SUR OSSIAN. XIII
traversaient l'espace avec ce mouvement doux et gracieux qu'Homère attribue à ses dieux.
Quand un Calédonien était sur le point d'exécuter quelque grande entreprise, les ombres de ses pères descendaient de leurs nuages pour lui en prédire l'issue. Si les esprits de ses aïeux ne lui apparaissaient pas , ils l'avertissaient au moins par quelque présage , comme le succès d'une première action. Ossian, dans un de ses poèmes, tire un augure favorable de ce qu'aussitôt qu'il aborde à Berrathon , où il allait combattre , il tue un sanglier. Les montagnards d'aujourd'hui tiennent encore à cette superstition , dont bien des peuplas éclairés n'ont pas été exempts.
Chaque homme avait son ombre tutélaire, qui le suivait depuis sa naissance. Quand sa mort approchait, l'esprit protecteur empruntait sa forme et sa voix, apparaissait dans la situation où il devait mourir, et poussait par intervalles des cris plaintifs. Si c'était un personnage distingué, les ombres des bardes décédés chantaient pendant trois nuits autour du fantôme qui le représentait.
Les anciens Scots ont cru de tout temps qu'on entendait crier une ombre à l'endroit où devait se commettre un meurtre. Cette opinion subsiste de nos jours parmi les montagnards d'Ecosse. L'ombre arrive , montée sur un météore, et fait deux ou trois fois le tour du lieu où l'homme doit être tué : ensuite elle marche lentement le long du chemin par où passera le convoi, et pousse d'espace en espace des cris lugubres et gémissants. Enfin le météore et l'ombre disparaissent à l'endroit même où l'on doit ensevelir le mort.
Dès qu'un guerrier cessait d'être , les armes qu'il avait laissées dans sa demeure paraissaient teintes de sang. Son ombre allait visiter les lieux de sa nais,sance; elle apparaissait à ses dogues, qui poussaient à son aspect des hurlements, affreux. Aujourd'hui encore, quand un animal tressaille subitement sans aucune cause apparente, le vulgaire croit que c'est à la vue d'un esprit. C'était aux esprits que les Calédoniens attribuaient en général la plupart des effets naturels. L'écho des rochers frappait-il leurs oreilles , c'était l'esprit de la montagne qui se plaisait à répéter les sons qu'il entendait. Ce bruit sourd et lugubre qui précède la tempête , bien connu de ceux qui ont habité un pays de montagnes, c'était le rugissement de l'esprit de la colline. Si le vent faisait résonner les harpes des bardes, ce son était produit par le tact léger des ombres, qui prédisaient ainsi la mort d'un personnage illustre; et rarement un chef ou un roi perdait la vie sans que les harpes des bardes attachés à sa famille rendissent ce son prophétique. Un infortuné mourait-il de l'excès de sa douleur, les ombres de ses ancêtres , le voyant seul et luttant sans espoir contre le malheur ^ avaient emporté son âme et l'avaient délivré de la vie. On sent combien il était consolant de peupler la nature des ombres de ses ancêtres, et de s'en croire sans cesse environné. Ces idées d'une si grande poésie jettent une teinte sombre sur toutes les pages d'Ossian. Cette mélancolie s'augmentait encore de sa situation. Il ne compos-i ses