‹ Ossian, barde du troisième siècleChapitre 77 sur 89 · I. Le barde de Calhula commcDce son récit · texte numérisé non relu

I. Le barde de Calhula commcDce son récit

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Qui pourrait-ce être, si ce n'est Rosgala , la plus belle des filles d'Icroma? Sgaro la donne au chef qui a dispersé les nuées de ses ennemis. « Cathula, lui dit-il, je suis père de dix jeunes vierges ; chef des . héros , tu peux choisir entre elles. »

Trois années, sur leurs ailes rapides, se sont enfuies du palais de Turlethan;' le faucon ne fond pas sur sa proie avec plus de silence et de vitesse. Cathula considère ce temps écoulé; de même le chasseur, quand il est éveillé, se rappelle l'espace qu'il a parcouru en songe. « Il est temps , dit ce chef, de retourner à Inistore, aux bosquets de Garrictura, arrosés par des ruisseaux limpides. »

Les voiles de Cathula sont déployées. Tantôt Rosgala se réjouit, tantôt elle est triste. « Adieu, dit-elle, île bien-aimée! adieu, séjour de ma jeunesse! Mes amis sont sur le rivage. Les chevreuils regardent en s'avançant sur le rocher couvert de buissons. Mais pourquoi Rosgala verserait-elle des larmes? Elle part avec le chef de Garrictura. »

Gonloch , ce jeune gage de leurs amours , est dans les bras de sa mère. Ses beaux sourcils ressemblent à deux rayons de lumière, prolongés sur un nuage. Son petit casque est formé de la peau d'un faon. Il s'endort, bercé par le mouvement des vagues, et sourit dans les songes de son repos. Il croit entendre le bourdonnement des abeilles des montagnes, et se croit près de leurs magasins à miel.

Ce n'est pas l'abeille bourdonnante que tu entends, ô Gonloch, c'est le vent qui s'élève et qui siffle dans les voiles. Mais ton sourire est toujours aimable. Tu ressembles à la fleur de Lena, qu'embellissent les couleurs variés de l'arc-enciel. Le chasseur, qui se hâte de gagner l'abri d'un sombre rocher , passe à côté de cette fleur et la considère en soupirant, car il voit la pluie de la tempête qui s'avance sur l'aile des vents orageux. Le nuage est soutenu par des colonnes de grêle. « Fleur de Lena, dit-il, tu es aimable, mais l'orage est voisin de toi. »

Des soupirs étouffés soulèvent la poitrine de Rosgala ; elle est blanche comme l'écume des vagues, soulevée par la tempête au milieu de l'obscurité. Les gouttes brillantes des larmes sont dans ses yeux ; elles tombent sur le visage de Gonloch. Elle les essuie en les pressant de ses lèvres. Il s'éveille et

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voit la tempête. Il s'étonne de ce spectacle nouveau pour ses yeux, et, saisi de frayeur, il se serre contre le sein de Rosgala.

Elle étend sur lui les pans de sa robe, ainsi que l'aigle de Lora étend ses ailes noirâtres sur ses petits, lorsqu'ils cherchent à se garantir de la grêle et qu'ils entendent le bruit de l'orage. « Ne crains rien, enfant de mon amour, dit Rosgala, car ton père est près de nous.

— Toi-même, dit Gathula, ne sois pas effrayée. Je connais la mer d'Inistore. Souvent je l'ai parcourue, quand le mugissement des flots était le plus terrible. »

Rosgala demande de quel côté est Inistore. Mais cette île est encore éloignée. La mer cache ses rivages derrière des collines d'écume. Les soupirs de la belle épouse de Gathula s'élèvent de temps en temps et se mêlent au bruit des vagues.

La nuit descend sur leurs abîmes. Le tonnerre l'accompagne, la flamme des éclairs, les traits de la foudre atteignent les ombres. On entend leurs cris dans les airs. Elles se précipitent pour éteindre dans les ondes leurs robes à demi consumées. Les baleines mêlent leurs rugissements aux mugissements des flots.

La lune entend ce fracas dans son palais de nuages : elle soulève sa tête tremblante au-dessus des montagnes. Les étoiles s'enveloppent dans le manteau de brouillards qui se déploie sur Lano. Tremblantes, elles regardent quelquefois à travers les nuages déchirés ; mais elles retirent promptement leurs chevelures ondoyantes. Elles ressemblent au chasseur qui met de temps en temps la tête en dehors de sa cabane, mais n'ose risquer d'en sortir, que la tempête ne se soit éloignée. Chasseur du chevreuil des montagnes, tu es parmi les bruyères, sur le rivage. Oh I que Rosgala n'est-elle près de toi !

Mais quels accents répétez-vous cette nuit, rochers d'Icroma, tandis que celle dont vous entendîtes souvent la harpe est sur les abîmes de la mer? Écoutez-vous le bruit des vagues qui rugissent à vos pieds, ou le tonnerre qui roule sur la cime brûlée de vos sapins ?

Les cris de Sulingorma vous frappent plus que ces bruits terribles. Elle est éperdue de douleur ; elle tremble pour sa

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fille et son petit-fils. Elle demeure sur le rocher sans craindre le fracas de la tempête. Souvent les flots écumeux qui se brisent dans le lointain lui paraissent des voiles. Mère de Rosgala, éloigne-toi 1 Ëvite l'orage nocturne : Rosgala ne peut entendre tes cris !

En se retirant, Sulingorma se retourne pour contempler la mer encore une fois. On aperçoit à demi une barque errante qui entre dans la baie.

o: 0 ma fille I es-tu sauvée?

— Quelle voix se fait entendre sur le rocher? dit le matelot. Mes compagnons, abaissez les voiles! »

Le cri, mélange de joie et de frayeur, retentit de nouveau : a Rosgala, es-tu sauvée ?

— Voilà, reprend le matelot, le cri de cette belle ombre que nous avons vue sur la mer. Regardez-la. Viens, ombre aimable, sur les rayons de la lune ! Parais dans nos songes quand la nuit sera paisible, quand la tempête sera éloignée. »

Sulingorma entend ces paroles, et se retire pénétrée de douleur. Les rochers redisent le nom de Rosgala.

Cependant Rosgala est sur la mer d'Inistore. L'ombre des chênes éloignés paraît encore sur l'Océan. Gathula considère l'objet de son amour, comme l'ombre d'une belle vierge, portée sur les rayons de la lune. Il voit dans ses bras son fils, semblable à une étoile dans le sein de la lune inclinée, quand sa face est presque voilée de tristesse, et que les ténèbres qui la couvrent s'accroissent encore. Il considère son épouse et son fils ; mais il est triste , et pousse des soupirs à demi étouffés. L'air qui passe les porte à l'oreille de Rosgala.

« Pourquoi, dit-elle, ce soupir, ô mon bien-aimé ? bientôt la tempête finira. La lune paraîtra dans sa beauté silencieuse. Nous la verrons glisser en paix au-dessus des montagnes. Les étoiles montreront leurs yeux brillants à travers les nuages , et les vents s'éloigneront de la mer d'Inistore. Inistore n'est pas à une grande distance. On voit d'ici les feux de ses salles.

— Lumière de l'âme de Gathula , la tempête ne tardera pas à s'éloigner. Les feux d'Inistore s'élèveront bientôt sur les vagues apaisées. Mais qu'importe à Gathula la nuit, la tempe ie ou la distance d'Inistore, pendant qu'il admire ta beauté et le calme de ton âme? Que je te voie, 6 ma bien-aimée, et je te

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bénirai, quand tu viendras des salles de Sora, quand tu m'aurais conduit jusque sur les rochers escarpés! ;•)

Tu n'es que trop près de ces rochers , ô Gathula ; ton esquif s'est brisé sur leurs pointes. Le chef escalade l'humide écueil, portant Rosgala et son fils. Mais il n'y trouve pour abri que des herbes marines.

« La terre est à peu de distance. 0 ma bien-aimée, je connais ma force. Je pourrai gagner le rivage. Là, je trouverai sans doute une barque qui nous sauvera de la fureur de Sora, avant que la lumière ne s'élève. Demeure ici , Rosgala. Ce lieu est à l'abri de la tempête. Les étoiles se montrent au sommet des nuages brisés, et la pâle lune brille à travers les arbres qu'on aperçoit dans le lointain.

cr Bientôt je serai de retour. Demeure en ce lieu, chère Rosgala. Lumière du ciel , brillez sur l'objet de mon amour, et vous, esprits qui voyagez sur leurs rayons , tenez-vous près d'elle sur ce rocher; quand vous l'entendrez dire : « Cathula, «c pourquoi tardes-tu? » dites-lui que vous me voyez revenir.

— Puisses-tu aborder l lui répond Rosgala. Mais je crains l'agitation des flots. Un coup de vent peut les soulever. Une ombre irritée peut les bouleverser dans sa course. Pendant ton absence, ô mon bien-aimé, je vais trembler. La mer peut s'enfler, les ténèbres disparaître, et Sora s'éveiller avant que tu aies quitté le rivage. Mais non! Mon époux reviendra bientôt. Esprits de mes pères, prenez Gathula sous votre protection. »

Il part, il atteint le rivage; mais il ne trouve point de nacelle. Il court au loin pour en chercher. La pensée de son âme est avec Rosgala.

Que deviendra cette épouse désolée? Son œil est tourné vers le rivage obscur; mais Gathula ne revient point. Les vagues s'accroissent sur le rocher. Déjà elles baignent les pieds de Rosgala; mais elles ne t'atteignent pas, ô Gonloch; tu es dans les bras de ta mère.

« Quel obstacle peut te retenir, ô mon bien-aimé? Les vagues ont-elles arrêté ta course sur le rivage, ou les barques de Sora étaient-elles trop éloignées ? 0 mon enfant, que n'estu en sûreté? G'est pour toi que tremble Rosgala. »

Elle attache son fils sur le bouclier de Gathula. Un arbre renversé qui errait sur les vagues est jeté sur le rocher. Elle attache Gonloch à son sommet.

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« T'éveillerai-je, mon enfant? Non. Tes cris perceraient mon cœur. Ah! puisses-tu être porté sain et sauf sur le rivage! La pitié touchera peut-être en ta faveur le chef de Sora. Peut-être seras-tu rencontré par ton père. Mais, cher Conloch, je crains que ton père n'ait cessé de vivre. Son ombre attend la mienne sur le nuage. Arrête, Cathula, ta bien-aimée va te joindre! »

Comme elle parlait encore, une lame d'eau couvre le ro- ■ cher et engloutit Rosgala. « Adieu, s'écrie-t-elle , mon cher Conloch ! ))

Cathula arrive trop tard dans la barque de Sora. Il cherche recueil , mais il ne le voit plus dominer les flots. La mer croissante a couvert son sommet. Rosgala, Conloch n'y sont plus ! (( Oh ! que la même vague n'a-t-elle englouti Cathula ! Rosgala , nous aurions souri à la mort ; nous aurions serré Conloch dans nos bras enlacés , et les rochers n'auraient pas déchiré ses membres délicats ! Dois-je vivre? dois-je mourir? ))

La lumière, à demi mélangée avec les ténèbres, brille sur les collines de Sora. Près de là est une petite île. On trouve sous ses rochers une caverne humide , dont un vieux chêne ombrage l'entrée. Cinq générations ont vu l'Océan monter et décroître, depuis que ce chêne a servi de refuge au chef de Sora. Autrefois il cacha son épouse dans la caverne, lorsqu'il partait pour la guerre. « Demain, lui dit-il, je reviendrai avec la tête de Lanfadda. »

Il partit. Mais la lance de Lanfadda ouvrit ses flancs et l'empêcha d'exécuter sa promesse. Deux jours et deux nuits se passèrent, et n'amenèrent point de nouvelles de ton retour, Ulan-Orchul à la chevelure ardente !

Oidana est triste dans sa caverne. Ses cheveux noirs voltigent dans l'air, et sa main blanche frappe sa poitrine semblable à l'écume des vagues. La voix de sa douleur remplit la nuit de sons lamentables. Le matelot, qui passe aux environs, l'entend et se retourne, pour voir si c'est le chant d'un esprit de la mer.

Ainsi fut découverte cette caverne secrète. C'est dans son sein que Cathula attend la nuit. Elle vient , parée de toutes ses étoiles. Rosgala descend dans l'âme de son bien-aimé. Elle arrive en glissant doucement sur les flots. Son vêtement est formé de cette vapeur brillante qui s'élève sur Cona , lorsque la rosée du matin se fond aux rayons du soleil. Mais les tresses

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de sa chevelure sont encore mouillées, que les perles de la nuit découlent de* paisible ruisseau qu'elles embellissent, époux quel a été son sort; elle lui racoc Gonloch sur son bouclier. « Éveille-to mets-toi en sûreté en gagnant Inistore Il se lève et s'avance sur les vague douleur. Depuis ce jour, il est souve tesse. Ses larmes coulent le matin pour on l'entend soupirer en souvenir de Co

« La cause de ta douleur est grande Mais peut-être Conloch est-il encore l'aura porté au rivage, et le peuple di a Un jour, aura-t-il dit, il portera le 1 « fendre, d

« Oui ; ils l'auront épargné , et les jour dire de lui : « Son bras est comn <r lance ressemble à une des lances c donc la tristesse habiterait-elle dans thula n'est pas seul , quand le bruit di tendre !... »

Ainsi se passa la nuit dans les sal" fin le crépuscule grisâtre paraît à l'ori verts à demi, comme ceux du chasseur : sur la bruyère, il cherche le sommeil, d'éclairer les vagues , et les forêts élè^/ au jour naissant.

Les étoiles cachent leurs têtes obscu nés, quand le fils du matin montre sa

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guerriers, de même que les abeilles sortent du c chêne, quand le soleil est au-dessus de la vallée guerrier qui faisait le guet précipite sa marche.

« Gathula, dit-il, Loclin est sur ton rivage !

— Qti'il vienne, dit Gathula, puisque mes amis so moi ! Mais pourquoi ne les as-tu pas aperçus plus 1 quoi, ô soleil, avoir tant différé ton retour? Peutque Gathula, écoutais-tu l'histoire de tes malheurs, e sur la destinée de ton épouse et de son fils !

« Oui , flambeau sublime ! puisque tu parcours sei pagnes azurées , et qu'aucun astre semblable à te compagne dans ta carrière glorieuse, ton épouse a chée de tes côtés par la tempête. Ton fils a été en] nuit, tandis que tu parcourais les mers agitées.

ce Oui, bel astre, tu as essuyé comme moi une n treuse. A présent tu n'as plus d'épouse; tu n'es d'un autre Gonloch. Au moins ta douleur n'aura qu' tu parais dans ta majesté, et tes sombres ennemis sent. Les esprits qui , dans ton absence , répandaie: sur les plaines, se cachent à ton arrivée dans les montagnes.

« Ainsi s'élèvera la renommée de Gathula, dans '. de sa tristesse. Aucun nuage lugubre ne lui dérob de la bataille ; son âme se gonflera comme le ru montagnes ; elle s'élèvera dans le péril , comme le mer lorsqu'il rencontre des rochers. »

On frappe le bouclier d'Inistore. Gonnal prend s le glaive de Luno est dans la main de Fingal ; l'é Rinama flotte dans l'air , semblable à l'arc-en-ciel,

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Nous voyons les rangs serres de Loclin rassemblés autour de Manos, comme les troupes d'oiseaux marins autour de leur rocher. Ses flancs brunâtres sont couverts de leurs ailes pressées; mais sa tête avec ses pointes mousseuses s'élève audessus d'eux, et ne s'abaisse pas au bruit de la tempête qui s'approche.

Ce fut alors que Fingal adressa la parole à Connal et au chef d'Inistore. Tous les jeunes héros le bénirent, lorsqu'ils entendirent son discours.

« Nos noms, chefs des batailles et des lances, sont déjà consacrés par les chants de gloire, tandis que d'autres guerriers ont besoin de faire leur renommée. Laissons aux fils de la jeunesse l'honneur de la bataille d'Inistore. Nous nous tiendrons •sur la colline, prêts à fondre sur le vallon, s'ils ont besoin de notre secours. »

La main d'Ogan ' est sur son épée ; le fils de Ruro lève àmoitié sa lance, et les regards d'Ossian sont attachés sur Fingal.

<r J'aperçois, dit Fingal, trois chefs devant les trois colonnes de Loclin. L'un brille comme un rayon de lumière. Peut-être voici sa première bataille; mais il n'est point faible sous ses armes. Ossian, tu combattras ce chef : mais n'éteins pas tout d'un coup sa gloire. Les larmes sont peut-être dans les yeux de son épouse, son père est peut-être accablé sous le poids des ans, et peut-être ce vieillard n'a-t-il pas d'autre fils! Ossian, épargne ce jeune héros. Pour toi, Ogan, ce sombre chef sera ton adversaire.

— Et moi, dit le fils de Ruro, j'attaquerai Manos, le chef des lances. »

Les chefs demeurèrent sur les collines, et nous nous précipitâmes au combat, semblables à trois baleines entourées de flots d'écume. Mais la troupe de Manos- soutint notre attaque , inébranlable comme un rocher de la mer d'Inistore : les baleines frappent ses flancs, les vagues escaladent sa hauteur; il demeure ferme, et tous leurs efi'orts ne sauraient l'ébranler.

Les fils de Loclin ne restèrent pas tranquillement à leurs places, quand la bataille de-rint furieuse, quand les guerriers furent animés par le chant des bardes. Oi^an est lié de mille courroies, et la lance de Manos renverse le fils de Ruro. Le

A. C'osl le nom du fils de Rinania.

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jeune chef pressait Ossian; je parais ses coups , mais j'évitais de le faire tomber au commencement de sa carrière.

« Fils du courage, me dit-il , et de grosses larmes roulaient dans ses yeux, tu méprises donc ma jeunesse, puisque tu ne daignes pas lever ta lance sur moi? Frapperai-je toujours en vain ton bouclier, ainsi qu'un faible enfant frappe une roche? Ne pourrai-je remporter aucun honneur, pendant que mes amis renversent des rangs de guerriers? Je veux pourtant chercher la gloire. »

Il avance : ses guerriers l'accompagnent, et moi, je le suis lentement. Je vois les chefs descendre des collines, ainsi que trois torrents se précipitent des montagnes dans la vallée, avec la terre, les arbres et les rochers qu'ils entraînent. Manos rencontre Fingal. Le choc de leurs armes est terrible ; mais qui peut résister à Fingal ? La lance de Manos est arrachée de ses mains. Il est lié de fortes courroies. Gonnal prend la place d'Ogan, Gonnal, dont le bras n'était pas faible dans les combats.

Cathula rencontre ce rayon de jeunesse qui avait combattu avec Ossian. Il cherchait dans le champ de bataille à mériter la gloire. Son cœur s'émut en faveur de cet étranger, en le voyant briller d'une beauté majestueuse.

« Quel dommage, dit-il en lui-même, que cette lumière s'éteigne si promptement 1 Pourquoi, aimable guerrier, t'exposestu à périr si jeune ? tu ressembles au jeune arbre de la vallée : le vent de l'été joue à travers ses fleurs et répand leurs parfums dans les champs voisins. Retire-toi, enfant de la jeunesse, de peur que ta tendre mère n'ait à déplorer ta perte ; retire-toi pour l'amour d'elle, afin que tu puisses combattre encore dans les occasions qui te sont destinées.

— Je veux signaler la première, dit le jeune homme en se précipitant sur Cathula.

— Ce sera donc en succombant sous la pesanteur de mes coups, répond le chef en levant sa lance, j

Gomme deux torrents qui se rencontrent, comme deux vagues pousées par des vents contraires, ainsi combattent les deux héros. Le choc de leurs boucliers ressemble au bruit des flots qui se brisent contre un rocher. Leurs lances rompues volent en éclats; mais leurs épées sont dans leurs mains, semblables à deux méttores agités par des ombres ennemies. Le bouclier du jeune homme est percé dans le milieu; le glaive

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de Cathula traverse sa poitrine ; le chef la retire empourpré de sang : un ruisseau vermeil coule de plaie sur le bouclier.

Ainsi qu'un grand sapin à demi coupé est renversé par 1 vent des montagnes, fait dans sa chute trembler au loin 1. terre, et bouleverse les rochers qui l'entourent, ainsi le guer rier tombe sur ses armes retentissantes. Son pied est plong dans un petit ruisseau, et son sang mêlé avec l'onde qui mur mure.

<f Je tombe, dit-il, lorsque la bataille cesse; je tombe dan. le premier de mes combats, et ma renommée ne me survivr; point! Mais non, je succombe à la force d'un héros; et moi nom subsistera avec le sien , dans son chant de louanges. L» barde dira : (c Ce fut l'épée du chef de Carrictura qui perç; c le sein d'Anal. » 0 barde, porté sur l'aile des vents, je t'entendrai, et je voyagerai avec joie sur mon nuage. Cathula élève ma tombe sur cette verte éminence; place à ma tête cetti pierre grise. Mais le fils des âges futurs ne la connaîtra pas il l'emploiera à construire un pont sur quelque ruisseau. Ui vieux barde, ne la voyant plus à son ancienne place, dira « Qu'est devenue la pierre de celui qui fut vaincu par Cathula?: Ainsi mon nom demeurera dans l'oubli. Oh 1 que n'as-tu cett( épée, Annir de Sora ! tu l'arroserais de quelques larmes, quoique ton jeune ami soit tombé sans gloire. Cathula, suspend; ce bouclier dans tes salles ; quoiqu'il ne m'ait pas garanti , i m'est encore cher. Jadis il me porta sur la mer orageuse ! :

Ces derniers mots furent des flèches de mort pour l'âme d( Cathula. Il reste immobile comme l'arbre atteint par la foudre car il reconnaît le bouclier de ses pères. Il tombe sur le visage de son fils.

Nos héros se rassemblent autour d'eux. Nous étions debout dans le silence de notre douleur, comme les plus du Gorma observant la chute de leurs compagnons, lorsqu'un esprit noc turne abat dans sa colère leurs têtes verdoyantes. Nous entendions par intervalles les paroles entrecoupées de Cathula et nous répondions à sa douleur par nos soupirs.

« As-tu péri, disait-il, enfant de mon amour ? As-tu péri, Conloch, par les mains de ton père ? Était-ce pour un tel exploit que j'ai tiré l'épée? Ohl que n"ai-je péri au lieu de toil Qu'on appelle désormais Cathula Ihomme de douleur 1 »

Fiugal vit l'accablement de son ami, et ses larmes coulèrent

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longtemps en silence. A la fin il ordonna d'élever le tombeau de Conloch, et aux bardes de chanter son hymne funèbre. Il fit dénouer les courroies qui liaient les mains de Manos, et parla ainsi au chef des lances :

« Pourquoi, chef de Loclin, fais-tu tes délices de la guerre? Pourquoi fais-tu perdre aux jeunes guerriers leur renommée future, en les dévouant à la mort au printemps de leur âge, comme la fleur qui ne vit qu'un instant? Pourquoi obscurcistu les jours des vieillards, et ajoutes-tu le fardeau de la tristesse à celui des années, sous lequel se courbe déjà leur tête blanchie? Pourquoi fais-tu répandre des larmes aux jeunes vierges, et prends-tu plaisir aux sanglots des orphelins ? Leurs soupirs sont-ils pour ton oreille comme l'harmonie des harpes , puisque tu les excites si souvent? Leurs larmes te semblentelles un ruisseau rafraîchissant, puisque tu en es si altéré? Peux-tu sourire quand elles pleurent celui qui poursuivait les chevreuils de leurs collines ? Le fils du chasseur ne rencontret-il pas assez de peines dans chaque bruyère? N'a-t-il pas assez à faire pour les vaincre? Pourquoi veux-tu répandre encore plus de maux sur sa route et la joncher de glaives? Ne peuxtu, sans marcher dans le sang, parcourir le court espace qui nous sépare de la tombe? Le cerf de tes propres collines ne saurait-il te suffire ? Veux-tu, pareil à ce brouillard, parcourir chaque plaine , tandis que le vent bruyant , qui doit dissiper sa sombre vapeur, est si proche de lui? Vois le sang de Conloch, et la douleur de Gathula ! Vois l'épée forgée par Luno ; mais mon épée, ô Manos, ne cherche point ton sang. Pars; retourne vers ton épouse, et poursuis tes cerfs. Mais que tes vaisseaux n'avancent plus vers Morven ni sur la côte orageuse d'Inistore I

— S'ils y reparaissent, dit Manos, puisse ce bouclier, par lequel jurait mon père, ne plus défendre ma poitrine I Oh 1 que n'ai-je toujours pensé de même ! car celui qui est tombé était cher à mon cœur. »

Il partit, plongé dans l'affliction; nous suivîmes le chef de Garrictura. Il marchait lentement et en silence, et souvent, au milieu d'un soupir interrompu, il considérait le tombeau de son fils.

Ce poëme est une continuation du précédent. A son retour d'Inistore , Finga trouve dans Icola, petite île déserte, un vieillard navré de douleur, qui lu raconte son histoire. — Fingal et ses guerriers l'emmènent avec eux, et lu' promettent de venger les injures dont il se plaint. — En arrivant sur h

» côte de Morven, ils trouvent Manos qui, nonobstant sa promesse, a mis é profit leur absence, et s'est hâté d'y aborder avant eux. — Ils lui offrent U paix; Manos la rejette. — Fingal et Manos décident leur querelle seul à seul. Ce dernier est vaincu et blessé à mort. Le combat fini, Umad , le vieillard amené d'Icola, retrouve sa fille qu'il n'espérait plus voir, et obtieni des secours de Fingal.

Descends du lieu de ton repos, harpe plaintive de Conal descends , ô toi qui es suspendue entre les boucliers de mes pères I Les vents sont déchaînés : les ombres voyagent sur leurs ailes bruyantes. Au son de ta voix, elles arrêteront peutêtre leurs coursiers aériens, afin de s'entendre célébrer.

La nuit est calme : rien n'agite plus la surface azurée de l'Océan; l'air n'ébranle pas même la feuille desséchée; le duvet du chardon y demeure suspendu; la lune repose dans son palais ; ses rayons se jouent sur la vapeur abaissée du vallon ; les bords grisâtres de cette vapeur sont l'habitation des ombres; elles se penchent silencieusement sur le barde: car elles aiment encore ses chants.

Ombres chéries, Ossian ne trompera point votre attente. La liarpe de Gona ne gardera point le silence, tandis que vous planez dans son voisinage. Elle n'est pas pas mélodieuse comme les harpes aériennes ; car sa voix, affaiblie par l'âge, est désormais lugubre. Vous l'aimez cependant, parce qu'elle réveille la mémoire des événements passés et rappelle nos jours de bonheur. Vous vous penchez sur le bord de vos nuages pour l'entendre, comme un barde écoute le faible chant de la sauterelle dans une vallée que le soleil échauffe de ses rayons : « Je l'écoute, dit-il, parce que, dans ma jeunesse, je me plaisais à l'entendre. ï C'est ainsi que vous aimez encore les chants d'Ossian.

Mais n'est-il point de bardes qui vous suivent dans vos courses ténébreuses, qui fassent retentir vos salles obscures des chants de la nuit? Où est Ullin, le vieux barde des temps anciens, avec sa harpe dont les sons tremblants étaient si doux? Alpin, où résonne ta voix charmante? Et toi, harmonieux Carril, où es-tu? Avez-vous oublié les- chants de Selma? Gardez-vous le silence quand il s'agit de célébrer le héros de Morven ?

Non, fils du chant, vous faites encore retentir vos harpes en leur honneur. Vos sons se mêlent aux soupirs de la montagne : la biche attentive les écoute sous les arbres de son ruisseau, quand les rayons de la lune brillent sur la vallée, et que tout est calme alentour.

Quelquefois aussi j'entends vos douces voix dans le vent frais de la nuit, quand il agite à peine le bord des feuilles desséchées du chêne. Des milliers d'ombres, remplies d'une joie mélancolique, se rassemblent autour de vous pour écouter leurs louanges. Elles s'appuient sur leurs lances immortelles; leurs boucliers, semblables à l'immense vapeur qui entoure] a lune obscurcie, sont suspendus sur leurs baudriers à demi cachés. Le météore qui leur tient lieu de glaive se prolonge derrière elles, enfermé dans son obscur fourreau.

Mais que vous êtes devenus faibles, ô mes amis, vous dont la force était jadis si terrible! Un tourbillon se précipite; il chasse devant lui le barde et sa harpe, et les héros roulent pêle-mêle dans le même nuage. Leur mélodie se répand encore dans le silence de Morven; on les entend dans le vent éloigné. Ils mêlent leur voix au murmure du Lora.

Ce n'est pas ainsi que je vous ai vus jadis, héros des forêts de Morven ! Vous n'étiez pas tels lorsque, comparables pour la force aux mille fleuves de Fingal, vous le suivîtes aux combats où l'appelait Manos, Manos qui fit éclater sur Lora le tumulte de la guerre, comme on voit éclater sur le Lumon la tempête soudaine qui enveloppe le matelot au moment où il repose sa tête et dit à ses compagnons : ce A présent nous aurons le calme, j

Nous partîmes de la baie de Carrictura. La nuit tombante s'étendait de vagues en vagues, et les nuages accumulés cachaient les étoiles. « 0 nuit ! s'écrièrent les bardes, comme tu es sombre 1 0 Morven, lève ton front parmi les nues ! 0 Selma,

répands ta clarté! Tonthena, secoue ta chevelure enflammée au-dessus des brouillards ! Uloicha *, fais voir ta lumière aux voyageurs de l'Océan; et toi, lune favorable, élève ton large disque sur les flots, et déploie sur les nuages l'éclatante blancheur de tes voiles ! »

Mais quelle est' cette faible lueur qui jette dans l'obscurité ses rayons incertains ? Elle ressemble à l'œil d'une ombre, quand il lance une sombre flamme et que des vents orageux soulèvent par intervalles sa chevelure de vapeurs. C'est quelque esprit qui vient nous servir de guide; dirigeons notre course sur ses traces.

Nous atteignîmes la lueur, mais nous ne trouvâmes point d'esprit bienfaisant. C'était le flambeau de la caverne d'Icola*. Il était près de s'éteindre, après avoir brûlé pendant la moitié de la nuit. Comme nous approchions , l'accent de la douleur frappa notre oreille. Des soupirs fréquents se mêlent au bruit des roseaux agités ; ils sortaient du creux du rocher à travers l'herbe mousseuse qui en couvrait l'entrée. Nous nous arrêtâmes pour prêter l'oreille à ces sons. Nos âmes belliqueuses en furent attendries.

« Tu es tombé, ô toi, l'ami de ma vieillesse, et je demeure seul dans la caverne de mon rocher ! Je succombe sous le poids de la douleur et des ans. 0 toi, le dernier de mes amis, pourquoi m'as-tu quitté si promptement? Oh! que n'ai-je péri avant toi I tu aurais versé des larmes sur mon corps inanimé, et répandu de la poussière sur ma froide argile. Mais tu n'au- 1 rais pu me survivre longtemps. Tu aurais dépéri dans ta douleur, comme la fleur d'Étha, quand sa racine est rongée par un ver invisible. Je me rappelle ton affliction, quand la nour-| riture m'a manqué; ta proie restait entière auprès de toi. Sij

i. Tonthena, Uloicha^ noms d'éloiles. Voy. l'explicalion des noms de villes , clc., à la fin de ce volume.

2. Ce nom est encore celui il'une des Hébrides; mais on n'ose assurer que ce soit l'île dont parle Ossian, presque louies les Hébrides ayant perdu leurs anciens noms, el cunservé unujuemenl ceux qui leur furent donnés par les éUaiigers (lui s'en rendirent maiUes , lorsqu'elles étaient sujeiles de la Norvège. Voilà pourquoi on ne saurait trouver dans la langue gaélique l'élymologie des noms de ces Innsf-^all, ou iks des étrangers, tandis que ceux de tous les cantons, promontoires, etc., de 1 Ecosse , sont en général uiguificaiils, el ont leur étymologtc dai» la langue.

j'étais mort, tu serais descendu avec moi dans la tombe; puisje faire moins pour toi? Mais puis-je désirer de vivre, privé de l'usage d'un pied? M'èst-il possible de poursuivre les bêtes fauves d'Icola? ou bien ai-je d'autres amis qui, dans leur chasse, apportent les cerfs à ma caverne? Ah! faut-il que le dernier d'entre eux y soit venu! C'est avec lui que tu es tombé mort sur le rocher.

« Mais tu ne voudrais pas me laisser seul, ô Gorban, mon dogue fidèle I Je crois avoir entendu les pas de ton ombre. Jusqu'à ce qu'Umad t'ait rejoint, tu ne songes pas à poursuivre les biches des nuages. Bientôt il ne restera plus rien du cerf que tu m'as laissé, et alors j'irai te retrouver dans les nues. Jusque-là, continue d'errer aux environs de ma caverne. Je te creuserai un tombeau sous l'ombrage épais qui l'avoisine; et puissent des mains officieuses, dans le cours d'un voyage maritime, ouvrir mon étroite demeure à côté de la tienne !

— Habitant de la caverne, dit Fingal, pourquoi soupires-tu pour l'étroite demeure? La nuit du tombeau n'est-elle pas assez longue, sans que tu désires d'accélérer ses ténèbres? Tu n'es pas dénué de secours, quoique tes membres soient engourdis par la vieillesse, et que tes amis aient pris la route des années qui ne sont plus. Habitant du rocher, ceux qui t'environnent maintenant ne sont pas les ennemis du faible.

— Je sais, enfants de la nuit, que vous n'êtes pas les ennemis du faible; mais vous êtes faibles vous-mêmes. Vous ne sauriez poursuivre le cerf pour Umad, ni creuser son tombeau quand il aura cessé de vivre; mais vous n'êtes pas les fils des vents : je vois briller vos armes d'acier. Venez, ô étrangers,

I dans ma caverne; venez et cessez de voyager dans l'obscurité.

Souvent j'ai préparé la fête pour les fils des autres terres, sou- I vent leur présence a réjoui mon cœur; mais à présent je ne \ vois plus d'étrangers, quoique ma caverne soit ouverte pour f les recevoir, et que j'y tienne un flambeau toujours allumé • pour diriger leurs navires. Venez, interrompez vos courses i nocturnes, et partagez mon repas. C'est le dernier présent de , l'ami que j'ai perdu. Le voilà sans vie, mon fidèle Gorban I... 1 Le voilà étendu pour ne se relever jamais ! » 1* Nous entrâmes, et nous vîmes le chien blanc que pleurait

le vieillard, penché sur lui, et s'étayant d'une lance sans pointe

dont l'extrémité supportait sa joue baignée de larmes. Le vent, qui parcourait la caverne , étendait sur sa poitrine sa barbe de neige , et faisait flotter sur son col ses cheveux blancs et rares.

« Tu ne te lèveras plus, disait-il en soupirant ; tu ne sauteras plus avec joie dans les bruyères. Tu n'apporteras plus à ma caverne le fils fatigué de la montagne; non..., mais, ô Gorbanl nous nous retrouverons sur les nuages!... »

Nous partageâmes le repas d'Umad, et nous écoutâmes son histoire.

« Celui que vous voyez tremblant sous le poids des années, n'était pas autrefois, nous dit-il, l'habitant d'une caverne solitaire. Il était chef de la vallée retentissante de Stramora. Stramora, vallée chérie, des ruisseaux azurés coulaient au pied de tes rochers grisâtres, et des bois verdoyants couronnaient tes hauteurs majestueuses.

« Une foule de héros prenait part âmes fêtes durant la paix, et venait se ranger sous mes bannières flottantes dans les jours de la guerre. Mes cerfs parcouraient plusieurs montagnes, et se désaltéraient dans les ruisseaux éloignés. Le soleil du matin se levait avec joie sur ma demeure, et les voiles du soir n'étaient point dans mes salles les avant-coureurs des ténèbres.

« On y voyait resplendir deux aimables lumières, la valeur naissante de Morad et la douce beauté de Lamina. Mais elles ressemblèrent à ces rayons qui ne brillent que peu de temps dans une vallée riante. La tempête accourut, et elles s'éclipsèrent. Calmar vit la beauté de ma fille, et rechercha son amour ; mais elle suivit Morloch aux ruisseaux de Gleudivar.

€ Calmar furieux me déclara la guerre. L'âge afi'aiblissait le bras d'Umad, et mon fils était encore jeune. Il ne pouvait encore lever qu'une lance légère, et le bouclier de sa jeunesse était mince. Il avait ouï vanter la gloire de l'ami des étrangers, de Fingal, chef du montueux Morven; il partit dans la nuit pour aller lui demander du secours. Mais Calmar apprit ses desseins, et une mort prématurée m'enleva mon fils. Son dernier cri frappa mon oreille.

« Je pris mon bouclier, mais je le trouvai pesant. J'endossai ma cuirasse, mais mes genoux tremblèrent sous son fardeau. En vain je m'efforçai de tirer mon glaive. Calmar m'envoya

dans cette île déserte. Gorban, mon dogue fidèle, reconnut le bruit de mes pas. Depuis deux jours, il était sur le tombeau de mon fils et l'arrosait de larmes. Les cerfs ne l'occupaient point dans ses songes. Quoique endormi, il pensait à Morad ; Morad était l'objet de ses fréquents soupirs, car Morad ne devait plus le conduire à la chasse , et parcourir avec lui le désert.

« Gorban entendit mes pas et me suivit. Mais sa marche était triste et lente, comme était la mienne quand je portais Morad à sa dernière demeure. Depuis ce jour, trois longues années ont fui devant moi. Une chute m'a ravi l'usage d'un de mes pieds. Quoique, pour le vieux guerrier , le fardeau de la vie soit aussi lourd que celui des armes, j'aurais encore pu le supporter si tu étais resté avec moi, ô mon cher Gorban ; mais à présent que tu m'as quitté, je n'ai plus d'autre espérance que celle de te suivre bientôt. »

Nous fûmes touchés du récit du vieillard. Fingal lui promit de le rétablir à Stramora. Il jeta les yeux sur Gorban, et nous l'entendîmes soupirer : « Oh ! si ta tombe pouvait être auprès de la demeure d'Umad! » Nous le lui promîmes et la face du vieillard fut réjouie.

Le vent sifflait à travers l'herbe desséchée , et agitait les arbres ondoyants. Un souffle plus violent descendit de la montagne. Sa marche était comme le tonnerre éloigné au-dessus d'un fleuve profond. Ce vent portait un fantôme à demi caché. Il agitait en passant un météore semblable à un glaive. Plus haut , on entrevoyait la lune à l'extrémité des bruyères. Elle paraissait teinte d'un rouge sombre. Quelques-uns d'entre nous entendirent les paroles du fantôme : « Guerriers de Morven, hâtez-vous, » nous disait-il en passant sur son tourbillon.

Nous déployâmes nos voiles, et nous volions sur la mer. Notre vitesse était semblable à celle de la baleine d'Inistore , quand l'orage de Loclin est près de l'atteindre. Nous arrivâmes en silence à la côte de Morven. Manos y était déjà. Il avait su que Fingal était absent, et l'air avait emporté ses serments.

Le matin s'élance des portes de l'Orient. Morven élève sa tête dans la lumière grisâtre. La vapeur blanche monte du ruisseau de Lora : elle s'élève à la moitié de la colline, et découvre à notre vue une armée encore endormie.

ce Je veux, dit Connan, monter vers ces troupes et donner la mort à leur chef. Pourquoi nous tromperait -il encore avec ses promesses?

— Cœur pusillanime, dit Fingal, peux-tu croire que, si Manos est un parjure , Fingal veuille se rendre méprisable à son exemple? Aucun de mes guerriers a-t-il jamais attaqué l'ennemi sans avoir auparavant frappé le bouclier? Jeune Fergus , où es-tu? Va vers cette armée, dis-lui que Fingal n'a jamais tiré son glaive qu'on n'ait refusé la paix. »

Fergus obéit. En partant, son visage était doux comme le soleil du matin sur la montagne, quand ses rayons baignent dans la rosée et que les arbres fleuris paraissent s'épanouir dans le lac. Mais que la bise s'élève et ride pour un moment la surface unie; les collines dorées et les arbres qui se peignaient dans l'onde disparaissent : toute leur beauté s'évanouit pour un temps. Tel parut mon frère bien-aimé, quand il revint de l'armée de Loclin. Fingal comprit qu'il fallait combattre, a Manos demande le combat des héros.

— Il aura le combat des héros, dit le présomptueux Connan; je veux apporter à Fingal la tête de ce chef. »

Connan pouvait-il ignorer la faiblesse de son bras ? Il avance; mais Manos ne veut pas combattre avec le faible. Il commande à Fuathas, dont le caractère est seqiblable à celui de Connan, d'aller se n^esurer avec lui.

Dans les batailles de Loclin, Fuathas restait toujours en arrière, et là même il ne cessait encore de craindre. Une nuit que l'on combattait à la clarté de la lune, Fuathas était derrière l'armée, sur le rivage d'un ruisseau éloigné. Un héros de haute taille paraît à l'autre bord ; sa lance semble encore plus élevée que lui. Fuathas prend la fuite 1 le guerrier le poursuit de près. Fuathas, dans sa frayeur, tombe en sautant 1^ ruisseau. A sa grande joie , l'ennemi tombe sous lui. a Eu vain demanderais-tu quartier, » lui crie-t-il en tirant son épée. Mais Fuathas ne saisit que son ombre. A présent, Fuathas, tu n'as pas moins sujet de craindre , puisque tu vas engager le combat avec Connan!

Nous le vîmes sortir de l'armée de Loclin : mais la rouille était sur sa lance. Le bruit de son bouclier ressemblait aux cris que poussent les oiseaux, lorsqu'ils se préparent à combattre les vents ou les vagues. Connan tremble; mais il se rap-

pelle qu'il est sous les yeux de Fingal. 11 s'élance et de son glaive frappe le panache gris qui flotte sur le casque de Fuathas. A ce coup, l'habitant de Loclin tombe saisi de peur. Il se croit blessé à la tête. Gonnan se retourne pour voir si Fingal l'examine. En même temps l'épée de Fuathas vient par derrière, et sépare ses deux oreilles de sa tête vaniteuse. Éperdu, gémissant, il se précipite dans notre armée, il tombe aux pieds de Fingal : « Je meurs en brave 1 s'écrie-t-il; Fingal, venge la mort de ton héros! »

L'armée de Manos s'avance , et développe à nos yeux ses boucliers, ses lances, ses cuirasses et ses épées sans nombre. Plusieurs de ses guerriers sont armés de haches meurtrières'. Nous marchons tranquillement à leur rencontre, et la joie s'étend sur Morven.

Mais quel est celui qui descend à grands pas de nos collines? Ce guerrier est dans la fleur de la jeunesse et delà beauté. Sa lance est haute comme un arbre, son bouclier est semblable au disque argenté de la nuit. Il est de la terre des étrangers , et demande s'il peut combattre dans notre armée. Fingal considère avec joie ce guerrier, et bénit la valeur de sa jeunesse. Mais Manos a demandé le combat des héros; car il se souvient d'avoir été fait prisonnier dans Inistore , et son orgueil s'élève comme le tourbillon des vents sur les vagues sombres , quand le matelot frémit de l'approche du danger.

Nous nous arrêtons, rangés en bataille. Fingal avance dans sa force. Le son de ses armes est pareil au bruit que fait l'esprit de Loda quand il répand son souffle sur la terre, et que ses pas sont marqués par la mort et la terreur. Il frappe de sa lance son large bouclier : sa cuirasse retentit dans sa marche. Ce bruit est comme le mugissement de cent vagues élevées par l'ouragan furieux contre les flancs noirâtres d'un rocher.

La tempête s'amasse sur le front du héros. Sa main élève la brillante épée de Luno. Sa chevelure est agitée par le souffle des vents, comme l'écum-e blanche d'un ruisseau qui tombe du rocher de la montagne. Les humbles collines retentissent derrière lui, et la terre tremble sous ses pas. Loclin voit sa face

i . Il n'est pas fait mention de celte arme parmi celles de Fingal. Elle était probablement pariiculière aux Scandinaves , et la même que 1^ hache de Lochaber, adopté depuis par les Calédoniens.

terrible. Il voit le feu de la bataille étinceler dans ses yeux, et le cœur de ses guerriers bat avec plus de vitesse.

Les chefs se joignent : les armées regardent avec une admiration mêlée de crainte ce combat mortel. Mais qui pourrait essayer de le décrire? Leurs boucliers se partagent. Leurs épées bleuâtres sont brisées, et leurs lances volent en éclats. Les rochers répètent leurs coups, et l'air en retentit. A la fin, Manos est renversé.

« Tenez le perfide, dit Gonnan , jusqu'à ce que je lui aie coupé la tête.

— Je suis , dit Manos , entre les mains de Fingal. Sa colère ne jette point , comme la tienne, une flamme méprisable.

— Oui, tu es entre mes mains, dit Fingal; mais ma renommée ne sera pas souillée par le sang d'un ennemi vaincu. Sois libre encore une fois; mais ton épouse pleurera, si tu tombes de nouveau sous mes coups. »

Il dit; mais la pâleur couvre le visage de Manos. Il se meut, et sa lance 'semble sous le poids de son corps. Son pied rencontre un chardon. Manos est étendu sur la bruyère. Une large blessure est dans ses flancs. Son bouclier s'est écarté de son sein , pour l'ofi'rir à l'épée de Fingal ; car il fut témoin des serments que Manos a trahis '.

On éleva sa tombe; mais que pouvaient dire les bardes*? Manos était un parjure. Quand on lui demandait ce qu'étaient devenues ses promesses : « Hélas ! disait-il , je les ai laissées où je les ai faites, d Manos, tu étais vaillant, mais ton âme était sanguinaire et perfide.

Nous arrivâmes aux salles de Selma. Le jeune héros qui avait joint notre armée était avec nous ; mais sa contenance était triste. Souvent il jetait les yeux sur la colline, c C'est là, disait-il, que j'ai laissé sur les bruyères l'épouse de mon amour. Nous avons fui la férocité de Calmar, car les héros qui le suivaient, les héros des fleuves de Borba, étaient nombreux , et les amis de Morloch étaient tombés, j

4 . Allusion au serment qu'il avail fait sur son bouclier, à la fin du pofme précédent, de ne plus inquiéior Fingal ni aucun de ses alliés.

•2. De tous les malheurs possibles, le refus du cbant funéraire était regardé par les anciens Écossais comme le plus terrible. Des clianls du barde dépendait, non-seulement leur ré|>ulalion en ce monde, mais encore leur félicité dans l'autre.

Ces mots parvinrent à l'oreille d'Umad, appuyé sur son bâton, et tel qu'un arbre à demi renversé sur Lena. Son âme se rouvrit à la joie. «Lamina! » s'écria-t-il. Elle vint et courut dans les bras de son père. Nous vîmes l'allégresse mutuelle de leurs âmes, et nous nous étonnions de verser des pleurs au milieu de notre allégresse. Ces larmes étaient douces ; telle la rosée qui tombe du chêne de Morla , quand son vert feuillage s'épanouit dans les jours du soleil.

« Aujourd'hui , dit Fingal, nous fêterons les étrangers. Demain nous secourrons les enfants de la douleur. Le bouclier de Morven couvrira l'infortuné. Cette épée brille avec joie quand elle est tirée pour le défendre. Alors seulement le glaive que forgea Luno dit : « J'ai longtemps à être baigné dans le « sang. D

On passa la nuit dans les chants et les festins. Tu ne fus pas muette, ô ma harpe I alors tes accents n'étaient pas lugubres; tu fus environnée de tes compagnes , comme moi de mes amis. Fingal, les bardes et les héros se penchaient de côté sur leurs sièges pour t'écouter.

0 ma harpe ! en ce moment nos amis n'étaient pas un brouillard silencieux étendu sur la vallée, et tes acccords ne ressemblaient point à une voix plaintive dans l'arbre creux de la montagne. Ossian lui-même n'était pas un arbre couvert d'une mousse grisâtre, et dépouillé de toutes ses feuilles.

ciQ^^ir:^

DUTHONA.

Fingal, en poursuivant Dorla qui avait pillé Selma durant son absence, aborde de nuit à l'île de Duthona, oii demeure Conar, son ami. — Dorla, qui est aussi venu dans cette île, et qui a vaincu Conar, veut l'empêcher de prendre terre. — Fingal , persuadé qu'il n'a en tête que des amis , se contente de les faire un peu reculer; mais, quand le jour vient , il reconnaît sa méprise. — |1 apprend les malheurs de Conar, qu'on découvre par hasard dans une caverne oii l'a enfermé Dorla. Il envoie des batteurs d'estrade observer les démarches de l'ennemi. Le lendemain, ses guerriers et ceux de Conar livrent bataille à Dorla, qui est défait. Minla, fille de Conar, que l'on a trouvée déguisée en jeune barde , est rendue à son père , qui la donne en mariage à l'un des héros de Fingal.

« Pourquoi mugir avec tant de force, ô mer de Morven? Et toi, vent du midi, pourquoi déployer ta farie contre la base de mes collines retentissantes? Voulez-vous arrêter mes vaisseaux loin de la terre de l'ennemi et retarder l'accroissement de ma gloire ? Océan , tes vagues rugissent en vain ; et toi, vent du midi, en vain soufflerais-tu avec plus de violence. Vous ne pouvez retenir les voiles de Fingal loin du rivage écarté qui recèle Dorla. Votre rage bruyante s'affaiblira bientôt, et la surface des mers où je règne sera calme, ô vent du midi, quand tu seras retiré dans les bocages du désert ! Oui , ta force s'épuisera; mais la renommée de Fingal est durable ; elle parviendra jusqu'aux régions lointaines! »

Le chef a parlé , et ses héros se sont rassemblés autour de lui. La chevelure épaisse de Dumolach flotte dans l'air. Leth se penche sur son bouclier d'airain, qui porte les traces nombreuses des coups dont il fut frappé. Morlo brandit sa lance éclatante, et la joie de la bataille brille dans les yeux de Gormallon.

Nous avançons avec rapidité sur les flots écumeux de l'Océan; les baleines épouvantées fuient devant nous sur les vagues; les îles se rangent de côté pour nous ouvrir un passage , ou se cachent derrière notre vaisseau. Celle de Duthona élève sa têle comme le rocher du rivage marécageux dont la vague

DUTHONA. 371

éloignée semble de temps en temps intercepter la vue. « Voici la terre de Conar , dit Fingal , la terre où demeure l'ami de mon peuple ! »

La nuit descend sur les noirs abîmes; le matelot annonce par ses cris les ténèbres qui l'enveloppent; il erre sans suivre de route certaine, et cherche en vain l'étoile qui doit le guider. Un moment, il l'entrevoit sur les bords déchirés d'un nuage, et la montre avec joie à ses compagnons; mais bientôt la nuée se referme, et la clarté bienfaisante disparaît de nouveau, f La nuit est sombre ; que notre course soit dirigée vers la côte , jusqu'à ce que l'aurore jaunisse l'Orient; que les vagues obscurcies se revêtent de lumière , et que les monts offrent au jour leurs sommets parés de verdure. »

Nous touchons à la rade de Duthona ; mais quel horrible fantôme nous apparaît sur le rocher ! Il est haut comme le pin sur lequel il s'appuie. Son bouclier est un nuage immense, derrière lequel on aperçoit dans l'obscurité la lune qui s'élève. Cette colonne de brouillard d'un bleu sombre, terminée par une étoile ardente, lui sert de lance ; il a pour glaive ce météore qui resplendit sur la bruyère. Les vents soulèvent par intervalles sa chevelure comme des tourbillons de fumée; et ces flammes qui roulent au fond de deux cavernes placées un peu plus bas, ce sont ses yeux.

Souvent Fingal a vu le fantôme qui annonce les batailles ; mais qui pouvait s'attendre à le trouver dans le séjour de Conar, l'ami de Morven?

Fingal monte sur le rocher; le glaive de Luno, agité par son bras, semble un météore lumineux; Carril marche derrière lui. Le fantôme considère le guerrier qui s'approche, et s'envole sur l'aile du vent qui le porte. Fingal le poursuit de la voix. Les collines de Duthona entendent le son de cette voix redoutable; leurs noirs rochers et leurs bosquets en frémissent. Averti par les songes du danger, le peuple court à travers les bruyères, et allume les signaux d'alarme.

Fingal est de retour, ec Levez-vous, mes guerriers, s'écriet-il, levez-vous 1 Que chacun revête sa cotte de mailles et place devant lui son large bouclier. Il faut combattre, mais non avec la joie que nous fait éprouver d'ordinaire le tumulte prochain des batailles. Nos amis, trompés par les ténèbres, viennent se mesurer avec nous, et Fingal ne veut pas dire son

372 DUTHONA.

nom. Si nos ennemis venaient à savoir qu'il eût commis cette lâcheté, ils diraient : a Les guerriers de Morven ont eu peur (T une fois! » Non, il n'en sera pas ainsi; que chacun revête sa cuirasse et se couvre de son bouclier. Cependant, que la lance ne soit dirigée vers aucun but, et que les flèches volent dans l'air. Avec la lumière du matin, nos amis pourront nous voir, et notre joie sera grande dans Duthona. »

Nous rencontrâmes dans notre marche bruyante une armée qui s'avançait au milieu des ténèbres; les flèches tombèrent sur nos boucliers comme un orage de grêle; mais nous voulions épargner nos amis. Ils se rassemblèrent autour de nous comme les flots autour d'un rocher. Fingal vit que son peuple devait ou combattre ou périr; il descendit de sa colline avec une impétuosité terrible, semblable à une ombre qui s'est entourée des nuées de la tempête.

La lune paraissait au-dessus de la colline; elle jetait ires rayons sur la lame étincelante du glaive de Fingal. Il brillait dans sa main comme un pilier de glace dans la cascade de Lora, quand le soleil est au milieu de son cours. L'armée de Duthona vit cette flamme, mais elle ne put en supporter l'éclat; elle se retira comme l'obscurité devant le jour naissant, et s'enfonça dans une forêt.

Nous avancions lentement comme le Lubar, quand il serpente dans les plaines de Dura, et nous arrivâmes aux bords d'un ruisseau profond qui coulait devant nous entre les bruyères; ses rives étaient couvertes de fougères et d'antiques bouleaux : là nous parlâmes des combats et des actions des premiers héros.

Garril célébra les temps anciens, et Ossian chanta les hauts faits de Gonar, sans oublier la beauté de Minla, fille de sa tendresse. Les chants cessèrent. Le souffle d'un vent frais se joignit au murmure du ruisseau. Il nous apporta les accents de la douleur. Ses sons étaient doux comme la voix des ombres au sein des bocages, lorsqu'elles planent sur les tombeaux.

« Va, Ossian, dit Fingal, et cherche le long du rivage : quelqu'un de nos amis, renversé dans le choc de cette nuit, est sans doute étendu sur son noir bouclier. Amène-le à Fingal pour qu'il puisse appliquer sur sa blessure l'herbe de la montagne, de peur qu'un nuage n'obscurcisse notre joie dans la terre de Duthona. >

DUTHONA. 373

Je partis, et je prêtais une oreille attentive au chant de l'infortuné que j'allais secourir ; mes larmes coulaient en silence sur le ruisseau.

« Ma demeure est sombre et abandonnée, dans l'orage de la nuit; au lieu de la voix de l'amitié, je n'entends que le cri du hibou dans la fente de son rocher ; aucun barde n'est près de moi dans ma caverne solitaire, pour tromper par ses chants la durée des ténèbres : mais la nuit et le jour sont la même chose pour moi !

« Le rayon du soleil ne pénétra jamais dans cette retraite obscure; je ne vois point à l'orient sa chevelure dorée, ni à l'occident les traits de pourpre qu'il répand quand il va disparaître. Je ne vois point la lune sortir avec éclat des nuages pâles, ou vaciller à travers les arbres sur la surface azurée du ruisseau. L'astre du jour, l'astre delà nuit, n'éclaireront jamais l'antre de Gonar !

« Oh I que ne suis-je tombé dans la bataille de Dorla ! Pourquoi la dernière demeure n'a-t-elle pas reçu ma fille ? La gloire de Duthona a passé comme le rayon silencieux du soleil d'automne , lorsqu'il tombe sur les boucliers à travers l'ombre des brouillards. Les enfants, sous le chêne de Duthona, .ressentent la chaleur et bénissent le rayon bienfaisant ; mais s'il est passé, ils tendent leur arc et ne s'en souviennent plus !

« Oubliez-moi aussi, enfants de mon peuple, si toutefois Dorla ne vous a pas détruits, comme la gelée meurtrière détruit dans les bois les tendres boutons de rose. Oh ! que n'ai-je péri avant vous, quand je marchai avecFingal contre l'armée de Swaran ! Alors on eût élevé mon tombeau devant le rocher, et la voix d'Ossian eût célébré ma gloire ; les bardes des années futures , rassemblés en hiver autour du foyer d'un chef illustre, auraient dit à l'issue des festins : « Écoutez le chant de « Gonar ! »

« Mais on ne parlera point de ma gloire; mon tombeau ne sera pas connu. L'étranger rencontre une pierre noire dans Duthona; elle est couverte d'une herbe épaisse qu'il écarte avec la pointe de sa lance. Il aperçoit le tombeau qui se détruit. « Quel est, dit-il, celui qui repose dans cette étroite dece meure? » L'enfant de la vallée lui répond: « Nous ne le conte naissons pas; aucun chant n'a conservé son nom ! »

— Gonar, ton nom sera conservé ; tu ne seras pas oublié

374 DUTHONA.

par la voix de Gona. Viens, quitte ta caverne et lève de nouveau la lance de la bataille. L'ennemi tombera devant toi comme la fougère , et ta renommée fleurira comme le chêne vert de Duthona, quand il montre sa tête majestueuse au-dessus du brouillard de la vallée , et qu'il déploie son feuillage luisant pour recevoir la pluie échauffée par le soleil.

— Enfant de la nuit, ta voix est celle de l'amitié, car les ombres ne m'effrayent pas ; non, leur voix est agréable à Gonar abandonné des siens. Ohl viens converser avec moi dans ma caverne; nous parlerons des tombeaux et de la demeure aérienne des héros, nous nous entretiendrons des autres mondes ; mais, bêlas ! nous nous tairons sur mes amis et sur ma renommée : elle s'est évanouie ainsi que le brouillard se dissipe sur Mora, quand le soleil est ardent et que les nuages se retirent dans le désert.

a Mes amis sont éloignés de moi; ils dorment à côté de leurs boucliers paisibles, et aucun rêve ne trouble leur repos en leur rappelant mon souvenir. Ah 1 laisse-les reposer, ombre de celui qui m'aima; j'aurai bientôt, comme toi, pour demeure les lieux paisibles où tu reposes ; nous visiterons ensemble les enfants de la douleur dans leurs grottes ténébreuses; nous bannirons loin d'eux les soucis qui tourmentent leurs songes; nous transporterons leurs esprits dans les champs de la gloire; là, nous ferons trembler l'homme vaillant à leur aspect : la courroie dont ils sont liés se changera en riche vêtement , et leur caverne deviendra le noble palais de Selma. Le bruit du vent sera pour eux la musique des harpes , et ses sifflements à travers l'herbe sauvage leur sembleront les chants des jeunes vierges.... Mais jusque-là, enfant de la nuit qui voyages dans les airs , visite souvent Gonar. J'aime ta voix , enfant aérien des ténèbres. »

Je coupai les courroies qui liaient les mains du chef de Duthona, et je l'amenai à Fingal. Leurs visages brillèrent de joie sous leurs cheveux blancs, quand ils se revirent; ils se rappelèrent les jours de leur enfance, ceux où ils commencèrent à tendre l'arc dans la vallée mousseuse des ruisseaux, quand le duvet errant du désert était pour eux le cerf ou la biche des montagnes; ils avaient ensuite passé l'un près de l'autre les années de leur jeunesse, et le chevreuil avait bondi surGormal devant leur course légère.

DUTHONA. 375

«r Quel est, dit Fingal , celui qui a confiné l'ami de Morven dans sa caverne? Son bras doit être puissant ; il faut que son glaive soit invincible dans les combats.

— Dorla sut que mon bras avait perdu sa force ; il vint à ma demeure tandis que mes amis étaient absents. Je combattis; mais le nombre l'emporta. Dorla est encore dans Duthona , Minla est triste en sa présence, et mon peuple est dispersé dans ses vallées les plus secrètes. »

Fingal entend les paroles de Gonar, et son front si doux devient terrible comme le nuage qui couve la tempête ; il agite sa lance et fixe ses regards sur le glaive forgé par Luno.

« Ce n'est pas le temps, dit-il, de reposer, quand celui qui a pillé Morven est si proche; son peuple est nombreux; c'est lui que nous avons rencontré au milieu de la nuit, et nous l'avons pris pour l'armée de Gonar.

« Ossian, Gormallon, dirigez vos pas le long du rivage. Dumolach et Letb, allez à la demeure de Gonar; si vo.us y trouvez Minla, étendez devant elle vos noirs boucliers et défendez-la. Que Morlo se poste au-dessus des bruyères, pour ôter à notre ennemi le pouvoir de déployer ses voiles avant que le soleil ait éclairé notre combat.

(c Où es-tu, Garril? Viens près du chef de de Duthona avec ta harpe. Ses sons ressemblent aux rayons du soleil qui brille au milieu de la tempête ; dès qu'il paraît, l'orage cesse, et l'obscurité s'enfuit dans le désert. :»

Garril vint avec sa harpe ; ses accords étaient doux comme le murmure des ombres sur le rivage de Lara, quand elles se cachent dans la vapeur blanche du milieu du jour, et que leur voix est portée par l'air frais du ruisseau de la nuit; permetsnous d'entendre le chant du barde ;

Sur le ruisseau de Lara penche un vieux chêne; au-des«

sous, un seul chardon s'élève entre deux pierres mousseuses;

.il verse dans le ruisseau qui passe les gouttes de rosée qu'il

a recueillies. Là paraissent deux ombres, quand le soleil est

sur la plaine et que le silence règne dans Morven.

L'une de ces ombres est la tienne, vieux Ural; tes cheveux flottent de même qu'une vapeur blanche sur deux nuages qui représentent tes yeux obscurcis. Que voit-on dans cette nuée de neige placée devanttoi? mais quelle autre serait-ce que ta fille ?

376 DUTHONA.

Les jeunes gens de Lara étaient à la chasse; ils préparaient la fête dans la cabane du désert. Colgar les vit, et vint en secret à Lara, semblable au torrent qui se précipite tout à coup de la colline, quand la vallée exposée au soleil, n'a pas encore aperçu la pluie....

« Fille d'Ural, il faut suivre Colgar; je vais enchaîner ton père. 11 frapperait son bouclier, et se ferait entendre des jeunes chasseurs.

— Colgar, je ne t'aime pas; laisse-moi ici avec mon père; ses yeux sont faibles, et personne n'est près de lui dans sa vieillesse. »

Corgar refusa de l'écouter. La fille d'Ural fut obligée de partir avec lui ; mais sa contenance était lugubre. Elle avançait, accablée de tristesse, semblable au brouillard de la plaine, quand le soleil est couvert de nuages, et que le silence règne dans les vallons.

Un chevreuil bondissait sur la bruyère. Il fuyait le long d'un petit ruisseau; ses flancs fauves paraissaient de temps en temps à travers l'épaisse fougère. <r Colgar, dit Morala, prêtemoi ton arc, je sais percer les bêtes fauves. *

Colgar lui donna son arc , elle le tendit , et perça la poitrine de Colgar. Elle retourna seule, et victorieuse, aux collines de Lara , et l'âme de son père fut réjouie. Le soir de sa vie fut semblable au coucher du soleil sur la montagne qu'embellit le printemps; au feuillage qui, dans l'automne, se détache doucement des rameaux, pour jaunirla vallée solitaire.

Les jours de Morala furent nombreux sur ses collines. Après sa mort, elle dormit paisiblement avec son père.... Sur le ruisseau de Lara penche un vieux chêne ; au-dessous sont deux tombeaux. L'un de ces deux tombeaux est le tien, ô Ural; l'autre couvre tes restes, ô fille de Lara I

Je parvins au rivage avec Gormallon. Sous le rocher qui le domine, nous trouvâmes un jeune homme. Son bras, sortantd'une cuirasse brillante, était appuyé sur une harpe brisée, et le bois d'une lance était à côté de lui. La lune , qui s'élevait sous la forme d'une moitié de bouclier, éclairait, à travers l'herbe du rocher, sa tête pendante et balancée dans l'excès de 1 sa douleur, comme un pin assiégé par tous les vents. I

( Quel est, dit Gormallon , celui qui demeure ainsi solitaire f

DUTHONA. 377

au milieu de la nuit? Es-tu de l'armée de Dorla ou des salles de Gonar?

— Je suis, répondit le jeune homme , tremblant comme la feuille exposée au vent, comme l'herbe agitée par son souffle ; je suis un des bardes qui vivaient dans le palais de Gonar; Dorla entendit mes chants, il épargna ma vie. Mes chants rappelleront désormais qu'il enleva les armes de Selma, et porta la guerre dans les campagnes de Duthona.

— Garde, si tu veux, le souvenir de sa clémence envers toi; mais que pourrais-tu dire à sa louange? Il déroba les armes de Selma, et vint assaillir Gonar en l'absence de ses amis. Son bras est faible daiis le péril , mais il est fort quand il ne trouve personne en état de lui résister. G'est un nuage qui ne s'élève que dans le calme ; un brouillard obscur qui ne monte au-dessus des marais que quand le vent de la vallée s'est retiré. Mais bientôt la tempête de Morven enveloppera ce nuage, IFingal détruira sa beauté.

— Je me rappelle Fingal, dit le jeune homme , pour l'avoir vu dans les salles de Duthona. Je me rappelle la voix d'Ossian et les guerriers majestueux de Morven; mais Morven est éloigné de Dathona. j)

Les soupirs lui coupèrent la parole, et l'excès de sa douleur éclata, comme la glace qui se brise sur la surface du Légo, ou comme le vent de la montague dans la caverne d'Ardven.

<t Ton âme est faible, reprit Gormallon ; tu n'es pas un habitant des salles de Gonar, tu n'es pas de la race de ses bardes • ils célèbrent par leurs chants les héros qui périssent dans les batailles. Leurs âmes s'épanouissent dans les dangers , de même que les voiles de Fingal s'enflent sous le vent de Morven ; tu es des amis de Dorla. Va donc, jeune homme timide , et dis à Dorla que Morven le poursuit ; qu'il ne reverra jamais ses collines dépourvues de cerfs , et son désert hérissé de bruyères.

— Gormallon, lui dis-je , épargne tes reproches à ce jeune homme : l'âme da brave peut quelquefois s'affaiblir; mais son courage renaît bientôt, ainsi que le soleil, après l'orage, sourit du haut de sa course, et disperse les nuages. Le pin toujours vert n'agite plus sa tête pyramidale , la surface bleue de la mer est paisible, et les vallées se réjouissent au milieu des rayons du soleil. »

378 DUTHONA.

Je pris le jeune homme par la main , et je le conduisis à Carril, pour qu'il restât près de lui jusqu'à ce que les périls de la bataille fussent dissipés, caria lumière commençait à briller sur les armes de Dorla; son peuple, pâle et interdit, considère la force de Morven et l'épée de Gonar; il est immobile comme le chasseur que la nuit a surpris sur Cromla, quand la terreur des ombres s'est emparée de lui : une sueur froide obscurcit ses yeux ; ses genoux tremblants trompent sa fuite ; il tombe au milieu de sa course.

Dorla vit l'effroi dans les yeux de son peuple, et ses paupières se gonflèrent de larmes. Il adressa les paroles suivantes à ses guerriers, tandis que la lance de Morven brillait dans sa main : « Pourquoi rester ici dans un morne silence, semblables aux arbres desséchés qui nous entourent ? Les guerriers de Morven sont en petit nombre, et le nôtre peut l'emporter. S'ils ont leur renommée, n'avons-nous pas aussi combattu avec les héros ? Quelqu'un de nous penserait-il à la fuite? Mais avons-rous un autre chemin pour regagner nos vaisseaux , si ce n'est à travers nos ennemis ? Fondons sur eux , déployons la force de nos bras , et que la joie de nos amis soit grande quand nous retournerons près des ruisseaux de Caruth ! >

Gonar frappa le bouclier de Duthona ; son peuple quitta ses retraites. G'est ainsi que les ruisseaux de Gona, cachés sous les pierres des torrents dans les jours de sécheresse, en sortent lorsque la pluie de l'été est descendue et le^s précipite avec fracas de chaque colline.

Nous combattîmes : Dorla tomba sous la lance de Gonar.

Fingal vit l'ennemi abattu : il s'avança, la douceur empreinte sur le visage, et parla ainsi au peuple vaincu de Dorla:

« Fingal ne se plaît pas à la chute de ses ennemis , quoiqu'ils l'aient forcé à tirer l'épée. Retournez à vos collines; mais ne revenez plus dans Morven, ni sur les rivages de Duthona. Les jours de celui qui lève l'épée contre Fingal sont orageux et courts ; la vie de ceux qui combattent les guerriers de Morven est comme une colonne de fumée dans la tempête. Retournez dans votre pays et portez-y le corps de Dorla, afin que la blanche main de son épouse puisse élever sa tombe, et que ses yeux remplis de larmes considèrent son ombre dans le brouillard de Garuth.

c Pourquoi quittes-tu si matin le lieu de ton repos, épouse du

DUTHONA. 379

malheureux Dorla? Pourquoi es-tu là , penchée sur le rocher noir, tandis que ta chevelure éparse est humectée par la rosée? Pourquoi tes regards errent-ils sur la vague éloignée? Ce ne sont point là les voiles de ton bien-aimé. Ce n'est que l'écume agitée autour de la baleine qui joue sur la profondeur de la mer qui bouillonne.

« Le Caruth, qui coule en murmurant, entend les soupirs de la belle épouse de Dorla, et ses rives apprennent son nom. Les deux enfants embrassent les genoux de leur mère ; ils voient couler les larmes sur ses joues, et lèvent leurs petites mains pour saisir ces perles transparentes. « Pourquoi, disent-ils, «pourquoi notre mère pleure-t-elle ainsi? Dans quels lieux « notre père a-t-il dormi la nuit dernière?... »

« C'est ainsi, Ossian, que ton Évir-Allin est peut-être inquiète sur ton sort. Elle conduit le petit Oscar sur la hauteur de Morven, d'où l'on voit l'Océan dans le lointain. Oscar agite devant lui sa lance de jonc, et regarde d'un air courageux son petit bouclier tissu de roseaux. Pense, ô mon fils, à Oscar et à sa mère, et épargne les guerriers qui, de même que l'infortuné Dorla, ont laissé derrière eux une épouse gémissante ! Hélas ! Dorla, pourquoi es-tu tombé si promptement ? »

Evir-Allin, Oscar, rayons de joie qui n'êtes plus aujourd'hui, comment Ossian peut-il faire résonner sa harpe et chanter les combats, tandis que vos douces images, semblables à des étoiles qui tombent, viennent frapper mon âme? Oh! que ne puis-je vous accompagner dans votre route aérienne, et voyager revêtu de lumière au-dessus des montagnes ! Quand mon ombre pourra-t-elle rencontrer les vôtres dans les nuées et glisser doucement sur le vent du soir, lorsque son souffle fait à peine incliner le sommet des pins du Cona? Oh ! que le temps n'arrive-t-il bientôt où le lieu de mon repos sera préparé dans le sein des nuages !

Le tombeau est pour le barde accablé de tristesse ce qu'est un lit de fougère pour le chasseur fatigué. Ossian désire le repos ! 0 pierre grisâtre, de concert avec le chant des bardes, préserveras-tu mon nom de l'oubli? Non.... tu viendras comme moi sur le déclin de ton âge, et tu tomberas avec moi sur l'humble lit de terre où repose le voyageur fatigué.

L'étranger s'appuiera sur sa lance, et demandera quelle est cette place. Mais les fils de l'homme faible ne le sauront pas.

380 DUTHONA.

Lumière du chant, peux-ta montrer à l'étranger la place où fut élevé le tombeau ? Peux-tu lui dire où repose la pierre du barde? Non : ton âge ainsi que le mien est avancé; le brouillard des années a voilé tes rayons. Notre mémoire passera comme l'histoire de Duthona.

Le peuple de Dorla vogue en silence sur l'Océan. Aucun chant ne s'étend devant lui sur les flots. Les bardes appuient leurs têtes sur leurs harpes , et leurs chevelures blanches errent le long des cordes mouillées de larmes. Le matelot, dans sa rêverie, s'éloigne de sa route, et le rameur s'arrête en soupirant au milieu de son travail. Hélas ! enfants de la douleur, n'oubliez pas que vous êtes sur des abîmes , que la nuit et la tempête sont derrière vous !

Nous arrivons aux salles de Gonar ; mais ce chef est triste. Les soupirs agitent les mailles de sa cuirasse sur sa poitrine; elle s'élève comme une vague qui porte la tempête dans son son sein. Ses yeux ne brillent pas de leur éclat ordinaire ; ils sont obscurcis comme le soleil de l'hiver, quand la pluie qu'accompagne la foudre voyage devant lui dans ses nuages sombres. Personne n'ose dire à ce chef: «Pourquoi es-tu triste ? » Car on croit qu'il regrette l'absence de Minla.

Fingal vit l'accablement de Gonar : « Où es-tu , Carril, âme du chant? dit-il d'une voix douce. Viens, et apporte ta harpe avec toi. »

Garril vient , courbé sur le bâton qui lui sert d'appui. Ses doigts font résonner sa harpe. Derrière lui marche le jeune barde du rivage de la nuit. Mais sa légère cuirasse tombe. Sa main blanche se lève pour cacher la rougeur qui se répand sur son visage. Quelle est cette main si blanche ? Quel est ce visage si doux qui se couvre du fard de la pudeur à travers une chevelure éparse? « Minla, c'est toi! d s'écria Gonar.

Les bras de la vierge font un collier d'amour à son père.... L'âme du vieillard reparut alors dans tout son éclat, comme le soleil quand la tempête est éloignée ; il donna la belle jeune fille en mariage à Gormallon, et nous déployâmes nos voiles avec des chants joyeux pour retourner à Morven.

FINAN ET LORMA.

Les guerriers de Morven interrogent Ossian sur deux ombres qu'ils croient a\oir vues dans les nuages. — Il les reconnaît pour celles de Finan et de Lorma. Il rappelle le jour oii Murno , leur père, déposa solennellement ses armes; et, après avoir rapporté l'hymne que les bardes chantèrent dans cette occasion, il met dans la bouche de Murno le récit du malheur qui le priva de ses enfants. — Episode d'Uran. — Histoire de Turloch.

a Que voyez-vous dans l'étendue de la nuit, enfants des jours d'allégresse? Est-ce la neige, dont la blancheur enveloppe les collines de Morven ? Apercevez-vous la lune à travers les nuages pâles? ou bien les ruisseaux paisibles, qui arrosent la vallée de Gona, réfléchissent-ils son image? Entendez-vous l'esprit mélancolique de la montagne? Prêtez-vous l'oreille à la voix des ombres, portées sur l'haleine des vents?

— 0 barde! la neige blanchit les collines de Morven, la lune se réfléchit dans le ruisseau, l'esprit de la montagne se fait entendre, et nous distinguions la voix des ombres dans le murmure des vents qui s'apaisent. Mais ces objets n'occupent point nos pensées; nos yeux sont fixés sur deux nuages, ou plutôt sur deux ombres ; la vapeur qui les forme est argentée par les rayons de la lune; leur course est rapide comme celle des chevreuils d'Alva, et leurs cheveux épars flottent sur l'air de la nuit.

« L'une est celle d'un jeune homme, suivi de deux chiens de couleur grisâtre ; sa main brunie est armée d'un arc tendu. L'autre a l'apparence d'une jeune fille : de ses flancs d'albâtre coule un ruisseau vermeil; sa longue robe semble teinte de sang. Son visage est triste, mais aimable ; des larmes inondent encore ses joues.

« 0 vent, cesse un moment de souffler pour nous donner le temps d'examiner ces ombres. Mais tu les entraînes parmi des nuées obscures, et tu disperses leurs membres comme des tourbillons de fumée. Le brouillard fugitif les promène tantôt sur la vallée marécageuse, tantôt sur la colline peuplée de

382 FINAN ET LORMA.

biches. 0 toi, barde des temps passés, connais-tu ces ombres? peux-tu apprendre leurs noms aux enfants de Morven?

— Les années du passé se reproduisent à mes yeux. La mémoire d'Ossian est remplie des chants anciens. Leur voix s'y fait entendre comme le bruit des vagues qui se mêle au vent du soir, après que sa force s'est brisée sur le rivage lointain, et que l'orage est apaisé. Enfants de Murno', je me rappelle votre chant funèbre ; il a longtemps résonné dans Selma.

« Jeunesse de Morven, vos yeux, comme les miens, peuvent un jour être privés de la lumière. Vous demanderez alors aux enfants des années à venir ce qu'ils voient dans les nuages. «Nous voyons, vous diront-ils, deux jeunes ombres : près «c d'elles , dans cette nuée grisâtre, se penche leur vieux père. » Ils voudront que vous leur racontiez l'histoire de ces ombres. Apprenez-la d'Ossian, de peur que vous ne soyez obligé de leur répondre : «c Nous ne la savons pas. »

Quel est celui qui s'avance en tremblant, appuyé sur le bâton de la vieillesse? Ses yeux sont couverts d'un nuage rouge et sombre, et baignés par des ruisseaux de larmes. Sa chevelure blanche est agitée par les vents, et sa voix s'exhale en soupirs lamentables.

Murno, pourquoi cette tristesse? Les yeux de Finan n étincellent-ils pas dans la bataille? Ne lève-t-il pas le bouclier avec les héros? Lorma ne parcourt-elle pas la colline des Chevreuils? ne bande-t-elle pas l'arc de la chasse avec les jeunes vierges de Morven? Pourquoi donc, Murno, ton front vénérable est-il chargé d'ennuis? la harpe de Torman ne rend-elle plus de son?

« Ce n'est pas sans raison que Murno est affligé; ce n'est pas sans sujet que son air est sombre. Finan, tu ne lèves plus le bouclier dans la bataille ; Lorma tu n'erres plus avec les vierges sur la colline des Chevreuils. 0 mes enfants, vous êtes tous deux endormis dans la tombe, et l'âme de votre père est triste: elle conserve sa tristesse au milieu des harpes accordées par la joie.

c Prends, dit-il, ô Torman I ce large bouclier; prends cette

I. Murno .élail ,1e père de Finaii cl do Lorma, Ardan élail le père de Murno , Torman son barde, cl Dunalva le lieu de sa résidence.

FINAN ET LORMA. 383

épée semblable à un rayon de lumière, cette lance haute comme le chêne de la vallée, et ce casque poli qui brille de tant d'éclat. Ces armes ont été celles du père de Murno, du courageux Ardan. 11 les enleva au chef d'une terre étrangère, la première fois que Trenmor et lui levèrent ensemble la lance contre l'ennemi. « Que vos premières campagnes, disaient leurs pères, « soient marquées par des exploits ; la gloire d'un héros dépend « du premier nom qu'il a mérité. »

Ils volèrent à la guerre de Glutha avec l'impétuosité de deux jeunes aigles qui poursuivent pour la première fois le faon timide de Dora. Ils étaient nombreux, les héros qui roulèrer^t dans la |K>ussière devant Trenmor. Ardan couquit ces armes sur Duthorran ; mais ta race, ô Ardan, ne les portera plas.

Tout ce qui nous reste d'elle, ce sont deux arbres plantés sur le rivage d'Alva. L'un d'eux est dépouillé de ses branches mousseuses, et la verdure de l'autre est flétrie comme la fleur séparée de sa tige est fanée par le soleil. Le fils a été précipité dans le tombeau, et le père se penche vers son étroite demeure. Le premier souffle va l'y renverser, et sa race ne subsistera plus.

Torma, suspends dans les salles d' Ardan les atmes de la bataille. Le faible les verra dans les jours à venir, et il admirera la race qui s'est éteinte : il s'efi'orcera de soulever ces armures ; mais, ne pouvant y réussir, il dira : «Elle était puissante, la race d'Alva. »

Deux bardes portèrent ces armes àDunalva; il les y pla- •cèrent pour les siècles futurs. L'un des boucliers était suspendu. Il ressemblait à la lune obscurcie. L'autre, avec le fer d'une lance, était enfoui dans la terre. On ne déposa pas les armes des héros dans leur demeure sans chanter leurs louanges.

c Descends, ô Ardan, toi qui es porté sur la nue de la tempête au-dessus de Morven ; descends et contemple tes armes. Qu'un sourire de joie brille au milieu de tes pleurs. Ta race n'a point souillé d'opprobre le glaive dont tu fus armé, quoiqu'elle ne puisse plus en faire usage. Ta lance, dans la main de tes descendants, étincela toujours où la mêlée était le plus terrible; mais le sang du faible ne teignit jamais sa pointe bleuâtre. Ton bouclier était un rocher que frappa souvent l'é-

384 FINAN ET LORMA.

clair de la bataille. Jamais il ne fut levé par un faible bras. Murno était un ouragan qui brisait les chênes ; Finan, une flamme qui consumait les forêts.

« Descends, Ardan, de ton nuage. Garde dans Dunalva le bouclier de ta race; ne permets pas que des lâches osent y porter les mains, que celles de l'homme barbare osent s'en approcher. Ils n'étaient ni faibles ni cruels, ceux qui portèrent ton bouclier et qui ceignirent ton glaive, les guerriers de la famille d' Ardan. Retire-toi, fils de l'âme timide; qae ferais-tu de l'armure des héros?

ff Retire-toi près du ruisseau caché où l'on n'entendit jamais le choc des glaives et le bruit des combats; passe là ta vie avec les cerfs ; que ta chevelure y blanchisse parmi l'herbe sauvage. Dors avec elle sous le gazon où la mort t'aura placé.

« Ton nom sera privé des chants des bardes; ta tombe sera ignorée; tes descendants seront inconnus; ils tomberont l'un après l'autre autour de toi sans avoir été remarqués. Telle la fougère dans la fente profonde d'un rocher : elle croît, elle se flétrit, elle meurt, sans que le voyageur ait jamais dit : « Rec gardez cette plante. »

« Le vent de l'hiver arrive du désert. Sur ses ailes de nuages est assise la pâle, l'effrayante mort, armée de mille carquois, de mille arcs toujours tendus. Elle traverse la vallée solitaire, et voit l'homme sans courage étendu dans son lit. L'arc est courbé. Le flèche vole en silence, elle frappe, elle tue ; mais la plaie qu'elle a faite ne se voit pas sur la poitrine, bien différente des blessures mortelles qu'ouvre le fer du brave dans les champs de la gloire.

« Héros l n'élevez pas le monument du faible. Bardes! n'entonnez pas son chant funéraire. Vierges ! ne faites pas résonner vos harpes. L'âme sans valeur est tantôt suspendue dans le sein obscur des brouillards chargés de neige , comme le poisson dans les ruisseaux glacés de Lano ; tantôt elle est ballottée sur les nuages humides, jouets des vents impétueux.

« Souvent elle erre avec les vapeurs de la mort, qui planent sur les lacs marécageux, et répand son souffle comme des traits invisibles, pour détruire les nations. Jamais cette âme avilie ne parcourra les collines couvertes d'arbres toujours

FINAN ET LORMA. 385

verts, et ne se promènera, avec les héros, dans les plaines réjouies par la chaleur du soleil'.

« Mais tes fils, ô Ardan, ceux qui portèrent ton bouclier, n'eurent pas des armes meurtrières. Garde ce bouclier du haut des nuées, où tu résides parmi les orages. Frappe de terreur l'homme timide, quand il s'approchera de tes salles; mais un jour elles n'existeront plus, elles tomberont comme un vieux chêne que le vent a renversé dans le torrent. L'onde trop resserrée changera son cours, et serpentera à travers leurs ruines.

« Là, l'aubépine et l'églantier dressaient leurs têtes fleuries ; la bruyère croissait entre les pierres couvertes de mousse, et servait de lit aux chevreuils. Le ruisseau vient; il renverse le monceau de terre. Le bouclier couvert de rouille est jeté sur le rivage bouleversé.

(c Le chasseur l'aperçoit dans ses courses, lorsqu'il traverse le ruisseau. « Quel est, dit-il, ce disque noir? Il est obscur ce comme le cercle qui entoure le croissant de la lune nouvelle. »

« Il écarte la terre avec sa lance. Son esprit mélancolique parcourt les igea qui ont passé. Il jette les yeux sur ce qui l'environne, et voit, dans ces tombeaux couverts de mousse, le palais des temps anciens, ce C'était là, dit-il, la demeure « des héros. Ici s'élevaient les salles des chefs dams les années « qui ne sont plus. »

c( Oui, étranger, tu t'es arrêté dans les salles des héros. Mais garde-toi de toucher à leurs boucliers, situ n'es pas de la race des braves.

*a Ce bouclier fut celui d'Ardan. Ardan! toi qui habites le séjour des tempêtes, descends de ton nuage ; descends sur le souffle mugissant des airs, et reçois tes armes. Garde-les dans la salle de Dunalva'^. »

i . Allusion à ce que les liibus cclliques pensaient de l'élal de l'àme après la mort. Elles faisaient principalement consister les punitions de l'autre monde dans d'épaisses ténèbres , accompagnées d'un froid excessif. On peut juger de leur mépris pour ceux qui mcnaiciit une vie paresseuse et oisive, puisqu'elles reléguaient leurs ombres dans cette ciïroyablc région.

2. Outre cet acte par lequel le dernier survivant d'une famille se désistait de ses armes en faveur des ombres de ses pères ou des génies protecteurs de sa race, tous les béros avaient le droit, à un certain ùge, d'appcndre leurs <nmes dans la snlle^ et pouvaient dés lors s'abstenir des travaux guerriers.

OssiAN. 17

386 FINAN Eï LORMA.

Tel l'ut le chant des bardes quand ils suspendirent les armes de Murno. Mais l'âme de ce chef est encore triste. On entend, par intervalles, les soupirs de sa poitrine, comme le bruit de la vague solitaire, ou le gémissement des vents à travers le gazon qui couvre un tombeau.

Nous le conduisions à Selma dans le silence de la douleur, lorsque nous rencontrâmes deux tertres funèbres qui élevaient leurs faîtes encore verts. Murno s'assit dans le champ qui les séparait. Personne ne lui dit : « Lève-toi, d et nous nous plaçâmes sur l'herbe autour de lui pour entendre l'histoire déplorable de ses enfants.

L'aurore se levait sur l'île de Croma, et le cor de mon fils se fit entendre. Trois dogues s'agitaient autour de lui, et écoutaient avec joie l'instrument de la chasse. Ils sautèrent dans la barque, qui traversa le détroit, et poursuivirent le cerf de Croma. Le soir nous vîmes revenir l'esquif; les vagues s'enflèrent. Nous apercevions, de temps en temps, la barque sur leurs sommets blanchâtres, et tout à coup elle disparut, engloutie ou dans la mer ou dans l'obscurité.

Je tremblais pour mon fils; mais, vieux comme j'étais, que pouvais-je faire? J'appelais à mon aide ces années de vigueur qui s'étaient écoulées, elles ne m'entendirent pas; elles étaient éloignées, et la voix de Murno était faible. Ma fille poussait des cris perçants qui bouleversaient mon âme , comme le vent agite la feuille desséchée qui roule dans le désert. « 0 mon frère, disait-elle, mon frère chéri, es-tu perdu dans les flots ? Es-tu perdu, ô mon frère ? »

Elle se précipite au rivage; ses yeux étaient égarés. La mer abaissée laissait à découvert un rocher noir. Lorma vole à son sommet ; ses regards et ses cris parcourent l'étendue des flots. « Mon frère, mon frère, unique objet de mon amour, n'entends-tu pas les cris de ta sœur? d

Un point noir paraît sur la cime écumeuse d'une vague. « Est-ce l'herbe errantie, ou bien est-ce toi, ô mon frère? » Finan entendit sa voix, et lui répondit faiblement. La crainte et la joie partageaient tour à tour l'âme de Lorma. Deux des chiens atteignirent le rivage; le troisième avait péri. A la voix déraillante de Finan , les dogues se jetèrent de nouveau à la mer. La troisième vague les ramena avec leur maître ; mais l'un d'eux expira en abordant.

FINAN ET LORMA. ' ît87

Lorma porta son frère au-dessus du rocher. « Laisse-moi, lui dit-il d'une voii éteinte, laisse-moi reposer un moment en ce lieu ; mes forces sont épuisées. »

Elle couvrit sa poitrine de ses vêtements, et reposa sa tête sur un monceau d'herbes.

Il paraît s'endormir : Lorma attentive est penchée sur son visage. «0 vagues, disait-elle, soyez paisibles ! Éloignez-vous, monstres mugissants de la mer ! éloignez-vous aussi, vents impétueux des montagnes! Coule avec un doux murmure, ruisseau de la vallée ; torrents, que le fracas de votre onde ne fasse pas retentir les bois ; et vous , chevreuils, timides habitants des montagnes , que votre course n'agite pas les feuilles frémissantes. Laissez dormir mon frère, car ses yeux sont appesantis. Cher Finan , dors en paix sur ton rocher. 0 mon frère, que ton sommeil soit tranquille !

« Mais, hélas 1 son visage est pâle. Il est semblable à la lune aperçue à travers le nuage pluvieux. Son aspect me glace d'effroi. Peut-être un songe lui représente-t-il encore la mer en furie, car son front est triste ; il est obscurci comme le visage des enfants, lorsque, dans leur sommeil , ils croient voir des loups fondre sur eux. Mères, dont l'âme est si tendre, les éveillez-vous alors? Dissipez-vous leurs rêves effrayants, comme le vent dissipe le brouillard ?

« Oui, vous les éveillez ; mais je laisserai dormir mon frère jusqu'à l'arrivée du matin , car ses forces sont épuisées , son sommeil est pénible. Cher Finan, les insectes de la nuit te persécutent, Gomment pourrai-je les écarter de toi? Je voudrais couvrir ton visage du mien; mais je crains de troubler ton repos.... Ah ! mon frère, tu es glacé ; tu ne respires plus 1 Tu es mort, mon frère , ô mon frère ! »

Ses cris s'élevèrent du rocher. Je m'avançai; ils frappèrent mon oreille. Cependant la mer croissait ; elle ne s'en apercevait pas. L'air retentissait de ses cris, Elle se frappait la poitrine avec violence , et les dogues poussaient des hurlements farouches. Mon âme se fondait de douleur sur ce funeste rivage. Cent fois je voulus me précipiter pour secourir mes enfants; mais une vois intérieure me disait : « Murno, tu es vieux et faible. Les jours où tu fendais les flots d'un bras vigoureux sont bien loin de toi. t>

Les vagues enlevèrent mes enfants du rocher, et les jetèrent

388 FIiNAN ET LOKxMA.

sur le rivage. Étendus sur la poitririG, ils heurtèrent les écueils, et le côté de Lorraa fat déchiré. Son sang teignit les vagues. Le même vent emporta son âme et celle de Finan.

Dans quelle tristesse, ô mes enfants , vous avez laissé votre vieux père! Hélas! ce nom si doux ne me sera plus adressé. Je suis resté au milieu des bruyères comme un chêne frappé de la foudre. Mes branches ne reverdiront plus.

L'automne répand la tristesse daas la plaine ; les arbres sont dépouillés de leur feuillage ; cependant leur verdure renaîtra quand les ruisseaux reprendront leur cours ; mais le feuillage de ma vie ne se relèvera plus dans les pluies de l'été.

La race d'Alva est dissipée comme la fumée de ses salles , quand les troncs des chênes sont consumés. La cause de la douleur de Murno est grande : dans une nuit il a perdu tous ses enfants. Voici ta tombe, ô Finan! voilà la tienne, ô Lorma!

L'âme du vieillard était sombre. Les transports de sa douleur éclatèrent de nouveau. Nous demeurâmes en silence à nos places, comme les ombres quand les vents sont calmés , ou comme un ruisseau de glace entre deux rivages de neige, quand il montre à la lune sa surface hérissée de pointes brillantes.

Mais quel est celui qui erre ainsi sur les montagnes, semblable au chevreuil qui a perdu sa compagne parmi les ruisseaux des forêts? Il s'approche d'un air farouche : ses cheveux blonds flottent au gré des vents impétueux. Sa marche est inégale, et les soupirs de la douleur s'exhalent de sa poitrine. Ils ressem- ])]ent au bruit de l'air enfermé dans une caverne , quand les vagues qui viennent se briser sur ses bords sont agitées parla tempête.

Celui qui s'approche estUrran, habile à tendre l'arc; c'est l'amant que tu préférais . ô jeune Lorma I II était venu à Dunalva dans la nuit orageuse. Le silence régnait dans les salles. Deux astres avaient accoutumé d'y briller; mais Urran ne les y trouvera plus : il n'y trouvera plus les yeux de Lorma.

(f Lorma, où reposes-tu? Ma bien-aimée, quel est le lieu de ton sommeil ? La nuit t'aurait-elle surprise seule à la chasse ? Les ténèbres arrêtent-elles tes pas dans le désert? Fille de l'arc, où reposes-tu? Oh! si je le savais , comme je me hâterais de

FINAN ET LORMA. 389

t'aller trouver ! Dors-tu au pied d'un rocher noir? ou bien la mousse qui borde les ruisseaux te sert-elle de couche? Helas! s'il en est ainsi, la poitrine de ma bien-aimée sera exposée au froid de la nuit. Toi qui remplis l'âme d'Urran , puissent des songes agréables t'occuper de lui !

« Fantômes de la nuit, ne troublez pas son repos du sein de vos nuages. Vents, ne dérangez pas sa chevelure ; n'enlevez pas le sourire qui repose sur les lèvres de ma bien-aimée. Ma bien-aimée est calme au milieu de l'orage, parce qu'aux heures du sommeil Urran est l'objet de sa pensée.

« Coulez doucement pour elle, ruisseau du vallon des Chevreuils; et vous, fauves enfants des montagnes, sautez doucement parmi vos buissons. Aigles de la colline des biches, portez au loin dans le désertie bruissement de vos ailes. Gardez-vous de troubler les rêves de ma bien-aimée, d'interrompre le sommeil de Lorma.

« Dors, ô Lorma! que le murmure du ruisseau ou les rugissements de la tempête à travers les arbres ne puissent t'effrayer 1 Dors paisiblement , et j'irai te réveiller dès l'aube du matin. Je t'éveillerai ; mais ma voix sera douce. Elle résonnera à ton oreille comme le bourdonnement de l'abeille des montagnes, quand elle s'éloigne sur les ailes d'un vent frais; de temps en temps ce faible bruit s'interrompt , tandis que l'insecte léger s'abreuve de la rosée des fleurs sur les rivages isolés où croît la rose vermeille. Continue de dormir, ô Lorma; et, si le repos descend sur l'âme d'Urran, berce son âme de songes heureux. »

Urran se coucha sur le rivage mousseux; le sommeil descendit à demi sur son âme. Son oreille fut moins frappée du murmure d'Alva. La lune, perçant le feuillage, éclairait encore ses yeux, car ses paupières n'étaient pas entièrement fermées. Deux fois Lorma expirante parut devant lui.

Elle ressemblait à un nuage blanc, placé devant l'astre de la nuit, lorsque sa lumière est faible et son aspect lugubre. Urran reconnut l'ombre de sa bien-aimée. Triste et farouche, il errait parmi les bruyères. La voix de Murno parvint jusqu'à lui. Il aperçut les deux monceaux de gazon. Soudain son arc lui échappe. Il tombe.... Mais comment réussirais-je à vous peindre la désolation d'Urran ?

Le silence fut long sur la colline. Le barde de Morven prit

390 FINAN ET LORMA,

enfin sa harpe. Nous joignîmes d'avance nos soupirs à ses touchants accords.

Turloch vivait près du Lubar. Ses cheveux blanchirent parmi des actions honorables. L'étranger connaissait le chemin de ses salles, et l'herbe sauvage ne croissait pas dans ses larges sentiers. Aucune porte ne fermait l'entrée de sa demeure. « Pourquoi, disait-il l'étranger, la verrait-il fermée ? »

Turloch était grand comme le chêne de la vallée. A côté de lui une belle branche élevait sa tête verdoyante. Les enfants de Turloch étaient semblables à deux jeunes arbres qui s'épanouissent à l'ondée printanière, et contemplent le soleil à travers l'arc-en-ciel.

Les héros admiraient la beauté de Migul, et les vierges considéraient avec un plaisir secret la démarche d'Althos. « Il est majestueux comme le fils de Turloch, » disait l'étranger. « Elle est belle, disr.it-il encore, comme la fille des eaux écumantes du Lubar. »

Longtemps les années de Turloch s'écoulèrent paisiblement. Leur marche était silencieuse comme celle du ruissau dans la vallée. Le sourire de la gaieté brillait sur le visage de ce chef, comme les rayons du soleil sur le penchant de ses collines, quand on ne voyait flotter aucun nuage dans l'étendue de l'horizon.

Mais les jours de l'homme sur les montagnes sont inconstants, comme l'aspect du ciel. Le calme et la tempête roulent dans sa vaste étendue; la lumière et l'obscurité y régnent tour à tour.

Un jour Migul sortit pour la chasse. Dans sa main blanche était un arc recourbé, et deux dogues grisâtres bondissaient sur ses pas, à travers la rosée du matin. Légère comme le nuage qui vole à travers le ciel, quand les vents soufflent avec violence, elle poursuit le cerf sur les collines. Elle tend son arc. Ses flèches emplumées sont inévitables comme celles de la mort, et les fils des montagnes tombent expirants sur les bruyères noirâtres.

La chasseresse s'assied sur un roc. On entend le tonnerre gronder sur les hauteurs, et les nuages rassemblés présentent l'image de la nuit. Les torrents blanchissent en se précipitant des montagnes, et le Lubar roule ses eaux semblables à des

FINAN ET LORMA. 391

tourbillons de fumée. Gomment, ô fille timide, pourras-tu les traverser pour retourner à ta demeure?

Althos voit approcher sa sœur. Il remarque deux rocs dont les sommets se rapprochent au-dessus du torrent. Un vieux chêne le couvre de ses branches. Souvent, dans les temps passés, le chasseur tremblant se laissa glisser le long de son écorce mousseuse. Ce fut là qu' Althos s'inclina au-dessus de l'eau profonde. « Donne-moi la main, dit-il, ô ma sœurl » Tous deux montent sur la branche courbée, qui vacille, se brise et tombe.

Turloch allumait le feu dans ses salles. « Ma fille, disait-il, est exposée à la pluie sur la colline.... » Il soufflait la flamme. Tout à coup un cri frappa son oreille. Il sort à l'instant, il voit ses deux enfants entraînés par le torrent , et se tenant à une vieille branche.

Il poussa des cris, mais ce fut en vain. Les ténèbres qui descendaient sur la vallée étaient profondes. Les rochers entendirent ses plaintes jusqu'au matin; et le cerf, s'éveillant à ce bruit, s'enfuit épouvanté des rivages du Lubar.

Le jour suivant vit encore ce malheureux père errant çà et là, et la nuit l'enveloppa dans les mêmes lieux. Mais il ne trouva point ses enfants dans le Lubar, et retourna désolé à sa maison déserte. Longtemps elle retentit de ses soupirs ; longtemps il erra autour du torrent fatal , quand l'enfant des vallées était retiré au lieu de son repos.

A la fin , on frappa le bouclier de la guerre. Turloch l'entendit, comme il pleurait sur les rives du Lubar. Il s'embarqua avec son peuple pour lalin : mais dans la traversée ils débarquèrent à Ithulmo. Là ils rencontrèrent, sur le rocher, deux aimables rayons de lumière. Déjà ils tendaient l'arc , quand le chevreuil bondissait devant eux. La douleur obscurcit les yeux de Turloch, tandis qu'il considérait leur beauté. « 0 mes enfants, s'écriait-il, vous brilliez ainsi à ma vue. Tel était , ô Althos , ton air noble et assuré ; telle était ta beauté , ô Migul. » »

Ils entendirent la voix de leur père dans cette île où la branche de chêne les avait portés sur le courant. Ils l'entendirent, et, transportés de joie, ils s'élancèrent dans ses bras. L'allégresse brilla encore sur son visage, et- revint aux bords du Lubar.

392 FINAN ET LORMA.

Tes enfants, ô Murno , ajouta le barde, sont seulement perclus pour un temps, comme ceux de Turloch. Il sont allés devant toi à la terre du bonheur. Là, tu les verras bientôt montrant leurs jeunes fronts au milieu des héros. Déjà ils sont portés par cette vapeur qui erre sur la surface de la lune, quand elle brille à travers les nuages sur les ruisseaux d'Alva. Urran, oublie donc ta douleur, puisque tu retrouveras ta bienaimée ; et que les yeux de Murno cessent de répandre des larmes, puisqu'il rejoindra ses enfants.

Leur tristesse se calma par degrés. Urran était comme un arbre qui, malgré la tempête, balance encore sa tête ondoyante. Le sein de Murno s'éleva sans être gonflé par les soupirs , comme les vagues roulent par intervalles sur elles-mêmes, après que les vents se sont apaisés.

TRATHAL

Colgul, vaincu par Trathal à la course et à la lutte, imagine un stratagème pour se venger. Il débarque une troupe de guerriers sur la côte de Morven, et envoie à Trathal un vieillard qui feindra d'être malheureux pour solliciter son assistance. Trathal, attiré dans ce piège, se défend avec vigueur, et tue une grande partie de ses ennemis, ainsi que leur chef.

Soleil, fils du matin, tes premiers pas dans le ciel, l'éclat des rayons renaissant chaque jour au-dessus des montagnes , forment le plus doux des spectacles. A ton aspect les coteaux sourient , les vallées étincellent et les ruisseaux nuancés d'azur coulent plus joyeusement. Les arbres élèvent à travers la pluie leurs têtes verdoyantes , comme pour aller à ta rencontre, et tous les bardes des forêts célèbrent ton retour.

Mais en quels lieux se retire la nuit, lorsqu'elle te voit paraître? Où s'étend le séjour de l'obscurité? Où se réfugient les étoiles, et quelle caverne abrite leur clarté pâlissante? Dans quel désert les bannis-tu , lorsque tu parcours les hauteurs du firmament, et que, pareil au rapide chasseur, tu les poursuis à travers les champs du ciel ?

J'aime à te voir fournir au-dessus de nos têtes ta carrière lumineuse , et disperser loin de toi les orages. Tu charmes encore les yeux au moment où ta blonde chevelure se baigne dans les vagues du couchant, et l'on chérit l'espérance de ton retour. Jamais tu ne t'égares dans les vapeurs delà nuit; vainement les tempêtes s'eiTorcent de contrarier ta marche dans l'Océan troublé. Toujours prêt au signal du matin, tu ramènes tes doux rayons.

Mais le brouillard des années t'obscurcira peut-être un jour; peut-être, semblables aux miens, les pas de ta vieillesse se traîneront avec lenteur sur Morven. Alors, à l'exemple de ta sœur, errant dans le ciel sous la forme d'un disque sombre, tu oublieras le moment de ton lever. Tu ne répondras plus à la voix du matin. Du haut de la colline , le chasseur regardera si tu viens; mais il ne te verra plus. Les yeux baignés de

394 TRATHAL.

larmes : « Le rayon du ciel, dira-t-il à sa meute, le rayon du ciel nous a délaissés. « Il reprendra tristement le chemin de sa hutte. Mais la lune paraîtra dans sa splendeur , et les étoiles se réjouiront dans la place qui leur est assignée. Oui , soleil , un jour tu vieilliras! Un jour peut-être tu dormiras dans la tombe, comme Trathal'.

0 soleil! ne te souvient-il pas de ce chef? Tu n'as pu le voir sur nos montagnes sans sourire à la noblesse de sa démarche. Un jour, il parcourait les bruyères du Lormal, rayonnant delà beauté du jeune âge. Il tenait une lance dans chaque main; et le bouclier de ses pères, large comme ta face imposante, couvrait sa poitrine. La couleur sombre de son casque augmentait l'éclat de ses joues vermeilles, et ses cheveux ondoyants flottaient sur ses épaules. En marchant il fredonnait les louanges des héros. Un vieillard se présente à lui : ses yeux sont rougis par les pleurs; ses joues sont encore humectées.

« Je viens , dit-il avec l'accent de la douleur, je viens implorer ton aide, si tu es Trathal, roi des lances. Il fut un temps où, sur le rivage lointain de Dula, une multitude de héros entendait le son du bouclier de Tuai -Arma, et ses salles voyaient une foule d'étrangers assis à ses banquets. Mais les héros n'entendent plus le son de mon bouclier; et mes salles, où les bardes modulaient leurs chants autour d'un chêne embrasé , sont maintenant froides , solitaires et silencieuses.

« Morardan vit la beauté de ma fille. Je n'avais point d'autre enfant. Il en fut épris; mais elle ne répondit point à son amour. Il dissimula son dépit; mais, un jour que j'étais sur le rivage avec Slisgala, il parut dans un esquif dirigé par quatre rameurs, et nous obligea d'y entrer. La tempête nous retient sur ton rivage. Trathal, donne-moi une de ces lances, et viens combattre en ma faveur, ô toi le premier des hommes! »

A ce discours, la joie et la fureur s'élevèrent à la fois dans l'âme de Trathal. Il donna la lance au vieillard, et marcha sans crainte. Le bruit de sa course ressemblait au murmure d'un ruisseau caché. Une armée se découvre à ses yeux : le vieillard se perd dans la foule des guerriers; le chef, dans sa

\ . Le liéros de ce poè^mc ^lail crnnd-pt'To do Finçal, et gént^ral de l'armi'e des Calédoniens, dans leur guerre contre les Romains.

TRATHAL. 395

colère, lève à demi sa lance ; mais son âme lui dit d'épargner la vieillesse du faible, ce 0 Trathal I lui dit-elle, ne souille pas ta lance de son sang. »

Cinquante lances sont croisées contre sa poitrine; cinquante glaives agitent autour de lui leurs éclairs. Colgul se montre au milieu des guerriers. Son visage brille d'une joie sombre, tel qu'une flamme chargée de fumée , tel qu'un météore porté sur un nuage, quand la lune se cache et que les forêts des montagnes répètent les voix de l'orage.

Colgul avait chassé avec Trathal dans Dorinessa, et mesuré, en se jouant, sa lance avec la sienne. Mais qui pouvait chasser, qui pouvait mesurer sa lance avec Trathal ? La vierge aux yeux noirs, habitante de Dorinessa , poussa un soupir à la vue du chef, et détourna ses regards de Colgul. Colgul s'éloigna, renfermant sa colère en lui-même, ainsi qu'une ombre, portée sur son ouragan destructeur, s'éloigne d'un chêne qu'elle n'a pu briser. Dans sa caverne nébuleuse , elle attend l'occasion de retourner avec le mugissement dés vents. Ainsi Colgul attendit bien des jours, et, maintenant que Trathal est seul, il vient contre lui suivi de mille guerriers.

Tu es seul, ô Trathal! mais tu ne songes pas à fuir. Ta force croît dans le péril , comme les ondes d'Inar lorsqu'on les a resserrées. Ton âme , pareille aux vagues de l'Océan , s'élève au rugissement de la tempête. Ta joie est terrible , comme un esprit nocturne qui lève sa tête ardente au milieu des météores, et voyage de colline en colline sur son nuage toujours plus sombre.

Le fracas des rochers roulant du haut des monts , le bruit des flots quand les tempêtes s'amoncellent, le sifflement dont la flamme envahit les cimes desséchées pendant les ténèbres , sont l'image de la terreur qui accompagnait Trathal. Colgul et lui couraient comme deux torrents; le son de leurs armes ressemblait à l'écho d'une vallée étroite, lorsqu'on abat ses pins verdoyants. Leur choc est terrible. Trathal est un orage qui renverse la forêt, Colgul est une vague qui s'élance sur le rivage. Mais la lance de Trathal atteient le casque de Colgul , et les yeux égarés du héros se couvrent d'un brouillard.

Corran a perdu son bouclier; il est immobile comme un roc que l'éclair a dépouillé. Duchonis arrête avec sa main le ruisseau vermeil qui coule de son sein , et s'appuie à un tronc

396 TRATHAL.

d'arbre. Le casque de CrusoUis est à ses pieds avec la moitié de sa tête avant qu'il tombe ; et les cheveux blancs de Tual- Arma, foalé sous les pieds des héros , sont souillés de sang et de poussière.

Golgul écarte de ses yeux le nuage qui les couvre. Il voit autour de lui ses guerriers égorgés. Tel que l'ombre obscure des brumes du Légo , il marche en silence derrière Trathal. Mais Trathal l'aperçoit , Colgul prend la fuite. Il dirige ses pas vers le rivage , et Trathal le poursuit. Mille flèches sont lancées contre lui; une d'elles perce Colgul. Il tombe sur le rivage, à l'instant oii une de ses mains avait déjà saisi l'esquif. Trathal s'y jette, et le tourne contre les guerriers de Colgul. Mais un coup de vent le chasse en pleine mer, et il tressaille de joie au milieu de sa gloire.

L'épouse de Trathal était restée dans sa demeure. Deux beaux enfants élevaient au-dessus de ses genoux leurs têtes encadrées de boucles ondoyantes. Ils se penchent sur sa harpe pendant que ses blanches mains touchent les cordes tremblantes. Elle s'arrête; ils prennent eux-mêmes la harpe; mais ils ne peuvent trouver le son qu'ils admiraient, a Pourquoi, disent-ils, ne nous répond-elle pas? Montre-nous la corde où le chant réside. » Elle leur dit de la chercher jusqu'à ce qu'elle soit de retour, et leurs doigts délicats errent parmi les fils de métal.

Sulandona regarde si son bien-aimé paraît; l'heure de son retour est passé. « Trathal, de quels ruisseaux parcours-tu les rives? dans quelles forêts tes pas se sont-ils égarés? Puissé-je de cette hauteur contempler ta stature majestueuse! puissé-je voir le sourire égayer tes joues vermeilles! Entre les boucles blondes de ta jeunesse , tu ressembles au soleil du matin. »

Elle gravit la colline , semblable au nuage blanc où monte la rosée, lorsque, sur les rayons du matin, il s'élève du vallon retiré, et agite à peine les têtes brunes des buissons. Elle découvrit un esquif balancé sur les vagues; elle vit ses bords couverts de lances. « Hélas! dit-elle, c'est l'ennemi qui dresse ses lances, et Trathal est seul. Un seul homme, quelque fort qu'il soit, peut-il combattre des milliers d'hommes? »

Ses cris se font entendre. Les vallées et tous leurs ruisseaux y répondent. Les jeunes guerriers se précipitent ùu haut des montagnes, et, marchant d'un air égaré, tremblent

TRATHAL. 397

pour leur chef. Dans leur colère, ils songeaient à fondre sur les guerriers de Golgul. Mais Trathal éleva sa voix sur les vagues , et leur commanda de retenir leurs lances. Ils se réjouirent en entendant sa voix, en le voyant amener son navire près de la côte.

Cependant on s'assemble autour de Golgul ; ce chef avait l'air sombre et le feu ne jaillissait plus de ses yeux. Les guerriers l'entouraient, tristement immobiles; plusieurs d'entre eux étaient gisants sur la bruyère , comme les feuilles sèches sur la plaine obscure, quand les vents de l'automne ébranlent les chênes. Nous leur aidons à élever leurs tombes, et d'abord nous creusons celle de Golgul. Un jeune homme se baisse pour placer la lance derrière lai. Sa cotte d'armes, en se soulevant, se détache de deux globes de neige. Galmora tombe sur le cadavre de son amant. Sulindona vient et la trouve expirée. Elle reconnut la fille de Gornglas. Ses larmes coulèrent sur elle dans le tombeau. Elle donna des louanges à la belle de Sorna.

« Eille de la beauté, tu n'es 'plus! Une rive étrangère reçoit ta dépouille ; mais tu te réjouiras sur ton nuage, car tu sommeilles dans la tombe avec Golgul. Les ombres de Morven ouvriront leurs salles à la jeune étrangère, lorsqu'elles la verront approcher. Au milieu des nuages, autour de la table où circulent des coquilles vaporeuses, les héros t'admireront, et les vierges toucheront en ton honneur la harpe de brouillard.

« Tu te réjouiras, ô Galmora; mais ton père sera triste dans Sorna. Les pas de sa vieillesse erreront sur le rivage. Le mugissement des vagues lui parviendra des rochers lointains. « Galmora, dira-t-il , est-ce ta voix que j'entends? » Le fils du rocher lui répondra seul : « Retire-toi dans ta demeure , ô tf Gornglas ! abandonne la rive orageuse : car ta fille ne t'en- « tend pas; elle chevauche loin de toi sur les nuages avec « Golgul. Peut-être, sur les rayons de la lune, elle visitera tes « songes , quand le silence habitera Sorna. » Fille de la beauté, tu n'es plus, mais tu sommeilles dans la tombe avec Golgul. »

Ainsi l'épouse de Trathal chanta l'infortunée Galmora. Mais qui pouvait louer Golgul? Lui et ses guerriers étaient venus, comme le nuage mortel qui sort de l'antre de Lano, et rampe à travers l'obscurité dans la cabane du chasseur, quand ses yeux sont fermés et que tous les vents reposent. Souvent

398 TRATHAL.

leurs ombres ont soupiré sur les tristes brumes qui rampent le long des tombeaux. Souvent on y a entendu leurs voix solitaires. Tu ne les vois pas, ô soleil! elles ne viennent que lorsque la nuit enveloppe les collines, quand tous tes rayons ont disparu. Mais tu vois l'ombre de Trathal. Souvent il marche au milieu de tes rayons, quand les montagnes d'alentour sont couvertes de brouillards. Tu aimes à colorer de tes feux les nuages qui portent le brave et la sépulture où dorment ses restes. Souvent je sens leur chaleur sur le lit de Trenmor, et à présent même tu échauffes la pierre grisâtre qui couvre Trathal.

0 soleil, tu te souviens des héros! car ils furent grands en ta présence. Tu brillas sur Morven avant qu'ils y reçussent le jour, et tu te souviendras d'eux, ô soleil, dans les temps à venir, quand cette pierre grisâtre sera cherchée en vain. Oui, car tu subsisteras encore, a dit le barde des anciens jours', longtemps après que la mousse du temps aura poussé dans Temora, après que le vent des ruines aura mugi dans Selma.

i . On ignore de quel barde Ossian veui parler.

QlÇ^^^L^

DARGO,

FILS DE DRUIVEL.

Dargo, fils d'un druide, débarque de nuit avec une troupe de Scandinaves sur la côte de Morven. — Deux guerriers de Fingal sont défaits par lui , et il les envoie à Fingal défier ce prince au combat. — Fingal choisit Curach , chef d'Inisfail, pour commander l'action. — Dargo périt dans la mêlée, et Curach, après avoir combattu vaillamment et perdu une de ses mains , expire en quittant le champ de bataille. — La scène est sur les bords du ruisseau de Moruth.

J'entends par intervalles un son pareil au bruit d'une vague gui, pendant le calme, gravit lentement un écueil éloigné. C'est le torrent de Strulhan-Dorcha, qui murmure sourdement dans la vallée des chênes. Au centre de leur ombrage est une enceinte de pierres. Des fantômes formés de vapeurs ténébreuses soupirent alentour. Les enfants de l'homme faible les entendent; le tremblement les saisit, et ils évitent cette place auguste. « Ce lieu, disent-ils, est fréquenté par les ombres. »

Mais vos voix n'effrayent point le barde, pâles esprits de la nuit, errant autour de vos pierres vénérables. Non, j'éprouvai, quand vous fûtes vivants, la force de votre bras. Je levai ma lance contre votre vaillant Dargo , contre le terrible fils de Druivel. Je vais redire un événement des jours qui ne sont plus '.

4. Les druides, pendant quelques générations, avaient été en querelle avec la famille de Fingal, et l'action qui fait le sujet de ce poëme semble Otrc le dernier effort qu'ils aient tenté pour le maintien de leur ordre, lis avaient obtenu quelques secours de la Scandinavie. Mais toute leur bravoure, aidée des enchantements de leurs alliés, était trop faible pour lutter avec succès contre une race belliqueuse. Ils furent obligés de se soumettre , et leurs vainqueurs, n'ayant rien à craindre de leur part, leur donnèrent la permission de se retirer sous leurs ombrages, et de mourir dans robscurilé.

^OO " DARGO,

La chasse était finie. Les enfants de la montagne se couchaient de lassitude à l'ombre des bocages où sont leurs lits de mousse. Les collines s'enveloppaient du manteau de l'obscurité, et les héros étaient assis au festin de Selma. Des chants successifs et la mélodie des harpes charmaient , suivant l'usage , la longueur de la nuit ; de temps en temps on entendait hurler les dogues placés sur le faîte de leur rocher, les regards tournés vers l'Océan. Sulinroda à la vue perçante, Culchossa aux pieds agiles, chargés d'observer la côte, parcouraient ses détours.

N'est-il pas temps, ô lune, que tu sortes de ton lit de bruyère? Ton croissant ne devrait-il pas se montrer au-dessus du rocher de Morven? Parais, douce lumière; regarde, à travers les arbres, les biches endormies, et que les ondes de Cona étincellent de tes rayons! Montre la route à nos guerriers; et, si les vaisseaux de l'étranger fendent la mer ténébreuse, conduis-le au banquet de Selma. Le palais de Fingal est toujours hospitalier au voyageur que l'ombre a surpris. Étoiles, brillez à travers vos nuages! Uloicha, épanche tes clartés!

Mais vous sommeillez en paix, lumières du firmament. Sur vous s'étendent les nuages, et d'épaisses brumes vous cachent dans leurs replis multipliés comme ceux de la robe d'Ossian. La bruyère est sombre , et nulle autre clarté ne brille sur les mers, que celle des vagues lointaines qui se brisent en grondant contre un écueil. Les ombres, en passant dans leur vaisseau de brouillard, entendent ce bruit redoutable, et elles commandent à leurs matelots de détourner leurs voiles. 0 lune, parais sur la colline! étoiles, brillez à travers vos nuages! Uloicha, épanche tes clartés!

L'aube commence à blanchir ; les cimes des montagnes la voient et se réjouissent. Un murmure faible arrive sur l'aile du zéphyr; il s'accroît par degrés; il fixe de plus en plus l'attention des deux guerriers.

« C'est, dit Sulinroda , le bruissement des moucherons que le matin ramène.

— C'est plutôt, dit Culchossa , le bourdonnement des abeilles de la montagne, qui sortent de leur ruche mousseuse. Sans y prendre garde, quelque voyageur l'a frappée du pied, et elles s'élancent par milliers pour le combattre, r — Ce ne sont, reprit Sulinroda , ni les moucherons que le

FILS DE DRUIVEL. 401

matin ramène , ni les abeilles de la montagne. Ne serait-ce pas le bruit d'une armée débarquée sur la côte , et qui s'avance à travers cette colonne de vapeur, comme la lune dans sa carrière silencieuse? »

Tous deux, humiliés, retournent sur leurs pas : ils n'ont point découvert l'armée avant la naissance du jour; et comment espérer que Fingal les reverra sans colère? La rougeur sur le visage, ils marchent d'un pas saccadé. Souvent ils sillonnent la terre de leurs armes chancelantes. Ils s'arrêtent au pied du roc ténébreux ; d'une main ils se frappent la poitrine, de l'autre ils pressent leur barbe. Un ruisseau jaillit en cascade ; il inonde leur chevelure éparse d'une vapeur humide, mais ils ne s'en aperçoivent pas : leur âme est plongée dans la méditation.

Enfin Sulinroda pousse un long soupir. L'aigle entend ce soupir dans la fente de son rocher ; il agite ses ailes bruyantes, et l'âme des chefs se réveille. « Demandons, disent-ils, le combat des héros, et ne retournons vers Fingal qu'après nous être couverts de gloire. »

Ils s'avancent comme deux torrents écumeux qui se précipitent des collines" hérissées de bruyères et réunissent leur force dans la vallée ombreuse. Ils balayent devant eux les pierres et les monceaux de terre , et renversent des deux côtés les arbres déracinés qu'ils roulent dans leur écume. De son rocher lointain , le jeune enfant contemple avec crainte leur beauté terrible. Il embrasse le chêne incliné, sur lequel il s'appuie en les regardant. C'est l'image des envoyés de Morven ; mais Gulchossa fut une mer où ils se perdirent.

Gulchossa fut enchaîné le premier, Sulinroda combattait encore ; mais qui pouvait combattre Dargo ? Le chasseur entend le bruit de leur choc au milieu du sommeil qu'il goûte à J'abri de son rocher. Il croit que le tonnerre a, dans son passage, échancré son sommet, et il tremble dans ses songes. La biche qui passe sans bruit dans les environs , avec le faon qu'elle allaite, voit le chasseur, et s'étonne qu'il n'aille pas, à son exemple , se réfugier dans la forêt lointaine. Elle secoue la tête en fuyant : « Chasseur, tu n'es pas sage, » dit-elle en ellemême.

Le bruit des armes vint troubler mes songes dans Selma : quoique endormi, j'étendis la main pour saisir ma lance. Une

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