CALTHON ET COLMAL
ses regards s'étaient arrêtés secrètement sur Calthon, dont les traits étaient gravés profondément dans son âme.
Elle tremble pour son jeune héros; mais que pouvait faire Golmal? Sa main délicate ne pouvait lever la lance. Le glaive meurtrier n'était pas fait pour briller à son côté. Son beau sein n'avait jamais palpité sous une cotte d'armes, et ses yeux n'inspiraient pas la terreur aux guerriers. Que peux-tu , Golmal , pour secourir ton amant ? La vierge marchait d'un pas tremblant; ses cheveux flottaient en désordre, et ses yeux égarés ne voyaient plus qu'à travers ses larmes.
Une nuit , elle entre dans la salle des fêtes * ; elle couvre d'acier l'albâtre de son corps. C'était l'armure d'un jeune guerrier qui avait péri dès son premier combat. Elle court à la caverne de Calthon, et détache les liens qui captivaient ses bras.
« Lève-toi, fils deRathmor, lui dit-elle, lève-toi, la nuit est obscure; fuyons ensemble vers le roi de Selma. Je suis le fils de Langal, qui trouva jadis un asile dans la maison de ton père. J'ai appris que tu étais enfermé dans cette sombre caverne, et mon cœur s'en est indigné. Lève-toi, fils de Rathmor, profitons de l'obscurité de la nuit.
— 0 voix favorable ! répondit Calthon , sors-tu du sein des nuages ? Souvent, dans mes songes, j'ai vu descendre les ombres de mes ancêtres , depuis que le soleil a retiré ses rayons loin de mes yeux et que l'obscurité habite autour de moi ! Serais-tu en effet le fils de Langal, ce guerrier que j'ai vu tant de fois dans le palais de Clutha? Mais fuir versFingal, et laisser périr Colmal qui m'aime ; laisser mon frère enfermé dans ce cachot ténébreux, et m'enfuir dans le pays de Morven ! Non ce serait une lâcheté. Donne-moi cette lance, fils de Langal, et Calthon court défendre son frère.
— Mille guerriers, répliqua la jeune Colmal, mille guerriers gardent ton frère captif. Que pourrais-tu contre cette multitude? Fuyons, te dis-je, vers le roi de Morven. Il viendra à la tête de son armée. Il tend une main secourable aux malheureux, et son glaive tutélaire étincelle autour du faible. Lèvetoi , fils de Rathmor, les ombres de la nuit vont bientôt s'évanouir. Duntalmo verra la trace de tes pas sur la plaine, et il te faudra périr dans ta jeunesse. *
4 . C'était là qu'on suspendait en trophées les armes des ennemis taincus.
CALTHON ET COLMAL. 123
Le héros se lève en soupirant. Le souvenir de son frère lui fait verser des pleurs amers. Il prend le chemin du palais de Selma; mais Galthon ignorait que son guide fût la belle Colmal. La vierge au beau visage était cachée sous le casque, et son sein"d'albâtre''respirait sous l'acier. "^ - A CMa^ •
Fingal, revenant de la chasse, trouva les deux jeunes étrangers dans Selma.
Le roi de Morven entendit le récit de leur malheur, et tourna ses regards sur la troupe qui l'environnait. Mille héros se levèrent comme un seul homme en réclamant l'honneur de conduire la guerre de Teutha. J'accourus avec ma lance du haut de la colline , et l'espérance de la gloire anima mon cœur au combat.
a Mon fils , me dit le roi , prends la lance de Fingal , vole aux rives de Teutha , et brise les chaînes de Golmar. Que la renommée de ta victoire précède ton retour, afin que mon cœur nage dans la joie quand j'apprendrai que mon fils fait revivre l'honneur de nos aïeux. Ossian; sois terrible comme la tempête au milieu du combat ; mais retiens ton glaive levé sur l'ennemi terrassé. C'est à cette conduite que je dois toute ma gloire. Tâche, ô mon fils, de ressembler aU chef de Selma. Quand le guerrier présomptueux vient dans mon palais , mes regards ne daignent pas s'arrêter sur lui; mais je tends une main bienfaisante aux malheureux, et mon glaive sort toujours du fourreau quand le faible et l'opprimé implorent son appui. »
Je prends mes armes ; Diaran et Dargo * se lèvent pour m'ac-
4 . Diaran était le père de Connal , qui fut tué si malheureusement par Crimdra, sa maîtresse. (Voy. Càrric^wm.)
Dargo était fils de Colath, et souverain de Lartho ; il en est souvent question dans les autres poëmes d'Ossian. On dit qu'il fut tué à la chasse par un sanglier. • ' ' ,.,.--..
M. Mac-Pherson a puhlié la complainte de Mingala, épouse ou maîtresse de Dargo; mais sans assurer qu'elle fût d'Ossian. En voici la traduction :
« L'épouse de Dargo accourt tout en larmes. Dargo n'est plus. Ses amis soupirent autour de son corps. Que fera l'infortunée Mingala? •
«Le guerrier farouche et cruel disparaissait devant Dargo, comme la vapeur du matin; mais les cœurs généreux brillaient à son 'aspect, éomme l'étoile qui précède le jour. ' ' • : -
« Qui était le plus héàu, le plus aimable de tous les héros? C'était le vaillant fils de Colath; quel autre que lui s'asseyait daùs sa jeunesse an
124 CALTHON ET COLMAL.
compagner. Trois cents guerriers , bouillants d'ardeur, suivent nos pas. Les deux jeunes étrangers marchaient à mes côtés. Bientôt Duntalmo entendit le bruit de notre approche ; il rassemble toutes ses forces, et s'arrête avec sa troupe sur le sommet d'une colline. Ainsi paraissent les rochers que la ioudre a frappés , quand leurs arbres noircis et dépouillés s'inclinent vers la terre, et que les ruisseaux de leurs grottes sont taris.
Le torrent de Teutha roulait avec orgueil aux pieds de nos ennemis. J'envoyai un barde offrir à Duntalmo le combat dans la plaine. Il ne répondit que par un sourire insultant.
Aussitôt son armée se meut sur la colline, comme un sombre nuage s'ébranle et s'élargit sous l'azur du ciel, quand les vents, captifs dans son sein, gonflent et déploient de toutes parts son voile immense.
Le cruel Duntalmo fait traîner le malheureux Colmar, garrotté de mille liens, sur la rive de Teutha. Ce jeune héros paraissait accablé de tristesse. Ses yeux s'arrêtent sur ses amis. Il nous voyait sous les armes, sur la rive opposée. Duntalmo accourt, et oe sa lance il lui perce le flanc. L'infortuné roule , et vomit le sang par sa large blessure ; nous entendîmes ses derniers soupirs.
Calthon , furieux , se précipite au milieu du torrent. Je m'appuie sur ma lance, et m'élance à l'autre bord. Les ennemis tombent sous nos coups ; mais la nuit vient, et nous sépare.
milieu des sages? Sa main légère toucliail la harpe avec grâce. Sa voix avait la douceur du zéphyr dans les ardetirs de Télé.
« Hélas! que diront les guerriers? C'est un sanglier qui a donné la morl àDargo; la pAleur est sur ces joues autrefois si vermeilles. Ces yeux, ai pleins d'audace dans les dangers, sont éteints. Pourquoi es-lu morl sur nos collines, jeune héros, plus beau que les rayons du soleil?
a La fille d'Adonsion faisait l'admiration des héros; elle était belle à tous le» yeux; mais elle choisit Dargo pour son époux. Maintenant, Mingala , lu es seule et délaissée. La nuit vient environnée de nuages. Où est le lit où lu vas reposer ?
a Dans la tombe de Dargo. Barde, pourquoi poses-lu celte pierre? Pourquoi fermes-lu l'entrée de celle étroite donieure? Les yeux de Mingala s'appesantissent; elle va dormir avec son é|)oux.
« Celte nuit, j'ai entendu des chanls de joie dans le palais de Larlho; maintenant le silence et l'horreur habilenl autour de mon lit; Mingala va reposer avec Dargo. »
CALTHON ET COLMAL. 125
Duntalmo se retire sur un rocher, au milieu d'une antique forêt. Son cœur brûlait de rage contre le jeune héros qu'il n'avait pu frapper. Galthon était debout sous un arbre, et plongé dans une morne douleur. Il pleurait son frère, le beau Golmar, immolé à la fleur de son âge, avant d'avoir rien fait pour la gloire.
J'ordonnai aux bardes de faire entendre des chants de douleur pour adoucir la sombre tristesse du héros ; mais , toujours dans la même attitude, il frappait souvent là terre de sa lance. Près de lui, la jeune Golmal versait des larmes muettes ; elle pressentait que son bien-aimé ou son père allait périr.
La nuit touchait au milieu de sa course. Le silence et les ténèbres régnaient sur la plaine. Le sommeil fermait les yeux des guerriers. L'âme de Galthon commençait à se calmer; fatigué du combat, il cherchait une heure de repos. Mais le torrent de Teutha murmurait encore à son oreille ; l'ombre de Golmar lui apparaît pâle et montrant ses blessures; elle penche sa tête sur le héros, et, élevant sa faible voix: kmi j^Imik. ir-' mm
« Le fils de Rathmor va dormir en paix, et son frère, tout sanglant , est étendu sans vie sur la terre I N'étions-nous pas compagnons de chasse? ne poursuivions-nous pas ensemble la biche timide? Frère, tu ne m'as point oublié jusqu'au jour où j'ai péri, jusqu'au jour où la mort a brisé la fleur de ma jeunesse. Mon corps pâle et froid gît sans gloire au pied du rocher de Lona. Lève-toi , Galthon ; que l'aurore ne me trouve pas sans vengeance : Duntalmo va outrager les restes de ton frère! »
A ces mots , l'ombre se retire et disparaît. Galthon voit à son réveil le sillon lumineux qu'elle a tracé dans l'air. Il part, il vole , et fait retentir au loin ses armes. L'infortunée Golmal se lève , elle suit son bien-aimé dans les ténèbres, et traîne avec efl'ort une longue Jance.
Lorsque Galthon fat arrivé au pied du rocher de Lona , il trouva le corps de son frère étendu sur le sol rougi. A ce spectacle , la rage s'empare de son âme , il se précipite au milieu des ennemis.
Les gémissements de la mort montent dans les airs. Bientôt l'armée de Duntalmo l'environne et le presse. Il est pris , enchaîné et conduit au farouche vainqueur. Dès cris de joie s'élèvent, et les collines y répondent au milieu de la nuit.
126 CALTHON ET COLMAL.
A ce bruit, je me réyeille en sursaut et je saisis la lance de mon père. Diaran et le jeune Dargo se lèvent, et marchent à mes côtés. Nous cherchâmes en vain le brave Calthon. Son absence attrista nos âmes : je craignis pour ma gloire, et mon courage devint terrible comme la mort.
« Enfants de Morven , m'écriai-je , ce n'était pas ainsi que nos pères combattaient ; ils ne reposaient point sur la terre de l'étranger tant que l'ennemi était debout devant eux. Leur force égalait celle des aigles du désert; leur gloire est immortalisée par nos chants : mais aujourd'hui nos guerriers tombent l'un après l'autre, et notre gloire dégénère. Que dira le roi, si Ossian retourne à Morven sans avoir vaincu? Relez-vous, ô guerriers, prenez vos armes et suivez Ossian. On ne nous reverra point vaincus dans les murs de Selma ! »
L'aurore commençait à rougir les ondes du Teutha. Colmal se traînait derrière moi, en répandant des pleurs. Elle demandait des nouvelles du chef de Clutha. Trois fois la lance tomba de sa faible main.
Ma fureur se tourna contre le jeune étranger; et mon âme, qui tremblait pour le sort de Galthon, s'indigna de sa faiblesse.
c: Jeune homme aux mains énervées , lui dis-je , les guerriers de Teutha combattent-ils avec des larmes ? ce n'est pas la douleur qui gagne les batailles , et le cœur de la guerre ne connaît point les soupirs. Va poursuivre les daims timides de Garman et les troupeaux qui bêlent sur les rives de Teutha. Mais cède ces armes, cède-les à un guerrier qui ne recule point devant la mêlée, j
J'arrache de ses épaules sa cote d'armes : son sein de neige parut à découvert. Confuse, elle rougit et baissa la tête. Je regardai mes guerriers en silence. La lance s'échappe de ma main, et je pousse un soupir. Mais quand j'appris le nom de cette belle vierge, je mêlai mes pleurs à ceux qui coulaient de ses yeux. Je fis des vœux pour la jeune étrangère, et je donnai le signal du combat.
Habitant du rocher solitaire , pourquoi Ossian s'arrêterait-il à raconter comment périrent les guerriers de Teutha? Ils sont maintenant oubliés dans leur propre pays, et l'on ne pourrait pas même retrouver leurs tombeaux sous la bruyère.
Les années et les tempêtes les ont disperses , et les tertres qui les couvraient sont réduits en poussière. A peine aperçoit-
.CALTHON ET COLMAL. 127
on la tombe de Duntalmo, et la place où il est tombé sous la lance d'Ossian.
Quelque guerrier, dont l'âge a blanchi les cheveux et affaibli la vue, assis le soir auprès d'un chêne brûlant, redit peut-être à ses enfants mes exploits et la chiite du sauvage Duntalmo. Les jeunes héros se penchent pour écouter le vieillard. La surprise et la joie brillent dans leurs yeux enflammés.
Je trouvai Galthon lié à un chêne. Mon glaive trancha ses liens , et je lui rendis la belle Golmal. Ces deux amants fixèrent IjBur séjour à Teutha, et Ossian retourna victorieux au palais du roi de Morven.
LATHMON.
Lathmon, fils de Nuath, prince breton, avait profité de l'absence de Fingal, qui était en Irlande, pour faire une descente dans le pays de Morven. Il s'avança jusqu'en vue du palais de Selma; mais, comme il était sur le point de l'assiéger, Fingal arriva. Lathmon se retira sur une colline, où il fut surpris pendant la nuit, et fait prisonnier par Ossian, et par Gaul, fils de Morni.
Le poëme commence au moment où Fingal paraît sur la côte; il finit vers la moitié du jour suivant.
Selma, le silence règne dans tes murs. Nul écho ne retentit dans les bois de Morven. On n'entend que le bruit des flots qui se brisent sur la grève solitaire. Le soleil verse ses rayons d'or sur la pleine tranquille.
Les filles de Morven s'avancent, et tournent sans cesse les yeux vers les collines d'Ullin; leurs regards inquiets cherchent sur rOcéan les voiles du roi de Morven, car il leur a promis d'être bientôt de retour : mais le vent du nord s'est levé, et les vaisseaux de Fingal ne paraissent pas à l'horizon.
Quel est ce noir torrent qui descend de la colline du côté de l'Orient? C'est l'armée de Lathmon, Il sait l'absence de Fingal. Il se confie sur le vent du nord, qui retient en pleine mer les vaisseaux du roi, et sou cœur palpite d'une perfide ambition.
Lathmon, pourquoi viens-tu sur cette côte avec l'appareil de la guerre? Les braves sont absents de Selma. Les filles de Morven combattront-elles?... Mais suspends ta course, Lathmon, et regarde vers la mer : vois-tu ces voiles à l'horizon?... Déjà je te vois fuir et disparaître. Tremble, la tempête est derrière toi : Fingal poursuit ta déroute.
Les vagues roulaient à leur gré notre vaisseau parmi les ténèbres. Fingal se réveille en sursaut, et porte la main à sa lance. Ses guerriers se lèvent autour de lui. Nous comprîmes qu'il avait vu les ombres de ses pères. Elles descendaient souvent au milieu de ses songes, quand le fer de l'ennemi mena-
LATHMON. 129
çait ses États, et que l'orage de la guerre était près d'éclater sur nous.
« Où êtes-vous, s'écria le roi de Morven, vents favorables, où êtes-vous? Rugissez-vous dans les antres du midi? poursuivez-vous les nuages pluvieux sous un ciel étranger? Pourquoi ne venez-vous point enfler mes voiles et rider la surface azurée de mes mers? L'ennemi est dans mes États et je suis absent !
« Amis, que chacun se couvre de sa cuirasse et saisisse son bouclier. Étendez toutes vos lances au-dessus des flots; que tous les glaives sortent du fourreau. Lathmon est devant nous, à la tête d'une armée nombreuse; Lathmon, qui avait fui devant nous sur les bruyères de Gona, revient comme un torrent qui s'est grossi dans son cours; il épouvante nos collines des clameurs de ses guerriers. »
Ainsi parla Fingal. Nous entrâmes dans la baie de Garmona. Ossian monta sur la colline et frappa trois fois son bouclier. Le rocher de Morven en répéta les sons, et les biches s'enfuirent en bondissant. Mevirii/» f,i. loi <>' • ct'-
A ma présence, les ennemis se troublèrent ; leurs bataillons épars se rassemblent. Fier de ma jeunesse et de mes armes, je m'offrais à eux sur la hauteur, comme un nuage menaçant.
Morni' était assis sous un arbre près des eaux du Strumon. Ge héros, en cheveux blancs, la tête appuyée sur son bâton, racontait les combats de sa jeunesse. A ses côtés, le jeune Gaul, son fils, l'écoutait avidement; son âme s'enflammait au récit des exploits de son père. Souvent, dans les transports de son jeune courage, il se levait brusquement.
Le vieillard entendit résonner le bouclier d'Ossian. Il reconnaît le signal du combat; il tressaille et se lève. Ses cheveux blancs se partagent sur ses larges épaules; le souvenir de ses exploits passés a ranimé ses forces.
« Mon fils, dit-il au jeune Gaul, voilà le signal de la guerre; il annonce le retour de Fingal. Va dans mon palais de Strumon, va me chercher mes armes ; choisis celles que mon père por-
4. Morni était le chef d'une tribu nombreuse du temps de Fingal et de Comhal , son père. Comhal fut tué dans un combat contre celte tribu qui s'était révoltée. Les exploits de Fingal la réduisirent bientôt sous son obéissance.
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tait dans sa vieillesse; car je sens que mon bras commence à s'affaiblir. Et toi, mon fils, prends aussi ton armure et vole à ton premier combat. Tâche de continuer la gloire de tes pères : elance-toi dans le champ de bataille comme l'aigle dans les airs.
« Pourquoi mon fils craindrait-il de mourir? Que les braves tombent en combattant, ou que leur bouclier repousse les traits du trépas, la renommée voue leurs noms au respect des siècles à venir. Ne vois-tu pas, ô Gaul , combien ma vieillesse est honorée ? Lorsque Morni paraît, les jeunes guerriers vont au-devant de lui; ils le contemplent avec vénération , et le suivent des yeux dans un silence mêlé d'orgueil. C'est que jamais, ô mon fils, je n'ai fui le danger; mon glaive a triomphé parmi tous les combats : l'étranger disparaissait devant moi , et mon aspect renversait l'ennemi. »
Gaul revient chargé des armes de Morni. Le vieillard se couvre d'acier. Sa main affaiblie reprend cette lance que jadis il avait souveiit trempée dans le sang ennemi. Il marche vers Fingal ; son fils le suit : le roi de Morven ne put contenir sa joie à la vue de ce vénérable guerrier.
«Roi du Strumon, lui-dit-il, honneur à toi, qui donnes l'exemple à nos guerriers, malgré la faiblesse de l'âge ! Morni a brillé dans les combats comme le rayon du soleil levant , quand il disperse les nuages orageux du front de la colline , et qu'il rend le calme à nos riantes campagnes. Mais pourquoi ne point te reposer au terme de ta course? Tes exploits sont le sujet de nos chants; mon peuple te contemple et bénit ta vieillesse. Quitte cette lourde armure, généreux vieillard; c'est assez de Fingal pour chasser l'ennemi.
— Fils de Comhal, répond Morni, il est vrai que mon bras a perdu sa force. J'essaye de tirer du fourreau le glaive de ma jeunesse, mais il résiste à mes efforts. Je décoche ma lance, elle n'atteint point le but , et je sens mon bouclier peser sur mon bras glacé. Nous nous flétrissons , hélas 1 comme l'herbe des collines, et notre vigueur nous abandonne sans retour.
«Mais, ô Fingal , j'ai un fils; je l'ai vu s'enflammer au récit de nos exploits. Il n'a point encore tiré l'épée contre l'ennemi ; sa renommée n'a point encore commencé ; mais je viens avec lui pour diriger son bras. Sa gloire est le flambeau qui éclairera mon âme à l'heure ténébreuse où je quitterai la
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vie.... Ah ! puisse le nom de Morni être oublié des guerriers, et qu'en me voyant désormais , les héros disent seulement : Regardez le père de Gaul !...
— Roi du Strumon, reprit Fingal , Gaul combattra, mais à mes côtés; mon bras protégera sa jeunesse. Va te reposer dans Selma, tu entendras bientôt parler de nos exploits. Va dire aux bardes de prendre leurs harpes et de chanter leurs hymnes, afin de réjouir les ombres de ceux qui vont périr dans le combat, et de remplir de joie l'âme de Morni.
« Toi, Ossian, tu as combattu plus d'une fois; le sang des étrangers a coulé sur ta lance : Ossian , ne quitte point Gaul dans le combat ; surtout ne vous éloignez pas trop de Fingal, de peur que l'ennemi ne vous surprenne seuls, et que vous ne voyiez tous deux périr votre gloire naissante. »
Je vis Gaul couvert de son armure, et mon âme se confondit avec la sienne ; car le feu de la guerre brillait dans ses regards, en fixant l'ennemi. Nous nous dîmes en secret les paroles de l'amitié. Seuls derrière la forêt, nous fîmes jaillir ensemble les éclairs de nos glaives, et nous essayâmes la vigueur de nos bras sur le tronc des vieux chênes.
La nuit descendit sur Morven : Fingal s'assit devant le chêne brûlant, et Morni prit place à ses côtés. Ils s'entretenaient ensemble des temps passés et des actions de leurs ancêtres. Trois bardes auprès d'eux chantaient avec des harpes. Ullin, de sa voix puissante, dominait leurs accords.
Il chante le puissant Gomhal. A ce nom, le front de Morni s'obscurcit. Son œil enflammé lance un regard terrible sur Ullin, et le barde cesse de chanter'.
Fingal s'aperçut du trouble du vieillard, et lui dit avec douceur : «r Roi du Strumon, pourquoi cet air sombre ? Que le passé s'efface de notre mémoire. Nos pères se sont livré de terribles combats, mais nous sommes assis l'un de près de l'autre aux fêtes de l'amitié. Abjurant de tristes rivalités, nous avons tourné nos armes contre l'ennemi commun ; il a fui devant nous. Oublions donc, vaillant roi du Strumon, les querelles sanglantes de nos pères.
i . Le barde Ullin venait de choisir un sujet dangereux ; Morni craignait qu'en chantant les exploits de Comhal, le barde ne réveillât dans l'âme de Fingal le souvenir de leurs anciennes querelles.
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— Roi de Morven, répliqua Morni, je me souviens toujours avec plaisir de ton père. Gomhal était terrible dans le combat; mes yeux se remplirent de larmes , quand je le vis tomber à mes côtés. Le brave périt, ô Fingal ! et le lâche vieillit sur ses collines. Que de héros j'ai vus disparaître dans le cours de ma vie ! J'ai cependant bravé comme eux tous les dangers , et je n'ai jamais évité le combat.
«Fingal, la nuit nous couvre de ses voiles; ordonne le repos à tes guerriers , afin qu'au retour de la lumière ils se lèvent, pleins de force et de courage, pour aller combattre le vaillant Lathmon.
— J'entends le bruit de son armée; Ossian, et toi, Gaul, vous êtes légers à la course; montez sur cette colline couverte d'arbres; observez les ennemis de Fingal. Mais n'approchez pas trop, vos pères ne seraient point là pour vous couvrir de leurs boucliers. Ne vous exposez pas tous deux à perdre votre gloire : la valeur de la jeunesse peut s'égarer. »
Nous obéîmjs avec joie aux ordres du vieux chef. Nous partons couverts de nos armes. Déjà nous avons atteint les bois de la colline. Le ciel était resplendissant d'étoiles : les météores qui présagent la mort des héros volaient sur la plaine , et le bruit lointain de l'armée ennemie frappait notre oreille.
Ce fut alors que le fils de Morni, emporté par son bouillant courage, la main sur son glaive à demi tiré du fourreau, me dit :
« Fils de Fingal , pourquoi sens-je brûler mon âme ? Pourquoi mon cœur bat-il avec violence ? Mes pas sont mal assurés, et ma main tremble sur mon glaive. Quand je tourne les yeux vers l'ennemi , il n:e semble que mon âme s'élance au-devant de moi, pour écraser leurs troupes endormies. Ossian, est-ce que le cœur du brave tremble ainsi dans le combat?... Ah! quelle joie pour mon père, si nous fondions sur l'ennemi I Notre renommée grandirait dans les hymnes des bardes , et les plus braves nous verraient marcher leurs égaux.
— Fils de Morni, lui répondis-jo, mon âme se plaît comme la tienne au milieu des combats. J'aime l'aspect d'un champ de bataille et j'espère comme toi vivre un jour dans le souvenir des bardes. Mais si l'ennemi avait l'avantage, oserais-
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je, sans toi, reparaître en face de mon père?... Les yeux de Fingal, terribles dans sa colère, lancent les feux de la mort. Non, je ne m'offrirais point seul à ses regards indignés; Ossian doit mourir ou vaincre à tes côtés. Mais est-il, d'ailleurs, quelque gloire pour les vaincus ? Ils passent comme l'ombre.... Ossian ne passera pas ainsi, ses exploits égaleront ceux de ses aïeux. Viens, Gaul, fondons le glaive en main parmi la mêlée. Si tu reviens seul du combat, va dans les murs de Selma. Dis à la belle Evir-Allin que je suis tombé glorieusement. Porte-lui ce glaive. Dis-lui de le donner à mon fils Oscar, dès que ses mains d'enfant pourront en essayer le poids.
— Retourner à Selma quand Ossian ne serait plus ! dit Gaul eu soupirant. Eh ! que dirait mon père? Que dirait Fingai? Les lâches détourneraient de moi leur vue avec mépris et diraient : « Voyez Gaul, qu'on appelait le vaillant; il a laissé «son ami sans vengeance sur le champ de la mort I » Non, Selma ne me verra revenir qu'étincelant de gloire. Ossian, mon ami, mon frère d'armes, mon père m'a souvent raconté les exploits des héros , et je ne sais nulle renommée que je ne veuille égaler.
— Fils de Morni, répliquai-je en m'avançaut le premier sur la colline, nos pères béniront notre souvenir en pleurant notre mort, et, si leurs cœurs nous regrettent, leur orgueil nagera dans la joie. Ils diront : « Nos enfants ne sont point tombés « comme l'herbe stérile des vallons ; ils ont semé la mort au- « tour d'eux ! » Mais pourquoi nous occuper du tombeau? Le glaive protège le brave ; la mort ne frappe bien souvent que le lâche dans sa fuite, et son nom périt avec lui. »
A ces mots , nous volons d'une course égale à travers les ténèbres de la nuit. Un torrent tournait autour de l'armée ennemie, entre des arbres dont l'écho répétait son murmure. Nous arrivons sur ses bords et nous trouvons les guerriers endormis, leurs feux éteints, leurs gardes éloignées; je m'appuyais déjà sur ma lance pour franchir le torrent, quand Gaul, me prenant par la main , m'adresse ces généreuses paroles :
<r Quoi! le fils de Fingal voudrait-il égorger des hommes endormis ? Voudrait-il imiter ces esprits malfaisants qui déracinent en secret les jeunes arbres au milieu de la nuit ? Ce
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n'est pas ainsi que Fingal a immortalisé son nom. Ce n'est pas pour de tels exploits que la gloire a couronné les cheveux blancs de Morni. Frappe, Ossian, frappe à coups redoublés le bouclier des combats ! Que tous ces ennemis se réveillent , qu'ils viennent attaquer Gaul ; c'est sa première bataille, il Veut essayer en héros la force de son bras, s
Ce noble discours me fit verser des larmes de joie.
« Oui, fils de Morni, l'ennemi viendra te combattre en face. Ta gloire aura pour témoin la clarté des cieux. Mais ne te laisse pas emporter trop loin , ô mon ami ! Que les éclairs de ton glaive étincellent toujours aux côtés d'Ossian; restons unis dans la mêlée, et que nos bras frappent les mêmes coups I
« Gaul, vois-tu ce rocher dont les flancs obscurs réfléchissent à peine la lueur des étoiles? Si nous n'avons pas l'avantage, appuyons-nous contre ce rocher, et faisons face à l'ennemi : il craindra d'approcher de nos lances, car la mort est dans nos mains. »
Je frappai tvois fois mon bouclier : l'ennemi tressaille et se lève ; la mêlée s'engage ; les guerriers fuient en foule au travers des bruyères, comme si Fingal lui-même les poursuivait; la force et le courage les abandonnent. Le bruit de leur déroute ressemble au mugissement de la flamme qui parcourt et dévore les forêts.
Il fallait voir alors comme la lance de Gaul , comme son glaive frappaient. Gremor tombe, et Lech avec lui. Duntalmo se débat dans son sang ; l'acier traverse le flanc de Crotha au moment où il se relevait sur sa lance : le sang coule de sa blessure , et jaillit sur les tisons à demi éteints du chêne embrasé.
Catmin, pressé par le héros, monte précipitamment sur un arbre desséché ; mais la lance l'atteint par derrière, il pousse un cri aigu et tombe , entraînant dans sa chute la mousse et les branches mortes, qui pleuvant sur les armes de Gaul.
Tels furent tes exploits, vaillant fils de Morni, dans ta première bataille; et toi, dernier rejeton de la race de Fingal, ton glaive ne dormit pas à ton côté.
Ossian s'élance, et les ennemis tombent sous son fer, comme la tige des chardons sauvages sous les coups d'une troupe d'enfants joyeux qui traversent la bruyère en sifflant.
L'aube apparaît , les ruisseaux brillent en courant dans la
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plaine. Les ennemis se retirent en désordre sur une colline. Lathmon écume de rage. Ses yeux enflammés sont baissés vers la terre. Il garde dans sa douleur un farouche silence, il frappe souvent sur son bouclier, et ses pas sont inégaux et pressés. Je l'aperçus dans l'éloignement, et je dis au fils de Morni : « Héros du Strumon , vois-tu les ennemis? Furieux de leur défaite, ils vont se rallier sur cette colline. Retirons-nous vers Fingal; qu'il se montre, et nos ennemis seront foudroyés. Viens, jeune guerrier, notre gloire est sans tache. Fingal et Morni nous reverront avec joie; mais retirons-nous : Lathmon descend déjà la colline.
— Retirons-nous lentement, afin que l'ennemi trop nombreux ne dise pas avec un sourire insultant : « Voyez ces hé- «ros nocturnes I ils sont comme les fantômes : terribles dans « les ténèbres, ils s'évanouissent au premier rayon du jour ! » Ossian, prends le bouclier de Gormar, que tu as terrassé : les héros qui nous ont donné le jour verront avec joie la valeur de leurs enfants. »
Gomme nous parlions ainsi, Sulmath s'approcha de Lathmon ; Sulmath, chef de Dutha, sur les bords du noir torrent de Duvranna*.
fc Lathmon, lui dit-il, pourquoi ne pas fondre sur eux à la tête de mille guerriers? pourquoi ne pas les envelopper de toute ton armée , avant qu'ils aient le temps de fuir? L'aube naissante se réfléchit sur leurs armes , et nous les voyons se retirer devant nous tranquillement....
— Guerrier peu généreux, répond Lathmon , tu veux que je fasse descendre mon armée ! ils ne sont que deux, et je ferais briller mille glaives contre cette poignée d'hommes ? Non ! jamais I Nuath, mon père, pleurerait dans son palais la perte de sa gloire : il détournerait de moi ses regards indignés, si j'osais approcher de lui. Sulmath, va trouver plutôt ces guerriers; j'aperçois le superbe Ossian, sa gloire le rend digne de se mesurer avec moi. Dis-lui que Lathmon lui propose le combat. »
Sulmath vint à nous ; j'acceptai avec joie le défi de Lathmon. Je posai mon bouclier sur mon bras, et Gaul plaça dans
i . On nomme encore aujourd'hui Duvran une rivière d'Ecosse qui a son embouchure à Banf.
136 LATHMON.
ma main le glaive de Morni. Nous descendîmes au bord du torrent. Lathmon s'avança couvert de ses armes brillantes, et son armée roulait derrière lui comme un amas de nuages.
«r Fils de Fingal, me dit-il, ta gloire s'est accrue de nos désastres. Quelle foule de guerriers je vois ici terrassés de ta main! Lève maintenant ta lance contre moi, étends Lathmon mourant au milieu de son peuple , ou meurs toi-même ! Il ne sera jamais dit que les guerriers de Lathmon aient péri sous ses yeux , et que son glaive soit resté oisif à son côté. Les beaux yeux de Cutha* s'éteindraient dans les larmes; elle rougirait de sa douleur dans mes vallons solitaires.
— Et jamais il ne sera dit, m'écriai-je, que le fils de Fingal ait fui; non, jamais, eût-il déjà un pied dans le tombeau, Ossian ne reculera devant un ennemi à vaincre! Une voix intérieure lui crierait : « Quoi ! le barde de Selma craint la mort « des héros ! » Non, guerrier, je ne crains point la mort , et les combats font mes délices ! »
Lathmon, f-irieux, brandit sa lance et perce mon bouclier; je sentis sur mon flanc la fraîcheur de l'acier. Je tire aussitôt le glaive de Morni. Je coupe en deux la lance de mon adversaire ; son fer brillant vole sur la bruyère.
Lathmon , brûlant de rage , se couvre de son bouclier ; sa voix rugit, et je ne vois plus que ses yeux sombres étinceler au-dessus de ce rempart d'airain. Mais ma lance en traverse d'un coup les bosses éclatantes , et va s'enfoncer derrière lui dans le tronc d'un chêne ; le bouclier reste suspendu au bout de la lance tremblante.
Cependant Lathmon ne se lassait pas de combattre ; Gaul voulut prévenir la chute du héros désarmé ; il étendit son bouclier au moment où mon glaive tombait comme un trait de feu sur mon adversaire.
Lathmon regarde le fils de Morni ; cette générosité le touche, il ne peut retenir ses larmes , et , jetant sur la terre le tronçon de sa lance : « Pourquoi, nous dit-il, pourquoi Lathmon combattrait-il davantage les premiers des mortels? Vos âmes sont des rayons du ciel; vos glaives sont des flammes dévorantes. Qui peut égaler la gloire de ces héros , dont la jeunesse s'illustre déjà par de si grandes actions? Ah! que n'êtes-vous