Caïrbar enlro dans le palais de Temora
— Non, dit Garril, non ce n'est point Nathos; c'est Caïrbar, chef d'Atha. Sombre Caïrbar, pourquoi entres-tu les armes à la main dans le palais de Temora? Ne lève point ton glaive contre le jeune Gormac! Où portes-tu tes pas précipités?... »
Il avance sans me répondre, et saisit la main du roi. Gormac prévoit sa mort, la rage étincelle dans ses yeiix. ce Retire-toi, retire-toi ; chef d'Atha , Nathos approche et la guerre avec lui : tu me braves dans mon palais, tu vois la faiblesse de mon bras.... )>
Le glaive de Gaïrbar se plonge dans le flanc de mon roi, il tombe dans le palais de ses pères ; sa belle chevelure est souillée de poussière, son sang fume autour de lui.
a Fils du vaillant Artho , m'écriai-je , tu expires dans le palais de tes aïeux! Que n'avais-tu près de toi le bouclier de Guchullin, ou la lance de ton père? Ta mort répand le deuil sur les montagnes d'Êrin. Paix éternelle à ton âme, ô Gormac! Faut-il que les ombres de la mort t'enveloppent à la fleur de l'âge! j>
Gaïrbar m'entendit; il m'enferma avec Garril dans une caverne obscure ; mais, quelque atroce que fût son âme, il n'osa tremper son glaive dans le sang des bardes. Nous languîmes longtemps dans cet antre solitaire : enfin, le généreux Gathmor arriva.
Du fond de la caverne nos voix retentirent à son oreille; aussitôt, tournant sur Gaïrbar des yeux indignés :
c: Jusqu'à quand, lui dit-il, contristeras-tu mon âme ? Ton cœur a la dureté du roc; tu ne roules que de funestes pensées : mais tu es le frère de Gathmor , il combattra pour toi.
« Faible guerrier, mon âme ne ressemble point à la tienne ; ce feu céleste qui luit dans mon sein est obscurci par tes lâches actions. Les bardes ne chanteront point ma gloire ; ils diront : « Gathmor fut brave, mais il combattit pour le farouche « Gaïrbar! » Et ils passeront en silence sur ma tombe, et ma renommée périra.
(t Gaïrbar, rends la liberté aux bardes : ce sont les chantres de la renommée, et leurs voix retentiront dans l'avenir longtemps après que les rois de. Temora ne seront plus. »
Ainsi parla Gathmor : nous sortîmes de la caverne, et nous vîmes notre libérateur. Il te ressemblait, ô Fingal, quand, à la fleur de ton âge, tu levas la lance pour la première fois : au-
Clin nuage n'obscurcissait son front radieux. Il venait alors à la tête d'une troupe nombreuse secourir Cairbar ; il vient maintenant venger sa mort.
« Qu'il vienne, dit le roi de Morven, j'aime un ennemi tel que le généreux Gathmor : son âme est grande, son bras est fort, ses combats sont glorieux. Mais l'âme du lâche est une vapeur qui se promène autour d'un lae marécageux, ne s'élève jamais sur les hauteurs de peur d'y rencontrer les vents, se cache dans quelque antre obscur, et de là lance les traits de la mort.
« Nos jeunes héros, ô guerriers, suivent les traces de leurs pères; ils combattent dans leur jeunesse, ils meurent, et leurs noms vivent dans les chants des bardes.
« Le nuage des années amoncelées s'épaissit autour de moi; mais Fingal ne tombera point comme un chêne décrépit au bord d'un fleuve ignoré. Le chasseur approche, voit le chêne couché sur la terre : « Gomment cet arbre est-il tombé ? d Puis il passe en sifflant.
a Bardes de Morven, entonnez des chants de joie : effacez de nos âmes le souvenir du passé. Les étoiles rougeâtres luisent sur nous , au travers des nuages , et descendent en silence. Le matin va paraître et nous montrer les ennemis de Gormac.
< Fillan, prends la lance de ton roi, va sur le penchant du Mora; quêtes regards volent sur la plaine avec la rapidité de la flamme. Observe les ennemis de Fingal et la course du généreux Gathmor.
a J'entends un bruit lointain, semblable à celui des rochers tombant dans le désert. Frappe de temps en temps sur ton bouclier : que l'ennemi ne vienne pas nous surprendre, et flétrir la gloire de Morven; je commence à me sentir dans la solitude, ô mon fils, et je crains la chute de ma renommée. »
Les bardes élèvent leurs voix : Fingal se penche et s'appuie sur le bouclier de Trenmor. Le sommeil descend sur ses yeux : l'image de ses combats futurs l'agite dans ses rêves.
L'armée dort autour de lui : Fillan, sur le penchant du Mora, observe l'ennemi, et nous entendons de temps en temps le bruit de son bouclier.
Invocation d'Ossian à l'ombre de Trenmor. — L'armée de Cathmor s'avance. — Ossian va trouver Fillan, son frère, qui veillait sur la colline de Mora. — Épisode de Conar, fils de Trenmor et premier roi d'Irlande. — Ossian allume un grand feu sur le sommet du Mora. — Cathmor renonce au dessein de surprendre l'armée de Fingal. Il assemble ses chefs et réprimande Foldath, qui avait conseillé l'attaque de nuit. — Le barde Fonar raconte l'histoire de Crothar, ancêtre de Cathmor, épisode qui répand un grand jour sur l'histoire d'Irlande et sur l'origine des prétentions de la famille de Cathmor au trône. — Les chefs de l'armée d'Érin se livrent au sommeil. Cathmor veille seul autour de l'armée. — Ossian la rencontre : entretien de ces deux héros. — Cathmor obtient d'Ossian qu'il fera chanter un hymne funèbre en l'honneur de Caïrbar, — Ossian, en quittant Cathmor, trouve le barde Carril qui descendait de la grotte de Tura. — Il l'envoie chanter l'hymne sur la tombe de Caïrbar.
Ombre du père des héros *, habitant des tourbillons de l'air, toi qui vois, ô Trenmor, la course enflammée du tonnerre au milieu des nuages bouleversés, ouvre ton palais orageux : assemble les bardes des siècles passés; qu'ils s'approchent en chantant et touchent leurs harpes à demi cachées dans la nue.
Ce n'est point un hôte obscur de nos sombres vallées ; ce n'est point un chasseur inconnu qui monte aujourd'hui vers
4 . Il paraît , par la suite de celle apostrophe , qu'Ossian s'était retiré loin du reste de l'armée pour pleurer en secret la mort de son fils Oscar. Celte narration indirecte, et en quelque sorte dramatique, n'est pas rare dans Ossian ; on a pu en remarquer beaucoup d'exemples dans les poèmes précédents. Quoiqu'il y ait peu d'aclion dans ce chant, il n'est pas le moins intéressant de Temora. La manière dont l'Irlande se peupla, les guerre» qui s'élevèrent entre les deux nations qui s'y établirent les premières, l'origine de leurs rois, tels sont les objets importants qu'Ossian nous présente ici; et il mêle si peu de fable à la vérité, que Mac-Pherson ne balance pas à le préférer à tous les autres historiens irlandais ou écossais. Quoique Ossian fasse mention de très-peu d'exploits de Trenmor, il paraît, par les litres honorables qu'il lui donne, que c'était alors le nom le plus fameux de l'antiquilé ; suivant l'opinion la plus générale , il fut le premier qui rassembla les tribus des Calédoniens, el qui se mil à leur télé pour repousser les incursions des Romains.
254 LA GUERRE irE TEMORA,
toi. C'est Oscar, le brave Oscar, qui vient des champs de la guerre.
Quel changement soudain , ô mon fils ! Que tu ressembles peu à ce que tu étais dans la plaine de Lena ! Un tourbillon de vent t'enveloppe et t'emporte en sifflant dans les airs.
Ne vois-tu point ton père pleurant au milieu de la nuit ? Les chefs de Morven dorment loin de moi.... Ils n'ont pas perdu un fils : non, chefs de Morven ; mais vous avez perdu un héros. Qui pourra jamais égaler sa force, quand les flots sanglants de la bataille roulaient autour de lui?...
Mais pourquoi ce nuage sur l'âme d'Ossian? Elle doit s'enflammer à la vue du danger. L'armée d'Érin approche : le roi de Morven est seul.... Tu ne seras pas seul, ô mon père! tant que mon bras pourra lever la lance.
Je me couvre d'acier, et je prête l'oreille au vent de la nuit: les sons lointains du bouclier de Fillan ' n'arrivent plus jusqu'à moi. Je tremble pour le fils de Fingal : l'ennemi l'aura peut-être surpris dans la nuit.
Bientôt s'élève de la plaine un murmure triste et confus, semblable au bruit du lac de Lego, quand ses eaux resserrées par la gelée rompent à la fois toutes leurs chaînes, et que la glace résonne au loin : les peuples de Lara lèvent les yeux au ciel et prévoient la tempête.
Je m'avance sur la bruyère, la lance d'Oscar à la main. Les étoiles étincelaient sur moi, et mes armes rayonnaient dans la nuit. J'approche, et je vois Fillan penché en silence sur la
4 . On a vu, dans le livre précédent, que Catlimor s'approchait à la tôle de son armée. Après la mort de Caïrbar, les tribus qui le suivaient se réfugièrent auprès de son fròre. U paraît, par ce qui suit, que Cathnior avait d'abord dessein de surprendre l'armée de Fingal. Le lecteur se souvient qu'on avait envoyé Fillan sin* la colline de Mora, pour observer Tennomi pendant la nuit. Ossian entend le bruit de l'armée de Catbmor , et vient trouver son frère; leur entretien amène naturellement l'épisode de Conar, fils de Trenmor , et premier roi d'Irlande, épisode qui n'est pas inutile pour entendre ce qui donna lieu à la rél olllon et à l'usurpation de Caïrbar et de Calbmor. Fillan, qui était le plus jeune dos lils do Finiiai alors vivants, et Bosmina, dont il est fait mention dans la bataille de Lora, étalent les seuls enfants que Fingal eut de Clatbo , fille de Calhula, roi dlnistore, qu'il avait épousée après la mort de Roscrana, fille de Corraac-mac-Conar, roi d'Irlande.
croupe du Mora. Il écoutait les cris de l'ennemi, et son cœur palpitait de joie.
Aussitôt qu'il entendit le bruit de mes pas, il tourne sa lance contre moi. « Fils de la nuit, apportes-tu la paix, ou viens-tu affronter mon courroux? Les ennemis de Fingal sont les miens. Parle , ou crains ce fer : ce n'est pas en vain que je suis ici le bouclier de la race de Morven.
T Non, fils de Glatho, ce ne sera jamais en vain qu'on emploiera ton courage : la solitude commence à s'étendre autour de Fingal, ses derniers jours deviennent sombres; mais il a deux fils ' qui brilleront dans la guerre , et ces deux astres radieux éclaireront son départ de la vie.
(f Ossian, il n'est pas loin encore le jour où j'ai levé la lance pour la première fois. Mon bras n'a point encore laissé dans les champs de bataille beaucoup de marques de ma valeur : mais mon âme est de feu.
« Les chefs de Bolga ^ se pressent autour du bouclier du généreux Cathmor, ils sont assemblés sur cette bruyère. Approcherai-je de leur armée? Oscar fut le seul qui me vainquit à la course dans la plaine de Gona.
— • Non, Fillan, tu n'approcheras point de leur armée, tu ne périras point avant d'avoir rendu ton nom fameux. On entend le mien dans les chants des bardes ; mais je ne combats jamais sans nécessité. Enfoncé dans la nuit , j'observerai leurs brillantes tribus....
<t Fillan, pourquoi me parles-tu d'Oscar, pour renouveler mes soupirs? Il me faut oublier ce héros, jusqu'à ce que la tempête soit passée. La tristesse ne doit point se trouver au milieu du danger, ni la larme dans l'œil de la guerre.
\. Fingal n'avait que deux de ses enfants en Irlande, Ossian et Fillan; car Fergus , son second fils , était alors occupé à une expédition qu'Ossian a célébrée dans un poëme que Mac-Pberson n'a point traduit. Ce Fergus , suivant quelques traditions, était un des ancêlres de Fergus , fils d'Éric ou Artchat, communément appelé Fergus II, dans les histoires d'Ecosse, et dont on place le règne dans la quatrième année du v siècle, c'est-à-dire un siècle entier après la mort d'Ossian.
2; La partie méridionale de l'Irlande porta quelque temps le nom de Bolga, des Firbolgs ou Belges qui s'y établirent; on les apiicla Firbolgs, hommes d'arc , parce qu'ils se servaient de celte arme plus que toutes les autres nations voisines.
« Nos aïeux oubliaient la mort de leurs fils, jusqu'à ce que le bruit des armes eût cessé. Alors ils revenaient pleurer sur les tombes de leurs enfants, et les bardes entonnaient des chants de douleur. »
Conar * était frère de Trathal ; il avait combattu sur toutes les côtes. Mille torrents roulaient le sang de ses ennemis ; le bruit de sa renommée remplissait la terre d'Érin; les nations se rassemblaient dans UUin et bénissaient ce roi fameux , venu du pays de leurs ancêtres.
Les chefs orgueilleux du Midi "^ s'assemblèrent secrètement dans la sombre caverne de Moma. Là, disait-on, les pâles fantômes de leurs pères sortirent souvent du creux d'un rocher, pour les exciter à venger l'honneur de Bolga. o: Pourquoi, s'écriaient-ils, pourquoi Conar, un enfant de Morven, régnerait-il sur nous? »
Les cent tribus s'avancent en frémissant. Mais Conar est un rocher qui brise et fait rouler au loin leurs flots impuissants. Leurs bataillons se rallient et mettent enfin en déroute l'armée d'Ullin.
Conar s'arrête au milieu des morts : il penche tristement vers la terre son visage consterné; son âme se replie sur elle-même. Déjà il marquait des yeux la place où il devait tomber, quand il vit arriver Trathal, le chef de Morven.
A ses côtés marchait le jeune Colgar, fruit de son union avec la belle Solin-Gorma'.
Tel que Trenmor, le front ceint de sanglants météores, descend du palais du tonnerre et verse sur les flots les noirs
\. Conar, premier roi d'Irlande, était fils de Tronmor et grand-père de Fingal, comme nous l'avons déjà dit. Il est probable, quoique les annalistes irlandais ne s'accordent pas à ce sujet, que ce Conar est le môme que le Cnnar-mor, ou Conar le Grand , qu'Us placent dans le i" siècle.
2. Ce sont les cliefs des Firbolgs qui occupaient la partie méridionale de riilande, avant peul-èlre que les Caels se fussent établis au nord de celte 11(5 dans rUIsler. Il parait, par ce qui suit, que les Firbolgs étaient beaucoup plus puissants que les Caels, et que ces derniers auraient succombé, s'ils n'avaient pas reçu de leur patr-e un renfort considérable, commandé par Conar.
a. Colgar élait l'aîné des fils de Tratbal. Comlial.pèrede Fiuçal, était irèsje\in(! lors de cette expédition d'Irlande. C'est celui de tous les ancêtres d'Ossian dont ce poëte parle le moins. On Toil, par quelques fragments des anciennes poésies gaéliques, qu'il élait bra\e, mais féroce et cruel.
ouragans , tel Colgar vole au combat et dévaste le champ de bataille.
Son père le contemplait avec joie : une flèche part; la tombe de Colgar s'élève sans être arrosée d'une seule larme. Trathal avait son fils à venger; il combattit jusqu'à ce que l'armée de Bolga lui eût cédé la victoire.
Mais quand la paix fut de retour, et que les flots de ses mers l'eurent reporté dans Morven, alors il se souvint de son fils et le pleura en silence.
Trois fois les bardes, près de la caverne de Furmono, appelèrent l'âme de Colgar, trois fois ils l'appelèrent sur ses collines. Le héros les entendit de son nuage. Trathal plaça son glaive dans la tombe pour réjouir l'ombre de son fils.
« Colgar, s'écria Fillan ', tu étais fameux dès ta plus tendre jeunesse; mais Fingal n'a point encore vu mon glaive briller au milieu de la mêlée. Je pars confondu avec la foule des guerriers, et je reviens sans gloire.
« Mais, Ossian, l'ennemi s'avance. Je l'entends sur cette bruyère ; le bruit de sa marche ressemble à celui de la foudre grondant dans le sein de la terre, quand les arbres sont violemment secoués sur les collines ébranlées, sans qu'aucun souffle agite les airs obscurcis. »
Aussitôt je me retourne en m' appuyant sur ma lance : j'allume un chêne sur la colline. Les vents du Mora étendent la flamme au loin.
Cathmor s'arrête au milieu de sa course. Debout, immobile, et couvert d'armes étincelantes, il ressemblait à un rocher, quand les vents, errant autour de ses flancs, ont saisi ses bruyantes cascades et les ont revêtues de glace.
Tel paraissait l'ami des étrangers^. Les vents soulevaient ton épaisse chevelure; ta taille majestueuse, ô Cathmor. surpassait celle de tous les enfants d'Érin.
«t Chef de mes bardes, dit Cathmor à Fonar, appelle les héros d'Érin, Gormar, Malthos, Maronnan : que l'orgueilleux
{ . Le poëte commence à peindre ici le caractère de Fillan , qui joue un grand rôle dans la suite du poëme. On voit déjà son ardeur pour la gloire, le feu et l'impatience qui caractérisent un jeune héros : la gloire de Colgar le transporte, et il oublie sa mort prématurée.
2. C'est le titre qu'Ossian donne toujours à Cathmor , à cause de sa générosité envers les étrangers.
Foldath paraisse avec Turlotho. N'oublie pas Hidala ; sa voix plaît dans les dangers, comme le bruit de la pluie qui tombe dans un vallon altéré, quand la chaleur a tari le ruisseau d'Atha, i>
Tous ces guerriers arrivent, revêtus de leurs bruyantes armures; ils se penchent pour écouter Cathmor, comme si les esprits de leurs pères leur parlaient du sein de la nuit.
Terribles, ils brillaient à la clarté des chênes embrasés, comme le torrent de Brumo' dans sa chute écumeuse, quand il est éclairé dans les ténèbres par un météore : le voyageur le voit, frissonne, s'arrête et cherche au ciel le premier rayon du matin.
c( Pourquoi Foldath, dit alors Cathmor, se plaît-il à verser le sang de l'ennemi dans l'obscurité^? Son bras est-il trop faible à la clarté du jour? L'ennemi n'est pas si nombreux; pourquoi nous envelopper des voiles de la nuit? Les braves aiment à être vus, quand ils combattent pour leur patrie,
« Foldath, ton conseil est inutile. Les yeux des enfants de Morven ne sont point fermés par le sommeil ; ils sont ouverts comme les yeux de l'aigle sur la pointe de son rocher.
« Que chaque chef rassemble sa tribu autour de lui : demain, à la lumière du jour, je marche aux ennemis de Bolga.... Il était puissant, le guerrier qu'ils ont terrassé, le fils de Borbar- DuthuP!
— Cathmor, répliqua Foldath , je ne marchai jamais devant les héros de ta race sans être remarqué, et ce fut toujours à la clarté des cieux que je combattis les ennemis de Caïrbar. Ce guerrier loua mes exploits.... Mais sa tombe a été élevée sans larmes. Nul barde n'a chanté le roi d'Érin, et je laisserais ses ennemis se réjouir sur leurs collines !...
« Non, ils ne se réjouiront pas : Caïrbar était l'ami de Foldath ; nos paroles se mêlaient en secret dans la caverne silencieuse de Moma , tandis qu'encore enfant tu poursuivais dans les champs la dépouille du chardon.
•I. Brumo élail un lieu sacré, siluc probaltloincnl dans une d«s tics de Shetland. On oroyail que les .Iracs des morts le fréquentaient pendant la nuit.
2. 11 paraît, par ce passage, que c'était Foldath qui avait conseillé l'attaque de nuit.
3. Par cette exclamation, Cathmor fait entendre que son intention est de venger la mort de son frère Cairhar.
« Je marcherai avec mes gueriers à l'ennemi. Je le trouverai sur ses sombres collines, le roi décrépit de Morven. Il sera étendu dans la tombe, sans que les bardes chantent sa renommée.
— Faible guerrier, reprit Gathmor, penses-tu que Fingal puisse tomber sans gloire? Les bardes pourraient-ils rester en silence autour de sa tombe ? Leurs chants éclateraient malgré toi, et réjouiraient l'ombre de ce héros. Ce sera à ta mort que les bardes oublieront de chanter.
<r Ton âme est sombre, chef de Moma, quoique ton bras soit redoutable dans la guerre. Puis-je oublier le roi d'Érin dans son étroite demeure ? Mon cœur est toujours sensible pour Gaïrbar, pour un frère que j'aimais. J'ai vu la joie percer les sombres nuages qui enveloppaient son âme, quand je revenais dans Atha, vainqueur et comblé de gloire. »
Gathmor ordonne à tous les chefs de s'éloigner ; ils se retirent chacun à leur tribu. On entend au loin leur bourdonnement confus. Ils se couchent sur la bruyère. Leurs armes brillent faiblement à la lueur des étoiles , comme les flots que les vents de la nuit poussent dans une baie hérissée d'écueils.
Gathmor se repose au pied d'un chêne. Le disque obscur de son bouclier est suspendu aux branches. Près de lui, le jeune guerrier d'Inishuna s'appuyait contre un rocher. Cet aimable étranger était venu de la terre de Lumon.
Dans l'éloignemeut, on entendit le barde Fonar : il chantait les faits des temps passés, et sa voix se perdait quelquefois dans le rugissement des ondes du Lubar.
<r Grothar', chantait le barde, habita le premier sur les bords des torrents d'Atha : mille chênes descendus des montagnes formèrent son vaste palais. Uu peuple innombrable vint s'asseoir à ses fêtes.
« Mais qui , de tous les chefs , est égal au superbe Grothar ? A sa vue, le courage de ses guerriers s'enflammait, le soupir des jeunes vierges s'élevait en secret. Il était le héros le plus honoré dans Alnecma*, le premier de la race de Bolga.
4. Crothar était ancêtre de Catlimor , et le premier de sa famille qui s'établit dans Atha. Ce fui dans ce temps-là que s'allumèrent les premières guerres entre les Caels et les Firbolgs. La contestation qui s'éleva entre Crothar et Conar fut l'origine de la guerre qui fait le sujet de ce poëme.
2. Alnecma ou Alnecmacht est l'ancien nom de la province de Connaught.
« Un jour il chassait dans Ullin, sur la colline de Drumardo: la belle Gollama le vit de la forêt. Elle soupire , elle penche sa belle tête. La lune éclairait son sommeil et la voyait agiter ses bras d'albâtre : au milieu de ses songes, son âme était occupée du vaillant Crothar.
« Crothar fut trois jours en fête avec Gathmin : le quatrième, ils troublèrent le repos des biches. Gollama les suivit à la chasse : tous ses mouvements, tous ses pas inspirent l'amour.
c Elle rencontre Crothar dans un sentier • l'arc tombe de sa main ; elle tourne la tête et cache à moitié son beau visage dans ses cheveux....
« Crothar se sentit embrasé d'amour ; il amena dans son palais l'aimable Gollama. A leur arrivée, les bardes firent retentir les airs de leurs chants, et la joie environna la fille d'Ullin.
a: Le jeune Turloch aimait aussi Gollama. Transporté de rage, il vint porter la guerre dans Alnecma. Cormul, frère de Crothar, s'avance pour le combatre : il est déjà vaincu, et son peuple gémit.
« Le sombre et vigoureux Crothar traverse le torrent en silence. Il repoussa l'ennemi loin d'Anecma, et son retour combla de joie la tendre Gollama.
« Les batailles succédèrent aux batailles : les tombeaux des braves s'élevèrent de tous côtés, et les nuages d'Ërin furent remplis des ombres des héros.
« Les chefs du Midi s'assemblèrent autour du bouclier retentissant de Crothar. Il vole avec la mort sur les traces de l'ennemi.
« Les jeunes filles pleurent au bord des ruisseaux d'Ullin : elles regardent le brouillard de la colline, elles n'en voient descendre aucun chasseur. Un vaste silence règne dans la contrée, et les vents gémissent sur les tombeaux couverts de mousse.
« Semblable à l'aigle du ciel porté sur ses ailes bruyantes, quand il quitte avec joie le séjour des vents, le fils de Trenmor, Conar, le bras de la mort, arrive des bois de Morven. Sa valeur se déploie sur Ërin; la mort suit les éclairs de son glaive.
« Les guerriers de Bolga fuient devant lui, comme devant un torrent impétueux qui roule ensemble les dépouilles des
forêts et des campagnes. Grothar et Gonar combattent. Les guerriers de Grothar prirent la fuite. Il se retira à pas lents, l'âme accablée de dépit.
c II brilla depuis dans le Midi, mais comme le soleil d'automne, quand, enveloppé de sa robe de brouillard, il visite les noirs torrents de Lara; l'herbe flétrie est couverte de rosée, et la campagne, quoique brillante, est triste.
— Barde, dit Gathmor, pourquoi réveiller devant moi le souvenir de ceux qui ont fui * ? Quelque ombre du sein de son nuage se penche-t-elle vers toi pour t'inspirer l'idée d'effrayer Gathmor et de l'éloigner du champ de l'honneur par tes histoires sinistres?
c Fantômes de la nuit, votre voix n'est pour moi qu'une bouffée de vent qui disperse l'herbe des champs et en couvre les ruisseaux. Dans mon sein s'élève une voix qui n'est entendue que de moi : elle me défend d'éviter la guerre ! »
Le barde, confus, s'éloigne et s'enfonce dans la nuit. Il se penche sur un torrent : sa pensée se reporte aux jours heureux où Gathmor écoutait avec joie ses chants, et les larmes inondent son visage.
Déjà les guerriers d'Érin sont endormis ; mais le sommeil ne descendit point sur les yeux de Gathmor. L'âme plongée dans un noir chagrin, il vit l'ombre de Gaïrbar, qui, privée de son chant funèbre, errait sur les vents de la nuit.
Il se lève, il marche autour de son armée, et frappe de temps en temps sur son bouclier. Le bruit parvint aux oreilles d'Ossian, sur la colline de Mora.
«Fillan, m'écriai-je, les ennemis s'avancent. Reste dans ce défilé, je vais observer leur marche. Si, après ma chute, leur armée inondait la plaine, frappe ton bouclier : éveille Fingal, de peur qu'il ne perde sa gloire, d
Je m'avançai avec toutes mes armes. Je franchis le torrent qui serpentait devant l'armée d'Atha. Au milieu de ma course, je rencontrai Gathmor qui marchait la lance levée.
i . Comme Crolhar était un des ancêtres de Gathmor, le barde pallie autant qu'il peut sa fuite honteuse, et se contente de dire que ses guerriers prirent la fuite. Les bardes étant de l'ordre des druides , qui prétendaient prévoir les événements futurs, on leur supposait aussi une connaissance surnaturelle de l'avenir; et Gathmor crut que c'était pour lui prédire sa défaite, que Fonar avait chanté celle de Crolhar.
Alors nous aurions engagé un horrible combat, semblables à deux ombres ennemies qui, penchées sur le bord de leurs nuages, se soufflent l'une à l'autre les vents rugissants, si je n'eusse reconnu le casque du roi d'Érin.
Ce casque était ombragé d'une aile d'aigle que les vents agitaient avec bruit, et l'on voyait une étoile rouge au milieu de ses plumes flottantes.
Je retins ma lance prête à frapper : a Est-ce le casque des rois que j'aperçois? Qui es-tu, fils de la nuit? Ta mort ajouterait-elle à la gloire d'Ossian?... »
A ces mots Gathmor laisse tomber sa lance. Il avance sa main dans la nuit, et me dit : « Ami des ombres des héros, est-ce toi que je rencontre dans l'obscurité? Vingt fois j'ai souhaité ta présence dans Atha, aux jours de mes fêtes.... Pourquoi lèverais-je dans la nuit la lance contre toi? Ossian , il faut que le soleil nous voie combattre. Les guerriers futurs remarqueront la place où nous aurons lutté, et les plus braves se souviendront, en frissonnant, des siècles passés; car l'aspect des lieux fréquentés par les ombres porte à l'àme un plaisir mêlé de terreur.
— Pourquoi serait-il oublié, répondis-je, l'endroit où nous nous sommes rencontrés en paix? Le souvenir des batailles est-il toujours agréable à l'âme? Nous voyons avec joie les lieux où nos pères ont donné des fêtes; mais nos yeux se remplissent de larmes dans les champs où ils ont combattu.
« Cette pierre s'élèvera, et dira aux siècles à venir : « Ici, « Cathmor et Ossian se rencontrèrent et se dirent des paroles « de paix!... » 0 pierre, quand tu auras disparu, quand les eaux du Lubar auront cessé de couler, alors peut-être le voyageur viendra se reposer en ce lieu. Au moment où la lune obscurcie roulera au-dessus de sa tête, nos ombres viendront se mêler à ses songes, et lui rappeler cet événement mémorable....
« Mais pourquoi t'éloigner de moi d'un air si sombre, fils de Borbar-Duthul?
— Ossian , nos noms ne seront point oubliés , quand nous monterons au séjour des vents ; nos actions brilleront aux yeux des bardes futurs. Mais la tristesse règne dans Atha. Caïrbar dort dans la tombe, privé de son chant funèbre. Son âme sombre conserva toujours un sentiment d'amitié pour Gathmor....
— Roi d'Atha, ma colère n'a point suivi Caïrbar dans sa tombe ' : ma haine s'envole, sur des ailes d'aigle, loin de l'ennemi vaincu. Ton frère entendra le chant des bardes, et son ombre se réjouira dans les nuages. »
Ces paroles portèrent la consolation dans le cœur de Cathmor : il ôte son poignard de son côté, il le place dans sa main, pousse un profond soupir, et s'éloigne en silence. Je le suivis des yeux; il brillait dans la nuit, comme un fantôme que le voyageur rencontre dans une bruyère ténébreuse : les paroles du spectre sont obscures comme les chants des temps passés, et l'ombre informe s'éloigne et disparaît aux premiers rayons du jour.
Mais ^ quel est celui qui vient de la vallée du Lubar, et sort des plis humides de la robe du matin? Les gouttes de la rosée sont sur sa tête ; sa démarche annonce la tristesse.
C'est Garril, le chantre des temps passés. Il vient de la caverne silencieuse de Tura. Je l'aperçois sur le rocher, au travers des voiles légers du brouillard. Là, peut-être, l'ombre de CuchuUin s'assied sur la bouffée de vent qui couvre les arbres de la colline. Il se plaît à entendre l'hymne du matin chanté par le barde d'Ërin.
« Les vagues se pressent et reculent épouvantées : elles entendent le bruit de ta marche, ô soleil! Fils du ciel, que ta beauté est terrible, quand la mort se cache dans ta chevelure enflammée, quand tu roules devant toi tes brûlantes vapeurs sur les armées!
« Mais que tes rayons sont doux au chasseur assis près d'un rocher au milieu de la tempête, quand tu regardes au travers d'un nuage, et que tu luis sur ses cheveux humides! Joyeux, il baisse ses regards sur le vallon, et voit descendre et bondir les chevreuils.
« Soleil, jusqu'à quand te lèveras-tu dans la guerre? jusqu'à quand rouleras-tu dans les cieux comme un bouclier sanglant?
4 . Quoique Ossian fût l'homme à qui Caïrbar eût causé les plus grand» malheurs, puisqu'il avait tué son fils par lâche trahison, le barde oublie son ressentiment aussitôt que son ennemi n'est plus,
2. C'est ici le matin de la seconde journée depuis le commencement du poëme. Après la mort de Cuchullin, Carril, son barde, s'était retiré dans la grotte de Tura , qui n'était pas éloignée de la plaine de Lena.
Je vois les ombres des héros errer autour de ton globe et l'obscurcir....
cr Mais où s'égarent les paroles de Carril? le fils du ciel sentil la douleur? Toujours pur et brillant dans sa course, il se réjouit au milieu de ses rayons. Roule, astre insensible.... Mais un jour peut-être tu tomberas aussi; un jour, malgré tes efforts, ta robe noire t'enveloppera pour toujours au milieu du firmament.
— Ta voix, dis-je à Carril, charme l'oreille d'Ossian, comme le bruit de l'ondée matinale quand elle tombe dans une vallée aux premiers rayons de l'aube. Mais ce n'est pas ici l'heure, ô barde, de s'asseoir pour disputer le prix du chant.
« Fingal est sous les armes. Au pied de cette colline tu vois les llammes qui partent de son bouclier ; tu vois l'air sombre et terrible dont il regarde les flots d'ennemis roulant dans la plaine.
« Et là-bas, ô Carril, n'aperçois-tu point cette ombre auprès du torrent? Trois pierres lèvent leurs têtes grisâtres au-dessous d'un chêne courbé par les vents : sous ces pierres repose un chef.
c Ouvre à son âme le séjour des vents, ouvre-lui son palais aérien; c'est le frère de Gathmor : que tes chants montent vers son ombre et l'accompagnent doucement vers les héros décédés, qui se penchent pour la recevoir au bord de leurs nuages.»
CSANT TROISIEME. 265
Le jour paraît,— Fingal harangue son armée et en remet le commandement à
Gaul, fils de Morni. Il se retire avec Ossian sur le rocher de Cormul, qui dominait le champ de
bataille. — Les bardes entonnent le chant de guerre. Le combat s'engage,
— Cathmor, à l'exemple de Fingal, avait donné le commandement de son armée à Foldath. — Gaul est blessé à la main par une flèche tirée au hasard,
— Fillan vole à son secours et fait des prodiges de valeur. — La nuit survient; le cor de Fingal sonne la retraite, et les bardes le félicitent de la victoire, — Ils chantent surtout les louanges de Gaul et de Fillan. — On donne une fête. — Fingal pleure la mort de Connal. — Épisode de Connal et de Duthcaron. — On ordonne à Carril d'aller élever un tombeau à Connal,
L'action de ce chant remplit la seconde journée.
Quel est ce héros, au bord du Lubar, près de la colline des chevreuils? Il appuie sa haute taille sur un chêne que les vents de la nuit ont arraché de la montagne.
C'est Fingal, prêt à livrer sa dernière bataille. Il tire à moitié le glaive de Luno ; il suit des yeux tous les mouvements de l'armée ennemie dans la plaine de Lena. Entendez-vous sa voix qui retentit dans la plaine?
<c Je vois descendre les vastes bataillons d'Érin ; enfants de Morven, levez-vous. Un rayon de joie luit dans mon âme. .T'aime à voir que mes ennemis soient nombreux et puissants. C/est quand ils sont faibles, que Fingal soupire : il craint d'être surpris par la mort et de descendre sans gloire dans la tombe.
« Auquel de mes héros confierai-je le commandement de mon armée? car mon glaive ne doit briller que dans les dangers extrêmes : tel est l'exemple que me donnèrent jadis mes ancêtres , Trenmor , l'arbitre des tempêtes , et l'invincible Trathal. j>
A ces mots , les chefs se penchent vers Fingal ; tous prétendent en secret au commandement ; tous racontent une partie de leurs exploits et tournent leurs regards du côté de l'ennemi.
Loin du reste des héros , le fils de Morni gardait le silence. Ossian. 12
Qui n'a pas entendu parler des combats du fils de Morni ? Ils viennent tous se retracer dans son âme; brûlant d'une secrète impatience , il saisit le glaive redouté qu'il tira jadis du tombeau de son père'.
Trois fois le jeune Fillan, appuyé sur sa lance, leva les yeux sur son père , et voulut lui parler : trois fois la parole expira sur ses lèvres. Fillan ne pouvait vanter ses combats. Desespéré . il s'éloigne à grands pns. Il se penche sur un torrent, ses larmes sont prêtes à couler. Quelquefois il frappe de sa lance et fait voler derrière lui la tête des roseaux.
L'agitation de Fillan n'échappe point à Fingal : il observe son fils ; sa joie éclate , son âme est vivement émue ; il se retourne en silence vers la colline de Mora, et tâche de cacher ses pleurs avec ses cheveux blancs. Enfin, il parle ainsi :
c Digne fils de Morni , rocher qui défies la tempête , conduis la bataille que je vais livrer pour la famille de l'infortuné Cormac. Ta lance n'est point dans la main d'un enfant. Ton glaive n'est pas une arme impuissante. Fils de Morven , va faucher mes ennemis.
e Fillan, observe ton chef . Il n'est pas calme dans la mêlée ; mais il ne s'enflamme qu'avec prudence. Il renverse comme le torrent du Lubar ; mais il n'a pas sa fureur, et son courage est tranquille.
c Du haut de la colline de Mora , Fingal sera spectateur du combat. Ossian , reste auprès de ton père. Bardes, chantez. Enfants de Morven, marchez à leurs voix. Voici ma dernière bataille : couvrez-la de gloire ! »
Lorsqu'une ombre irritée foule les flots au-dessus d'une île et la fait disparaître dans l'abîme , ses vents mugissent , et l'Océan roule avec fracas : tel , et non moins terrible , était le bruit de l'armée de Morven descendant dans la plaine.
Gaul s'avance à 1:\ tête des guerriers de Fingal; les torrents qu'il enjambe écument entre ses pas. Les bardes entonnent à
4 . Pendant l'eipédilion de Gaul à Tromalhon , dont il esl f*il mention dans Oîthon^, Morni, son père, riourut; il ordonna, en mourant, que son glaive fût déposé à côté de lui dans sa tombe, et que son fils ne len tiràl qu'à la dernière eilrémité. Peu de temps après , doux de ses frères ayant été tués dans un combat par Coldaronnan, chef de Cluilia, Gaul vint prendre le glaire à la tombe de son père.
ses côtés des chants de guerre , et Gaul mêle à leurs voix le bruit de son bouclier.
« Un torrent se forme sur la colline de Grona. Il s'enfle dans son cours orageux, jusqu'au premier rayon du matin; alors ses ondes blanchissantes tombent et entraînent les rochers et leurs forêts.
a Que mes pas soient toujours loin de la colline de Grona. Ses torrents roulent avec leurs flots le ravage et la mort. Guerriers de Morven , descendez ainsi de la montagne de Mora.
« Quel est celui qui s'élève sur son char, au bord du Glutha? Les collines tremblent à son passsage; les sombres forêts retentissent autour de lui et brillent des éclairs de sa lance.
ff Voyez-le au milieu des ennemis , tel que l'ombre de Golgach', quand elle disperse, en se jouant, les nuages amoncelés, et qu'elle voyage dans les airs, portée sur les vents ; c'est l'intrépide Morni. 0 Gaul! sois toujours semblable à ton père.
« Les portes de Selma sont ouvertes : les bardes prennent leurs harpes harmonieuses. Dix jeunes guerriers apportent le chêne de la fête. Le soleil lance un rayon mourant sur la colline. L'ombre fuit en ondes successives sur le gazon agité par les vents....
« Pourquoi ce silence, ô Morven? Ton roi revient avec toute sa gloire. La guerre n'a-t-elle pas rugi autour de lui? Gependant son front est toujours serein. Oui, la guerre a rugi autour de Fingal , et Fingal a triomphé. 0 Fillan ! marche sur les traces de ton père, d
Ainsi chantaient les bardes de Morven. A leurs voix les guerriers marchent à l'ennemi ; leurs bras levés s'agitent, c^mme on voit les roseaux ondoyer aux vents d'automne.
Fingal reta sur la colline de Mora. Le brouillard volait autour de son large bouclier suspendu à une branche sur le rocher de Gormul. Fingal me retint auprès de lui; mais je tournai mes regards vers la forêt de Gromla , de peur qu'à la vue du
\. Suivant quelques traditions, ce Colgach serait le même que le Calgacus (le Tacite. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était un des ancêtres de Gaul, et qu'il fut roi ou {'ergobret àes Calédoniens. De là vinrent les prétentions de la famille de Morni au trône d'Ecosse; prétentions qui causèrent tant d'embarras à Comhal et à Fingal son fils.
combat mon bouillant courage ne m'emportât au milieu de la mêlée.
Debout, un pied en avant sur la bruyère, je brillais sous mes armes comme le torrent de la colline de Tormo , quand les vents de la nuit ont enchaîné ses ondes et les ont revêtues de glace : le jeune chasseur le voit reluire aux premiers rayons du jour, il prête l'oreille et s'étonne du silence de ses flots.
De son côté, Gathmor conduisait son armée au combat. Mais quand il aperçut Fingal sur le sommet du Mora , son cœur s'enfla d'un noble orgueil, o: Eh quoi! le chef d'Atha combattrait, tandis que Fingal ne daigne pas descendre dans le champ de bataille? Foldath, commande mon armée; je la confie à ta valeur. »
Le chef de Moma s'avance comme un nuage qui récèle les fantômes de la nuit. Il tire son glaive; on croit voir une flamme jaillir de son côté. Il donne le signal du combat ; ses tribus, comme les vagues irritées, s'étendent dans la plaine. Il marche fièrement à leur tête ; son œil roule étincelant de rage ; il appelle Gormul , et lui dit :
« Vois-tu ce sentier dont le gazon tortueux s'étend derrière la colline? Places-y ta tribu , de peur que Morven n'échappe à mon glaive....
« Bardes d'Ërin , que nul de vous n'élève la voix. Je veux que tous les guerriers de Morven tombent sans que vous chantiez leur gloire : ce sont les ennemis de Caïrbar.
a Désormais le voyageur rencontrera l'épais et noir brouillard qui enveloppera leurs ombres. Errantes au bord des lacs marécageux, privées du chant funèbre, jamais elles ne monteront au séjour des vents. j>
Cormul part d'un air sombre et terrible : sa tribu vole sur ses pas. Ils se cachent derrière un rocher.
Gaul les suivit des yeux, et dit à Fillan : « Tu vois la marche et le dessein de Gormul. Va, fais lui sentir la force de ton bras. Quand tu l'auras terrassé, souviens-toi que Gaul combat ici ; c'est ici que je vais fondre sur-l'ennemi, et m'élancer au milieu de cette forêt de boucliers. «
Di'jà l'on entend le signal de la mort, le son terrible du bouclier de Morni. Gaul mêle à ce bruit les accents de sa voix. Fingal se lève sur le sommet du Mora : il voit son armée, d'une aile à l'autre, acharnée au combat.
Sur la colline opposée brille le soutien d'Atha , le vaillant Cathmor. Ainsi quand deux esprits du ciel , assis sur leurs sombres nuages, soufflent les vents impétueux et soulèvent les mers mugissantes , les vagues roulent devant eux , sillonnées par les baleines; pour eux, tranquilles au-dessus de la tempête , ils abandonnent au zépbyr leurs chevelures aériennes. Quel rayon de lumière brille dans Tair? c'est le glaive de Morni. Tu sèmes la mort sur tes pas , ô Gaul ! tu entasses l'un sur l'autre les ennemis terrassés.
Déjà, tel qu'un cbêne environné de ses branches, tombe le brave Turlathon. Son épouse, les cheveux épars, dort au gazouillement du Moruth. Au milieu d'un songe . elle étend ses bras d'albâtre; elle croit voir revenir son époux!... C'est son ombre , Oïchoma : ton roi n'est plus. Cesse de prêter l'oreille aux vents, tu n'entendras plus le bruit de son bouclier ; il est brisé 1...
Le bras de Foldath ne reste pas oisif. Il s'ouvre un chemin dans le sang. Gonnal le rencontre et l'attaque. Leurs armes se mêlent avec un cliquetis horrible....
Pourquoi faut-il que mes yeux voient ce funeste combat? Connal , l'âge a blanchi tes cheveux. Tu fus toujours l'ami des étrangers. Ton palais de Dunlora était leur asile.
Quand la nuit avait replié les voiles azurés du firmament , alors ta fête commençait : l'étranger entendait siffler au dehors les vents de la nuit , et se réjouissait devant ton chêne brûlant....
Pourquoi , généreux Connal , es-tu couché dans ton sang? Un arbre desséché se penche sur toi : ton bouclier rompu est à tes côtés. Tu n'es plus , et ton sang se mêle aux eaux du torrent.
Plein de rage , je saisis ma lance. Mais Gaul vole à Foldath : il laisse passer les guerriers vulgaires; toute sa fureur se tourne sur le chef de Moma. Déjà ils levaient leurs lances mortelles ; mais une flèche invisible fend l'air, et vient percer la main de Gaul. Son fer tombe et résonne sur la terre.
En ce moment, Fillan arrive avec le bouclier de Cormal il en couvre le corps de Gaul. Foldath pousse un cri terrible et rallume partout le feu du combat. Ainsi les vents impétueux font voler la flamme aux larges ailes sur les bois retentissants de Lumon.
« Fils de la belle Glatho , dit Gaul , tu es un esprit du ciel qui descend sur les mers troublées et lie les ailes de la tempête. Gormal est tombé sous tes coups. Tu atteins de bonne heure à la gloire de tes aïeux ; mais ne t'avance point trop , mon héros.
« Je ne puis lever ma lance pour te secourir ; ma main est désormais inutile dans les combats.... Mais je puis encore élever ma voix; les guerriers de Morven l'entendront, et se souviendront de mes exploits passés. »
Sa voix formidable s'élève sur les vents. L'ardeur de ses guerriers redouble; ils reconnaissent la voix qui les appela si souvent à la chasse dans les forêts de Strumon.
Gaul reste immobile au milieu de la mêlée. Tel paraît un chêne que la tempête environne. Tantôt sa cime se perd dans les vapeurs orageuses, tantôt il montre sa tête ondoyante : le chasseur pensif le contemple du fond du vallon.
Mon âme te suit, ô Fillan, dans ta course glorieuse. Tu fais rouler devant toi les bataillons ennemis. Foldath peut-être allait fuir lui-même ; mais la nuit descendit avec ses nuages , et le cor de Gathmor donna le signal de la retraite.
Les guerriers de Fingal entendent aussi la voix de leur roi : ils quittent le champ de bataille. Les bardes versent sur l'âme agitée des héros , comme une rosée rafraîchissante , la douce mélodie de leurs chants.
« Quelle est celle qui vient du Strumon, les cheveux épars? Elle marche d'un air triste, et lève les yeux sur Érin. Évir- Goma', pourquoi cette tristesse? Qui peut égaler la gloire de ton époux? Que Gaul était terrible dans le combat! Il revient couvert de gloire : il a levé son glaive , et les ennemis ont fui dispersés,
« La joie de la victoire pénètre l'âme de Fingal. Il se rappelle les batailles de ses ancêtres : les temps passés se retracent à sa mémoire quand il voit la gloire de son fils. Il se réjouit à la vue du jeune Fillan, comme le soleil au milieu de ses nuages, en voyant l'arbre que ses rayons ont fait croître , balancer sa tête superbe dans un vallon solitaire.
(c Semblable au bruit du tonnerre grondant sur les collines
< . Évir-Coma était femme do Gaul et fille de Casdu-Conglas, chef d'Idronlo, Tu ne dos Hébrides.
tandis que les ténèbres et un* calme effrayant régnent dans la plaine de Lara , la marche de tes guerriers , ô Morven, porte à l'oreille une impression de plaisir et d'effroi
« Ils reviennent sur le Mora, tels que des aigles qui revolent à leurs rochers sourcilleux , quand ils ont déchiré les jeunes faons dans la plaine. Guerriers de Morven, vos pères se réjouissent dans leurs nuages, à la vue de vos exploits. »
Tels étaient, pendant la nuit, les hymnes des bardes sur la colline de Mora. La flamme s'élève de cent chênes que les vents ont arrachés du rocher de Gormul ; on prépare la fête ; les chefs sont assis; Fingal brille au milieu d'eux. L'aile d'aigle de son casque s'agite avec bruit. Les vents d'ouest se lèvent, et l'on entend leurs sifflements inégaux dans les ténèbres de la nuit. Le roi , dans un morne silence, promène longtemps ses regards sur ses guerriers.
« Mon âme, dit-il, ne sent qu'une joie imparfaite; j'aperçois un vide au milieu de mes amis. Où est Gonnal? Doit-il être oublié à ma fête , lui qui n'oublia jamais l'étranger dans les siennes?
(T Vous vous taisez.... Ah! Gonnal n'est plus! Brave guerrier, que la joie soit bientôt le partage de ton âme : va d'un vol rapide rejoindre tes aïeux sur les tourbillons de l'air.
« Ossian, ton âme est de feu : que ton génie éternise la mémoire du héros. Fais revivre les combats de sa jeunesse. Dis comment il se signala pour la première fois dans les champs de la guerre. L'âge avait déjà blanchi ses cheveux. Nous avons passé ensemble les premières années de la jeunesse; et, le même jour, Duthcaron* nous arma de nos premiers arcs contre les chevreuils de Dunlora.
— Les traces de nos combats, dis-je alors, sont en grand nombre dans Inisfail. Jadis nos vaisseaux montèrent souvent sur les vagues de l'Océan pour voler au secours de Conar.
^ . Après la mort de Comhal , et pendant que le chef de la tribu de Morni occupait le trône qu'il avait usurpé, Fingal fut élevé en secret par Duthcaron , père de Connal. Ce fut alors qu'il contracta avec Connal cette amitié qui lui dicte ici des regrets si touchants sur sa mort. Quand Fingal fut sorti de l'enfance, il eut bientôt réduit la tribu de Morni; et, comme on le voit dans l'épisode suivant, il envoya Duthcaron et Connal, son fils, au secours de Cormac-mac-Conar , fils de Conar , et roi d'Irlande , qui se trouvait réduit à la dernière extrémité par la révolte des Firbolgs.
<r Un jour, la bataille rugissait dans Alnecma, au bord des flots écumeux de Duthula. Gormac* et Duthcaron descendirent de la colline de Morven pour combattre. A côté de Duthcaron marchait le jeune Gonnal, son fils, levant la lance pour la première fois. Tu leur commandais, ô Fingal, de voler au secours du roi d'Érin.
a Déjà les guerriers d'Alnecraa s'élancent dans la plaine ; à leur tête paraît Colculla', leur chef intrépide ; les deux partis se mêlent et combattent comme deux mers orageuses. Gormac brille dans la mêlée.
« Loin du reste de l'armée, Duthcaron s'avance et renverse l'ennemi. Gonnal ne reste pas oisif auprès de son père; mais Alnecma triomphe, et les tribus d'iirin prennent la fuite. Duthcaron et Gonnal , le fer à la main , couvrent la retraite de leurs amis.
« La nuit descendit sur Duthula. Les deux héros se retiraient en silence. Un torrent traversait la largeur de la plaine, Duthcaron ne psut le franchir. « Pourquoi t'arrêtes-tu , mon « père? lui ait Gonnal, j'entends l'ennemi qui s'approche.
« — Fuis, Gonnal, répondit Duthcaron, ton père sent que ses e forces l'abandonnnent : je reviens blessé du combat. Laisse- « moi me reposer ici pendant la nuit.
« — Non, tu ne resteras pas seul, ô mon père, » reprit Gonnal en soupirant.
€ A ces mots, il se penche sur son père; Duthcaron expire. « Le jour parut, et la nuit succéda sans qu'aucun barde portât ses pas dans la plaine. Mais Gonnal pouvait-il abandonner la tombe de son père, avant qu'on eût chanté l'hymne de sa gloire ? Il bande son arc contre les chevreuils de Duthula, et prépare son repas solitaire.
« Sept nuits il reposa sa tête sur la tombe de son père, qui lui apparaissait dans ses songes. Il voyait son ombre errer
< . Cormac-mac-Conar , qu'il ne faul pas confondre avec Cormac, fils d'Arlho, dont il a été queslion dans le premier clianl. 11 paraît, par plusieurs épisodes de ce poëme, qu'il ne fui jamais tranquille possesseur du in'.ne d'Irlande. Les rois d'Allia en Alnrcnia (aujtiurdhui (A»nnauglil) avaient tt-nté plusieurs fois d'enlever la couronne d'Irlande ;\ la famil'e de ('onar , avanl de consommer leur usurpation par le meurtre du jeune Cormac, fils d'Arlho.
2. Golculla élail frère de Borbar-Dullml, ptTe de r.alhmor ol de Caïrbar.
CHANT TROlSIiCME. 273
dans un tourbillon obscur, comme la vapeur qui s'élève des marais du Lego.
c Enfin le chef des bardes de Temora, Colgan*, parut. Duthcaron entendit l'hymne de sa gloire : son ombre alors brilla dans les airs, et monta pleine de joie sur les vents.
— La louange des rois, dit Fingal, plaît à mon oreille, quand leurs armes sont terribles dans les combats, et que leurs cœurs sont émus de pitié à la vue du malheureux. Qu'on célèbre ainsi mon nom , quand les bardes éclaireront le vol de mon âme dans les cieux!
€ Carril, prends avec toi mes bardes, et élève un tombeau à Gonnal. Qu'il entre ce soir dans son étroite demeure ; que l'âme du héros ne reste point errante au milieu des airs.
« La lune montre sa faible lumière entre les cimes touffues des arbres : à la faveur de ses rayons , élève des tombes à tous ceux qui ont péri dans la bataille. Si tous n'étaient pas comptés parmi les chefs, tous étaient braves. Ils étaient mon appui dans le danger; ils secondaient mon vol vers la gloire. C'est à eux que je dois ma renommée. Carril , n'oublie aucun guerrier. »
Les cent bardes entonnèrent à la fois les chants des :ombeaux ; Carril marchait à leur tête. Le silence régnait dans les vallons tortueux qui s'étendent au pied des collines de Lena.
J'entendais la voix des bardes s'affaiblir à mesure qu'ils s'éloignaient. Je me penchai en avant, appuyé sur mon bouclier. Je sentis mon âme s'enflammer; et mes chants, à demi formés, se mêlaient de loin aux chants des bardes.
Tel , à la voix du printemps , le jeune arbre du vallon déploie ses feuilles naissantes aux rayons du soleil , et balance dans les airs sa tête solitaire ; l'abeille de la montagne bourdonne alentour : le chasseur, errant dans la bruyère, le contemple avec joie.
Le jeune Fillan se tenait dans l'éloignement. Son brillant bouclier reposait sur la terre : sa noire chevelure flottait abandonnée aux vents. Il entendit la voix de Fingal , et s'appuya sur son bouclier pour mieux l'écouter.
\ . Colgan, fils de Cathmul, était le principal barde de Cormac-mac-Conar • on lui attribue un ancien poëme sur les amours de Fingal et de Roscrana fille de Gormac-mac-CoDar,
a Mon fils , lui dit le roi , j'ai vu tes exploits , et mon cœur nageait dans la joie. La gloire de nos aïeux, ai-je dit, sort de ses ombres et reparaît plus brillante. Tu es brave, fils de Clatho , mais tu te jettes témérairement au milieu des dangers. Ce n'est pas ainsi que combattait Fingal, quoiqu'il n'ait jamais craint l'ennemi.
a Que ta tribu soit toujours derrière toi comme un rempart inébranlable. C'est elle qui fait ta force dans le combat. C'est ainsi que tu pourras jouir de ta gloire, et voir longtemps les tombes de tes pères !...
c( Tes exploits , ô mon fils ! me rappellent les années de ma jeunesse , quand je descendis pour la première fois dans cette îlel... »
Nous nous penchâmes vers le roi pour l'écouter : la lune à demi voilée soulevait les nuages , environnée des vapeurs qui portaient les ombres des morts.
Fingal raconte sa première expédition en Irlande et son mariage avec Roscrana. — Les chefs irlandais se rassemblent autour de Cathmor. — Tableau de sa situation. — Histoire de Sulmalla, fllle de Conmor, roi d'Inishuna, qui s'est déguisée en jeune guerrier pour suivre Cathmor à la guerre. — Querelle de Malthos et de Foldath; Cathmor, usant de son autorité, fait cesser la dispute. — Les chefs de son armée, assis à sa fête, écoutent les chants du barde Fonar. — Cathmor va se reposer à quelque distance de ses guerriers. — L'ombre de son frère Caïrbar lui apparaît, et lui prédit d'une manière obscure l'issue de la guerre. — Cathmor éveille son armée pour livrer un combat décisif.
L'action remplit la seconde nuit et le commencement de la troisième journée.
« J'étais assis près d'un chêne , dit Fingal , sur le rocher de Selma, quand je vis Connal descendre de l'Océan '; sa main brandissait une lance rompue : c'était celle de Duthcaron.
4 . Cet épisode a une liaison immòdiale avec l'hisloirc de Connal el do Duthcaion, qui se trouve à la fm du chanl précédonl. Fingal, assis sous un cliùne, près de son palais de Selma, aperçut Connal, qui rcvcDail d'Irlande. Le dansf"»' qui mcuaçail Cormac, roi de celle lie, le détermina à mettre sur le champ à la voile.
« Le jeune héros se tenait dans l'éloignement et détournait la vue. Sans cesse à sa pensée se retraçait l'image de son père, et mille idées sinistres vinrent l'assiéger.
c( A sa vue, la tristesse s'empara de mon âme ; je tremblai pour les rois d'Érin; je tire à moitié mon glaive : mes guerriers s'avancent à pas lents. Les yeux attachés sur moi, ils attendent en silence les ordres de leur roi. Ma voix était pour eux comme un vent du ciel qui dissipe les sombres vapeurs. Je leur ordonne de déployer mes voiles.
(c Trois cents jeunes héros montent sur les flots, les regards fixés sur mon bouclier. Il était suspendu au haut du mât , et son ombre noircissait l'azur de l'Océan. Je le frappais de temps en temps , quand la nuit eut obscurci les cieux, et je cherchais au firmament la chevelure enflammée de l'étoile d'Ullerin *. Cet astre bienfaisant ne me refusa point sa lumière. Il voyageait au milieu des nuages brisés ; et ses rayons , faiblement réfléchis sur l'abîme , dirigèrent ma course.
« Ërin parut au milieu des vapeurs du matin. Nous entrâmes dans la baie de Lena , où les vagues mugissantes s'engoufTrent dans le sein des forêts.
« Là Gormac , enfermé dans son palais , évitait la rage de ColcuUa. Il ne se dérobait pas seul à la fureur de l'ennemi. La belle Roscrana, sa fille, était à ses côtés.
o: Gormac vint au-devant de nous , soutenant ses pas chancelants sur sa lance sans pointe. Nous vîmes un sourire percer entre les cheveux blancs qui ombrageaient son visage ; mais la douleur était dans son âme.
« Quand il nous vit près de lui , il poussa un profond soupir : <r Je vois , nous dit-il, les armes de Trenmor. Fingal , tu ( ramènes la sérénité dans mon âme. Ta gloire a brillé dès le « matin de ta vie; mais les ennemis d'Érin sont forts et redouc tables.
« — Eh bien, répliquai-je l'âme émue, je les ferai bientôt « disparaître devant moi. Nous ne sommes pas de la race des c faibles : pourquoi la peur viendrait-elle nous troubler de ses « fantômes? Le courage du brave s'accroît avec le nombre des
^ . Ullerin signifie qui conduit dans Érin,- c'était le nom que portait , du temps de Fingal, une étoile connue de ceux qui faisaient voile des Iles Hébrides vers la côte de l'Ulster.
c ennemis. Roi d'Érin ne décourage point un jeune guerrier c par de noirs pressentiments. »
« A ces mots , Cormac laissa couler quelques pleurs. Il prit ma main, qu'il pressa quelque temps en silence. <r Digne fils « de Trenmor, me dit-il enfin, je ne veux point décourager ton c âme; elle brûle du feu qui animait tes ancêtres. La gloire te c suit dans les combats ; mais attends le retour de Caïrbar • : « que le glaive de -mon fils se lève à côté du tien! Mon fils est- « il allé rassembler les enfants d'Ullin, dispersés sur les bords c de leurs torrents éloignés ? »
« Nous arrivâmes au palais de Cormac : il est bâti au milieu des rochers, dont les flancs creusés par les siècles conservent les vestiges des anciens torrents. Des chênes touffus et chargés de mousse se penchent alentour ; l'épais bouleau y balance sa tête verdoyante.
<r A demi cachée dans un bois, Roscrana chantait, et sa main blanche volait sur la harpe : j'entrevis cette beauté; elle était semblabls à un esprit céleste, à demi voilé dans son nuage.
« Nous passâmes trois jours en fête à Lena. L'image de Roscrana occupait mon âme. Cormac s'aperçut de mon trouble. Il m'accorda cette belle vierge. Elle vint les yeux baissés, laissant flotter ses beaux cheveux autour d'elle....
« Tout à coup la bataille rugit : Colculla fond sur nous; je saisis ma lance ; mon glaive étincelle ; je marche à la tête de mes guerriers : l'armée d'Alnecma fuit; Colculla tombe; Fingal revient comblé de gloire.
c II se rend à jamais célèbre, ô Fillan , le héros qui combat environné de ses guerriers : les bardes suivent sa course glorieuse au milieu des pays ennemis. Mais celui qui combat seul transmet peu d'actions aux siècles futurs : il brille aujour-
4. Caïrbar, fils de Cormac-mac-Conar, qu'il ne faut pas confondre avec Caïrbar fils deBorbar-Dulhul , donl il a élé question dans les clianlsprécédenls fui roi d'Irlande apiès la morl de son père. Son rogne fui court; il eut pour successeur Arlho , père du jeune Cormac , qui fut assassine par Caïrbar, fils de Borbar-Dulhul. H y avait déjà lonplemps qu'Arlho était parvenu à l'âge viril , lorsque son père eut de Helihano, sa femme, un autre fils, appelé Ferad-Arliio. 11 était le seul rejet<ni de la famille de Conar, premier roi d'Irlande, lorsque Fingal entreprit la guerre qui fait le sujet de
poëme.
d'hiii , demain il n'est plus ; un seul chant embrasse tous ses exploits; un seul champ de bataille renferme toute sa renommée; il n'est connu qu'aux lieux où s'élève sa tombe. j>
Ainsi parlait Fingal sur la colline de Mora. Trois bardes , sur le rocher de Gormul, firent entendre des chants mélodieux. A leurs voix, le sommeil descendit sur l'armée.
Carril, à la tête des autres bardes, revint du tombeau de Gonnal.... La voix du matin ne parviendra pas jusqu'au lit où tu reposes, ô Gonnal ! Tu n'entendras plus les chevreuils bondir autour de ton étroite demeure.
Tels on voit au-dessus d'une mer orageuse les nuages rouler en désordre autour d'un météore nocturne dont la flamme éclaire leurs noirs flocons , tels les guerriers d'Érin se rassemblent autour de Gathmor. Lui, tranquille au milieu d'eux, lève et baisse sa lance par intervalles, selon que le son lointain de la harpe de Fonar s'enfle ou diminue.
Près de lui, la belle Sulmalla, l'aimable fille de Gonnor, s'appuyait contre un rocher. Gathmor était venu au secours de son père * et avait dispersé ses ennemis. Sulmalla le vit comblé de gloire au milieu des fêtes d'Inishuna, et Gathmor ne vit point avec indifférence la beauté de Sulmalla.
^. La nation des Firbolgs, qui habitait le midi de l'Irlande, descendait originairement des Belges , qui possédaient le sud et le sud-oust de la côte de la Grande-Bretagne. Elle conserva pendant plusieurs siècles une alliance étroite avec le peuple dont elle tirait son origine : elle envoya du secours aux Belges de la Grande-Bretagne, quand ils furent attaqués par les Romains ou quelque autre peuide venu du continent. Conmor, roi d'Inishuna, celle partie de la Grande-Bretagne qui est vis-à-vis de la côte d'Irlande, étant allaqiié par des ennemis dont la tradition n'a pas conservé le nom , envoya demander du secours à Caïrbar , roi d'Atha , le chef le plus puissant de la nation des Firbolgs. Caïrbar lui envoya Gathmor, son frère, qui, après bien des vicissitudes de fortune , termina la guerre par la défaite totale des ennemis d'Inishuna , et retourna triomphant au palais de Conmor. Sulmalla ne put voir avec indifférence le libérateur de sa patrie; mais avant que sa passion eût éclaté, Gathmor fut rappelé en Irlande par Caïrbar, sur la nouvelle que Fingal se préparait à rétablir la famille de Conar sur le trône. Les vents contraires obligèrent Cathmor de rester trois jours dans une baie d'Inishuma. Ce fut alors que Sulmalla se déguisa en jeune guerrier, et vint lui offrir de servir dans la guerre qu'il allait entreprendre. Cathmor accepta ses offres, fit voile pour l'Irlande, cl arriva sur la côte d'Ulslcr, pou (ie jours avant la mort de Caïrbar.
Le troisième jour, Fithil vint d'Erin annoncer à Cathmor que Fingal avait levé le bouclier de la guerre, et menaçait Caïrbar '. Aussitôt Cathmor déploya ses voiles ; mais les vents soufflaient dans d'autres contrées : il resta trois jours sur la cote.
Souvent ses yeux se tournaient vers le palais de Conmor. Il se souvenait de la fille de l'étranger, et poussait de profonds soupirs. Mais , au moment où le vent réveillait les flots , on vit descendre de la colline un jeune guerrier sous les armes ; il venait pour combattre sous l'étendard de Cathmor....
C'était Sulmalla. Cachée sous son casque, elle suivait les pas de son amant : elle le contemplait , quand il reposait au bord du torrent.
Cathmor croit que la belle vierge est encore à poursuivre les chevreuils de Lumon, ou que, sur le sommet d'un rocher, elle étend sa blanche main au vent, pour épier s'il souffle de la terre d'Inisfail. Son amant lui avait promis de quitter promptement cette terre étrangère et de reparaître bientôt sur l'Océan...
Sulmalla est près de toi , vaillant chef d'Atha ; c'est elle qui est appuyée contre ce rocher, et tu ne la connais pas.
Tous les chefs environnaient Cathmor, tous excepté Foldath. Il se tenait dans léloignement, l'âme bourrelée de dépit. De temps en temps, il murmure des chants inarticulés. Enfin il se lève avec fureur, frappe l'arbre sous lequel il était assis , et s'avance brusquement vers le roi.
Tranquille et serein, le jeune Hidala était resté près du chêne embrasé. On voyait ondoyer la lumière sur les longues boucles qui tombaient autour de ses joues vermeilles. Sa voix était pleine de douceur, quand il chantait à Cloura, dans la vallée de ses pères , et qu'il touchait sa harpe harmonieuse.
« Roi d'Érin, dit le jeune guerrier, voici le temps des fêtes; ordonne aux bardes de chanter, et passons cette nuit dans la
\. Conmor, père de Sulinalln, fut tué dans colle pnerre, dont Callimor délivra Inishiina. Lurmar,son fils, lu. siinéda. Suivant l'opinion de ce tempslà, qnand une personne éiail réduite au dernier degré du malheur, qu'elle ne pouvait espérer aucun soulai;«;menl , les onibros de ses aïeux appelaient son âme; le vulgaire supcrsUlicux croit encore aujourd'liui à celte voix do» morls.
joie. Le guerrier ranimé par leurs chants retourne plus terrible au combat.
« Les ténèbres reposent sur Inisfail. Les nuages s'étendent d'une colline à l'autre; on voit dans l'éloignemeut les pâles fantômes marcher à grands pas sur la bruyère. Les âmes des guerriers qui ont péri dans le combat se penchent vers nous pour demander leur chant funèbre.
(( Ordonne que les sons de la harpe retentissent dans les airs , et les fasse monter brillantes au séjour de leurs aïeux...
— Qu'ils restent tous dans l'oubli , s'écrie Foldath écumant de rage; j'ai été vaincu, et j'écouterais des chants de joiel J'ai été vaincu! Cependant je n'étais pas oisif dans le champ de bataille. Je marchais dans un fleuve de sang; mais j'étais suivi de faibles guerriers !
« Hidala , va toucher ta harpe dans la vallée de Gloura : que l'écho de Lora réponde à ta voix , tandis que quelque jeune fille, cachée dans un bois, regardera ta blonde chevelure. Mais fuis dans la plaine de Lena : c'est ici le champ des héros.
— Cathmor, dit Malthos, c'est toi qui nous mènes à l'ennemi : tu es l'astre qui dirige notre course dans le champ ténébreux des combats ; tu fonds comme un vent impétueux sur les armées, et tu les roules dans le sang ; cependant qui t'entendit jamais parler de tes exploits au retour de la bataille?
« Les guerriers farouches ne se plaisent que dans la mort. Leur mémoire repose avec délices sur les blessures que leurs lances ont faites. L'image des combats se mêle à toutes leurs pensées ; sans cesse on les entend vanter leurs actions.
« Foldath, tu as, il est vrai, jonché la terre de morts ; mais d'autres que toi savent manier la lance. Non, tu n'étais pas suivi de faibles guerriers ; mais l'ennemi était invincible. »
Cathmor s'aperçut que la fureur des deux chefs était près d'éclater; déjà ils se penchaient l'un vers l'autre, la main sur leurs glaives à moitié tirés, les y^eux en feu; bientôt ils allaient engager un combat horrible ; mais Cathmor, en courroux, les arrête du geste et s'écrie :
« Guerriers orgueilleux, modérez les transports de vos âm es. Retirez-vous dans l'ombre de la nuit. Faut-il que ma colère éclate sur vous? faut-il que je vous combatte l'un et l'autre? Ce n'est point ici le temps des querelles ; retirez-
vous; VOUS troublez ma fête : ne provoquez plus mon courroux! »
A sa voix ils s'éloignent à grands pas, et disparaissent comme deux colonnes de brouillard; quand le soleil se lève entre elles au-dessus des rochers, elles roulent des deux côtés, et vont se perdre dans les roseaux de l'étang qui les engendra.
Les chefs, assis en silence à la fête, levaient quelquefois les yeux sur Cathmor, qui se promenait sur le rocher et calmait son âme agitée.
Enfin, tous les guerriers se couchent dans la plaine : le sommeil descend sur eux. On n'entendait plus que la voix de Fonar. Assis sous un arbre éloigné, il chantait les louanges de Cathmor; mais le héros craint de les entendre, et se couche près d'un torrent mugissant.
Caïrbar, à demi caché dans son nuage, lui apparut en songe. Une joie sombre brille sur son visage; il avait entendu le chant de Carril : les vents soutenaient le nuage qu'il avait saisi dans le sein de la nuit, en montant vers sa demeure aérienne. Il parle, et sa faible voix se confond avec le murmure du torrent.
€ Que la joie descende dans l'âme de Cathmor, dit-il; sa voix s'est fait entendre près de Lena : à son ordre, les bardes ont enfin chanté pour Caïrbar, et Caïrbar est monté sur les vents. Mon ombre est dans le palais aérien de mon père.
« Cathmor, nul barde ne manquera d'environner ta tombe : les enfants de l'harmonie aiment les braves et gardent leur souvenir.... Mais quels sons lugubres se font entendre 1 Une voix s'élève dans la plaine de Lubar....
« Enflez encore vos voix, fantômes de la nuit : ce sont des morts couverts de gloire I... Le son devient plus fort et plus perçant.... Déjà l'on n'entend plus que l'aigre sifflement des vents.... Ahl bientôt Cathmor ne sera plusl *
A ces mots, l'ombre se Replie sur elle-même et s'évanouit parmi les brumes. Le vieux chêne ressent le mouvement de sou départ, et sa tête en est agitée.
Cathmor se réveille et saisit sa terrible lance : il promène de tous côtés ses regards ; mais ses regards ne rencontrent partout que le voile ténébreux de la nuit.
< C'était, s'écrie le héros , c'était la voix de Caïrbar, mais
son ombre a disparu. Enfants de la nuit, vous ne laissez dans l'air que d'invisibles traces. On vous voit souvent comme un faible rayon de lumière dans une plaine déserte. Dès que nous approchons, vous rentrez dans vos nuages.
« Eh bien! retirez-vous, débiles fantômes. Vous ne pouvez rien apprendre aux mortels. Vos apparitions ne sont que mensonges comme les rêves de notre sommeil. Vous dites que Cathmor doit tomber bientôt, que bientôt il sera couché dans l'étroite demeure où ne pénètrent plus les rayons de la vie?... Loin de moi, ombres vaines : combattre est mon partage ; loin de moi toute autre pensée.
« Je monte sur des ailes d'aigle pour saisir la gloire. Dans la vallée solitaire croupit l'âme du lâche. Les années s'écoulent; les saisons se succèdent : lui reste toujours inconnu; et, quand la mort vient abattre sa tête blanchie, son ombre se perd dans les vapeurs des plaines marécageuses : jamais on ne la voit s'élever sur les collines où régnent les vents.
« Cathmor ne sortira pas ainsi de la vie. Il ne s'égare point sur le champ de bataille, comme un faible enfant qui ne sait encore que remarquer le lit des chevreuils sur la montagne. Je marche l'égal des chefs les plus vantés, et ma joie est grande quand je vois rouler devant moi les armées dispersées, comme les flots de la mer sous le souffle des vents. »
Ainsi parla Cathmor, dans le noble transport dont il était animé. Le feu de la valeur brûle dans son sein. Il s'élance dans la plaine. Déjà le matin versait les flots de la lumière : Cathmor voit son armée couchée sur la bruyère. Les larges boucliers étendus sur la terre brillent aux premiers rayons du jour. A cet aspect, il tressaille comme l'esprit de l'orage descend sur les mers : les flots sont tranquilles, les vents se taisent ; mais bientôt à son aspect les vagues se réveillent, s'enflent, et roulent leurs vastes lames sur la côte.
Au bord d'une onde paisible dormait la belle Sulmalla : son casque était tombé de sa tête; ses songes lui retraçaient le pays de ses pères. Elle voit le matin de retour dans ses campagnes; des torrents qui tombent, en bondissant, des rochers ; les zéphyrs volent sur les joncs ondoyants de la plaine. Elle entend le son du cor donner le signal de la chasse; elle entend les guerriers sortir en tumulte du palais de son père; au-dessus d'eux s'élève le héros d'Atha : dans sa démarche
majestueuse, il arrête sur elle un regard amoureux; mais la fière et insensible Sulmalla détourne sa tête et tend son arc...
Tels étaient les songes de Sulmalla, quand Cathmor arriva près d'elle. Il voit son beau visage et sa longue chevelure : il reconnaît la fille de Lumon. Que fera Cathmor?...
Il soupire, il répand des larmes, et s'éloigne. Ce n'est pas ici le temps, vaillant chef d'Atha, d'abandonner ton cœur à l'amour. La guerre roule devant toi comme un fleuve de sang.
Aussitôt il frappe sur son bouclier la bosse de la guerre : son armée s'ébranle et se lève avec bruit autour de lui. Sulmalla se réveille, reprend son casque, et tremble qu'on n'ait reconnu dans Érin la fille d'Inishuna. Elle se souvient qu'elle est du sang des rois, et sa fierté s'alarme.
Elle se retire derrière un rocher, au bord du ruisseau qui serpente dans la vallée. C'était le séjour tranquille de la biche, avant que le bruit des armes eût retenti.
De temps en temps, la voix de Cathmor parvient jusqu'à l'oreille de Sulmalla : son âme est plongée dans la tristesse; elle laisse échapper ces mots qu'emportent les vents :
« Les songes d'Inishuna se sont évanouis : ils ont disparu de mon âme; je n'entends plus le bruit de la chasse autour de ma demeure. Je suis cachée dans la robe sanglante de la guerre.
« Je regarde au travers du nuage qui m'enveloppe; aucun rayon ne luit pour éclairer mes pas.... Je vois tomber mon héros : Fingal s'avance, Fingal qui sort toujours victorieux des dangers....
c( Ombre de Conmor, ô mon père, voyages-tu dans le sein des nuages? viens-tu quelquefois dans les pays étrangers? Oui, car j'ai entendu ta voix dans les ténèbres, tandis que j'étais encore sur les flots d'Inisfail.
« On dit que les ombres de nos pères peuvent emporter nos âmes, quand ils nous voient seuls aux prises avec la douleur: appelle la mienne, ô mon père, quand mon héros sera couché sans vie sur la poussière; car alors je serai seule avec mon malheur. »
Les deux armées sont en présence sur les rives du Lubar. — Fingal donne le commandement de la sienne à Fillan ; mais en même temps il ordonne à Gaul, qui avait été blessé à la main dans la bataille précédente, de l'aider de ses conseils. — L'armée d'Érin est commandée par Foldath. — Description de la mêlée. — Prodiges de valeur de part et d'autre. — Fillan met l'armée d'Érin en pleine déroute.
0 toi qui reposes entre les boucliers suspendus au mur de ma demeure, descends, ô harpe! que j'entende encore ta voix.
Fils d'Alpin, que les cordes résonnent sous tes doigts ; c'est à toi de réveiller l'âme du barde ; souvent tes accents se sont mêlés au murmure du Lora.
Pour moi, le nuage des années amoncelées m'environne : ma vue ne perce son voile épais que d'espace en espace ; encore ce qu'elle entrevoit dans le passé n'est-il qu'une vision obscure et confuse.
Je t'entends, ô ma harpe 1 Mon âme égarée revient à moi comme le zéphyr que le soleil ramène dans une vallée que les brouillards glacés avaient longtemps assombrie.
Je vois briller le Lubar dans les détours de ses collines'. Des deux côtés du fleuve s'élèvent Gathmor et Fingal. Leurs guerriers, répandus autour d'eux, se penchent en avant pour les écouter. Au milieu, les deux rois se dressent comme deux
4. Voici la scène où se passe l'aclion. A peu de distance l'une de l'autre s'élèvent les deux collines de Mora et de Lena : la première , occupée par Fingal; et la seconde, par l'armée de Calhmor. Au travers de la plaine qui sépare les deux collines, coule la petite rivière de Lubar, dont les rives furent le théâtre de tous les combats, excepté celui de Cairbar et d'Oscar. Ce dernier se passa au nord de la colline de Mora , dont Fingal s'empara après que l'armée de Caïrbar se fut retirée vers celle de Catbnior. A quelque distance, mais en vue de Mora, le Lubar sortait de la montagne de Crommal; et, après avoir traversé rapidement la plaine de Lena, il se jetait dans la mer, près du champ de bataille. Derrière la montagne de Crommal coulait le petit ruisseau de Levath, sur les bord.s duquel Ferad-Artho, dernier rejeton de la race de Conar, vécut caché dans une caverne, tant que dura l'usurpation de Caïrbar, fils de Borbar-Dulliul.
rochers dont la tête couronnée de pins s'élève au-dessus des brumes, et jette aux vents l'écume de cent torrents.
A la voix de Gathmor, les enfants d'Érin se répandent dans la plaine. Leurs troupes nombreuses descendent vers le Lubar. A leur tête marche Foldath.
Gathmor se retire sous un chêne touffu sur le haut de la colline. Près de lui, un torrent roule ses bruyantes ondes. Il lève par intervalles sa lance étincelante, dont l'éclat guide ses guerriers dans le combat.
Non loin de Gathmor, Sulmalla était appuyée contre un rocher : elle voyait avec douleur l'appareil des combats; son âme avait peur du sang.
Derrière la colline s'étend une vaste vallée, qu'arrosent trois ruisseaux bleuâtres. Le soleil se plaît à éclairer ce lieu paisible, et les chevreuils de la montagne y descendent sans crainte. G'est sur ce vallon que se tournent les regards de la belle Sulmalla.
ringal aperçoit sur le haut de la colline le fils de Borbar- Duthul : il voit la nombreuse armée d'Érin se développer dans la plaine. Aussitôt il frappe son bouclier, et donne à ses guerriers le signal de la mêlée. Leurs lances se croisent étincelantes aux rayons du soleil. Leurs boucliers sonores font retentir en se heurtant les échos voisins. Les fantômes de la peur volent sur l'armée ennemie. Fingal, la force et l'appui de Morven, leur promet la victoire.
Les enfants de Morven s'élancent avec un bruit pareil à celui des vents conjurés. G'est un torrent dont rien ne peut détourner le cours. G'est à eux que Fingal doit sa renommée dans les pays étrangers.
« Enfants de Morven, vos bras ont secondé les exploits de votre chef; de la voix et du geste il vous encourageait, il guidait votre audace. Jamais sa parole ne retentit à vos oreilles comme un tonnerre menaçant : jamais ses yeux ne lancèrent sur vous des regards courroucés.
« Paraissait-il quelque guerrier présomptueux et sans gloire, mes yeux ne daignaient pas le remarquer; je l'oubliais à mes fêtes ; sa fierté s'évanouissait comme la vapeur du matin.
« Un jeune héros brille aujourd'hui devant vous : il n'a fait encore que quelques pas vers la gloire; mais c'est mon fils, il
est brave; secondez sa valeur, ramenez-le triomphant à son père. Bientôt il pourra combattre seul. Son visage offre les traits de ses ancêtres : son âme est une étincelle jaillie du feu qui les embrasait.
« Fils de Morni, marche derrière le fils de Glatho : que ta voix dirige sa valeur au milieu des dangers; que rien n'échappe à ta vue dans le tumulte de la mêlée. »
Ainsi parle Fin gai. Il monte sur un rocher de Gornml*. Je le suivais à pas lents. Gaul, blessé, accourut à moi; son bouclier, détaché, pendait sur son côté.
« Fils de Fingal, attache ce bouclier, attache-le sur le côté de Gaul; l'ennemi le verra peut-être, et croira que j'ai levé la lance. Si je tombe aujourd'hui, que mon tombeau reste caché dans la plaine; car je tomberai sans gloire, puisque mon bras ne peut lever ce fer. Qu'Évir-Goma l'ignore , son front en rougirait. Fillan, les braves ont les yeux sur nous. Gombattons avec courage, et ne souffrons pas qu'ils descendent de leurs collines pour rallier leurs tribus en déroute. »
J'attache son bouclier : il s'éloigne aussitôt; ma voix le suivit, je lui criai : c Le fils de Morni pourrait-il tomber sans gloire dans Érin? Les actions des braves s'effacent de leurs âmes de feu. Ils s'élancent avec indifférence dans le champ de la gloire; mais les bardes ont des chants pour transmettre leurs noms aux siècles à venir. »
Je me réjouissais en suivant des yeux les pas de ce héros : puis je montai m'asseoir sur le rocher de Gormul, à côté de Fingal.
Les deux armées se rangent en bataille sur les rives du Lubar. Là Foldath s'élève comme une colonne de ténèbres; ici brille la jeunesse de Fillan. L'un et l'autre, appuyés sur leurs lances, qui plongent dans le torrent , donnent le signal de la guerre. Gaul frappe le bouclier de Morven : tous s'élancent à la fois ; partout l'acier reluit sur l'acier.
Ainsi brillent deux torrents dans la campagne, quand, du haut des rochers sourcilleux, ils tombent et mêlent ensemble leurs ondes écumantes.... Regardez le fils de la gloire : voyez à combien de guerriers il fait mordre la poussière 1 La mort
4. Le rocher de Gormul s'élevait sur la colline de Mora, el commandait la plaine où se livrait la bataille.
vole autour de lui : ô Fillanl que de héros renversés sur ton passage!...
Rothmar, le bouclier des guerriers, s'arrête entre deux rochers. Deux chênes courbés par les vents étendent leurs branches de chaque côté. Il roule en silence ses sombres regards sur Fillan, et couvre la retraite de ses guerriers.
Fingal voit Rothmar menacer Fillan; son âme en est émue; mais, comme la pierre de Loda se détache tout à coup et se précipite du rocher de Drumanar, quand les esprits du ciel sont irrités contre la terre, ainsi tomba le vaillant Rothmar'.
Le jeune Gulmin s'avance en fondant en larmes; transporté de rage, il frappe l'air de son glaive et brûle d'impatience d'attaquer Fillan. Il avait essayé l'arc pour la première fois avec Rothmar : ils remarquaient ensemble le gîte des chevreuils , quand les rayons du soleil couchant tombaient sur la fougère.
Pourquoi, fils de Gulallin, te précipites-tu sur ce jeune guerrier? C'est un feu dévorant. Retire-toi, Culmin; vos aïeux n'étaient point égaux dans les champs de la gloire!
La mère de Gulmin était restée dans sa demeure; elle jette les yeux sur le torrent de Strutha : un noir tourbillon de vent s'élève et tourne autour de l'ombre de son fils ; ses dogues poussent des hurlements plaintifs; le bouclier qu'il avait laissé dans son palais paraît teint de sang.... « 0 mon fils! s'écrie la vieille mère, tu as donc péri dans la funeste guerre d'Érinl »
Quand la biche, percée d'un trait meurtrier, se couche pantelante au bord de ses ruisseaux, le chasseur regarde ses pieds légers, et se rappelle que naguère, fière et superbe, elle bondissait sur ses rochers : ainsi Fillan voit le jeune Gulmin étendu sur la poussière ; ses cheveux flottent sur le bord du torrent, son sang ruisselle sur son bouclier, et sa main tient ce glaive qui dans le combat a trompé sa valeur, a Jeune héros, dit Fillan, tu as péri avant que ton nom fût
i . On voildans les tics Orcades et Sliclland (piclqucs ruines el quelques palissades de pierres qu'on nomme encore aujourd'hui Lorf(/ouZ^^/i.()s«ian, dans srs dUTércnlcs expéditions aux Orcades el dans loule la Scandinavie, s'insliuisil de plusieurs rilos de la religion qui régnait dans les conUces , cl il y fait de fréqucnles allusions.
connu ! Ton père attend dans sa demeure le récit de tes exploits : il est vieux, peut-être il est seul au bord de ses torrents, et il tourne ses yeux obscurcis vers la plaine de Lena; mais il ne te verra point revenir vainqueur et chargé de la dépouille de l'ennemi. »
Fillan disperse les guerriers d'Érin ; mais d'un autre côté les enfants de Morven tombent devant le terrible Foldath. Il combattait à la tête de la moitié de ses tribus. Dermid en courroux lui résiste. Les guerriers de Morven se rassemblent autour de lui; mais Foldath fend son bouclier et fait fuir ses bataillons.
« Enfin, s'écria le superbe Foldath, ils ont pris la fuite, et ma gloire commence. Va, Malthos, dis à Cathmor de garderies avenues de l'Océan, de peur que Fingal n'échappe à mon père; il faut que mon bras lui donne la mort.
<r On verra sa tombe auprès de quelque marais; elle s'élèvera sans que les bardes chantent autour d'elle. Son ombre, enveloppée dans l'épais brouillard, volera sur les plaines marécageuses et couvertes de roseaux. »
Malthos l'écoutait en silence : le doute était peint sur son visage. Il connaît la présomption de Foldath : il lève les yeux sur la colline où était Fingal, se retourne aussitôt et replonge son glaive au sein du carnage.
Dans le vallon de Giono *, sous deux arbres penchés sur un ruisseau, Dermid se livrait en silence à sa douleur. Le sang coulait de sa cuisse. On voyait près de lui son bouclier rompu. Sa lance était appuyée contre une pierre. Pourquoi, Dermid, pourquoi cette tristesse?
« J'entends rugir la bataille; mes guerriers sont seuls; mes pas se traînent lentement sur la bruyère; je n'ai plus de bouclier. Quoi 1 Foldath triomphera? Ahl du moins ce sera quand Dermid ne sera plus. Orgueilleux Foldath, je veux te défier encore et recommencer le combat. »
A ces mots, Dermid brandit sa lance avec fureur. Gaul arrive. « Arrête, fils de Duthno, arrête : les traces de tes pas sont ensanglantées ; tu n'as plus de bouclier. Pourquoi veux-tu périr sans armes?
4. CeUe vallée s'appelait Clono, du nom des ancêtres de Dermid, fils de Dullmo.
— Fils de Morni, donne-moi ton bouclier; il a vu bien des batailles : donne; j'arrêterai Foldath dans sa course.... Vois-tu cette pierre qui lève sa tête grisâtre au milieu du gazon? Là gît un chef de la race de Dermid. Place-moi, si je succombe, dans cette obscure demeure. »
Dermid gravit lentement sur la colline. Il promène ses regards sur le champ de bataille. Gomme ces feux éloignés qu'on voit la nuit sur la bruyère, qui tantôt paraissent perdus dans la fumée, tantôt élèvent leur flamme rougeâtre au-dessus des coteaux, selon que les vents soufflent ou s'apaisent, ainsi, aux yeux de Dermid, le combat se ralentit et se ranime par intervalles-
Suivez la course de Foldath au milieu des batailloné épars : on dirait un noir vaisseau qui s'élance d'un détroit sur les mers, et fend, en se jouant, les vagues fugitives.
Dermid ne peut le revoir sans un transport de rage. Il s'efforce de l'atteindre; mais ses forces l'abandonnent : des larmes coulent de ses yeux : il fait résonner le cor de son père : trois fois il frappe son bouclier, trois fois il appelle Foldath et le défie au milieu de ses tribus victorieuses.
Foldath l'aperçoit, s'avance av.ec joie et lève sa lance ensanglantée.
Semblable à un rocher où sont empreintes les traces des torrents fangeux qui ont creusé ses flancs pendant un orage, le sombre chef de Moma paraît tout souillé du sang qui a ruisselé sur lui. Les deux armées se retirent et laissent le champ libre aux deux héros.
Déjà tous deux levaient leurs lances.... Fillan part, vole, arrive. Foldath fait trois pas en arrière, ébloui par le rayon de feu qui semblait sortir d'un nuage pour sauver le héros blessé.
Tels que deux aigles aux larges ailes qui s'attaquent dans les airSj les deux chefs s'élancent l'un sur l'autre dans la plaine, et engagent un furieux combat. Tour à tour les deux rois ' s'avancent sur leurs montagnes : bientôt la mort va jaillir de leurs glaives.
Déjà Gathmor ressent la joie des héros , cette joie secrète qui les transporte, quand ils voient le péril égaler leur courage. Ses yeux ne sont point tournés vers les rives du Lubar, mais sur Fingal, qu'il a vu se lever en armes au sommet du Mora.
i . Fingal el Calhmor.
Foldath tombe sur son bouclier. La lance de Fillan l'a percé. Ce jeune héros, sans regarder le guerrier qu'il vient d'abattre, marche en avant et chasse les ennemis devant lui.
Alors mille cris s'élèvent à la fois :
« Arrête, fils de Fingal, arrête; ne vois-tu pas ce chef menaçant qui descend de la colline? Garde-toi de provoquer Cathmor; reviens, fils de la belle Glatho. »
Malthos voit Foldath expirant. Il se penche tristement sur lui. Son âme généreuse s'élève alors au-dessus de tout ressentiment.
(cOùveuï-tu, dit-il au héros mourant, que je place ta tombe? Est-ce Ullin, ou la terre de Moma, que foulent les pas de Dardulena', ta fille?
— Me parles-tu d'elle, ô Malthos, pour me rappeler que je n'ai point de fils, que je ne laisse point de jeune guerrier qui puisse combattre et me venger?... Malthos, je ne meurs pas sans vengance : mon bras dans le combat n'était pas engourdi. Élève autour de mon étroite demeure celles des guerriers que j'ai tués : souvent je quitterai le séjour des vents, et je viendrai contempler leurs tombes pressées autour de la mienne. >
Il dit : son âme s'envole vers la vallée de Moma, et va s'offrir à Dardulena. Cette belle vierge, l'amour des héros, dormait tranquillement sur la rive du fleuve de Dalrutho. Elle se reposait des fatigues de la chasse : son arc détendu était auprès d'elle; les vents couvraient son sein de ses cheveux épars.
Elle voit son père, couvert de blessures, sortir de la forêt et se pencher vers elle. Tantôt elle distingue ses traits , tantôt il se perd dans le brouillard. Elle se lève tout en larmes, elle ne doute plus de la mort de Foldath.
L'ombre lance sur elle un rayon de lumière, en se repliant dans ses nuages orageux. Tu es le dernier rejeton de la race de Moma, infortunée Dardulena.
Dispersés au loin sur les rives du Lubar, les guerriers de Bolga fuient en tumulte. Fillan s'attache à leurs pas : il couvre la terre de morts. Fingal se réjouit à la vue de son fils. Mais Cathmor se lève....
a Fils d'Alpin , prends ta harpe : fais retentir les airs des
i . Dardulena, c'est-à-dire noire forêt de Lena, C'était le nom d'un endroit de ruister où Foldath avait défait le parti d'Artho, roi d'Irlande. En souvenir de sa victoire, il avait dionné à sa fille le nom de Dardulena. OssiAN. 13
louanges de Fillan ; chante ses exploits, tandis qu'il brille encore dans la guerre.
« Sors, belle Glatho, sors de ton palais: vois de quelle gloire ce jeune guerrier qui te doit le jour couvre le matin de sa vie. Les bataillons se renversent sous ses pas.... Mais détourne tes regards : ce jeune astre s'obscurcit.
a Filles de Morven, touchez vos harpes : ce n'est point un chasseur qui descend de la retraite humide des chevreuils. Il ne tend point son arc contre les vents ; il ne lance point ses flèches inutiles dans les airs. Immobile au milieu du tourbillon de la guerre, les flots de la bataille roulent et se brisent contre ses flancs , ou marchant à grands pas à travers des rangs hérissés de lances, il sème la mort de toutes parts.
« Tel un esprit du ciel descend de son nuage: l'Océan troublé mugit sous ses pas; il laisse derrière lui un sentier de feu. et les îles ébranlées semblent secouer leurs têtes sur les mers épouvantées. »
Cathmor descend dans la plaine pour rallier son armée. — Fingal envoie Ossian au secours de Fillan, et se retire derrière le rocher de Cormul , pour ne pas voir le combat de son fils avec Cathmor. — Ossian s'avance : Cathmor, à la tête de ses tribus, recommence la bataille et attaque Fillan lui-même. — Ossian paraît, Cathmor s'élance contre ce nouvel adversaire; mais la nuit les sépare. — Ossian retourne à l'endroit où Cathmor et Fillan s'étaient battus. — Il trouve Fillan blessé à mort. — Entretien des deux frères. — Fillan meurt; Ossian porte son corps dans une caverne voisine. — L'armée des Calédoniens retourne vers Fingal. Il demande des nouvelles de son fils , apprend sa mort , et se retire en silence. — Les Firbolgs s'avancent : Cathmor trouve Branno, un des dogues de Fingal, couché sur le bouclier de Fillan. Touché de ce spectacle , il suspend le combat , et s'attendrit sur le sort des gurrriers.
« Je vois, dit le roi de Morven, je vois Cathmor se lever sur sa colline. Fingal prendra-t-il le glaive de Lune?... Mais que deviendrait ta gloire, ò mon fils?
« Rassure-toi , belle Glatho ; ne détourne point tes regards de Fingal : je n'éteindrai point la gloire naissante du jeune héros qui te doit le jour; il m'est aussi cher qu'à toi-même....
CHANT SIXIÈME. 29 i
« Élevez;- VOUS, épaisses forêts de Mora, élevez-vous entre la bataille et moi; je ne veux plus être témoin du combat, de peur de voir tomber mon jeune guerrier. Suis-moi, Garril, viens mêler tes chants et les sons de ta harpe aux échos de ces rochers.
« Père d'Oscar , lève ta lance et va défendre mon fils ; mais dérobe ta marche à ses regards. Qu'il ignore que son père a douté de la force de son glaive. Non, mon fils, jamais ton père n'affligera ton âme héroïque en lui montrant un doute injurieux, j)
Fingal se retire derrière le rocher de Gormul. Garril le suit en chantant. Mon âme s'échauffe et s'élève, je prends la lance de Temora '. Je vois rouler dans la plaine les flots de la bataille.
La mort renverse des rangs entiers. Fillan vole comme l'éclair : il porte le carnage d'une aile à l'autre. Les bataillons se dispersent devant lui comme la fumée dans la plaine.
Alors s'avança Gathmor, couvert de l'armure des rois. Une aile d'aigle flotte sur son casque étincelant. Il marche au combat avec un visage aussi tranquille que s'il allait chasser dans les forêts d'Atha. Il élève de temps en temps sa voix formidable.
Ses guerriers confus se rallient : le courage rentre dans leurs âmes, comme un torrent de feu; ils s'étonnent de leur terreur. Gathmor paraît à leurs yeux comme l'astre du matin à ceux du voyageur qui a traversé une plaine peuplée de fantômes, et qui rougit de sa peur.
Sulmalla tremblante descend du rocher de Lena. Un chêne rencontre et fait tomber sa lance, que sa faible main soulevait à peine. Ses yeux sont fixés sur le roi d'Atha , ses cheveux épars tombent et flottent autour de son visage....
Sulmalla, ce ne sont point ici des combats innocents, tels que ceux que tu voyais à Gluba ^, quand la jeunesse se ras-
\. Oscar avait reçu ceUe lance de Cormac , fils d'Arlho et roi d'Irlande. Nous avons vu (dans le chant premier) que sa possession fut le prétexte de la querelle qui s'éleva entre Caïrbar et Oscar, au milieu de la fêle que donnait Caïrbar.
2. Cluba était le nom d'un bras de mer qui s'avançait dans la terre d'inishuna; c'était dans cette baie ({ue CaUimor était arrêté par les vents, lorsque Sulmalla , déguisée en jeune guerrier, vint lui offrir de l'accompagner dans son expédition d'Irlande.
semblait sous les yeux de Gonmor, et, l'arc à la main, disputait le prix de l'adresse.
Comme le rocher de Runo, quand il arrête les nuages et qu'il en couronne sa tête, semble grandir et s'élever encore au-dessus de la plaine, ainsi le chef d'Atha paraît plus grand au milieu de son armée.
Les paroles de Gathmor font avancer ses guerriers au combat, comme le souffle des vents contraires pousse de tous côtés les flots de l'Océan. Fillan brûle d'impatience : il mêle sa voix au bruit de son bouclier. Tel l'aigle vorace, quand il voit les chevreuils bondir dans la vallée, agite ses ailes, et aiguise sur les rochers ses ongles tranchants.
Les deux armées recommencent le combat. Les cris des mourants s'élèvent de toutes parts. La présence des deux chefs ranime l'ardeur des guerriers.
Je m'élance dans la plaine. Des rochers couverts d'arbres s'élevaient encore entre la bataille et moi. Mais, au milieu du bruit de mes armes, j'entendais le bruit du combat et le choc de l'acier. Jo montai sur une colline; je vis les guerriers se ranger autour de Gathmor et du jeune Fillan.
Déjà leurs regards farouches sont fixés sur leurs chefs : ces deux héros se livrent un horrible combat. Majestueux et terribles, on les distinguait à la lueur des flammes qui jaillissaient de leurs glaives.
Mes craintes pour Fillan agitent et brûlent mon âme ; je vole, j'arrive. Gathmor ne recule point, il n'avance point; mais, toujours calme et serein, il marche quelque temps obliquement. Alors je fis briller toutes mes armes.
Nous nous avançons en silence le long des rives du fleuve ; puis, nous retournant tout à coup, nous levons en même temps nos lances. Mais la nuit survient et nous enveloppe de ses ombres : partout règne 1e silence, excepté dans la plaine où retentit la marche des deux armées.
Je vole à l'endroit où Fillan avait combattu. Nulle voix, nul son ne s'y faisait entendre : je vois sur la terre un bouclier fendu en deux, un casque brisé.
c Où es-tu, Fillan? Mon frère, où es-tu? >
Appuyé contre un rocher qui se penchait sur le fleuve, Fillan m'entendit; mais triste, abattu, il ne me répondit point. Enfin je l'aperçus.
ff Pourquoi restes-tu enveloppé dans la nuit, jeune chef de Morven? Tu t'es couvert de gloire dans ce champ de carnage. Mon frère, tu as combattu bien longtemps. Maintenant le cor de Fingal retentit : monte vers ton père ; viens t'asseoir à sa fête. Environné des vapeurs de la nuit, il écoute les accords de la harpe de Garril ; viens, viens porter la joie dans le cœur du vieillard.
— Quelle joie peut lui donner un fils vaincu? Ossian, je n'ai plus de bouclier : l'aile d'aigle de mon casque est déchirée. C'est quand l'ennemi fuit devant eux, qu'un père se plaîfc à voir ses enfants ; mais il gémit en secret quand il les voit vaincus. Non, je ne verrai point le roi : pourquoi affligerais-je ce héros?
— Fils de la belle Glatho, tu réveilles ma douleur. N'es-tu pas un feu dévorant qui marche devant Fingal? Et pourquoi ne serait-il pas heureux de te revoir? A ton âge , Ossiau n'avait point égalé ta gloire. Cependant le roi de Morven fut toujours pour moi un soleil bienfaisant. Il éclaira mes pas avec joie, et jamais aucun nuage n'obscurcit son front radieux. Monte, Fillan, monte sur la colline de Mora. La fête de Fingal est préparée.
— Ossian, donne-moi ce bouclier rompu, ces plumes que le vent fait voler sur la bruyère : place-les auprès de Fillan , afin qu'il perde moins de sa gloire. Mon frère, mes forces m'abandonnent; couche-moi dans la caverne de ce rocher. N'élève point de pierre sur mon tombeau, de peur qu'on ne demande quelle fut ma renommée. Je succombe dès ma première bataille ; je suis tombé sans gloire. Que ta voix seule réjouisse mon âme errante. Pourquoi apprendre au faible où repose le fils de la belle Clatho?
— Jeune guerrier, m'écriai-je , je vois ton âme héroïque s'élever dans les airs. Que la joie t'accompagne dans les nuages; que les ombres de tes aïeux se penchent pour recevoir leur filsl Je vois leurs météores s'étendre sur la colline de Mora; je vois rouler les vapeurs qui les environnent. Que la joie soit le partage de ton âme! Nous, nous restons dans la tristesse ; je vois le vieillard entouré d'ennemis, je vois décliner sa gloire ; tu restes seul dans ta vieillesse, ô roi de Selmal »
Je déposai le corps de Fillan sous la terre de la caverne. Les torrents mugissaient dans les ténèbres, une étoile rougeâtre
brillait sur le héros. Les vents soulevaient de temps en temps ses cheveux. Je prêtai l'oreille, je n'entendis aucun souffle. Le jeune guerrier dormait d'un sommeil éternel.
La pensée vole sur mon âme, comme l'éclair sur le nuage : mes yeux roulent des regards de feu; je marche à pas précipités, et l'acier de mes armes retentit comme un tonnerre lointain.
Je saurai te trouver au milieu de tes mille guerriers : pourquoi échapperait-il à ma fureur, le cruel qui m'a ravi mon frère? Allumez tous vos météores, ô mes aïeux, pour éclairer mes pas désespérés : je veux, dans la rage qui me dévore....
Mais pourquoi ne pas retourner auprès de Fingal? Ce héros en cheveux blancs est seul au milieu de ses ennemis; il ne voit point ses fils auprès de lui; son bras n'est plus le même qu'autrefois ; sa gloire commence à s'obscurcir.
Non, je ne verrai point ce guerrier expirant sur son dernier champ de bataille.... Mais comment retourner auprès de Fingal? Ne me dira-t-il pas, en me réclamant son fils :
« Tu devais défendre Fillan.... »
Ah! je revole à l'ennemi. Guerriers d'Inisfail, le bruit de votre marche plaît à mon oreille : je fonds au milieu de votre armée, pour éviter les regards de Fingal....
Mais j'entends sa voix sur le sommet du Mora : il appelle ses deux fils; j'y vole, ô mon père, seul avec ma douleur; j'y vole comme l'aigle que la foudre a frappé dans la nuit, et qui a perdu la moitié de ses ailes.
Les débris de l'armée de Morven sont dispersés en désordre sur le Mora, à quelque distance de Fingal.
Tristes, appuyés sur leurs lances, tous les guerriers détournaient la vue. Au milieu d'eux, Fingal gardait un morne silence. Pensées sur pensées roulaient dans son âme, comme le flot suit le flot écumant sur un lac agité.
Il promène de tous côtés ses regards inquiets. Aucun de ses fils ne paraît à sa vue. Les soupirs se pressent dans son cœur; mais il cache sa douleur profonde. J'arrive : je m'arrête sous un chêne, sans prononcer une parole; qu'aurais-je pu dire à Fingal, au moment de sa douleur? Mais enfin il rompt luimême le silence : il parle ; ses guerriers reculent consternés.
«c Où est le jeune chef qui commandait mon armée dans le combat? pourquoi ne revient-il point avec vous du champ de
bataille?... "Vous vous taisez! Mon fils n'est plusl Le bouclier de la guerre est brisé.... Apportez-moi son armure et l'épée de Luno. Je vais me retirer sur ce rocher, et demain j'en descendrai avec le jour pour combattre Cathmor. »
Sur le haut du rocher de Gormul, un chêne brûlant illumine les airs; le brouillard roule en flocons humides autour de la flamme. Fingal s'éloigne à grands pas, et gravit le sommet. Toujours il allait méditer dans la solitude, quand il sentait naître dans son cœur le désir de combattre '.
Son bouclier repose élevé sur deux lances : c'était le signal de la mort ; c'était ce bouclier terrible qu'il avait coutume de frapper , lorsqu'il devait mener lui-même ses guerriers à l'ennemi.
Il marche à pas inégaux; ses armes brillent à la lumière du chêne en feu. Tel et moins terrible le fantôme de la nuit, revêtu de vapeurs , se précipite sur l'Océan et monte sur le char des vents.
Les flots de l'armée se heurtaient sur la plaine, au souffle de la guerre. Les guerriers d'Érin rayonnaient à la clarté de la lune, et l'on entendait encore le bruit de leur marche pesante. Cathmor, à leur tête, poursuivait avec fureur les restes de l'armée de Morven.
Il arrive à la caverne où reposait le corps de Fillan. Un arbre penchait sa tête sur le torrent qui tombait du rocher. Sur la rive brillait, aux rayons de la lune, le bouclier brisé du fils de Glatho.
Près de là, sur le gazon, le fidèle Branno gardait son jer.ne maître, qu'il avait longtemps cherché sur la colline de Mora : guidé par le vent, il avait suivi ses traces jusqu'à la caverne.... Nulle haleine de vent ne soufflait dans la plaine, qui ne fût connue de Branno.
A la vue de ce dogue fidèle, couché sur les débris du bou clier, la tristesse s'empara de l'âme de Cathmor. Il réfléchit sur le sort des guerriers que frappe la mort....
c( Les guerriers ravagent, et passent comme les torrents. Une autre génération les remplace : quelques-uns seulement lais-
i. Les rois calédoniens s'éloignaient toujours de leur armée, la nuit qui précédait le jo r du combat. On attribue l'établissement de cette couliime à Trenmor.
lient après eux des traces de leur gloire. Quelques plaines retiennent leurs noms dans les siècles suivants, quelques torrents rappellent leurs exploits....
ce Puisse Gathmor être compté parmi ces héros célèbres, quand il sera étendu dans la tombe ! puisse-t-il souvent entendre son nom chanté par les siècles à venir, quand il voyagera sur les vents, ou qu'il se cachera sous l'aile de la tempête ! »
Les guerriers d'Érin se rassemblent autour de Gathmor pour entendre sa voix. La flamme du chêne éclaire leurs sombres visages; on les voit se pencher en avant, à des distances inégales, et la joie brille sur leurs visages.
L'ennemi qui les faisait trembler est repoussé : le Lubar serpente une seconde fois au milieu de leur armée ' ; Gathmor est un rayon du ciel qui luit au moment où la gloire de son peuple commençait à pâlir. Ses guerriers l'entourent avec respect; il ne donne aucun signe de joie , tant il est accoutumé aux combats et à la victoire.
« Pourquoi es-tu si triste ? dit Nathos. Reste-t-il des ennemis sur les t)ords du Lubar ? Est-il parmi eux quelque guerrier qui puisse encore lever la lance? Borbar-Duthul * , ton père , n'était pas aussi paisible que toi. Sa colère était un feu qui brûlait sans cesse. Sa joie éclatait à la mort de ses ennemis.
1. Entre les collines de Mora et de Lona s'élendail la plaine de Lana, oui était traversée par le Lubar. La première bataille, où Gaul, fils de Morni, commandait, fut livrée sur les bords du Lubar. Comme on remporla trèspeu d'avantage de part et d'autre, les armées gardèrent à peu près la même position qu'elles avaient avant le combat,
A la seconde bataille, où Fillan commandait, les Irlandais, après la mort de Foldath, furent chassés de la colline de Lona; mais Catbmor étant venu à leur secours, ils regagnèrent le terrain qu'ils avaient perdu, et chassèrent à leur tour les Calédoniens. Ainsi le Lubar serpenta une seconde fois au milieu de leur armée.
2. Borbar-Duthul, père de Catbmor, était frère de Colculla, qui se révolta contre Cormac , roi d'Irlande , comme nous l'avons vu au commencement du quatrième chant. Borbar-Dulbul avait hérité de la Iraine de ses ancêtres contre la race de Conar. Ce court épisode jette un grand jour sur l'histoire de ces temps reculés. Il parait que, lorsque Swaran descendit en Irlande, il n'y eut que les Calédoniens, qui habitaient l'Ulster et le nord de llle, qui lui résistèrent. Calmnr, fils de Malha , dont la mort est rapportée dans le troisième chant de Fin»al , fut le seul des Firb 'li;s qui se joignit aux Caels, ou Calédoniens d'Irlande. Sans doute on avait apportée Borbar-Dulbul
arme qui avait fait périr Calmar.
« Ses fêtes durèrent trois jours entiers, lorsqu'il eut appris que Calmar n'était plus; Calmar, souverain de Lara, qui combattait pour la famille de Cormac. Vingt fois ses mains tremblantes touchèrent le fer qui avait percé son ennemi; ses mains le touchaient, car ses yeux ne voyaient plus.
« Ce roi montra toujours un front calme à ses amis ; sa parole était douce au milieu d'eux, comme le souffle de la brise qui agite doucement le feuillage des arbres. . . . Sa mémoire se conserve dans Atha, comme le souvenir de l'apparition majestueuse des ombres, dont la présence inspire la terreur, mais dissipe les orages.
« Que les voixd'Érin * relèvent l'âme abattue de mon roi, du chef intrépide qui brillait comme l'éclair au sein de la tourmente, et qui a terrassé tant de héros 1... Fonar, monte sur ce rocher sourcilleux ; répands la douceur de tes chants sur l'armée d'Érin qui l'environne.
— Non, dit Gathmor, qu'aucun chant ne s'élève : Fonar, ne monte point sur ce rocher. C'est là que les braves ont péri : ne trouble point leurs ombres errantes. Loin de moi, Mâlthos, loin de moi le chant des bardes 1 Je ne me réjouis point de la chute de l'ennemi , quand le combat a cessé. Demain, au retour de l'aurore, nous déploierons toutes nos forces. Fingal veille sur sa colline. »
A ces mots , semblables aux flots de la mer qu'un vent violent chasse devant lui, les enfants d'Érin se retirèrent. On entendait le bourdonnement confus de leurs tribus, qui se répandaient dans la plaine.
De distance en distance, assis au pied d'un arbre, chaque barde chantait et touchait la harpe pour le chef qu'il aimait ; vis-à-vis du chêne brûlant , Sulmalla touchait aussi sa harpe : elle s'interrompait par intervalles pour entendre le vent de la nuit qui sifflait dans ses cheveux.
Non loin d'elle, le chef d'Atha, plongé dans une noire mélancolie, était couché sous un arbre antique. La lumière du chêne n'éclairait point l'endroit où il était. Il voyait Sulmalla sans être vu : quand il aperçut ses beaux yeux remplis de larmes, son âme guerrière s'attendrit.... Mais la bataille est devant toi , fils de Borbar-Duthul.
^. Ossian appelle souvent les bardes d'Érin, de Morven, etc., les voix d'Erin, de Morven . etc.
Sulmalla suspendait de temps en temps les sons de sa harpe, pour écouter si l'armée était endormie. Son cœur est plein d'alarmes ; elle voudrait chanter sa douleur sans être entendue.
Le silence règne dans la plaine : les vents replient leurs ailes et se taisent : les bardes ont cessé leurs chants ; les météores avec leurs fantômes serpentent dans les airs ; le ciel s'obscurcit. Les ombres des morts volent confondues avec les nuages.
Cependant la fille de Gonmor s'approche des restes mourants de la flamme. «Tu occupes seul mon âme, vaillant chef d'Atha! j> Elle chante, et unit à sa voix les sons de sa harpe.
Clungalo * revint et ne trouva point sa fille :
« Où es-tu, ma chère Sulmalla? 0 vous qui chassez sur ces rochers, avez-vous rencontré ma jeune fille ? avez-vous aperçu la trace légère de ses pas , sur la verdure , prés de la retraite des chevreuils? Ah ! trop malheureuse mère , j'aperçois son arc dans ma demeure : où es-tu , ma fille , où es-tu?
— Gesse, épouse chérie de Gonmor, cesse tes plaintes; je n'entends point ta voix. Mes yeux suivent ce grand chef dont le bras sème la terreur dans les champs de la guerre. G'est pour lui que mon âme inquiète veille aux heures du sommeil : le front chargé des nuages de la mêlée , il détourne ses regards de sa fidèle amante....
« Soleil de Sulmalla , pourquoi me caches-tu ton front radieux ? Mes cheveux sont couverts de rosée, d'épaisses vapeurs m'environnent; soleil de Sulmalla, sors de ton nuage, viens réchauffer mon âme attristée. »
\ Clungalo était femme de Gonmor, roi d'Inishuna, et mère de Sulmalla,
Le brouillard des nuits s'élève et s'étend sur les eaux du lac Lego. — Apparition de l'ombre de Fillan au-dessus de la caverne oii était son corps. Sa voix réveille Fingal sur le rocher de Gormul. — Fingdl frappe le bouclier de Trenmor, pour avertir ses guerriers qu'il va prendre les armes et combattre en personne. — Effets extraordinaires du son de ce bouclier. Sulmalla se réveille en sursaut et court éveiller Cathmor. Elle veut l'engager à demander la paix. — Cathmor, décidé à combattPiP, ordonne à Sulmalla de se retirer dans la vallée de Loua, où demeurait un vieux druide, et d'y attendre la fin de la guerre. — Il réveille son armée , en frappant sur son bouclier.— Description du bouclier de Cathmor. — Le barde Fonar raconte le premie]^ établissement des Firbolgs en Irlande , sous leur chef Larthon. — Le jour paraît. — Sulmalla se retire dans la vallée de Lona.
A l'heure où le flambeau du jour s'éteint dans les flots du couchant, de sombres vapeurs montent à la surface du Lego; une épaisse brume s'étend sur les bois qui couvrent ses bords, et enveloppe le torrent de Lara ; la lune , comme un obscur bouclier, nage au milieu de noires exhalaisons.
Les ombres des morts marchent dans ces vapeurs à travers l'espace ; souvent elles se mêlent avec les vents de la nuit , et soufflent sur la tombe de quelque guerrier le brouillard où son âme doit rester captive jusqu'à ce que les bardes aient chanté sa gloire *.
Un bruit soudain s'élève du désert : c'est l'ombre de Conar apportée par le vent, et qui vient souffler sur le corps de Fillan le brouillard de la mort.
•^<. Le Lego était un lac du Connaught, où venait se jeter la rivière de Lara. Branno, beau-père d'Ossian, demeurait sur les bords de ce lac. Le barde allait souvent le visiter avant et après la mort d'Évir-Allin; de là vient sans doute qu'il lire presque toutes ses images du Lego et du Lara. Comme les vapeurs qui s'élevaient du lac de Lego étaient malsaines et quelquefois mortelles, les bardes feignirent que c'était le séjour des âmes pendant lintervallc qui s'écoulait entre la mort el l'hymne funèbre. Les âmes des morts, privées de l'hymne funèbre, ne pouvaient se réunir à celles de leur ancêlres. L'ombre du plus proche parent du mort était chargée de prendre le brouillard du Lego, et de le répandre sur le tombeau du guerrier que les bardes ni" Valent point encore chanté.
L'âme du jeune guerrier se penche tristement au bord de son nuage : les tourbillons l'entraînent quelquefois; mais l'aimable fantôme revient sans cesse, il revient le5 yeux baissés^ et sa chevelure aérienne flotte sur les vents.
Les ténèbres embrassaient la plaine; les armées dormaient 60US les voiles de la nuit ; les feux s'éteignaient à demi sur le rocher où Fingal reposait à l'écart. La lassitude avait fermé ses paupières.
La voix de Fillan vint frapper l'oreille du roi.
«Il dort, l'époux de Clatho, le père du guerrier qui n'est plus! Tranquille et solitaire dans les ombres de la nuit, tu m'oublies donc, ô mon père, au milieu de tes songes !
— Pourquoi viens-tu troubler mon sommeil , dit Fingal en se levant? Puis-je t'oublier, ô mon fils? Puis-je oublier tes glorieux exploits sur le champ de bataille? Non , les actions des héros ne s'effacent point de l'âme de Fingal, comme l'éclair fugitif; je me souviens de toi, ô Fillan 1 et je veux venger ton trépas. s>
A ces mots , le roi de Morven brandit sa lance homicide. Dans les ténèbres il frappe son bouclier, c'est le signal d'un combat nouveau. De tous côtés les ombres , effrayées , fuient dans les airs. Leurs formes fantastiques roulent l'une sur l'autre au milieu des vents. Trois fois du fond des vallons s'élèvent les voix de la mort; les harpes des bardes rendent d'ellesmêmes un son lugubre et plaintif.
Fingal frappe une seconde fois son bouclier : l'image des combats se mêle aux songes de ses guerriers : ils croient voir rouler les flots sanglants de la bataille; les rois, armés d'un bouclier bleu, voler au combat; l'ennemi fuir en regardant derrière lui; l'éclat éblouissant de l'acier leur dérobe la moitié des exploits des héros.
Mais quand pour la troisième fois le bouclier de Morven résonna dans les airs , les chevreuils, réveillés en sursaut, tremblèrent dans le creux de leurs rochers ; les oiseaux effrayés poussèrent des cris aigus et s'envolèrent au loin.
Les enfants de Morven portent la main à leur lance : ils ont reconnu le bouclier de leur roi ; mais bientôt le sommeil revient sur leurs yeux ; le calme et les ténèbres régnent dans
la plaine.
Le sommeil n'avait point enchaîné tes sens , aimable fille de Conmor.... Sulmalla entend le bruit du bouclier et se lève a
milieu de la nuit ; elle marctie vers Cathmor, et veut l'avertir du danger : mais le danger peut-il émouvoir l'âme intrépide de Cathmor? Elle s'arrête, les yeux baissés : le ciel brille de tous les feux de la nuit.
Le bouclier retentit de nouveau. Sulmalla précipite ses pas : elle s'arrête ; elle veut parler ; sa voix expire ; elle voit Cathmor qui reposait sur son armure. La crainte ne lui permet pas d'avancer ; elle se retire.
« Pourquoi réveilles-tu le chef d'Atha , se dit-elle en s'éloignant? Fille d'Inishuna, tu n'es point l'objet de ses songes ! »
Mais le son du bouclier devient de plus en plus terrible. Sulmalla tressaille ; son casque tombe et roule : l'acier fait retentir au loin les échos du rocher de Lubar. Cathmor, s'arrachant avec peine aux songes de la nuit, se lève à moitié sous son chêne. Il aperçoit Sulmalla sur le rocher. Une étoile rougeâtre étincelait dans ses cheveux épars.
« Qui s'approche ainsi de Cathmor au milieu de ses songes ? s'écrie le chef d'Atha. Viens-tu me parler de la guerre ? Qui es-tu, enfant de la nuit? Es-tu l'ombre d'un héros des siècles passés, ou une voix qui sort du sein d'un nuage pour m'avertir du danger d'Érin ?
— Je ne suis point un fantôme errant dans les ténèbres, une voix sortie du sein d'un nuage; mais je viens t'avertir du danger d'Érin. Entends-tu ce bruit terrible? Il n'est pas faible, ô roi d'Atha, celui qui trouble la nuit de ces sons formidables I
— Que l 'ennemi fasse retentir à son gré le signal des combats : les sons harmonieux de la harpe sont moins doux à l'oreille de Cathmor. Ma joie est grande, enfant de la nuit : elle embrase mon âme tout entière. Telle est la musique qui plaît à l'oreille des rois , quand l'image des combats enflamme leurs cœurs intrépides. Le faible reste dans son obscure vallée, où les vapeurs du matin étendent leur voile épais sur les fleuves endormis.
— Chef des braves, les héros de ma race n'étaient point de faibles guerriers : on les a vus longtemps combattre avec honneur dans les pays étrangers. Mais le signal du carnage attriste mon âme. Il s'avance , celui qui ne céda jamais : réveille le barde delà paix '. »
t. Les bardes servaient d'ambassadeurs, de hérauts pour déclarer la guerre ou demander la paix , etc. «
Semblable au rocher ruisselant des eaux qui tombent de sa cime, Gathmor se lève tout en pleurs. La voix de ^Sulmalla, plus douce à son oreille que le murmure du zéphyr, réveille dans son âme attendrie le souvenir d'Inishuna : Inishuna, pays heureux qu'habitait Sulmalla, avant qu'il vînt au secours de Gonmor.
<r Aimable étrangère, lui dit-il (à ces mots Sulmalla tremblante détourne son visage), depuis longtemps j'ai reconnu sous son armure le jeune rejeton d'Inishuma. Mais alors me suis-je dit: c La tempête de la guerre m'environne; pourquoi f mon âme s'occuperait-elle de cette belle vierge avant que je f retourne avec la paix dans le palais de son père? » M'as-tuvu pâlir, quand tu m'as averti de craindre Fingal? L'heure du danger est la plus douce de ma vie. G'est alors que mon courage s'éveille et m'entraîne au milieu des ennemis.
« Sous le rocher de Glona, habite Glonmal , le roi des harpes'. L'âge a blanchi ses cheveux. Une onde pure serpente auprès de sa demeure. Au-dessus de sa tête, on voit s'élever une forêt de chênes et bondir le chevreuil léger. Le bruit de nos armes frappe ses oreilles , tandis que sa pensée sonde les abîmes de l'avenir. G'est là, belle Sulmalla, qu'il faut te reposer et attendre la fin du combat. Reste auprès de ce vieillard , 6 ma bien-aimée, jusqu'à ce qu'au milieu des vapeurs dont le matin couronne le sommet du Lona, tu voies ton amant revenir triomphant. »
Une lueur de joie ranime le cœur de Sulmalla. Les paroles de Gathmor y versent l'espérance. Elle tourne vers lui son jDeau visage :
« 0 Gathmor , on arrêterait plutôt le vol de l'aigle dans les airs, quand il voit errer sa proie dans la plaine , qu'on ne détournerait tes pas du sentier de la gloire. Puissé-je te voir bientôt sortir des vapeurs du matin, quand elles rouleront autour de moi sur les ruisseaux du Lona!
« Mais tandis que tu seras loin de moi , frappe, ô mon héros, frappe sur ton bouclier. Appuyée contre le rocher, j'écouterai
\. Il parnti , dil Mac-Pliorson, par la wv k intc ij«» cr personnag»*, que oVluil \m anoict» dniitU'; orUo supiiosilion n'«sl pas déliuilf jiar Ii* lilre qu'on lui iliuuu' ici de n>i des harpes, car les bardes éUiieDl origiiuircnicDt une classe des druides.
de loin ses sons belliqueux, et la joie rentrera dans mon âme abattue. Mais si tu périssais dans le combat.... Gathmor, je suis dans la terre des étrangers! Ah! parle du moins du sein de ton nuage, parle à l'infortunée Sulmalla !
— Jeune rejeton de Lumon , pourquoi la tempête de la guerre te fait-elle trembler ? Gathmor n'est-il pas revenu souvent du combat? Les traits de la mort sont pour moi comme la grêle impuissante : je les ai vus cent fois bondir sur mon impénétrable bouclier. Gent fois je suis sorti de la mêlée , comme un brillant météore du sein des nuages. Va, Sulmalla, ne quitte point ta retraite quand tu entendras le rugissement de la bataille, de peur que l'ennemi n'échappe à mon glaive ^ comme il échappa jadis à l'un de mes ancêtres.
c Sonmor* apprit que Glunar avait été tué par Gormac: pendant trois jours il pleura la perte de son frère. A son silence farouche, son épouse comprit qu'il donnerait bientôt le signal de la guerre. Elle prépare secrètement un arc pour suivre son héros.
« Sulallin pleura dans Atha , quand son époux partit pour la guerre.... Les enfants d'Alnecma quittèrent pendant la nuit les bords de leurs fleuves, et se répandirent dans la campagne ; Sulallin les suivit de loin. Elle brillait sur le sommet des collines, quand ils traversaient les vallées profondes; ses pas majestueux foulaient le gazon des vallées , quand ils étaient sur le:^ertes collines.
€ Sulallin tremblait d'approcher de l'époux qui l'avait laissée dans Atha; mais quand le rugissement de la bataille s'éleva, quand les armes se heurtèrent, elle accourut les cheveux épars : son époux suspendit le carnage pour la protéger.
« L'ennemi s'enfuit pendant la nuit, et Glunar dormit, privé du sang qui devait arroser sa tombe. Le courroux de Sonmor ne s'alluma point contre sa bien-aimée; mais le chagrin empoisonna ses jours.
« Sulallin errait au bord de ses torrents, les yeux baignés de larmes. Souvent elle regardait son héros, quand il était absorbé dans ses sombres pensées ; mais elle évitait ses regards, et se retirait loin de sa présence.
« Bientôt la guerre revint et dissipa la tristesse de Sonmor.
I. Sonmor était père de Borbar-Dulhul , et grand-pore de Callimor et d« CaTfrbar. Cluaar fut lue par Cormac-mac-Conar , roi d'Irlande.
11 revit avec joie Sulallin dans so.i palais : il revit avec plaisir sa main blanche voltiger sur la harpe. »
Gathmor prend ses armes , et marche vers l'endroit où son bouclier était suspendu à un arbre au-dessus des ondes du Ijubar. Sept bosses s'élèvent sur son bouclier. Ce sont les sept voix du roi, que les vents apportent à ses chefs , et les chefs distribuent ses ordres à ses tribus.
Sur chaque bosse est gravée une étoile de la nuit'. On y voit Gaumathon avec ses longs rayons, Golderna sortant d'un nuage, Uioïcho enveloppée dans le brouillard, et les doux rayons de Gathlin qui brillent sur un rocher. On aperçoit, comme dans le lointain, Reldurath , dont la lumière tremble dans les ondes de l'Occident. L'étoile rougeâtre de Berthin semble regarder au travers d'un bois épais le chasseur qui revient à pas lents , chargé de la dépouille des chevreuils. Au milieu brille, pure et sans nuages, la lumière de Thontena, Thontena qui éclaira sur les flots agités la course de Larthon.
Larthon fut 1", premier de la race de Bolga qui osa voyager sur l'abîme à l'aide du vent. Ses voiles enflées le conduisaient vers Inisfail : tout à coup il fut enveloppé des ténèbres de la nuit.
Le vent changeait à chaque instant dans les airs et roulait son vaisseau de vague en vague. Alors Thontena se leva et sourit au héros au travers des nuées. Larthon se réjouit à la vue de l'astre bienfaisant qui le guidait en éclairant de ses douces lueurs les ondes tumultueuses.
Gathmor fait résonner sur son bouclier la voix qui réveille les bardes : ils arrivent de toutes parts en touchant leurs harpes. Le roi se réjouit à leur vue , comme le voyageur brûlé par le soleil, quand il entend le murmure lointain d'un ruisseau qui tombe d'un rocher dans la plaine.
« Pourquoi, lui dit Fonar, avons-nous entendu ta voix dans
4. La (loscriplion du bouclier de Calhmor montre le progros que les arli Kvai(Mil di'jà fail du loinps d'Ossian. Voici l't'xplicaliou des noms des srpl étoiles gr.ivécs sur ce bouclier : TaunialhiMi, tr't^ i/r leurs; Colderna, rnyon nhli<jue et perçant ; Uloïclio, guide nocturne ; Callilin , rayon des /lots; KelduralU , ctoile du crépuscule; Berlliin,ytfu de la colline; Jhonlcna. , météore des vagues. « Toutes ces dénominations, dil Mac-Pherson , sonl assea exacles, excepté celle de Caunialhon ; car je n'oserais assurer que, du leuip8 du Lailbou , uu eûl déjà donné le nom de l'ourse  une conslellaliou. ■
les heures de son repos ? Les sombres fantômes de tes pères viennent-ils troubler tes songes? Peut-être sont-ils sur ce nuage , et attendent-ils les chants de Fonar. Souvent ils descendent dans les plaines où leurs enfants doivent combattre. Veux-tu que nos voix célèbrent le guerrier qui ne lève plus la lance, Foldath, ce feu qui dévorait les plaines de la guerre?
— Chantres des temps passés, répondit Gathmor, je n'ai point oublié ce brave guerrier. Sa tombe, monument éternel de sa gloire, s'élèvera au-dessus des autres dans la plaine; mais en ce moment , reporte mon âme au siècle de mes pères, à ces temps où ils s'abandonnèrent pour la première fois aux flots d'Inishuna. Ce n'est pas à Gathmor seul que plaît le souvenir de Lumon, ce séjour chéri des vierges au sein d'albâtre.
— 0 colline de Lumon , chanta Fonar , Lumon que mille torrents arrosent, ton souvenir caresse ma pensée. Le soleil dore tes flancs et éclaire. la verdure des arbres qui s'inclinent sur tes rochers. On voit bondir le chevreuil au milieu de tes genêts touffus. Le cerf y lève sa tête branchue, quand il aperçoit le limier à demi caché dans la bruyère.
« Les jeunes filles marchent à pas lents dans la vallée. Leurs mains délicates tiennent des arcs pesants. Elles lèvent leurs beaux yeux sur la colline, elles n'y voient plus Larthon, le chef d'Inishuna.
a II fendait les flots de l'Océan, porté sur le chêne qu'il avait coupé dans les forêts de Lumon et creusé de ses mains pour s'élancer sur l'abîme : les jeunes filles détournent la vue , de peur d'être témoins de la mort du roi : jamais elles n'avaient vu de vaisseau monter sur les vagues.
« Déjà Larthon , invoquant les vents, a traversé les brouillards de l'Océan. Déjà la terre d'Inisfail s'élève devant lui au milieu d'une fumée bleuâtre; puis tout à coup la nuit descend sur les flots : les fils de Bolga tremblent ; mais l'étoile de Thontena se lève, et la baie de Gulbin reçoit le navire à l'abri de ses forêts.
« Là jaillit une source d'eau vive de la sombre caverne de Dathuma, qui voit souvent errer les fantômes des morts. Les songes y descendent sur le sommeil de Larthon : sept esprits de ses aïeux lui apparurent ; il entendit leurs paroles à demi formées ; il vit confusément dans l'avenir les rois d'Atha, con-
duisant leurs armées au combat , comme les vents d'automne rassemblent les vapeurs du matin sur les forêts d'Alnecma.
« Larthon fit élever au son des harpes le palais de Samla*. Il poursuivit les chevreuils d'Érin sur les bords de leurs torrents ; mais il n'oublia point Lumon. Il bondit souvent sur les flots vers la colline qu'habitait la belle Flathal*. 0 Lumon que mille torrents écumeux arrosent, ton souvenir plaît à l'âme de Fonar ! »
Ainsi chantait le barde.
Le jour s'éveille à l'orient : les cimes des montagnes secouent leurs couronnes débrouillards. Les vallées commencent à montrer les cours* tortueux de leurs ruisseaux. Le bouclier de Cathmor se fait entendre à son armée.
Tous ses guerriers se lèvent à la fois. Semblables aux ondes amoncelées de la mer, quand elle commence à sentir les ailes des vents , les vagues roulent en désordre, et lèvent toutes à la fois leurs têtes blanchissantes.
La triste Sulmalla se retire à pas lents vers la colline de Lona, et se retourne souvent en arrière; mais, quand elle est parvenue à la colline , ses yeux se remplisssent de larmes : elle jette encore un regard sur Cathmor, et disparaît derrière le rocher.
Fils d'Alpin, fais résonner tes cordes harmonieuses. S'il est dans les sons de ta harpe quelque douceur consolante, versela dans l'âme du triste Ossian.
Je t'entends, ô barde, dans la nuit qui couvre mes yeux. Mais interromps tes sons légers. Il n'est plus, pour le vieil Ossian, d'autre plaisir que celui de s'abîmer dans sa douleur.
Épine fleurie de la colline des fantômes, dont la tête est souvent agitée par les vents de la nuit, je n'entends aucun brait dans tes rameaux. N'est-il point dans les airs quelque ombre dont le voile en passant fasse frémir ton feuillage? Souvent on voit les âmes des morts voyager dans les tourbillons des vents, quand la lune se lève à l'orient et roule dans les cieux.
Ullin, Garril, Ryno, bardes des temps passés, que j'entende
i. Samla, apparition; ce palais fut ainsi appelé à cause de la viiion de» Larlhon.