‹ Ossian, barde du troisième siècleChapitre 40 sur 89 · Une paix honorable · texte numérisé non relu

Une paix honorable

106 LA DÉLIVRANCE DE CARTiICTURA.

Sa tendre jalousie craignait les charmes de la fille d'Inistore', et mon départ lui coûta bien des soupirs. Va lui dire que je ne suis plus, mais qu'elle fut toujours les délices de mon cœur! »

Ainsi parlait Frothal en aiguisant son glaive. Près de lui la belle Utha soupirait tout bas : elle avait pris l'armure d'un jeune guerrier, pour suivre son bien-aimé à travers les hasards. Le front caché sous un casque brillant, elle ne quittait point des yeux le jeune héros ; mais quand elle vit partir le barde, la lance tomba de sa main, ses cheveux flottèrent en désordre ; les soupirs soulevaient sa poitrine de neige. Elle leva les yeux sur le héros; trois fois elle voulut parler, et trois fois la parole expira sur ses lèvres.

Fingal écoute à peine le discours du barde; il s'avance bouillant d'ardeur, impatient de frapper. Déjà les lances meurtrières des deux chefs se croisent et confondent leurs coups. Les éclairs jaillissent de leurs glaives ; mais le fer de Fingal fait voler en éclats le bouclier de Frothal : le flanc du beau guerrier reste Sc.us défense; à demi penché, il attendait le coup mortel.

A ce spectacle, la belle Utha, le cœur glacé d'effroi, le visage inondé de larmes, se précipite pour couvrir de son corps celui de son bien-aimé ; mais ses pas ont heurté le tronc d'un chêne abattu par les ans; la guerrière chancelle et tombe; auprès d'elle, son casque, son bouclier, roulent sur la terre ; son sein d'albâtre palpite sous les yeux des guerriers, et sa noire chevelure est souillée d'une poussière sanglante.

Fingal a pitié de cette jeune vierge : il retient son bras prêt à frapper ; il se penche vers Frothal.

« Roi de Sora, lui dit-il les larmes aux yeui, cesse de craindre le glaive de Fingal; jamais il ne perça un ennemi terrassé, jamais il ne vorsa le sang d'un héros sans défense. Que ton peuple se réjouisse encore ; que les jeunes filles qui te sont chères n'aient pas à gémir sur ton trépas ! Pourquoi te ferais-je périr dans ta jeunesse ? »

Frothal écoute avec surprise le discours de Fingal; il voit la belle Utha qui se relève; ces deux amants restent muets l'un devant l'autre : on dirait deux jeunes arbres de la plaine, que la douce ondée du printemps arrose avant l'aurore, quand

i. Comala.

les vents du matin n'agitent pas encore leur feuillage à peine éclos.

ce Fille d'Herman , dit Frothal , as-tu quitté les tranquilles ruisseaux de Tora , es-tu venue sur cette terre étrangère pour voir succomber ton amant ? Mais s'il succombe , c'est devant un héros. Ce n'est pas un faible guerrier qui a pu vaincre le fils du généreux Anir. Que tu es terrible dans les combats, ô roi de Morvenl m^ais, dans la paix, tu ressembles au rayon de soleil étincelant parmi la rosée du printemps : à son aspect , les fleurs lèvent leurs calices aux mille couleurs, et les zéphyrs secouent les parfums de leurs ailes. Ah ! que n'es-tu dans le palais de Sora ! que ne puis-je t'y donner la fête de la paix ! Mes successeurs verraient dans mon palais l'éclat de ton armure, et ils se féliciteraient de la gloire de leurs pères, qui auraient vu s'asseoir à leur foyer l'immortel î'ingal.

— Fils d'Anir, répondit le roi de Morven, la gloire de la race de Sora ne périra jamais. Quand les guerriers sont braves et généreux, leur nom s'éternise dans les hymnes des bardes; mais si leur glaive a frappé un ennemi vaincu , si le sang du faible a souillé leurs armes, le barde les oublie , et leur tombe reste à jamais inconnue. L'étranger viendra bâtir aux lieux où ils reposent; il écartera la terre amoncelée sur eux ; un glaive â moitié rongé par la rouille des siècles frappera ses regards , et il dira : « Ce sont là les armes d'anciens guerriers ; mais <r leurs noms ne se trouvent point dans nos chants ! d Viens, ô Frothal, viens à la fête d'Inistore ; que l'aimable objet de ton amour y prenne place à tes côtés , et nous serons tous dans la joie! »

Fingal reprend sa lance , et marche vers Garrictura. Les portes s'ouvrent, la fête est préparée, les concerts font retentir les voûtes. La gaieté brille dans tout le palais. Ullin fait entendre sa voix mélodieuse , et l'accompagne de sa harpe.

La belle Utha l'écoutait avec plaisir : elle lui demanda quelques chants de douleur, et des larmes vinrent mouiller ses beaux yeux, quand Ullin fit parler la tendre Grimera; Grimera, fille de Vin val, qui habitait les rivages du Lotha *.

4 . Lotha était le nom de quelque grand fleuve dans le nord de l'Ecosse. Il y a une rivière, dans l'Invernessliire , qui porte un nom à peu près semblable.

L'histoire de sbs malheurs fut longue, mais intéressante, et elle plut à la jeune Utha , qui l'écoutait en rougissant.

CRIMORA.

. Quel est ce héros qui descend de la colline, beau comme le nuage que colorent les derniers rayons du soleil? Quels sont ces accents qui résonnent comme les grandes voix de l'orage''. .. C'est la voix de mon bien-aimé. Je vois ses armes resplendir; mais les ombres de la tristesse couvrent son front. Est-elle éteinte, la race du puissant Fingal, ou quel malheur a troublé l'âme de mon cher Connal • ?

CONNAL.

Non, la race de Fingal n'est pas éteinte, et j'ai vu revenir ses guerriers de la chasse. Le soleil dardait ses rayons sur leurs boucliers : on eût cru voir un fleuve de feu descendre en bondissant de la colline, et les jeunes héros poussaient des cris d'allégresse.

La guerre approche, ô Crimora; demain, le terrible Dargo vient nous li'-rer bataille; il vient défier la race de Fingal, cette race aguerrie par tant d'heureux exploits.

CRIMORA.

Connal, j'ai vu les voiles de Dargo sur l'Océan; elles approchent lentement de la côte. G mon cher Connal , que la troupe qui le suit est nombreuse 1

CONNAL.

Apporte-moi le bouclier de ton père, le bouclier de Vinval.

CRIMORA.

Le voilà, ce bouclier de fer, ô Connal ! mais il n'a pas sauvé mon père. Il expira sous la lance de Gormar. Peut-être périrastu aussi, ô mon bien-aimé I

CONNAL.

Hélas! si le sort m'est fatal , je périrai ; mais la gloire consolera mon âme. Et qu'alors, ô Crimora I tes mains élèvent ma tombe 1 Quelques pierres grisâtres et un léger monceau de terre conserveront ma mémoire ; et tu viendras pleurer sur les fleurs qui cacheront mon derr.ier asile.

Mais j'entends au loin résonner l'hymne de la guerre; et

4. Connal, fils drv Diaran, élall un des plus fannnix guerriers de Fingal; il fui lue en couiballanl conlre un guerrier nomme Dar^y.

quoique tu sois belle comme le jour, ô vierge chérie, plus douce que le zéphyr de la colline , je ne puis rester avec toi. Adieu ; souviens-toi d'élever mon tombeau.

CRIMORA.

Eh bien ! donne-moi ces armes éclatantes , ce glaive , cette lance d'acier; je veux aller avec toi au-devant du terrible Dargo ; je ne me séparerai point de mon ami.

Adieu, rochers d'Arven; adieu, chevreuils, et vous , torrents de la colline 1 Nous ne reviendrons plus : nous allons chercher des tombeaux glorieux dans les pays lointains !

a: N'ont-ils jamais revu les rochers d'Arven? dit la belle Utha en 'poussant un soupir. Le brave Gonnal a-t-il péri dans le combat, et Grimora put-elle lui survivre? Ah! sans doute, elle se cacha dans la solitude, et son âme regretta toujours son cher Gonnal. N'était-ce pas un jeune et beau guerrier? »

Ullin vit couler les pleurs d'Utha ; il reprit sa harpe harmonieuse. Ses chants inspiraient une douce mélancolie. Ghacun se tut pour l'écouter encore.

c Le sombre automne règne sur nos montagnes; la brume glacée pèse sur nos collines. On entend siffler les tourbillons du vent. Le fleuve roule des ondes fangeuses dans l'étroite vallée. Un arbre solitaire s'élève seul au sommet de la colline, et marque la place où repose Gonnal : le vent fait voler et tourner dans les airs ses feuilles desséchées; la tombe du héros en est jonchée; les ombres des morts apparaissent quelquefois en ce lieu, quand le chasseur pensif se promène seul, à pas lents, sur la bruyère.

c( Qui peut remonter à l'origine de ta race, ô Gonnal? Qui peut compter tes aïeux? Ta famille croissait comme un chêne de la montagne , dont la tête orgueilleuse brave l'effort des vents. Mais maintenant, cet arbre superbe est arraché du sein de la terre. Qui pourra jamais remplacer Gonnal?

« Ge fut là qu'on entendit le choc affreux des armures et les cris des mourants. Que les guerres de Fingal sont sanglantes, ô Gonnal ! ce fut là que tu péris.

(c Ton bras lançait la foudre, ton glaive étincelait comme un météore, ta stature s'élevait comme un roc sur la plaine ; tes

yeux étaient rouges comme une fournaise où bouillonne le fer, et ta voix , dans la mêlée , couvrait le bruit de la tempête ; les guerriers tombaient sous ton glaive comme les blés coupés par la grêle.

« Dargo s'avance, semblable au nuage qui porte le tonnerre : ses yeux creux sont couverts de sourcils fauves et menaçants. Les glaives se croisent dans la main des deux héros, et leurs armures gémissent sous les coups redoublés.

c( Près d'eux, la fille de Vinval, Crimora, sous l'armure d'un jeune guerrier, encourageait Gonnal. Les blonds cheveux de la belle vierge s'échappaient de son casque en boucles ondoyantes ; un arc pesant chargeait sa main délicate ; elle avait suivi son bien-aimé sur le champ de la mort.

(T Elle bande son arc , et tire sur Dargo; mais , ô douleur! le trait s'égare, et va percer Gonnal. Il tombe... Que feras-tu, fille infortunée? Elle voit couler le sang du héros qu'elle aime; Gonnal expire.

a Le jour, la nuit, depuis cette heure fatale, elle erre en pleurant, de désert en désert. 0 m-on ami! mon amant! mon cher Gonnal! Mais enfin la douleur a terminé ses jours.

« G'est ici qu'un même tombeau les réunit dans un asile éternel. Je viens souvent m'asseoir sous l'ombrage de ce triste lieu; j'entends soupirer le vent dans l'herbe qui croît sur leur fosse, et leur souvenir se réveille dans mon âme. Dormez ensemble sous cette pierre , amants infortunés , et que rien ne trouble votre sommeil sur ce mont solitaire !

— Reposez en paix, dit la belle Utha, couple trop malheureux. Je donnerai des pleurs à votre mémoire ; je chanterai seule souvent l'histoire de vos amours , quand le vent balancera les forêts de Tora , et que j'entendrai rugir les torrents de ma patrie. Alors vos doux fantômes viendront s'offrir à mes regards, et je raconterai votre touchante histoire! »

Les rois passèrent trois jours dans les fêtes à Garrictura; le quatrième, leurs voiles blanches se miraient dans les flots calmes de l'Océan. Le veut du nord conduisit à Morven la flotte de Fingal ; le vaisseau de Frolhal s'avance dans le même sillage.

L'esprit de Loda, penché sur son nuage, dirige les vents et contient leur essor. Le courage immortel du roi de Morven a

causé ce prodige : rien ne lui résiste, et les fantômes euxmêmes de ses ennemis morts deviennent les serviteurs de sa gloire * I

i . L'histoire de Fingal et de l'esprit de Loda est la fiction la plus hardie qui se trouve dans les poésies d'Ossian. Nos meilleurs poètes fournissent de pareils exemples, et nous devons observer, à l'avantage d'Ossian, que tout ce qu'il dit est justifié par l'opinion que , de son temps , on avait des esprits. On coyait les âmes des morts matérielles, et par conséquent susceptibles de douleur.

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