Flalhal, dans la suite, épousa Larlhon
encore vos chants au milieu des ténèbres qui couvrent Selma ! Ombres chéries, venez ranimer le génie d'Ossian.
Je ne vous entends point, enfants de l'harmonie. Dans quel palais de nuages êtes-vous retirés? En quelles régions du ciel, environnés des vapeurs du matin , touchez-vous vos harpes aériennes ?
Ici commence la quatrième journée. — Fingal descend du rocher de Cormul .
— Il ordonne à Gaul, à Dermid et au barde Carril, d'aller dans la vallée de Cluna chercher Ferad-Artho, dernier rejeton de la famille de Conar, premier roi d'Irlande. — Il prend ensuite le commandement de l'armée, et se prépare au combat. — En marchant à l'ennemi, il passe près de la caverne du rocher de Lubar, oii était le corps de Fillan. — Il trouve Branno , le dogue, couché sur le bouclier de son maître. Cette vue renouvelle sa douleur. — Cathmor range son armée en bataille. Description de l'action générale. — Tempête. — Déroute totale des Firbolgs. — Fingal et Cathmor se battent au milieu du brouillard, sur la rive du Lubar. — Cathmor est frappé d'un coup mortel. — Fingal, après cette victoire, renonce aux exploits de la guerre, et remet aux mains d'Ossian sa lance, la lance de Trenmor. —
— L'ombre de Cathmor apparaît à Sulmalladans la vallée de Lona. — Douleur de Sulmalla. — Le soir vient; Fingal ordonne qu'on prépare une fête triomphale. — Les hymnes de cent bardes annoncent l'arrivée de Ferad- Artho. — Fingal ordonne à Ossian de conduire le roi d'Irlande au palais de Temora. — La guerre est finie, Fingal retourne à Selma.
Lorsque la bise nocturne enchaîne l'eau des lacs sous les glaçons de l'hiver, le chasseur matinal croit voir de loin rouler encore ses vagues chargées d'écumes; il prête l'oreille pour écouter le murmure des cascades : mais leur courbe immobile épouvante ses yeux; toutes sont jonchées de branches d'arbres et de touffes de gazon, qui sur ce fond glacé tremblent au souffle des vents.
Ainsi brillait aux rayons de l'aube l'armée silencieuse de Morven. Chaque guerrier, par la visière de son casque, regardait la colline où Fingal marchait au milieu du brouillard et des nuages. Au travers de l'épaisse vapeur, on l'entrevoyait de temps en temps. Toutes les pensées de sa grande âme préparaient une bataille décisive.
Il descend à grands pas du rocher de GormuL D'abord on
aperçoit son glaive, merveilleux ouvrage du forgeron Luno'. Sa lance sort à moitié d'un nuage, tandis que son bouclier reste encore caché sous la brume. Mais lorsqu'il fut sorti tout entier du sein des vapeurs , dès qu'on put distinguer ses cheveux blancs tout baignés de rosée, et qu'on le vit s'avancer à grands pas, alors mille cris s'élèvent dans les airs; toutes les tribus s'ébranlent, se pressent autour du chef, et leurs larges boucliers résonnent au loin.
Ainsi s'élèvent les ondes verdâtres de l'Océan , autour d'un esprit qui descend d'un tourbillon de vent : le voyageur entend le bruit lointain; il lève la tête sur le sommet du rocher; il voit la mer agitée dans la baie, et croit apercevoir le ténébreux fantôme autour duquel se jouent les vagues émues.
Gaul , Dermid et Ossian se tenaient dans l'éloignement, chacun sous un arbre. Nous évitions les regards du roi : nous., n'avions pas vaincu l'ennemi. Un ruisseau coulait à mes pieds. J'effleurais ::es flots légers avec ma lance; mais mon âme distraite roulait mille sombres pensées, qui arrachèrent un soupir de mon cœur.
(( Fils de Morni , dit Fingal, et toi, infatigable Dermid, qui vous rend si tristes? L'âme de Fingal n'est point irritée contre les chefs de son armée. Vous êtes ma force dans la guerre ; vous êtes ma joie dans la paix. Pourquoi donc mes héros s'éloignentils de moi, le front assombri, le cœur morne et blessé?... »
Les deux guerriers s'approchèrent. Ils virent Fingal qui se tournait vers la colline de Mora : il venait de penser à sou fils, et de ses yeux s'échappaient des larmes. Mais bientôt,
\ . Fingal , dans une de ses expéditions en Scandinavie , rencontra le cél»"'hre magicien Luno dans une île du Juiland. Ce Luno était le Vuloain du Nord; il avait forgé des armures complètes pour plusieurs héros. Mais Ih guerrier qui lui en deinamlail éLiil ohligé, pour les oltlenir, de le surpasser en mngie. Fingal ne dut ([u à sa valeur ce que les autres ne pouvaient souvent obtenir par leur art surnaturel. Quand Luno lui demande une preuve de sa science, il lira son épée et co\ipa un pan de la rubc du magicien. Le magicien, elTrayé, s'enfuit : Fingrxl le poursuivit jus(]u"au bord de la mer; Luno s'élance, et maiclic sur les vagues. Fingal monta dans son vaisseau , navigua pendant dix jours, et l'atteignit enlin dans 1 ile de Skye. Là, il le força de construire un fourneau et de lui forger un bouclier, el cette fameuse épée qu'on appelait poétiquement la fillo de Luno. Voilà un éclianlillon des fables que les bardes modernes d Ecosse cl d Irlande ont ajoutées aux puëmcs d Ossian.
se retournant vers eux avec un visage serein, il reprit la parole :
« Vous voyez d'ici Brommal , ses rochers couverts de bois, et sa cime battue par les vents , d'où tombe le torrent de Lubar. Derrière cette montagne s'ouvre un vallon tranquille, où serpente l'onde claire du Levath. Une caverne obscure est taillée dans le roc : au-dessus est le séjour des aigles ; l'entrée est ombragée par des chênes antiques et touffus , que les vents de Gluna font gémir.
a Cette caverne est habitée par le jeune Ferad-Artho, fils de Caïrbar d'Ullin * ; il écoute la voix de Gondan : ce barde en cheveux blancs chante auprès de la faible lumière d'un chêne.
« Ferad-Artho l'écoute dans cet antre secret; car ses ennemis habitent le palais de Temora. Quand l'obscurité voile les cieux, il sort dans la plaine pour percer les chevreuils bondissants; mais, dès que le soleil éclaire la campagne, on ne le voit plus sur les rochers ni sur le bord des torrents. Il évite la race de Bolga, qui a usurpé le palais de ses pères.
c Allez : dites-lui que Fingal lève aujourd'hui la lance, et que ce soir peut-être ses ennemis auront succombé. Fils de Morni , lève devant lui le bouclier. Dermid , présente-lui la lance de Temora. Et toi, Garril, chante-lui les exploits de ses aïeux. Gonduisez-le dans la plaine de Lena. G'est là que je vais frapper à coups redoublés.
« Avant que la sombre nuit descende des cieux, montez sur la cime escarpée de Dunmora , et jetez les yeux sur la plaine. Si vous voyez flotter mon étendard au-dessus des ombres
i. Forad-Arlho était le dernier rejeton de la famille de Conar, fils de Trenmor , et premier roi d'Irlande. Pour mieux entendre ce passage, il faut jeter un coup d'oeil sur la généalogie placée au commcncemenlde ce pocme. Pendant le peu de temps que régna le jeune Cormac , Ferad-Avllio vécut dans le palais de Temora. Quand Caïrbar, fils de Borbar-Duthul, eut assassiné Cormac, le barde Condan conduisit Ferad-Arlho dans la caverne de Cluna, où il vécut caché tant que la famille d'Allia fut sur le trône d'Irlande.
Ferad-Artho signifie , qui tient lieu d'Artho. Voici à quelle occasion on l'appela ainsi : Artlio était parti pour une expédition dans le midi de l'Irlande, lorsque son frère naquit. Il courut un f>ux bruit de sa mort ; alors Cairbar-mac- Cormac, son père, désespéré de la mort de son fils, se tourna vers celui à qui Belihamo son épouse venait de donner le jour. « Tu seras Ferad-Artho, lui dil-il, tu seras un astre éclatant aux yeux de l'avenir,» c'est-à-dire, « tu me liondras lieu d'Artho, etc.»
brillantes du Lubar, Fingal aura survécu à sa dernière bataille. ))
Ainsi paria le roi de Morven. Les chefs s'éloignèrent sans lui répondre : ils n'avaient jamais abandonné Fingal au jour du danger. Garril les suivait en touchant de temps en temps sa harpe. Il prévoyait la chute de l'ennemi.
Les accords dii barde étaient lugubres et plaintifs, comme le bruit des vents qui agitent par intervalles les roseaux du lac Lego, quand le sommeil ferme à demi les yeux du chasseur couché sur la mousse d'une caverne.
« Pourquoi, me dit alors Fingal, pourquoi le barde de Cona reste-t-il en silence et les regards baissés sur les flots du torrent? Père d'Oscar, est ce ici le temps de la tristesse? Quand la paix sera de retour et que le bruit des boucliers cessera, alors abandonne ton âme à ta juste douleur, souviens-toi des deux héros qui reposent dans la plaine de Lena.... Mais Érin marche au combat ; Ossian , lève ton bouclier; je suis seul , ô mon fils 1 »
Gomme un vaisseau, retenu par le calme dans la baie d'Inishuna, s'ébranle tout à coup à la voix des vents et roule sur la croupe des vagues; de même, à la voix de Fingal, Ossian s'élance et vole daïis la plaine. Il lève son bouclier qui brille sur l'aile noire de la guerre , comme la lune large et pâle sur les replis d'un nuage orageux.
La guerre descend à grand bruit de la colline de Mora. Le roi de Morven conduit ses guerriers au combat. Son aile d'aigle flotte sur le haut de son casque, et ses cheveux blancs sont épars sur ses épaules. Le bruit de ses pas ressemble à celui du tonnerre.
Souvent il l'etourne la tête , et s'arrête à considérer les reflets de lumière qui jaillissent des armes de ses héros. Il brillait alors comme un rocher couvert de frimas glacés : les forêts s'élèvent sur sa tête ; les torrents tombent de son front, et répandent leur écume dans les airs.
Fingal arrive à la caverne de Lubar, où Fillan dormait du sommeil de la mort. Branno était encore couché sur le bouclier rompu ; l'aile d'aigle était roulée par les vents ; la lance du héros brillait au milieu d'un genêt flétri.
A cette vue, la douleur pénétra profondément l'àme du roi; accablé de tristesse, il détourne soudain ses pas et s'appuie sur
sa lance. Branno reconnaît Fingal et court en bondissant de joie. Ce dogue fidèle ne veut pas quitter la caverne où repose le jeune chasseur, qui jadis se levait avec le jour pour aller surprendre le chevreuil dans son lit de rosée.
Ce fut alors que les larmes du roi coulèrent, et il resta quelque temps abîmé dans sa douleur. Mais, comme le vent qui s'élève tout à coup dissipe l'orage et jaspe des reflets du soleil l'écume des torrents et la verdure des collines, ainsi la guerre écarte la douleur de l'âme de Fingal et ranime son courage.
Il s'appuie sur sa lance, franchit le Lubar, et frappe son bouclier. Tous les rangs de son armée s'avancent en présentant la pointe de leurs lances.
Érin entend sans crainte le bruit de leur marche; ses nombreux bataillons couvrent la plaine. Malthos vole à l'une des ailes, fronce le sourcil et regarde fièrement l'ennemi; près de lui marche le jeune Hidalla ; puis vient le sombre Moronnan. Cronar, au bouclier bleu, lève sa lance: après lui marche Gormar, à l'épaisse chevelure.
Le chef brillant d'Atha s'élève lentement sur le liaut du rocher. D'abord on aperçoit les pointes de ses deux lances, ensuite la moitié de son bouclier ; c'est ainsi qu'on voit le météore de la nuit se lever sur un vallon fréquenté par les ombres.
Mais quand le roi d'Êrin parut dans tout son éclat , alors les deux armées fondirent l'une sur l'autre , et le carnage com- . mença. Des deux côtés, on voit des flots de lances ondoyer et se confondre.
Ainsi, quand deux courants de l'Océan sont battus par des vents opposés , leurs vagues roulent et se heurtent au pied des rochers qui bordent la baie de Lumon; les fantômes se précipitent à grand bruit le long des collines; les forêts entières, enlevées dans les airs, tombent dans l'abîme au milieu des sentiers d'écume tracés par les baleines.
Alors Fingal, alors Gathmor, s'élancent dans la mêlée : des rangs entiers de boucliers tombent sur leur passage; l'acier brisé roule en éclats brillants sous leurs pas.
Moronnan meurt sous les coups de Fingal; son corps est étendu sur la largeur du fleuve, les ondes s'amoncellent à ses côtés, écun.eiit et surmontent son bouclier. Gronar est percé
par Gathmor ; il ne tombe point , une branche de chêne l'arrête par les cheveux. Son casque roule à terre , mais son bouclier reste suspendu par ses liens et reçoit le sang qui ruisselle de sa blessure. Tlamin * pleurera dans sa demeure et meurtrira son beau sein !
De son côté , Ossian ne laissait point reposer sa lance. Son bras sème la mort. Hidalla vint à lui. Jeune chantre de Gloura, pourquoi ton bras lève-t-il le fer contre Ossian? Que n'avons-nous plutôt disputé le prix du chant dans des vallons tranquilles 1
Malthos le voit tomber, le souffle de la vengeance attise son audace : il se rue au milieu du carnage. Des deux côtés du fleuve on s'acharne au combat.... Mais tout à coup le ciel obscurci s'abaisse ; les voix bruyantes des vents éclatent dans les airs. De temps en temps les collines paraissent toutes en feu, le tonnerre roule en grondant sur les nuages.
L'ennemi s'enfonce dans les ténèbres ; les guerriers de Morven s'arrêtent éperdus : moi je franchis le torrent. Alors ^entendis k voix de Fingal et le bruit des ennemis qui fuyaient en tumulte.
Je voyais de temps en temps, à la lueur des éclairs, le puissant roi de Morven qui marchait à grands pas ; je frappe aussitôt sur mon bouclier. Je vole à la poursuite des guerriers d'Alnecma; l'ennemi disparaît devant moi comme un tourbillon de fumée.
Le soleil perce enfin les nuages : les cent torrents de Lena réfléchissent ses feux. Mais il s'élève des eaux mugissantes une colonne bleuâtre de vapeurs qui obscurcit la colline.... Où sont Fingal et Gathmor ? Je ne les vois point au bord de ce torrent, auprès de cette forêt.
J'entends le bruit de leurs armes : ils combattent au sein du brouillard. Tels sont les combats des esprits sur les nuages de la nuit, quand ils se heurtent parmi les vents orageux, dans les replis des vagues furieuses.
Je volai vers le lieu du combat. Le brouillard s'était dissipé. Les rois était debout au pied des collines de Lubar. Gathmor était appuyé contre le rocher, et son bouclier, à demi détaché,
4. Clon.ir était fils de Conglas, roi d'Imor, l'une des Hébrides. Clungal, père de Tlamin, était uu des chefs de celte lie.
recevait l'eau qui tombait du sommet. Fingal approche : il voit couler le sang du héros. Il laisse tomber son épée; il s'attendrit au milieu de sa victoire, et dit à son rival :
«Cède-moi, fils de Borbar-Duthul ; cesse de brandir ta lance redoutée ! Ton nom n'est point inconnu dans Selma ; sa gloire est parvenue jusqu'à moi. Viens sur ma colline, viens à ma fête. Quelquefois les plus vaillants succombent. Ma victoire n'insulte pas un ennemi vaincu. Je ne me réjouis pas de la chute du brave. Viens : je sais l'art de guérir les blessures ; je connais les plantes de la montagne, j'ai souvent cueilli les fleurs salutaires au bord de mes torrents. Ami des étrangers, pourquoi gardes-tu ce morne silence?
— Près d'Atha, répondit Gathmor, s'élève un rocher couvert de mousse. Sa tête est couronnée d'arbres touffus. Dans le roc est un antre obscur où coule avec bruit un clair ruisseau. Caché dans cette caverne, j'entendais les pas des étrangers qui entraient dans la salle de mes fête^, et je bénissais l'écho du rocher qui m'avertissait de leur arrivée. C'est là que je veux être placé ; c'est là que je veux reposer après ma mort, au milieu de mes vertes vallées. De là , je monterai sur les vents qui soufflent dans mes plaines ; ou bien, assis sur le brouillard du fleuve d'Atha, je regarderai avec joie couler ses flots azurés.
— Pourquoi, reprit Fingal, pourquoi le chef d'Atha parlet-il de tombeau?... Mais, vois, Ossian , ce héros expire.... Cathmor, l'ami des étrangers, que le bonheur accompagne ton âme !
« Mon fils, j'entends la voix des années qui m'appellent; elles font tomber la lance de mes mains, et semblent me dire en passant : « Pourquoi Fingal ne se repose-t-il pas dans son (f palais ? Se plaira-t-il toujours dans le sang, dans les pleurs « des malheureux? »
« Non, non, sombres années, Fingal ne se plaît point dans le sang : les pleurs qu'il fait couler portent le ravage dans son cœur. Mais quand je veux me livrer au repos, la guerre vient me réveiller et me remettre les armes à la main ; c'en est fait, je ne les reprendrai plus.
« Ossian , reçois la lance de ton père. Lève-la dans les combats, quand le guerrier superbe viendra te braver. Mes aïeux ont toujours suivi mes pas : ils contemplaient avec plaisir mes
Ossian. 14
actions. Partout où j'ai combattu, j'ai vu descendre leurs nuages sur le champ de bataille.
ce Mon bras épargna toujours le faible. Le guerrier superbe sentit seul que ma colère était un feu dévorant. Mais je ne vis jamais avec plaisir la mort de l'ennemi : aussi mes aïeux viendront-ils me recevoir à la porte de leurs palais aériens, revêtus de leur robe lumineuse, les yeux brillants de joie et de tendresse. Ils ne reçoivent pas ainsi le vainqueur cruel : ils sont pour lui des astres en courroux, qui ne lancent dans la nuit que des feux sinistres.
« Trenmor, père des héros, habitant des tourbillons de l'air, je remets ta lance à Ossian ; vois d'un œil satisfait le don que je lui fais. Souvent je t'ai vu briller au milieu de tes nuages; apparais de même à mon fils quand il sera prêt à lever la lance. Qu'il se souvienne alors de tes actions , ô toi qui n'es plus aujourd'hui qu'une ombre vaine ! »
Fingal remet dans mes çiains la lance de Trenmor : il élève en même temps une pierre pour transmettre à l'avenir cet acte solennel, et place sous le monument une épée et une bosse de son bouclier. Puis il reste quelque temps penché sur la pierre, absorbé dans ses pensées; enfin il prononce ces mots :
a 0 pierre, quand tu seras réduite en poussière, ou perdue sous la mousse amassée par les ans, le voyageur viendra dans ces lieux et passera avec indifférence. Tu ne sais donc pas , ignorant voyageur, quelle gloire brilla jadis dans la plaine de Lena? C'est ici que Fingal, après sa dernière bataille, remit sa lance à son fils.
a Mais passe, ombre vaine; ta voix peut-elle ajouter à ma renommée? Tu habites sans doute au bord de quelque fleuve ignoré. Encore quelques années, et tu ne seras plus.
« Personne ne se souviendra de toi; ton àme sera enveloppée dans le brouillard des lacs : mais la gloire environnera Fingal : Fingal sera un astre éclatant aux yeux de l'avenir ; car jamais il ne s'arma que pour défendre le faible. » Le roi de Morven, victorieux et couvert de gloire , s'avança ' vers le chêne antique qui , de sa colline, se penche sur les flots rapides du Lubar. Au-dessous est un vallon où murmure la source qui jaillit du rocher. Ce fat là qu'on déploya dans les airs l'étendard de Morven, pour montrer à Ferad-Artho la route qu'il devait tenir.
Fingal entendit les acclamations de son armée; ses tribus se pressaient autour de lui , et leurs armes réfléchissaient les rayons du couchant. Il éprouvait la joie d'un chasseur qui voit après la tempête le soleil dorer le flanc des montagnes, quand sur leur front l'épine fleurie balance sa tête humide , et que le chevreuil se montre sur la cime.
Clonmal était retiré dans sa caverne. Les ténèbres couvraient les yeux du vieillard; il s'appuyait sur son bâton. Sulmalla lui prêtait une oreille attentive, Il racontait l'histoire des anciens rois d'Atha.
Mais le bruit de la bataille ne frappe plus son oreille : il s'interrompt et soupire. Souvent , dit-on , les esprits des morts ont éclairé son âme : ils montrèrent à sa pensée Gathmor étendu sans vie sous un arbre antique.
c Pourquoi deviens-tu triste? lui dit Sulmalla. Le combat est fini. Il viendra bientôt à ta caverne : le soleil s'incline vers lé couchant; les vapeurs du lac s'élèvent; leur voile grisâtre s'étend sur la colline. Mon héros va bientôt sortir de cet épais brouillard : regarde, c'est lui que je vois; je reconnais ses armes : viens , ô mon bien-aimé , viens à la caverne de Clonmal ! >»
C'était l'ombre de Cathmor qui s'avançait majestueuse , à pas lents. Bientôt elle disparut au bord d'un torrent profond qui rugissait entre deux collines.
« Hélas ! dit Sulmalla , ce n'est qu'un chasseur qui cherchait le lit du chevreuil. Il n'a point quitté sa demeure pour aller au combat. Son épouse est sûre de son retour. Il reviendra vers elle chargé des dépouilles de la chasse. »
Sulmalla lève les yeux sur la colline. Le fantôme paraît encore en descendre. Elle se lève transportée de joie; mais l'ombre s'enfonce dans le brouillard , ses membres de vapeur s'évanouissent par degrés et se mêlent aux vents de la montagne.
Alors Sulmalla comprit que Cathmor avait péri. « Tu n'es donc plus, roi d'Atha I... » Mais, ô Ossian, oublie les regrets de Sulmalla. La douleur tue l'âme du vieillard.
L'ombre du soir s'étend sur les bruyères. L'eau des fleuves se couvre de ténèbres. La voix de Fingal retentit. La flamme des chênes s'élève dans les airs. L js guerriers de Morven entourent leur clief avec une joie mêlée de tristesse : en
observant Fie gai , ils voient sur son visage les traces de la douleur.
Mais tout à coup des sons harmonieux partent du désert. Ils ressemblaient d'abord au bruit des torrents sur des rochers lointains. Ils roulaient lentement le long de la montagne, comme le murmure des ailes du vent, quand il ne fait qu'effleurer la mousse des rochers pendant les heures tranquilles de la nuit.
C'était la voix de Condan, que Carril accompagnait de sa harpe : ils conduisaient Ferad-Artho vers la colline deMorven.
Soudain les chants de cent bardes éclatent dans la plaine de Lena. L'armée y joint le bruit des boucliers. La joie brille sur le front du roi de Morven , comme le raj^on qui perce les nuées d'un jour sombre , et luit sur la verdure de la colline avant le rugissement des vents.
Fingal frappe le bouclier des rois. Tout se tait autour de lui. Les guerriers se penchent en avant , appuyés sur leurs lances , pour écouter la voix de leur père :
(( Enfants de Morven, préparez le festin triomphal ; que cette nuit s'achève au milieu des hymnes. Vos exploits ont resplendi autour de moi comme l'éclat du soleil ; vos boucliers sont le pavois d'où Fingal s'est élancé vers la gloire. Enfants des héros, voici mon dernier champ de bataille.
« Ossian , tu as reçu la lance de Fingal. Souviens-toi que c'est l'héritage de Trenmor, et qu'elle fut toujours dans mes mains un gage de victoire. Souvien"S-toi de tes aïeux , ô mon fils ; marche dans le sentier de leurs vertus.
« Dès que le jour paraîtra, conduis Ferad-Artho dans le palais de ^Temora. Retrace-lui les exploits des rois d'Érin , dont il est le dernier descendant.
(( Pour nous , guerriers, n'oublions pas les braves qui ont péri dans cette journée.... Que les chants de Carril réjouissent les âmes des héros décédés.... Demain je déploierai mes voiles pour retourner en paix vers les sombres vallées de Selma. »
Qj^^ço::::^
FILS DE MORNI.
Ossian, errant, de nuit, parmi les ruines du palais de Fingal, trouve un débris de bouclier qu'il reconnaît pour avoir fait partie de l'armure de Gaul, fils de Morni. — Ses souvenirs se réveillent. — Il raconte une expédition de Fingal, dans laquelle Gaul ne put signaler sa bravoure, parce qu'il arriva sur la côte ennemie quand le roi de Morven n'y était déjà plus. Les habitants fondirent sur lui. Accablé par le nombre et couvert de blessures, il resta sur la place. — Évir- Chôma, son épouse, qui s'était embarquée pour aller à sa recherche, arriva trop tard, et tomba mourante auprès de lui. — Ossian ramena leurs restes dans sa patrie.
La nuit, dans une majesté silencieuse, étend ses voiles sur le vallon. Le chasseur dort sur les bruyères. Son chien fidèle a la tête appuyée sur son genou. Il poursuit en songe les hôtes de la montagne, et sa joie l'éveille à demi.
Dors, jouis de ton repos, jeune chasseur. Ossian ne troublera pas ton sommeil. Dormez, enfants du travail; les étoiles ne sont qu'au milieu de leur carrière, et il n'y aqu'Ossian qui veille sur les collines.
J'aime à errer seul, lorsque tout est sombre et paisible. L'obscurité de la nuit convient à la tristesse de mon âme et le soleil matinal, avec tous ses rayo*ns, ne peut me rendre le jour que mes yeux ne voient plus.
0 soleil, ménage donc tes rayons 1 Gomme le roi de Morven tu protigues tes bienfaits. Ne sais-tu pas qu'un jour ta lumière peut s'éteindre comme la sienne? Ménage les flambeaux que tu allumes par milliers dans ton palais d'azur, lorsque tu vas reposer derrière les portes sombres de l'occident. Pourquoi hâter le moment où ils doivent s'éteindre et te laisser seul dans ton palais attristé, comme ont fait les amis d 'Ossian? Pourquoi, astre sublime, épuiser tes rayons sur Morven quand les héros ont cessé de les contempler, quand il ne reste plus.d'œil ouvert pour admirer leur splendeur?
Morven, comment tes clartés se sont-elles éteintes ? Elles se
sonl affaiblies comme l'éclat des chênes enflammés dans tes salles, et leur séjour est la demeure de l'obscurité. Tes palais eux-mêmes, comme ceux qui s'y livraient au plaisir, sont tombés sur la bruyère , et maintenant l'ombre de la mort les environne.
Temora est tombé ; Tura n'est qu'un monceau de ruines; le silence habite Selma. Depuis longtemps on n'y entend plus résonner le bruit des coupes. Les chants des bardes et le concert des harpes ne s'y font plus entendre. Des tertres verdoyants , des pierres mousseuses , qui lèvent d'espace en espace leurs têtes grisâtres, voilà tout ce que conserve leur mémoire. Le matelot porté sur les ondes ne voit plus leurs fronts majestueux à travers les nuages ; le voyageur ne les distingue plus lorsqu'il vient du désert.
Je cherche Selma : je rencontre des ruines accumulées et confuses, où croissent la bruyère et des herbes fétides. Le souffle des vents nocturnes y fait vaciller sur sa tige le chardon solitaire , qui fléchit sous le poids de la rosée. Le hibou voltige autour de mes cheveux blancs ; le daim , couché sur son lit de mousse , s'éveille à ses cris et bondit sans crainte , car il voit que ce n'est autre chose que le vieil Ossian.
Hôte des ruines de Selma, ta mort n'est point dans la pensée du barde. Tu t'es levé de la couche où reposèrent souvent Fingai et Oscar; penses-tu qu'Ossian voulût l'ensanglanter? Non. Habitant de la couche de Fingal et d'Oscar, ta mort n'est point dans la pensée du barde. Seulement j'étends ma main vers la place où, du toit élevé de. Selma, pendait le bouclier de mon père. Mais, ô Selma, tu n'as plus d'autre toit que la voûte azurée du ciel !
Je cherche parmi les ruines le large bouclier. Ma lance frappe une de ses bosses rompues. C'est celle d'où résonnait le signal du combat ; le son qu'elle rend flatte encore mon oreille : il éveille le souvenir des temps qui ne sont plus, comme les vents rallument sur la bruyère le feu mourant des villageois.
Je sens mon âme affligée de nouveau. Sa douleur croît à l'égal d'un torrent; mais le fardeau de la vieillesse la force de reculer. Retirez-vous, pensées de guerre ! ténébreuses années qui avez di.^paru, retirez- vous ! Retirez-vous avec vos boucliers qui s'entre-choquent, et ne disputez point au repos
FILS DE MORNI. 319
l'âme d'un vieillard. Pourquoi la guerre m'occuperait-elle encore, lorsque j'ai oublié comment on manie la lance ? La lance de Temora n'est aujourd'hui que le bâton d'un aveugle. Mais elle vient de heurter un bouclier : tâchons de reconnaître sa forme.
Ce bouclier ressemble à la lune sur son déclin ; il est à demi rongé par la rouille des ans. Gaull compagnon de mon Oscar, ce bouclier fut le tien. Mais d'où vient l'émotion qui me saisit? Enfant de ma tendresse, tu as reçu ta portion de gloire. Je vais faire revivre le nom de G-aul dans mes chants. Harpe de Selma', où es-tu? où es-tu, Malvina? tu entendras avec joie parler du compagnon de ton Oscar.
La nuit était sombre et orageuse ; les ombres parcouraient à grands cris la bruyère ; les torrents se précipitaient en mugissant du faîte des rochers. Le tonnerre roulait au sein des nuages avec un bruit semblable à celui des rocs qui se brisent ; et, sur leurs ailes d'un rouge obscur, les éclairs parcouraient les cieux.
Nos héros étaient assemblés dans le palais de Selma , dans . ce palais maintenant en ruines; un chêne embrasé resplendissait au milieu d'eux. Sa lueur éclairait leurs visages , et la coupe passait de main avec sa liqueur enivrante *. Les bardes chantaient, et la douce main des vierges tremblait sur les cordes des harpes.
La nuit se retira. Nous pensions que les étoiles n'avaient fourni que la moitié de leur course, lorsque la blancheur de l'aube apparut sur les nuages de l'orient. On frappa le bouclier de Fingal. Cette bosse avait alors un autre son. Les héros entendirent sa voix , semblable au tonnerre éloigné, et ils accoururent avec joie de tous leurs fleuves. Gaul l'entendit aussi ; mais les eaux du Strumon s'étaient changées en torrent; et qui pouvait traverser leur courant *rapide?
Nous voguâmes vers Ifrona *; nous combattîmes et recouvrâmes les dépouilles enlevées sur nos rivages. Pourquoi n'attendis-tu pas notre retour près de ton fleuve bordé de
^ , Il y a diverses opinions touchant la liqueur dont on faisait usage dans ces fêtes. La plus probable est qu'elle était composée d'un suc extrait du bouleau et fermenté.
2. On ne sait pas précisément ce que c'était qu'Ifrona, mais celte île paraît avoir été remarquable par la cruauté de ses habitants. L'auteur d'un fragment
mousse, ô toi que distinguait l'azur de ton bouclier? Pourquoi, fils de Morni, ton âme fut-elle si impatiente du combat? Mais tu ne voulais perdre ta portion de renommée dans aucun champ de gloire.
Gaul prépara une barque qui fendait légèrement les vagues écumantes; il déploya ses voiles au premier rayon qui teignit le bord des nuages de l'orient. Il suivit la route du chef vers Ifrona.
Quelle est cette jeune beauté debout sur le rocher battu des flots, triste comme le brouillard du matin? Ses cheveux noirs flottent au gré des vents; sa main blanche ressemble au milieu d'eux à l'écume des fleuves ; deux gouttes de rosée brillent dans ses yeux qu'elle attache sur la barque de Gaul, et uu enfant qui sourit est suspendu à sa poitrine. Elle lui chante un air tendre; un soupir l'interrompt.
0 Évir-Choma ' I tu ne songes point à ce que tu chantes ; tes pensées voguent avec ton bien-aimé. La barque n'est plus qu'à demi visible- Un nuage s'abaisse et s'étend dans l'intervaile qui t'en sépare, et tu ne la vois plus. <r Vogue sans péril, ò toi qui fends la mer écumeuse ! ô mon bien-aimé ! quand te reverrai-je? »
Ëvir-Choma retourne aux salles de Strumou ; mais sa marche est lente, et son front chargé de tristesse. Image d'une ombre solitaire qui, sous un ciel calme, lorsque le vent des collines se tait, marche au milieu d'un marécage, souvent elle regarde en arrière , soupire , et tourne ses yeux en pleurs du côté de l'Océan, t Vogue sans péril, ô toi qui fends l'onde écumeuse ! quand te reverrai-je, ô mon bien-aimé? »
sur la mort de Clon r la peint sous des traits dont plusieurs caractérisent l'onrcr des Celtes.
a Ifiona, Ile Ijorriblc , couverte d'un brouillard épais et perpétuel, séjour impur d'animaux sauvages et venimeux, terre do douleur où la gloire et ramilic sont étrangères, je tremble d approcher de les bords, d .
Comme une vallée voisine de la Clyde conserve encore le nom ffe €ltn- Freoin, il est à présumer (jue laclinu de c»' po«*ine se passa sur cette côie, dont les habilanls étaient continuellement en guerre avec ceux de Morven. La situation de plusieurs lieuv fait voir qu aiiciennemei.t / ou Innu ne signifiait pas toujours une lie, mais quelquefois aussi un promontoire, une presqu'île , etc.