‹ Ossian, barde du troisième siècleChapitre 48 sur 89 · L'ENLÈVEMENT · texte numérisé non relu

L'ENLÈVEMENT

D'OITHONA.

Lathmon, vaincu par Fingal, se retira dans son pays. Gaul l'y accompagna. Nuath , père de Lathmon , reçut magnifiquement le héros calédonien , et lui offrit en mariage sa ûlle Oithona. Le jour de cette union était déjà fixé , lorsque Fingal rappela Gaul auprès de lui , pour l'accompagner dans une guerre contre les Bretons. Avant de partir, Gaul promit à Oithona que, s'il survivait à cette expédition, il reviendrait l'épouser, et il fixa même le jour de son retour. De son côté, Lathmon suivit son père à la guerre, et Oithona resta seule au palais de Dunlathmon. Duromat, souverain de l'île d'Uthal', dont la fille de Nuath avait méprisé l'amour, profita de l'isolement d'Oithona pour l'enlever et la conduire dans l'île déserte de Tromathon, où il la cacha dans une caverne.

Le poëme commence au moment où Gaul revient â Dunlathmon, et n'y trouve plus Oithona.

Les ténèbres enveloppent le palais désert de Dunlathmon : la lune à demi voilée se penche derrière la colline. On dirait qu'elle semble détourner ses regards , et qu'elle prévoit la tristesse qui va régner dans ces murs.

Le fils de Morni court , à pas pressés , dans la plaine; mais quel silence dans l'asile de sa bien-aimée I Cette nuit est sans étoiles ; c'est l'heure où le crime veille et cache les cris de ses victimes dans le bruit lointain des torrents.

« Où donc es-tu, belle Oithona? Lathmon, ton frère, t'a quittée pour aller combattre ; mais tu m'avais promis de demeurer dans le palais de ton père, tu m'avais promis d'y attendre le retour du fils de Morni : j'avais vu à mon départ tes belles joues se mouiller de larmes, et ton sein se gonfler de soupirs ! Pourquoi ne viens-tu pas au-devant de ton bien-aimé, en mêlant tes chants joyeux aux accords de la harpe ?»

Ainsi gémissait Gaul, en approchant des tours de Dunlathmon . Les portes étaient ouvertes : aucune lueur n'éclairait le palais : les vents impétueux mugissaient dans les salles ; les arbres avaient jonché le seuil de leurs feuilles, et l'on n'entendait au dehors que les murmures de la nuit.

^ . C'est probablement l'ancien nom d'une des îles Orcades.

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Triste et rêveur, le fils de Morni s'assied sur une pierre. Son âme s'inquiète; il songe au sort de sa bien-aimée; il ne sait de quel côté tourner ses pas. Morlo, qui l'avait accompagné, s'était arrêté à quelque distance : témoin de la douleur profonde de son ami, il n'osait lui parler.

Le sommeil descend sur les deux héros , et avec lui les visions de la nuit. Oithona apparaît au fils de Morni. Sa noire chevelure flottait en désordre, ses yeux charmants étaient baignés de pleurs, le sang coulait sur son bras de neige, sa robe cachait à demi la plaie de son beau sein :

ce II dort, le fils de Morni, lui que mes yeux contemplaient avec tant d'amour 1 Gaul repose sur ce rocher, loin de celle qu'il a délaissée ! Une vaste mer environne l'île de Tromathon; là, je suis assise dans les pleurs au fond d'une sombre caverne, et je n'y suis pas seule, ô Morni : l'affreux Duromath y est avec moi. Il me menace de toutes les fureurs de l'amour : que peut faire contre lui la malheureuse Oithona? »

Une rafale de vent courbe tout à coup la cime des chênes, et la vision s'évanouit. Gaul s'éveille en sursaut, saisit sa lance, et se lève avec furie; il tourne sans cesse ses yeux vers l'Orient et maudit la lenteur du jour.

Enfin l'aurore paraît : il déploie ses voiles; les vents soufflent, et son vaisseau bondit sur l'abîme. Le troisième jour , l'île de Tromathon sort à ses, yeux du sein de l'Océan : elle semble un bouclier bleuâtre au milieu des eaux , et la vague blanchissante mugit contre ses rochers.

La triste Oithona pleurait sur le rivage, les yeux attachés sur les flots. Quand elle aperçut Gaul, armé pour la venger, elle tressaillit de pudeur et détourna la vue. Elle penche son visage vers la terre ; la honte rougit ses pâles joues , et de ses bras tremblants elle couvre son beau sein. Trois fois elle veut fuir, mais trois fois ses genoux chancelants se dérobent sous elle.

« Oithona, crie le fils de Morni, pourquoi veux-tu me fuir? La mort est-elle dans mes yeux, ou la haine dans mon cœur? Doux rayon de l'aurore , qui viens m'éclairer sur cette terre inconnue, pourquoi la tristesse , à ma vue , trouble-t-elle ton âme? Où est ton ravisseur? J'ai soif de le rencontrer; mon glaive impatient de le punir frémit à mon côté. Parle, ô fille de Nuath, réponds-moi; ne vois-tu point mes larmes? Ne crois-tu pas à mon dévouement?

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— Noble héros , répondit-elle en soupirant, pourquoi vienstu à travers les mers chercher la malheureuse Oithona? Que n'ai-je pu mourir ignorée, et passer comme la fleur qui naît et se fane inconnue sur le rocher ! Pourquoi viens-tu recevoir mon dernier soupir ? J'expire au matin de ma vie, et mon nom sera bientôt oublié , ou on ne le prononcera qu'avec douleur, et mon père versera des pleurs inutiles. Toi aussi, fils de Morni, tu déploreras la perte d'Oithona; mais elle dormira dans la tombe et n'entendra plus la voix et les gémissements de celui qu'elle aimait. Ah ! pourquoi es-tu venu dans cette île funeste ?

— Fille de Nuath, je viens chercher ton ennemi , te délivrer ou périr.,.. Si je succombe , élève mon tombeau sur ce rocher, et, quand tu verras quelque vaisseau bondissant sur les flots, appelle à grands cris les fils de l'Océan, appelle-les, et donne-leur ce glaive : qu'ils le portent au généreux Morni, afin que ce vieillard cesse de tourner ses regards vers le désert, dans l'espérance de voir revenir son fils.

— Et tu crois, répliqua Oithona avec un profond soupir, tu crois que je vivrai dans cette île odieuse, quand le fils de Morni ne sera plus! Mon cœur n'est pas formé de ce rocher; mon âme n'est pas insensible comme cette mer , qui soulève ses vagues à tous les vents et roule les mêmes eaux dans le calme ou dans la tempête. Le même coup qui te renversera m'étendra dans la tombe. Fils de Morni, nous mourrons ensemble : oui, le trépas m'est cher, et la tombe me sera douce auprès de toi. Ile fatale, jamais je ne quitterai tes rochers!...

« Lathmon venait de partir pour la guerre : il allait combattre à côté de mon père sur les rochers de Dutormo. La nuit vint. J'étais assise dans mon palais, à la clarté d'un chêne embrasé. Les vents sifflaient comme la voix grêle des fantômes dans la cime des arbres : j'entends tout à coup des armes retentir; je tressaille de joie : je croyais que c'était Gaul revenu du pays de Morven. Hélas! c'était le farouche Duromath; il entre les yeux étincelants, son glaive encore fumant du sang de mes amis : le cruel avait massacré tous ceux qui pouvaient défendre la pauvre Oithona.

« Que pouvais-je faire? Mon faible bras ne pouvait lutter contre mon ravisseur : il me saisit et, sourd à mes cris , il m'entraîne éplorée sur son vaisseau. Il craignait le retour du

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brave Lathmon, du frère de la triste Oithona ; mais regarde , c'est lui, le voilà, notre ennemi, qui fend les flots de l'Océan : il vient environné de ses guerriers 1 Qu'ils sont nombreux ! Fils de Morni, où porteras-tu tes pas?

— Au combat 1 crie le héros en tirant son glaive. Je n'ai jamais fui, et je commencerais à connaître la peur, quand les ennemis s'avancent 1 Retire-toi, Oithona, sous l'abri de cette caverne, jusqu'à la fin du combat.

c Morlo , apporte les arcs de nos aïeux , et le carquois de mon père : que les trois guerriers qui nous accompagnent décochent les flèches, et nous, combattons avec la lance. Quelle foule de guerriers sur le rocher! C'est une armée entière; mais nos âmes ne faibliront point ! »

Oithona s'est réfugiée dans sa caverne : une lueur d'espoir luit au milieu du trouble de son âme , comme l'éclair trace un sillon de feu sur le nuage orageux; son cœur en secret vient de former un noble projet; son œil devenu farouche n'a plus de larmes.

A l'aspect du fils de Morni, Duromath s'avançait à pas lents. Le mépris contractait son visage redouté ; le sourire de l'insulte était sur ses lèvres; son œil fauve étincelait sous l'épaisseur de ses sourcils rougeâtres.

« D'où viennent ces étrangers ? dit-il. Est-ce un naufrage qui vous a poussés sur les rochers de Tromathon , ou venezvous me ravir la belle Oithona? Malheur, malheur à ceux que rencontre le bras de Duromath!... Moi, je n'épargne pas le faible : j'aime à me baigner dans le sang de l'étranger ! Oithona est dans mon ciel un astre solitaire. Je jouis seul de sa beauté. Faible guerrier, prétendrais-tu troubler ma possession ? Et si tu l'oses, espères-tu jamais revoirie palais de tes pères?

— Tu ne reconnais donc pas le fils de Morni ? lui cria Gaul en brandissant ses armes. As-tu donc oublié le jour où tu fuyais lâchement devant moi, quand mon glaive fauchait l'armée de Lathmon sur les collines de Morven ? Duromath , tu me parles avec insolence, parce que tu sens tes guerriers debout derrière toi ; mais crois-tu que leur nombre m'intimide ? Je ne suis pas de la race des lâches ! »

A ces mots, il s'élance rapide comme la foudre. Duromath surpris cherche un abri parmi ses guerriers; mais Gaul l'atteint de sa lance, lui perce le flanc, et, d'un coup de son large

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glaive, tranche sa tête, dont le regard mourant le menace encore.

Trois fois le fils de Morni saisit par les cheveux et secoue cette tête sanglante. Les guerriers de Daromath fuient éperdus : les flèches de Morven font pleuvoir sur eux la mort, ils tombent comme des cerfs sous l'épieu des chasseurs. Le reste des fuyards regagne les vaisseaux et disparaît sur les mers.

Gaul court aussitôt à la caverne d'Oithona ; il aperçoit un jeune homme appuyé contre un rocher. Une flèche était enfoncée dans son sein , et ses yeux éteints roulaient encore sous son casque. Le cœur de Morni frémit de pitié; il s'approche, et dit au jeune guerrier ces mots pleins de douceur :

(c Pauvre enfant, la main de Gaul pourrait-elle te guérir? Je connais les plantes de la montagne, je sais les choisir aux bords des torrents solitaires. Souvent ma main ferma la blessure des héros , et leur voix reconnaissante a béni le fils de Morni. Quel pays habitaient tes aïeux? Sans doute ils furent illustres, jeune infortuné ! Quel deuil dans ta patrie ! Tu péris à la fleur de tes ans !

— Oui, répondit l'inconnu, mes parents sont illustres ; mais ils ne pleureront point ma mort, car ma gloire ; s'est évanouie comme la vapeur du matin. Un palais s'élève sur les bords de Duvranna , et voit ses tours couvertes de mousse réfléchies dans les eaux du torrent. Il est dominé par un rocher chargé de sapins antiques : tu peux le voir dans ce lointain ; c'est là que mon frère habite , il est renommé dans les combats : remets-lui ce casque brillant. »

Le casque tombe des mains de Gaul à la vue d'Oithona. Blessée et mourante , elle avait pris dans la caverne l'armure d'un jeune guerrier , pour aller chercher la mort au milieu des combattants : elle ouvre à peine ses yeux appesantis ; le sang coule encore de sa blessure.

ï Fils de Morni, murmure-t-elle encore, prépare ma tombe ; le sommeil de la mort s'empare de mon âme, et mes yeux se couvrent d'un nuage. Ah ! que n'ai-je pu rester à Davrannal J'aurais joui de ma gloire ; mes jours auraient coulé dans la joie, et mes jeunes compagnas auraient béni mes pas. Mais, hélas 1 mon bien-aimé, je péris à la fleur de l'âge, et mon père, dans son palais désert, rougira de sa fille, entraînée vivante par un lâche ravisseur I »

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Sa voix s'éteint. La jeune vierge s'affaisse, pâle et sans vie, sur le rocher de Tromathon. Le héros désolé creusa de ses mains son tombeau. Puis il revint dans sa patrie ; mais sa mélancolie profonde attristait toutes les âmes.

Je pris la harpe, et je chantai les louanges d'Oithona : la joie reparut comme une lueur fugitive sur Je visage de Gaul; mais il soupirait souvent au milieu des fêtes de ses amis. Ainsi, quand l'orage a cessé, les vents épuisés troublent encore par intervalles le silence des airs.

LA

GUERRE DE CROMA.

Malvina pleure la mort d'Oscar, son époux. Ossian, pour charmer ses tristesses, lui raconte la délivrance de Croma, ville d'Irlande.

Crothar, roi de Croma, était vieux et aveugle; Fovar-Gorrao , son fils, était trop jeune pour soutenir la guerre. Rothmar, chef de Tromlo, pays voisin ^ crut l'occasion favorable pour s'emparer de Croma : Crothar envoya demander du secours àFingal, roi de Morven. Celui-ci chargea son fils Ossian de cette expédition ; mais, avant l'arrivée des Éccssais, Fovar-Gormo, malgré sa jeunesse, ose attaquer Rothmar. Il perd la vie dans le combat, et voit, en mourant, la déroute entière de son armée. Ossian arrive, recommence la guerre, combat Rothmar, le tue, et délivre Croma de tous ses ennemis.

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