorer ton aide, si tu es Trathal, roi des lances. Il fut un temps où, sur le rivage lointain de Dula, une multitude de héros entendait le son du bouclier de Tuai -Arma, et ses salles voyaient une foule d'étrangers assis à ses banquets. Mais les héros n'entendent plus le son de mon bouclier; et mes salles, où les bardes modulaient leurs chants autour d'un chêne embrasé , sont maintenant froides , solitaires et silencieuses.

« Morardan vit la beauté de ma fille. Je n'avais point d'autre enfant. Il en fut épris; mais elle ne répondit point à son amour. Il dissimula son dépit; mais, un jour que j'étais sur le rivage avec Slisgala, il parut dans un esquif dirigé par quatre rameurs, et nous obligea d'y entrer. La tempête nous retient sur ton rivage. Trathal, donne-moi une de ces lances, et viens combattre en ma faveur, ô toi le premier des hommes ! »

A ce discours, la joie et la fureur s'élevèrent à la fois dans Tâme de Trathal. Il donna la lance au vieillard, et marcha sans crainte. Le bruit de sa course ressemblait au murmure d'un ruisseau caché. Une armée se découvre à ses yeux : le vieillard se perd dans la foule des guerriers; le chef, dans sa

4 . Le héros de ce poëme était grand-père de Fingal, et général de l'armée des Calédoniens, dans leur guerre contre les Romains.

TRATHAL. 395

colère, lève à demi sa lance ; mais son âme lui dit d'épargner la vieillesse du faible. « 0 Trathal! lui dit-elle, ne souille pas ta lance de son sang. »

Cinquante lances sont croisées contre sa poitrine; cinquante glaives agitent autour de lui leurs éclairs. Colgul se montre au milieu des guerriers. Son visage brille d'une joie sombre, tel qu'une flamme chargée de fumée , tel qu'un météore porté sur un nuage, quand la lune se cache et que les forêts des montagnes répètent les voix de l'orage.

Colgul avait chassé avec Trathal dans Dorinessa, et mesuré, en se jouant, sa lance avec la sienne. Mais qui pouvait chasser, qui pouvait mesurer sa lance avec Trathal ? La vierge aux yeux noirs, habitante de Dorinessa , poussa un soupir à la vue du chef, et détourna ses regards de Colgul. Colgul s'éloigna, renfermant sa colère en lui-même, ainsi qu'une ombre, portée sur son ouragan destructeur, s'éloigne d'un chêne qu'elle n'a pu briser. Dans sa caverne nébuleuse , elle attend l'occasion de retourner avec le mugissement des vents. Ainsi Colgul attendit bien des jours, et, maintenant que Trathal est seul, il vient contre lui suivi de mille guerriers.

Tu es seul, ô Trathal! mais tu ne songes pas à fuir. Ta force croît dans le péril , comme les ondes d'Inar lorsqu'on les a resserrées. Ton âme , pareille aux vagues de l'Océan , s'élève au rugissement de la tempête. Ta joie est terrible , comme un esprit nocturne qui lève sa tête ardente au milieu des météores , et voyage de colline en colhne sur son nuage toujours plus sombre.

Le fracas des rochers roulant du haut des monts , le bruit des flots quand les tempêtes s'amoncellent, le sifflement dont la flamme envahit les cimes desséchées pendant les ténèbres , sont l'image de la terreur qui accompagnait Trathal. Colgul et lui couraient comme deux torrents; le son de leurs armes ressemblait à l'écho d'une vallée étroite, lorsqu'on abat ses pins verdoyants. Leur choc est terrible. Trathal est un orage qui renverse la forêt, Colgul est une vague qui s'élance sur le rivage. Mais la lance de Trathal atteient le casque de Colgul , et les yeux égarés du héros se couvrent d'un brouillard.

Corran a perdu son bouclier; il est immobile comme un roc que l'éclair a dépouillé. Duchonis arrête avec sa main le ruisseau vermeil qui coule de son sein , et s'appuie à un tronc

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d'arbre. Le casque de Grusollis est à ses pieds avec la moitié de sa tête avant qu'il tombe ; et les cheveux blancs de Tual- Arma, foalé sous les pieds des héros , sont souillés de sang et de poussière.

Golgul écarte de ses yeux le nuage qui les couvre. Il voit autour de lui ses guerriers égorgés. Tel que l'ombre obscure des brumes du Légo , il marche en silence derrière Trathal. Mais Trathal l'aperçoit , Colgul prend la fuite. Il dirige ses pas vers le rivage, et Trathal le poursuit. Mille flèches sont lancées contre lui; une d'elles perce Colgul. Il tombe sur le rivage, à l'instant où une de ses mains avait déjà saisi l'esquif. Trathal s'y jette, et le tourne contre les guerriers de Colgul. Mais un coup de vent le chasse en pleine mer, et il tressaille de joie au milieu de sa gloire.

L'épouse de Trathal était restée dans sa demeure. Deux beaux enfants élevaient au-dessus de ses genoux leurs tètes encadrées de boucles ondoyantes. Ils se penchent sur sa harpe pendant que ses blanches mains touchent les cordes tremblantes. Elle s'arrête; ils prennent eux-mêmes la harpe; mais ils ne peuvent trouver le son qu'ils admiraient. « Pourquoi, disent-ils, ne nous répond-elle pas? Montre-nous la corde où le chant réside. » Elle leur dit de la chercher jusqu'à ce qu'elle soit de retour, et leurs doigts délicats errent parmi les fils de métal.

Sulandona regarde si son bien-aimé paraît; l'heure de son retour est passé. « Trathal, de quels ruisseaux parcours-tu les rives? dans quelles forêts tes pas se sont-ils égarés? Puissé-je de cette hauteur contempler ta stature majestueuse! puissé-je voir le sourire égayer tes joues vermeilles! Entre les boucles blondes de ta jeunesse , tu ressembles au soleil du matin. »

Elle gravit la colline , semblable au nuage blanc où monte la rosée, lorsque, sur les rayons du matin, il s'élève du vallon retiré, et agite à peine les tètes brunes des buissons. Elle découvrit un esquif balancé sur les vagues; elle vit ses bords couverts de lances, a Hélas! dit-elle, c'est l'ennemi qui dresse ses lances, et Trathal est seul. Un seul homme, quelque fort qu'il soit, peut -il combattre des milliers d'hommes? :»

Ses cris se font entendre. Les vallées et tous leurs ruisseaux y répondent. Les jeunes guerriers se précipitent du haut des montagnes, et , marchant d'un air égaré, tremblent

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pour leur chef. Dans leur colère, ils songeaient à fondre sur les guerriers de Colgul. Mais Trathal éleva sa voix sur les vagues , et leur commanda de retenir leurs lances. Ils se réjouirent en entendant sa voix, en le voyant amener son navire près de la côte.

Cependant on s'assemble autour de Colgul ; ce chef avait l'air sombre et le feu ne jaillissait plus de ses yeux. Les guerriers l'entouraient, tristement immobiles; plusieurs d'entre eux étaient gisants sur la bruyère, comme les feuilles sèches sur la plaine obscure, quand les vents de l'automne ébranlent Its chênes. Nous leur aidons à élever leurs tombes, et d'abord nous creusons celle de Colgul. Un jeune homme se baisse pour placer la lance derrière lui. Sa cotte d'armes, en se soulevant, se détache de deux globes de neige. Calmora tombe sur le cadavre de son amant. Sulindona vient et la trouve expirée. Elle reconnut la fille de Gornglas. Ses larmes coulèrent sur elle dans le tombeau. Elle donna des louanges à la belle de Sorna.

« Eille de la beauté, tu n'es 'plus! Une rive étrangère reçoit ta dépouille ; mais tu te réjouiras sur ton nuage, car tu sommeilles dans la tombe avec Colgul. Les ombres de Morven ouvriront leurs salles à la jeune étrangère, lorsqu'elles la verront approcher. Au milieu des nuages, autour de la table où circulent des coquilles vaporeuses , les héros t'admireront, et les vierges toucheront en ton honneur la harpe de brouillard.

« Tu te réjouiras, ô Calmora; mais ton père sera triste dans Sorna. Les pas de sa vieillesse erreront sur le rivage. Le mugissement des vagues lui parviendra des rochers lointains. « Calmora, dira-t-il , est-ce ta voix que j'entends? » Le fils du rocher lui répondra seul : « Retire-toi dans ta demeure , ô « Cornglas ! abandonne la rive orageuse : car ta fille ne t'en- « tend pas; elle chevauche loin de toi sur les nuages avec « Colgul. Peut-être, sur les rayons de la lune, elle visitera tes «. songes , quand le silence habitera Sorna. » Fille de la beauté, tu n'es plus, mais tu sommeilles dans la tombe avec Colgul. »

Ainsi l'épouse de Trathal chanta l'infortunée Calmora. Mais qui pouvait louer Colgul? Lui et ses guerriers étaient venus, comme le nuage mortel qui sort de l'antre de Lano, et rampe à travers l'obscurité dans la cabane du chasseur, quand ses yeux sont fermés et que tous les vents reposent. Souvent

398 TRATHAL.

leurs ombres ont soupiré sur les tristes brumes qui rampent le long des tombeaux. Souvent on y a entendu leurs voix solitaires. Tu ne les vois pas, ô soleil! elles ne viennent que lorsque la nuit enveloppe les collines, quand tous tes rayons ont disparu. Mais tu vois l'ombre de Trathal. Souvent il marche au milieu de tes rayons, quand les montagnes d'alentour sont couvertes de brouillards. Tu aimes à colorer de tes feux les nuages qui portent le brave et la sépulture où dorment ses restes. Souvent je sens leur chaleur sur le lit de Trenmor, et à présent même tu échauffes la pierre grisâtre qui couvre Trathal.

0 soleil, tu te souviens des héros! car ils furent grands en ta présence. Tu brillas sur Morven avant qu'ils y reçussent le jour, et tu te souviendras d'eux, ô soleil, dans les temps à venir, quand cette pierre grisâtre sera cherchée en vain. Oui, car tu subsisteras encore, a dit le barde des anciens jours*, longtemps après que la mousse du temps aura poussé dans Temora, après que le vent des ruines aura mugi dans Selma.

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