DARGO
nouvelle bouffée de vent m'apporte un bruit plus fort : je me lève et frappe mon bouclier.
Fingal est debout. Le bouclier de Morven retentit ; les héros descendent à grands pas de leurs collines , pareils à des ouragans qui roulent entre les chênes desséchés. Cent guerriers d'Inisfail se joignent à eux ; ils aperçoivent le fils de Druivel et sa nombreuse armée. Ils voient flotter ses bannières : « Accordez-moi, dit-il, le combat à nombre égal. »
Les chefs de Fingal étaient devant lui, bouillants d'ardeur; mais les jeunes gens d'Inisfail étaient étrangers; ils se penchèrent tous en avant lorsqu'il prit sa lance. Leurs yeux étaient fixés sur lui, dans l'ombre de leurs casques. Ils ressemblaient à des météores silencieux, voltigeant sous des nuages obscurs , lorsque les bocages tremblants les aperçoivent de loin, et que les biches s'enfuient à travers le désert. Ils parlaient au fond de leurs âmes ; mais on n'entendait pas leur voix. Fingal vit que leurs yeux étincelaient de courage ; il songea que ses guerriers avaient déjà fait leur renom , que les enfants des ruisseaux lointains parlaient des héros de Morven.
«: Gurach, dit-il, marche à la tête de mes troupes avec les héros d'Inisfail; mais, Ossian, que ton bouclier soit près d'eux. Il a plus d'une fois été l'image d'un rocher salutaire au chêne des montagnes, lorsque sa tête se courbe au gré de l'ouragan, et que tous les arbres voisins se fendent avec bruit. »
Le vieux chef de Sliruth s'appuyait sur le tronc d'un pin renversé du sommet d'un roc par les ombres irritées ou par les vents impétueux. D'une main il arrachait , sans penser à rien , sa mousse grisâtre ; l'autre, déchue de son ancienne vigueur, tenait encore la lance de son père. La rouille des années cachait son premier éclat. Là , les jours de sa jeunesse roulaient sur son âme , ainsi qu'un fleuve silencieux. Aucun murmure ne marquait son passage, si ce n'est qu'il redisait à voix basse un chant des bardes. Il souhaitait que ce chant parvînt, avec sa gloire, aux siècles à venir. Mais lorsqu'il entendit son fils nommé pour commander la bataille , il oublia les souvenirs des temps passés. Un sourire parut entre ses boucles grisâtres; il tourna ses regards sur son fils pour le voir; mais il ne le voyait plus. La nuit du vieil âge l'environnait de son épais brouillard, qu'aucune lumière ne saurait dissiper.
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ffCurach, dit-il, prends celte lance. Souvent, comme les feuillet desséchées couvrent le sentier de l'automne, les héros ont jonché le sien de leurs dépouilles. Manie-la comme tes pères. Mes yeux sont obscurcis ; mais que tes aïeux te voient du sein des nuages, et que leurs ombres se réjouissent de ta gloire !
« Mon fils , laisse-moi toucher ton armure , puisque l'âge a obscurci les yeux de Sorglan. Laisse-moi toucher ton glaive ; est-il aiguisé pour le combat? Laisse-moi toucher ton bouclier ; c'est, dans le péril, un rocher d'airain. Mais épaissis ces courroies ; je ne les portais pas si faibles aux jours de ma jeunesse, quand j'allais à la bataille des lances, et que la joie précipitait mon sang dans mes veines brûlantes.
a Gurach, ton père était, dans sa jeunesse, une tempête fatale aux guerriers. Un jour, sept chefs accompagnaient mes pas dans Iforlo : pendant trois jours nous poursuivîmes ses chevreuils. L'orgueil d'Ulthorran m'injuria : ce Jamais, dit-il , c( je ne fus laissé en arrière. » Il brûle notre esquif sur le rivage, et ordonne à vingt de ses guerriers de nous saisir , le soir, dans la caverne où nous reposions.
« Inlorno , ce doux rayon de virginale beauté qui brillait dans ses salles, avait entendu ses paroles. Elle vit le front de son père chargé d'ombre, comme le nuage de Lano qui porte la foudre. Elle m'aimait : mon image était dans son ame un arbre riant, qu'elle tremblait de voir renversé par le vent destructeur. Elle disait : « S'il abat tes branches verdoyantes , (( ma tige ne portera point de feuilles, et la voix du printemps « ne réveillera plus ma beauté. »
« Le soir, nous la trouvâmes dans notre caverne : ses boucles blondes voltigeaient sur sa figure couverte de rougeur et baignée de larmes, pendant qu'elle nous instruisit de notre danger. « Évitez ce soir cette caverne , nous dit-elle ; mais ne c( dites pas qu'Inlorno s'en est approchée. L'âme de mon père (c est sombre comme la nuit de l'étroite demeure. Pourquoi ce saurait-il que le chef de Sliruth est aimé de sa fille ? »
« Elle s'enfonça dans son nuage et se retira, comme la bienfaisante lune après qu'elle a remis dans son chemin le voyageur égaré. Il errait, sans songer à rien , sur la pente d'un rocher ; le rayon a brillé autour de lui; il détourne promptetement ses pas, et bénit la lumière qui l'a sauvé.
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« Nous combattîmes les perfides guerriers, et la victoire fut pour nous. Nous cherchâmes Inlorno; mais le glaive 'de son père lui avait percé le sein. Nous la trouvâmes au seuil de sa demeure, noyée dans son sang. Elle était belle comme le cygne mourant, couché sous l'écume duLano, quand la flèche du chasseur est fixée dans sa poitrine, et "que l'haleine des zéphyrs en soulève le duvet. Son petit frère lui demanda pourquoi elle ne voulait pas se lever, et nous demanda avec surprise le sujet de nos pleurs.
« J'élevai la tombe de cette vierge sur le rivage de sa terre natale. La lune l'éclairé lorsque tout est sombre alentour , et des fantômes de vierges y modulent leurs chants sur la brise qui passe. L'âme d'Iulorno est avec elles dans le brouillard. La mélodie de sa voix est plaintive. Au travers de chaque ondée, le soleil sourit à sa verdure et baigne ses rayons dans la rosée de sa tombe. Pendant trois jours, des larmes arrosèrent la tombe d'Inlorno ; le quatrième, nous voguâmes dans le vaisseau a'Ulthorran. Tels furent, ô Curach, les exploits de ma jeunesse. Que ta renommée, ô mon fils, égale celle de ton père. »
Comme l'aigle, avec des cris bruyants, fond du haut de son aire sur le jeune faon qui sommeille dans la plaine, ainsi Caruth bondissait en allant combattre. Ses guerriers le suivaient d'un pas rapide. Le bruit de leur marche ressemblait à celui d'un fleuve qui coule sous un rocher, au tonnerre caché dans les entrailles de la terre, quand les bois agitent leurs cimes sans qu'un nuage enflammé touche leur barbe flétrie. Dargo s'avance; Dargo, météore des combats, entraîne à sa suite les flots de ses guerriers, pareils aux vagues de Balva : leur marche est taciturne et lente ; mais elles sont fortes et profondes.
Les héros chevauchent des deux côtés du ruisseau de Moruth; ils demeurent quelque temps à se contempler l'un et l'autre avec admiration. Us saisissent avec joie leurs lances et se rencontrent au milieu des cndes. Leurs armées les suivent, telles que deux nuées orageuses , et elles mêlent autour d'eux l'acier avec l'acier. L'onde se teint de pourpre ou se couvre d'écume en léchant les boucliers : le sang demeure sur les roseaux, et les mourants enflent son cours.
Mais qui redira li furie du combat? Le bouclier de Curach
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tombe de sa courroie rompue. Il étend sa main pour le saisir ; le glaive de Dargo la tranche : crispée sur le bouclier, elle flotte au courant de l'eau ; mais il en reste une autre au guerrier. Curach recule trois pas; son glaive, sorti du noir fourreau, étincelle et menace :
(( Ossian, dit-il , couvre-moi de ton bouclier, mais ne lève pas ta lance contre l'ennemi. La renommée des guerriers ne subsiste que lorsqu'on accorde à l'ennemi le combat à nombre égal.
— Je ne combattrai point un ennemi blessé, dit Dargo; sa mort ne servirait point à ma gloire. Retire-toi ; va songer aux batailles passées. Je combattrai le fils de Fingal. »
Curach s'éloigne ; le feu du courage éclate dans ses yeux. Couché sur la terre, il voit un bouclier dont le maître sommeille, inattentif au bruit de la bataille. « Conchana, dit-il, serre-le sur ma poitrine avec toutes ses courroies, j'irai combattre ailleurs. On ne verra pas que j'ai un bras de moins. »
Je levai ma lance contre Dargo : le coup le renversa en arrière; il saisit, en tombant, un chêne desséché. Le bruit des armes se mêle à celui des branches.
Il se relève et s'appuie contre l'arbre. Sa main agite encore le glaive; mais j'épargnai sa force épuisée. Ses guerriers tombent autour de lui, comme les feuilles jaunies devant le souffle de l'hiver. Le courant passe sur leurs têtes et déploie leur chevelure autour des pierres. Çà et là, au-dessus de l'onde, les casques balancent leurs panaches flottants.
« Ossian, dit Dargo, lève ton glaive; je ne suis pas encore renversé !
— Je lève le mien , dit Curach en se précipitant à travers les combattants, et jonchant le rivage d'hommes et de branches. Je lève le mien, dit-il, » et le coup, suivant la menace, frappe Dargo, comme la foudre qui brise un chêne.
Le chef roule dans le torrent, dont les bords retentissent de sa chute. Ses guerriers reculent. Mais Cuthon moissonnait encore les guerriers de notre aile la plus éloignée , comme le tourbillon roule une colonne de poussière, comme le vent balaye les monceaux de neige sur la plaine glacée. Je marchai pour le joindre; mais Fergus arriva avant moi. Sa valeur s'enflamme à l'aspect de Cuthon ; ses yeux ressemblent à un fleuve de feu qui court dans les ténèbres. Il s'élance avec la
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joie d'un aiglon qui, distinguant sa proie du sommet de Moruth, déploie ses ailes sur le fleuve des vents.
Guthon demeura quelque temps immobile et terrible, ainsi qu'une ombre nocturne qui se repose sur Lena, saisit à leur passage les météores du ciel, revêt de leurs terreurs ses membres obscurs, et médite encore la guerre des nuages audessus des nations tremblantes.
Tel Guthon, reprenant son armure. Mais il vit ses guerriers disparaître, et il se retira de côté à pas lents et dévorant sa colère. Deux fois, en marchant, il se retourna et parut s'arrêter, comme le ruisseau de la vallée de Balva à l'endroit où il ne sait de quel côté diriger sa course. Il regarde enfin le lieu où son père a combattu ; il voit sa chevelure ardente balancée sur l'onde : Dargo , d'une main , brandissait encore son glaive, de l'autre il tenait embrassé le chêne. Guthon accourt, éperdu , il jette un cri de douleur : il porte dans ses bras son père sur sa colline, mêlant au cliquetis de ses armes le bruit de ses soupirs.
Nous retournâmes lentement vers Fingal; nous rencontrâmes sur la bruyère un petit ruisseau. Curach essaye de le franchir en s'étayant de sa lance ; mais il y tombe étendu. Le ruisseau monta sur son bouclier, et bondit en écumant sur son sein couvert de blessures.
« Ossian, dit-il d'une voix afi'aiblie, porte ce glaive à mon fils. Tu le trouveras poursuivant le duvet des plantes dans la vallée de Sliruth; près de lui l'eau, jaillissant des rochers, tombe entre deux rives ombreuses ; son murmure frappe lo reille de mon enfant : a J'entends venj.r mon père, i dit-il. Il court au-devant de moi, mais le courant l'arrête. Retourne, ô mon fils, et poursuis le duvet des roseaux. Du sein de mon nuage je te verrai, et mon œil élincellera de joie. Ossian, dis-lui comment son père a cessé de vivre, afin que la bravoure naisse dans son âme quand les années de sa force viendront. Oilamin prépare la robe qu'elle a commencée pour moi ; ses larmes coulent sur son métier; une pensée traverse son âme, et sa tête s'appuie sui sa blanche main. Oilamin, tes craintes sont justes; ton héros est maintenant couché sur la bruyère du Moruth. 0 ma bien-aimée! épargne donc tes fatigues. Le brouillard grisâtre va devenir la robe éternelle de ton époux. »
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Nous creusâmes un tombeau pour ce chef; et les bardes chantèrent sa gloire , tandis que nous élevâmes la pierre qui devait garder son souvenir. Le bruit de ses exploits parvint à l'oreille de son père, qui attendait, courbé par l'âge, le retour de son fils. Il crut qu'il venait accompagné des hymnes de la renommée, et il étendit les mains pour le chercher. Les chants funéraires parviennent d'une manière plus distincte :
« Ton père n'a-t-il plus de fils, ô Gurach ? » s'écrie le vieillard désolé.
Il avance à pas inégaux dans l'obscurité ; son pied heurte un héros dont l'âme s'était envolée par ses blessures, a Hélas! dit-il en soupirant, que le chef de Sliruth est devenu faible ! »
Le héros blessé lève à demi sa tête sur un bouclier rompu , que la pointe d'une lance a cloué sur sa poitrine, a: Le chef de Sliruth a-t-il jamais été dans Iforno? Si tu y as été, prends ce glaive; tu le connais peut-être. Jeune encore, je le reçus d'un guerrier fameux : Ulan-Forno ne le lèvera plus.»
Le souvenir du passé s'éveilla dans l'âme affligée de Sorglan. Nous l'entendîmes soupirer sur le frère d'Inlorno, premier rayon de son amour.
Nous les portâmes l'un et l'autre au tombeau de Curach. Sorglan toucha l'endroit où il devait bientôt reposer, et Ulan- Forno, d'une voix faible, nous dit d'élever sa tombe auprès de celle du brave.
fc Envoyez dans mes salles, nous dit-il, cette lance de frêne. Elle soutiendra, au lieu de moi, ma mère qui succombe sous le poids des ans. Mais je n'ai ni tendre épouse ni héritier de mes armes qui puisse la contempler. Ulan-Forno meurt comme le jeune chêne renversé sur la montagne solitaire par le souffle des esprits de Loda. Le vent arrache ses racines, et nul rejeton ne sortira de son tronc desséché. Élevez ici ma tombe, héros de Morven, et envoyez ma lance dans la demeure de mes pères !
— Oui, dit Fingal, j'enverrai ta lance; mais est-ce là tout ce que recevra ta mère à la place de son fils? Maintenant le chêne en feu reluit dans son palais. Les bardes ont entonné leurs concerts; ils comparent l'éblouissante clarté à la gloire de son fils. Son âme frémit de joie, et de douces larmes baignent ses joues. « La gloire d'Ulan-Forno , dit-elle, est un
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(( astre qui éclairera mon couchant ; mes dernières années (( refléceront sa lumière, et les jeunes guerriers béniront la « mère d'Ulan-Forno!... »
« Elle s'interrompt pour essuyer les larmes de joie qui mouillent ses yeux affaiblis. Le bouclier rend un son plus faible. La couleur de sa bosse est ternie. Le visage de ta mère , ô Ulan-Forno, pâlit de crainte. Le dogue hurle au dehors. Est-ce un gémissement, ou voit- il venir Ulan-Forno? Le vieux barde sort pour s'en éclaircir; debout sur le seuil, appuyé sur sa lance, son œil parcourt la plaine azurée et ténébreuse : il voit une chaîne de nuages étendue par les vents au-dessus des mers. Il reconnaît que les héros de sa patrie sont tombés : il dit à leur palais aérien de s'ouvrir, et leurs aïeux se penchent pour les recevoir. Il voit Ulan-Forno marcher à leur tête, distingué par sa haute stature. Une étoile brille faiblement à travers les plumes d'aigle dont son casque est ombragé. Des fractures sillonnent en tout sens son bouclier brisé. Le nuage change de forme. Le barde rentre; son visage est sombre comme le météore qu'il vient d'observer; sa harpe est dans sa main, mais elle rend des sons plaintifs, ce 0 barde. ï semble dire un fantôme qui passe, « suspends ta harpe à la muraille, « car nous avons notre renommée dans Morven ! »
Oui, fantôme glorieux, tu as reçu ta renommée dans Morven. Fingal lui-même a célébré tes louanges , lorsque Sorglan, l'âmeremplie de l'image d'Inlorno, a versé des larmes sur toi, et les bardes ont joint ton nom à celui de Curach! Je me rappelle ton nom toutes les fois que, porté sur le vent du nord, tu planes au-dessus du théâtre de ta gloire. Les enfants admirent ta haute stature. « Une ombre, disent-ils, se penche sur Moruth. » Les coups de ta lance ont percé d'outre en outre son bouclier et son cœur, e' nous voyons briller au travers la faible lueur des étoiles. Je reconnais le chef d'Iforno. J'enseigne aux enfants le chant de sa gloire. Ils disent que, par intervalles, Dargo l'accompagne, que les vents soulèvent le météore enflammé qui forme sa chevelure, et que le chêne des montagnes est encore près de lui '. Je me réjouis de ce que ces ombres chéries visitent nos bruyères. Les fantômes des guerriers
I . Le poclc suppose que le chêne csl , dans l'aulre monde, un voisin au?<i essenliel au druide qu'il l'élail dans o»'hii-ci.
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ennemis ne les repoussent point, car les braves décédés oublient les querelles d'ici-bas. Les héros se rencontrent sans haine, et voyagent ensemble sur l'aile de la tempête. Le choc des boucliers, le bruit des lances, n'est plus entendu dans leur paisible demeure. On voit assis ensemble ceux qui jadis mesurèrent leurs glaives dans les batailles; là, les guerriers de Loclin et ceux de Morven prennent place au même banquet, et tous ensemble prêtent l'oreille aux chants de leurs bardes. Pourquoi se disputeraient-ils encore, puisque les champs de l'air sont si vastes, puisque les cerfs des nuages sont en si grand. nombre? Comme moi, ils regardent, en souriant, les années qui se sont enfuies , et soupirent en se rappelant les jours qui ne reviendront plus. Ils abaissent leurs regards vers la terre, en chevauchant au-dessus d'elle sur leurs nuages blanchâtres, et s'étonnent de s'être égorgés pour si peu de chose !
Oui, héros des contrées du bonheur, vous regardez en arrière le songe de la vie, comme Ossian regarde la bataille de Dargo : c'est un récit fugitif des années que le temps a emportées dans son vol au delà de Morven.
OsSlAN. IS
COLMUL,
FILS DE DARGO.
Ce poëme est la suite du précédent. — Dargo est porté au lieu de sa sépulture; Ossian et Suloicha observent les mouvements des ennemis, et sont témoins de leurs cérémonies superstitieuses. — Ils retournent au son du bouclier de Fingal. — Fergus, fils de Fingal, est chargé de conduire les troupes au combat. Colmul et lui en viennent aux mains. — Fingal va au secours de son fils et met fin à la bataille. Colmul meurt de ses blessures, après s'être réconcilié avec lui. — On conclut une paix durable, par l'entremise de Lugar, dont Ossian raconte l'histoire.
Forêt sauvage de Moruth, le vent déchire la mousse de tes arbres vieillis. L'ouragan courbe tes cimes desséchées et disperse tes branches mortes, comme il se joue de mes cheveux blancs. Notre vigueur s'est enfuie sur l'aile des années, qui ne reviennent plas lorsqu'elles ont pris leur essor le loug des ruisseaux du désert. Mais nous n'étions pas ainsi privés de force, quand le tumulte de la bataile rugissait sur la bruyère de Moruth, quand la vaste plaine trembla sous les pas du puissant Colmul. Ne vous souvient-il plus de sa bravoure, pins antiques de Moruth? C'était aux jours de votre jeunesse i et peut-être, comme celle du bardé, votre mémoire s'est obscurcie ; mais le vague reflet des jours écoulés a des charmes qui survivent au temps.
Voici un récit des années qui ont fui sur la bruyère du désert, où elles n'ont point laissé de vestiges I
La bataille de Dargo était finie, et les héros se reposaient sur leurs boucliers. Trois pierres, finies du ruisseau, élevant, sous les branches d'un pin du Moruth, leurs têtes couronnées de jonc, gardaient à l'avenir la mémoire du lieu où nous déposions les restes de Gurach. Je passai la nuit derrière sa tombe, appuyé sur mon bouclier : bientôt, pareil au nuage d'Ardven, le sommeil étendit sa vapeur sur mon âme. Mais les formes des autres terres rayonnèrent à mes yeux, comme
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le soleil sur le ruisseau tournoyant de Gona, quand les montagnes sont couvertes d'ombre, et que le brouillard s'arrête sur la ramure du cerf.
Gurach se leva devant moi du milieu d'une nue , tel que je l'avais vu naguère dans le champ de bataille. Le feu du combat animait encore ses regards, et, sous la forme d'un glaive, un pâle météore éclairait sa marche dans les ténèbres. Le vent souleva son bouclier obscur; il était privé du bras qui devait saisir sa courroie. Je reconnus l'ombre de mon ami; il marcha quelque temps devant moi d'un air triste , et plus d'une fois le vent dispersait et rassemblait ses membres ; mais c'était toujours l'image de Gurach.
(c D'où vient qu'Ossian sommeille? dit-il en s'inclinant vers moi, appuyé sur son nuage. Les guerriers de Morven devraient-ils reposer, quand le péril roule autour d'eux ses ténèbres? ))
A ces mots il saisit la cime du pin de Moruth, et la secoua en s'éloignant. Au bruit des feuilles, je m'éveillai, et j'allumai da feu dans le tronc du chêne desséché. Les guerriers détachés de l'armée de Golmul aperçurent la lueur des flammes et se retirèrent. J'appelai Suloicha : ce héros venait de parcourir les rives de Moruth; il avait reconnu les forces de l'ennemi.
Le corps de Dargo fut porté dans l'île verdoyante où reposent ses aïeux', à l'ombre d'un chêne courbé par le temps , et dont les branches flottantes sont usées par le frottement des pierres grises qui dressent leur tête sous son feuillage. Les bardes chantèrent les louanges de Dargo , et l'on vit dans le ciel les fantômes de ses pères se pencher, en rêvant , sur leur nuage de brouillard. Leurs yeux semblaient rougis par les larmes; ils pleuraient la chute de leur descendant.
Je traverse en silence avec Suloicha le ruisseau de Moruth. Nous entendons les fils de Loda appeler trois fois les esprits qu'ils adorent en tremblant. Nous entendons leurs cris s'élendre autour de leur enceinte de pierres.
«Roulez, disaient-ils, vapeurs duLano, qui répandez la mort ; roulez vos colonnes d'un rouge sombre sur la colline
i. Celle île esl probablemenl celle cl'Iuna, où, suivant l'évêque Pocock, s'élaienl retirés les derniers restes de l'ordre des druides. Son ancien nom élail l'unis -Diulnach\ l'ile des druides.
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des ennemis. Loda, descends dans leurs songes, accompagné de la terreur ; parais devant eux sous ta forme imposante; déploie autour de toi les feux de tes éclairs , et qu'on entende le tonnerre qui précède ta course. Roulez, vapeurs du Lano, autour des ennemis : Loda, descends dans leurs songes, accompagné de l'épouvante'. »
Les vieillards* ne gardèrent pas le silence pendant les cris des enfants de Loda. Ils appelèrent , et n'appelèrent pas en vain : les amis de Dargo les entendirent en passant, vêtus de météores, sur l'aile bruyante des vents ; ils vinrent et brillèrent par intervalles autour du fils de Dargo. Souvent les étrangers s'étaient dispersés à la vue de ce signe. Comme le daim, fuyant de la bruyère des collines lorsqu'elle roule autour de lui ses flammes pétillantes, se réfugie dans la secrète vallée où s'étend le bois qu'il habite , ainsi les étrangers avaient souvent disparu à la vue du danger qui les menaçait de la part des ancêtres de Dargo. Mais aucun danger n'effrayait le chef de Morven, impassible au milieu de ses héros troublés.
En contemplant ces feux , nous vîmes le fils de Dargo retiré à l'écart. Tantôt, plongé dans la rêverie, il se courbe sur sa lance, tantôt il s'agile d'un air menaçant. Les pensées de la bataille et de la douleur ébranlaient tour à tour son âme. Nous vîmes aussi venir l'ombre de son père. Elle s'appuyait mélancoliquement sur un nuage sombre qui obscurcissait la lune ; elle ressemblait au vieil et mélancolique habitant d'un rocher', lorsqu'il pense aux autres mondes. Sa chevelure enflammée voltige au gré des vents, et l'on entend ses soupirs , tels que la voix de la brise à travers les joncs du Lego, quand les ombres des morts privés de leur part de gloire parcourent son rivage sous la forme de tristes brouillards.
Le bouclier de Eingal a retenti ; les rochers des collines lui répondent. Les cerfs tressaillent et se lèvent de leur couche
\. L'usage des cnclianlemonls élail si commun chez les Scandinaves, que , dans les derniers lemi>s, lous les dépôts de leur savoir el loulcs les pièces de poésie runiqnc passaient pour renfermer des sortilèges puissants.
2. 11 s'agit ici des druides. On serait porté à coucluiede ce qui suit qu'ils posséiiaienl le sccrel d'enflammer une matière sulfureuse, el qu'ils s'en servaient pour effraver leurs ennemis.
;». Il faut entendre par ces mois, habitant du locher^ un druide ou un Culdèe.
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mousseuse. Les oiseaux effrayés agitent leurs ailes dans l'arbre du désert. Le loup, voyageur nocturne, s'arrête au milieu du champ du carnage où il cherche sa proie. Il court en hurlant cacher dans son repaire sa rage affamée. Enfants des bois , évitez sa rencontre.
Nous dirigeâmes nos pas vers Fingal. Suloicha regarda si les étoiles pâlissantes s'étaient retirées du côté de l'orient. Son pied heurta le corps d'un des chefs de Dargo. Il était appuyé au flanc d'un rocher grisâtre. Sa tête ensanglantée reposait sur une moitié de bouclier. « Pourquoi , dit-il à Suloicha, pourquoi tes pas errants troublent-ils le repos du guerrier lorsqu'il n'est plus en état de lever la lance? Pourquoi as-tu chassé , comme un vent du désert, le songe qui m'occupait? Je voyais l'aimable Roscana ; mon âme se serait envolée avec le rayon de mon amour. Pourquoi l'as-tu rappelée?
— Ce rayon de ton amour, dit Suloicha , cette Roscana , qu'était-elle? Ses yeux ressemblaient-ils aux étoiles qui brillent au travers d'une ondée matinale? Sa voix était-elle harmonieuse comme la harpe d'Ullin? Ses pas avaient-ils la douceur du zéphyr lorsqu'il courbe mollement la verdure à peine effleurée? Sa contenance avait-elle la majesté de la lune lorsque, dans le calme des nuits, elle glisse d'un nuage à l'autre? La trouvas-tu , comme le cygne, portée sur le sein de l'onde , aimable dans sa douleur, quoique solitaire? Oai, tu l'as trouvée comme je la dépeins, et cette Roscana fut mienne. Étranger, qu'as-tu fait de mabien-aimée?
— Je trouvai cette belle sur le sein de l'onde. Elle avait vogué dans son esquif vers la caverne d'une île lointaine : là, disait-elle , un chef de Morven devait la venir joindre; mais il ne vint pas. Je sollicitai son amour, et l'invitai à me suivre dans la plaine d'Iuua. Elle me dit d'attendre que trois lunes fussent écoulées. « Suloicha , dit-elle , • viendra peut-être. » Mais, consumée par la douleur avant la fin de la troisième lune , elle tomba , comme le vert sapin d'Iuna desséché dans sa jeunesse , quand le vent du nord a dévasté ses branches.
« J'élevai sa tombe sur le rivage de l'île, sous deux pierres grisâtres. Non loin d'elles, un if déploie son noir feuillage ; une source jaillit au-dessus d'un rocher couvert de lierre , et baigne le pied de l'arbre du deuil. Là repose la belle Roscana; là le matelot , quand il arrête son navire dans une nuit ora-
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geuse, voit son ombre charmante, vêtue du plus blanc des brouillards de la montagne. « Tu es belle, dit-il, ô Roscana ! « Le nuage dont ta robe est formée est plus beau que mes voi- « les I » Telle je viens de la voir en songe. Pourquoi n'a-t-il pas été permis à mon âme de s'enfuir au sein de cette douce lumière? Reviens dans mes songes, ô Roscana; rends-moi ton éclat consolant, lorsque tout est sombre autour de moi!...
— Chef d'Iuna. tu as élevé la tombe de ma bien-aimée. Si nulle herbe des montagnes ne peut guérir tes blessures , ta pierre grisâtre et ta renommée s'élèveront sur Morven.
« Roscana , tu as donc gémi à cause de moi ? Jeune arbre de Moïura , tes branches vertes sont-elles flétries? Les guerres de Fingal m'ont appelé. J'envoyai un de mes amis ; mais on n'a revu ni lui ni son esquif. Au matin , mon premier regard embrassait les mers'; le soir, mon dernier coup d'oeil errait sur les vagues. La nuit, ma tête s'appuyait sur le rocher; mais je ne voyais Roscana que dans mes songes.
«Chef d'Iuna.... mais tu ne réponds point. Je vois, aux rayons de la lune, la pâleur couvrir ton visage. Tes yeux sont des flammes éteintes. Ami de ma Roscana, je vais t'élever un tombeau! j>
Gomme le bruit d'un chêne qui tombe dans le calme de la nuit, et dont la chute ébranle les bois et les rochers, le bouclier de Fingal résonne pour la seconde fois. Il appelle ses guerriers. Nous accourons : nous passons près du tombeau de Curach.
Qui pleure en silence sur le gazon, sans prendre garde au son du bouclier de Fingal, non plus qu'à la blancheur naissante de l'aube? C'est Cossagalla. Il n'a point trouvé son maître dans sa demeure. L'oreille haute , le dogue fidèle s'est tenu sur le rocher; il a respiré lèvent de tous les points du ciel; il a tourné ses naseaux vers tous les zéphyrs qui agitaient le gazon : mais son maîîre n'y était pas. Pas une feuille ne se détache des arbres, nul oiseau n'agite en volant l'air de la forêt, sans être remarqué par Cossagalla; mais Curach ne revient pas! Le dogue va flairer le champ de bataille; il trouve, au bord du ruisseau , la main de son maître toute souillée d'une écume de sang. Il l'emporte en hurlant, et vient se coucher sur le tombeau de Curach. Il est étendu sur la pierre , le cou appuyé sur la triste dépouille. Je le vois en passant; mes yeux
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se baignent de larmes; je me rappelle Oscar et son chien fidèle, et je m'appuie un moment sur ma lance , l'âme gonflée de douleur. Pourtant la bataille me réclame. J'essaye d'amener avec moi Cossagalla ; mais il refuse de me suivre. Il pousse trois hurlements, et expire. Ah ! tu es froid comme l'argile , Cossagalla! tu n'as plus de souffle! Pourquoi ma vue s'obscurcitelle dans les pleurs? Mon courage s'affaiblit.... Mais le son du bouclier le réveille ! Voilà les héros de Morven rassemblés autour de Fingal!...
Comme on voit les rayons du soleil percer d'innombrables lueurs les flancs d'un nuage pluvieux, ainsi les lances de Morven et d'Inisfail s'élèvent par milliers devant le fils de Comhal.
Curach n'est plus. Mille héros regardent Fingal en silence. A qui décernera-t-il le commandement de la bataille? Fergus se tient en arrière: sa lance est dans sa main; son regard paraît distrait, mais il songe à sa gloire, et l'espérance fait palpiter son cœur; son âme passe en revue les souvenirs de ses batailles passées. Son sang coule comme du feu dans toutes ses veines. Ses yeux semblent deux étoiles qui percent un nuage quand la nuit dort et que les vents sont retirés dans le désert. Il regarde de loin le visage calme du chef de Morven.
ce Où est , dit Fingal , l'aiglon qui naguère , sur ses ailes bruyantes, aff'rontait les chemins du danger? Ta lance , ô mon fils, n'était pas un frêle jouet aux mains d'un faible enfant! Elle renversait les héros sur le champ de bataille comme des chardons. Je vois d'ici son fer étincelant tout ébréché par les chocs du combat. Sois aujourd'hui le premier en péril comme en gloire!
(t Ton père se tiendra près de toi sur son rocher ; sois comme l'aigle parmi les oiseaux de la bruyère, fils de Morven, déploie tes ailes vigoureuses! Dis aux puissants de fléchir devant toi; mais panse les blessures du faible! La renommée du héros s'accroît lorsque les guerriers redoutés tombent sous ses coups ; mais, si sa lance est teinte du sang d'un ennemi humilié, les bardes ne placent point son nom dans leurs chants, et les héros se détournent quand son ombre sans honneur monte vers les palais aériens. 0 Fergus, épargne celui qui se soumet; mais quand le fort résiste, que ton bras soit la fou-
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dre !... Ma voix, du haut dcs bruyères, attisera ta flamme dévorante. »
Colmul s'avance avec ses guerriers, tel qu'une tempête, roulant dans les ténèbres, ébranle l'Océan et toutes ses îles, et soulève les vagues écumantes , comme des montagnes de neige.
Un vieux chasseur entend la marche des guerriers, pendant qu'il se lève dans le vallon ombragé de forêts , du pied d'un rocher, sur le lit de mousse où le chevreuil a dormi. Il prête l'oreille : « C'est peut-être, dit-il , le bruit sourd du tonnerre qui gronde sur la bruyère lointaine; mais je ne vois point d'éclair. C'est, dit-il encore, la tempête de l'Océan. Je vais monter sur les falaises et contempler ce spectacle. »
Il arrive au sommet; mais l'azur des mers est calme; le soleil se montre à demi sur la colline de l'orient; ses rayons, à travers une pluie tiède , dorent de fauves reflets la barbe du chasseur, qui , penché sur sa lance , prête l'oreille au bruit qui s'augmente.
Il voit l'armée de Colmul. « N'irai-je point, se dit-il , au secours de Morven? L'on n'a pas besoin de toi, guerrier des anciennes batailles! Tu peux attendre sur ton rocher la fin du combat. »
Les guerriers de Fingal sont nombreux ; ils s'avancent fièrement : Fergus, bouillant de colère, marche à leur tète, tel qu'une ombre du désert, passant sur la bruyère tremblante , saisit les bocages verdoyants et les renverse en se jouant, comme un enfant brise les fleurs avec sa baguette fragile. La voix de Fergus ressemble au bruit du tonnerre. L'éclair jaillit de ses yeux, et sa chevelure flotte comme un météore. Les héros ennemis le voient et tremblent. Les guerriers qui le suivent sont pareils à un amas de nuages où repose la foudre.
Les armées se joignent ; leur choc ébranle les rivages de Moruth; le son des boucliers, le cliquetis des lances et la voix des bardes, s'élèvent dans les airs. Les baleines tremblent sur leurs vagues; les chevreuils se sauvent du côté du désert; les oiseaux fuient avec bruit sur leurs montagnes, ou se laissent tomber d'épouvante.
Les filles de l'arc, les chasseresses aux mains d'ivoire, sont endormies sur leurs collines ombreuses; elles entendent le
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bruit que font les hôtes des bois en passant au-dessus de leurs huttes à travers les sapins; le danger se peint dans leurs songes. Elles ramènent leur voile sur leur tête et tremblent pour les héros. Hélas ! vous ne tremblez pas vainement, belles chasseresses de Moruth ! Plusieurs de vos héros sont renversés et ne poursuivront plus les] chevreuils. La bruyère de Moruth est arrosée de mille ruisseaux de pourpre ; mille grands arbres la jonchent de leurs rameaux. Les héros sont étendus comme des bocages renversés par la foudre ; leurs branches vertes agitent leurs têtes faibles au gré de tous les vents.
Deux aigles s'élancent de deux rochers opposés et combattent sur le flanc noir d'un nuage où ils se rencontrent. Le vent les pousse de côté et d'autre , et les oiseaux tremblants entendent de loin le froissement de leurs ailes. Ces aigles sont Fergus et Golmul. Le combat des chefs est long et terrible ; mais la victoire demeure indécise.
Un fils de Loda lève enfin sa lance dans l'intervalle qui les sépare.
« Pourquoi , dit-il , le faucon n'assouvirait-il pas sa faim sur l'héritier de Fingal?
— Meurs toi-même, mais non pour assouvir le faucon, » dit Fingal, brandissant avec rapidité son glaive meurtrier. Sa tête, fixée dans son casque, tombe en murmurant sur la terre, et rougit , en passant , l'azur de son bouclier. Le corps reste debout, soutenu par sa lance fichée en terre.
Fingal , voyant le danger de son fils, tire à demi son épée , mais sans quitter sa place.
«Pourquoi priverais-je mon jeune héros de sa renommée? Pourquoi attristerais-je sur son nuage la mère de Fergus ? Non , lumière de mon premier amour, que ton visage ne se couvre pas de tristesse : notre fils sera vainqueur sans moi! »
Une ombre des temps anciens passe sur le vent qui la porte. Elle voit avec admiration le combat des deux guerriers. « Ils ressemblent, dit-elle, aux héros qui ne sont plus! y) Elle descend du char des vents, toute voilée de nuages, et s'arrête sur la bruyère à contempler le combat des héros. Son brouillard cache Fergus aux yeux de Fingal , et la plupart des guerriers de Morven n'aperçoivent point leur chef.
Fingal tremble pour son héros. Il accourt terrible comme le sanglier de Gormal, lorsque, errant sur la bruyère peur cher-
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cher sa nourriture, il voit les traces du chasseur tournées du côté de ses petits : les rochers entendent sa voix et tremblent. Ainsi la voix de Fingal ébranla les rochers de Moruth, et son barde épancha devant lui ses accents, pareils au mugissement du torrent des montagnes. Les guerriers de Morven sentirent renaître leur courage , comme le feu près de s'éteindre sur la bruyère de Lora, quand le chasseur l'agite avec sa lance, et que tous les vents sont éveillés ; il déploie ses flammes de colline en colline; on voit s'élever dans les airs ses colonnes de fumée avec leur bruit de tonnerre. Les ombres se jouent dans ses nuages et traversent sa flamme obscure. La biche l'entend pétiller de loin. Elle songe à sou petit qu'elle a laissé dans sa couche mousseuse. Une grosse larme coule de ses yeux; elle vole le mettre en sûreté.
Les guerriers de Golmul prirent la fuite ou furent renversés. Nous les poursuivîmes sur le bord du ruisseau de Moruth. Golmul, blessé, demeura sur la place, tel qu'un roc à demi rongé par les vagues, que le matelot craint, en passant, de voir tomber sur sa tête, quoiqu'il semble encore défier l'orage. Il vit venir Fingal et saisit sa lance avec joie.
Mais Fingal vit couler son sang, et ne voulut pas faire usage du glaive. Il se retira tristement à la suite de ses guerriers. Il marche à pas lents sur Moruth. Trois fois il essaye de gravir sa cime escarpée , trois fois il est trompé par ses efl'orts. Il saisit , pour se soutenir, un chardon desséché ; le chardon cède à sa main. Il tombe dans le ruisseau, dont la rive retentit comme lorsque les rochers y roulent avec leurs forêts, quand le tonnerre gronde au-dessus d'eux dans le^ nuages, et que les vallées tremblent avec tous leurs troupeaux.
Nous courûmes au secours du chef; mais il était pâle, et l'obscurité de la mort assemblait autour de lui une nuit sans lune et sans étoiles.
« Es-tu renversé , dit Fingal en soupirant, es-tu renversé , toi qui dans ce jour as déployé tant de force? Que la vie du guerrier est passagère 1 II sort le matin pour joncher la plaine de morts, et le soir ses amis reçoivent son corps glacé. Sa vieille mère et son épouse chérie préparent la fête autour du chêne embrasé; de temps en temps elles écoutent s'il revient. Elles entendent du bruit; la lune leur montre une multiîudc •qui s'approche. «Il vient, » disaient-elles en se précipitant
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avec joie pour aller à sa rencontre; mais elles rencontrent son cercueil! La vie du guerrier est une journée d'hiver, courte et obscure. Les traits de clarté qu'elle répand sur la bruyère sont en petit nombre. Fergus , dis aux guerriers de Golmul de prendre son corps. Dis-leur aussi de venir ce soir partager la fête de Fingal. »
Golmul entendit Fingal et lui tendit la main, pendant que quelques paroles tremblaient sur ses lèvres. « Fergus, disaitil, prends ce bouclier ; Fingal, chef des héros, reçois ce bâton magique*. Mon âme monte, sur l'aile du météore^, vers le séjour des bons et des braves. Que mon corps soit placé parmi ceux de mes pères ! que nous reposions ensemble dans l'île verdoyante l »
Nous nous rendons à la fête : nous découvrons un vieillard qui s'avance entre les arbres. C'était le faible chasseur du rocher, celui qui avait tremblé pour les héros de Morven. Trois fois il avait essayé de brandir la lance qui lui servait d'appui, et trois fois il avait soupiré. Il sentait sa main affaiblie par l'âge, et, de ses tresses blanchies par la neige des années, il essuyait les larmes qui obscurcissaient sa vue. Mais, quand le danger de Morven était devenu plus pressant, il avait recouvré sa jeunesse et oublié toutes les pensées du vieil âge. Il venait à notre aide. En approchant, il vit que la bataille avait fini, et, murmurant un vieux chant de guerre , il retournait dans sa forêt. Sa robe antique n'offrait plus que des lambeaux. Son bouclier rongé par le temps et sa barbe blanche, couvraient sa poitrine.
a Donnez cette robe à l'indigent, dit Fingal , et dites-lui de venir à ma fête!
— J'accepte, répondit-il, la robe qui m'est donnée par Fingal ; mais je ne puis assister à ses fêtes. »
Fingal reconnut la voix de Lugar et le dogue fidèle de son ami. Il courut pour l'embrasser avec la joie que lui donnait
1. Les druides, ainsi que tous les prétendus savants en magie, purlaient une baguette blanche, appelée slatan-druiaciid, la baguette des druides, ou magique.
2. Les montagnards d'Ecosse sont encore persuadés qu'à leur sortie des corps, les âmes se rendent dans l'autre monde de celte manière; et ils croient que certains météores, auxquels ils donnent le nom de dr'eug, présagent la mort dos personnes d'un rang élevé.
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toujours sa présence ; mais il commanda à ses guerriers de rester en arrière, pour épargner au vieillard l'humiliation de rougir.
« Chef de Moiallin, dit-il, où as-tu demeuré si longtemps? Je me réjouis de voir l'ami de ma jeunesse. Tu me donnas autrefois , sur la bruyère de Drimcola , cent belles vaches avec leurs petits. Tu y joignis vingt chevaux domptés , et cinq navires ornés de toutes leurs voiles. Lugar, je te ferai aujourd'hui les mêmes dons. Jamais Fingal ne perdit la mémoire d'une action généreuse.
— Je ne suis point Lugar, répondit le chasseur. J'aimerais mieux mourir sans avoir un ami pour m'étendre dans l'étroite demeure, que de recevoir un bienfait qui n'est dû qu'à lui.
— C'est à toi qu'il est dû, et je te l'ofTrirai; mais auparavant tu prolongeras de cinq jours la fête de Selma. Sept guerriers illustres te conduiront ensuite à ta demeure. Ils resteront dans Moiallir pour aplanir les sentiers devant les pas de ta vieillesse. »
Fingal prit le vieillard par la main. Nous continuâmes notre marche avec les guerriers de Colmul. Nous rencontrâmes sur la bruyère une pierre grisâtre, et Lugar nous dit les paroles de la paix.
« Pourquoi , dit-il , ceux qui vont ensemble à la fête se rencontreraient-ils encore sur le champ de bataille? Pourquoi le bruit de querelles serait-il encore entendu parmi ceux qui , dans les années écoulées, ont moissonné ensemble; parmi les descendants de ceux qui, maintenant, chevauchent sur les nuages en se tenant par la main, et qui n'éprouvent jamais de douleur qu'à la vue des combats de leur postérité? Élevez cette pierre grisâtre, fille du rocher, sur la bruyère deMoruth. Elle sera remarquée des enfants des années à venir. Ils demanderont au vieux guerrier ce qu'elle signifie. « Conduisez-moi ce près d'elle,» leur dira-t-il.
Ils marchent à ses côtés d'un pas lent et égal. Une lance épointée supporte sa main; et son dogue, que les ans ont privé de la vue, accompagne ses pas. La soirée est calme ; les bois résonnent du chant des oiseaux; la colline retentit de la voix des biches, mais le vieillard ne les entend pas. Le soleil brille à son couchant; il discerne à demi ses rayons fugitifs, que réfléchit sa chevelure blanche et rare. Elie pend devant lui.
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séparée en deux anneaux, telle que la mienne; et, tandis qu'il marche avec lenteur, elle voltige autour de sa lance épointée. Il est parvenu au lieu désigné; il a touché la pierre avec joie.
«C'est la pierre de Moruth, s'écrie-t-il. Ici, ajoute-t-il en y reposant son dos fatigué, ici vos pères se sont paisiblement assemblés; leurs mains unies élevèrent ce monument. N'oubliez pas, ô mes enfants, la paix jurée entre vos pères. Souvenez-vous d'elle en regardant la pierre de Moruth. 0 pierre f parle aux années qui s'avancent derrière le soleil, et qui, de plusieurs siècles , ne viendront pas entendre sa voix matinale. Dis-leur, dis aux enfants qui te contempleront, qu'en ce lieu nous terminâmes la guerre. Signe de paix élevé sur Moruth , que la mousse des années t'enveloppe ; que les ombres des morts te défendent; que jamais une main ennemie, un vent orageux, n'approche de toi , tant que durera la sombre bruyère de Moruth, tant que coulera ce ruisseau ténébreux ! »
Nous passâmes la nuit au banquet. Le matin, les guerriers de Golmul se retirèrent. Les bardes chantèrent l'hymne funèbre de leur chef , accompagnés par les harpes de Morven.
Ton bras fut puissant , ô Golmul , et rien n'égalait ton courage. Plus d'une fois je t'ai vu, sous la forme d'un nuage sombre grossi du brouillard de l'Océan, planer au-dessus du champ de ta renommée 1 Mais à présent je ne te vois pas, quoique j'entende par intervalles le vent, qui t'amène , souffler dans la chevelure grisâtre du sapin de Moruth. Je l'entends, lorsque assis, comme maintenant, sous son ombre, au temps où le soir rassemble son obscurité , j'écoute le murmure du ruisseau qui passe. 0 ruisseau! ton chant nocturne est doux; il est doux , le bruit que tu fais en suivant tes détours I
Mais il est tard ; il faut que le barde se retire pour ne pas s'exposer aux orages de la nuit; car on entend l'aile bruyante du coq de bruyère qui s'abat sur son lit de mousse. N'entends-je pas sa voix, et ne dit-il pas à sa compagne de retourner en hâte à leur asile? 0 ma compagne, Ëvir-Allin, il fut un temps où, de ma retraite , je t'appelais ainsi ! Je crie maintenant, mais sans autre ami qui me réponde que l'écho du rocher et la voix du torrent 1 Fingal est avec ses pères ; Oscar n'est plus; Évir-Allin est dans son nuage, et la voix de Malvina est silencieuse! 0 mes aïeux, quand serai-je parmi vous? Mes amis, quan^ irai-je vous rejoindre? Quand finiront les jours
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monotones, les longues nuits de mon existence , marquée par des fortunes si diverses? Mes amis sont éloignés; leur mémoire est à demi perdue, comme les pierres qui forment les tombeaux, et le lieu de leur séjour est solitaire !...
Mais le barde n'est pas le seul exposé à de tels changements. Lugar, tu en as eu ta part. J'ai vu les héros assemblés à tes fêtes. Tes flambeaux de cire étaient nombreux, et l'abondance régnait sur tes tables. Ton palais, aujourd'hui informe et froid amas de décombres, était alors le séjour des plaisirs. Telle j'ai vu la demeure de Lugar. Mais , de même que la saison des chaleurs fait place à d'autres saisons, dans le cours des années, Lugar, errant avec son épouse, devint la proie de l'indigence.
Je passai par la vallée de Moiallin ; sa demeure était déserte. Le jeune faon paissait sur son toit couvert de mousse, à l'endroit où il était tombé dans la salle des héros. Le hibou couvrait sa tê*e des branches de lierre qui en interceptaient les jours, et l'oiseau marin voltigeait autour d'elle. Les bêtes fauves rafraîchissaient leurs flancs dans le ruisseau qui coule devant sa porte, et semblaient méditer sur le destin de Lugar.
Fils des montagnes, avez-vous vu Lugar? Ah! vous êtes joyeux, car ses flèches ne troubleront plus votre repos. Mais vous tomberez un jour comme lui. Vos compagnons vous chercheront dans la vallée que vous avez coutume de fréquenter. "Vous enfants secoueront leurs têtes, car ils ne sauront en quels lieux vous trouver!...
0 vie passagère , tu varies comme les saisons ! Il fut un temps 0Ì1 je souriais dans l'été de la jeunesse, oii, comme vous, pins majestueux de Moruth, je bravais l'orage de l'hiver. « Mon feuillage , disais-je alors , sera toujours vert comme le tien, et mes branches fleuriront dans ma vieillesse! » Mais à présent mes bras desséchés sont dépouillés de toutes leurs feuilles; et ma chevelure, blanchie comme la tienne, est le jouet des vents et tremble à chaque souffle!
Pins majestueux de Moruth , nous avons vu de meilleurs jours ; mais ils se sont enfuis sur leur aile obscure et silencieuse ; ils ont franchi la bruyère et se sont perdus dans le désert!
GATHLUINA.
Annir, fille de Moran, aimée de Gaul et de Garno, deux guerriers amis-, résolut de se délivrer du second au moyen d'un stratagème. — Elle se déguisa en étranger et le défia au nom de Duaran , qu'elle lui dit être son rival, et avec qui elle croyait qu'il n'oserait pas se mesurer. — Trompée dans son attente, et voulant, à tout prix, se défaire de Garno, elle alla porter le même défi à Gaul , dans l'espérance qu'il triompherait de son ami, — Gaul et Garno se rencontrèrent pendant la nuit, et se blessèrent tous deux à mort. — Annir en conçut tant de chagrin qu'elle ne put leur survivre.
J'entends murmurer le ruisseau ; j'entends le bruit de sa chute le long du rocher.... Conduis-moi*, fils de la jeunesse, vers ce chêne qui déploie ses branches sur le courant. Au pied de ce chêne, trois pierres grisâtres lèvent leurs têtes parmi la verdure desséchée et les feuilles qui tombent. Là sommeillent les amis d'Ossian ; ils n'entendent plus le murmure du ruisseau ni le frémissement du feuillage. En approchant du lieu de leur repos , nous ne devons pas craindre de les troubler.
Les braves étaient en grand nombre , ô fils de la jeunesse , sur les collines de Morven, dans les jours de notre bonheur ; mais il souffla un vent destructeur, et notre forêt se vit dépouillée de ses feuilles. Il renversa nos pins majestueux sur leurs montagnes verdoyantes. Messager de l'hiver, il fît entendre son sifflement dans nos palais, et la mort marqua sa voie ténébreuse. La saison de notre joie est un rayon qui a disparu ; la voix du plaisir est un chant qui s'est tu dans nos
I. Il y a, dans le dislrict de Lorn , comté d'Argyle, un lac qui s'appelle aujourd'hui Loch-Arich, mais qu'on nommait anciennement Loch-Luina ou Loch-Luana. C'est probablement dans son voisinage que se passa l'aclion qui fait le sujet de ce poème. La plupart des lieux d'alenleur portent encore les noms des héros d'Ossian. Lejils de la Jeunesse, à qui l'ouvrage est adressé ne peut être que le fils d'Alpin , dont il est si souvent fait mention dans quelques autres poèmes de la même date. La tradition rapporte qu'il mit par écrit tous les poëmes d'Ossian, tels que ce l)arde les lui avait récités
424 CATHLUINA.
salles, et la force de nos héros est un fleuve tari. Le hibou réside dans nos murailles désertes, et le cerf pâture sur les tombeaux des braves. L'étranger vient de loin pour implorer le secours du chef. Il contemple ses salles, et s'étonne de les voir en proie à la désolation. Le berger, qui siffle d'un air insouciant , le rencontre sur la bruyère obscure, et lui dit que les héros ne sont plus. « Où sont allés, dit-il, les amis du faible ? Où est Fingal, le bouclier des opprimés? »
Ils sont allés, ô étranger, ils sont allés vers leurs aïeux. Le vent destructeur a renversé les puissants , comme il renverse les pins de Dora , et les enfants des faibles s'élèvent à leur place. Ta vois sur chacune de ces collines les tombes de ceux qui secouraient les infortunés. Tu vois les pierres qui les couvrent, à demi cachées par la verdure flétrie. Les héros sont couchés dans la poussière ; et le silence, tel qu'un brouillard, est étendu sur Morven.
Mais la harpe de Cona, puissants qui n'êtes plus, fera entendre vos louanges. Peut-être qu'en passant l'étranger prêtera l'oreille à ses accords. Appuyé sur sa lance, il s'arrête par intervalles. Le barde ne l'aperçoit pas, mais il entend plus d'une fois ses soupirs. Répétant à voix basse le chant qui l'a frappé, il poursuit sa route, et va le redire en pleurant aux ruisseaux de sa patrie. Les jeunes bardes l'entendront, courbés en silence sur leurs harpes attentives. Ils l'épancheront sur les âges futurs.
Nous voici près des tombeaux ; mais où sont les pierres qui désignent la demeure de nos amis? Levez vos têtes, pierres grisâtres, et dites-nous de qui vous gardez la mémoire. Pourquoi vous enfoncez-vous dans votre mousse, oubliant les héros que vous abritez? Eh hier ! moi, je ne vous oublierai pas, compagnons de ma jeunesse ; votre renommée vivra dans mes chants , lorsqu'on ne la lira plus sur ces pierres mousseuses.
Souvent nous brillâmes ensemble sous des vêtements d'airain ; souvent, pareils à des torrents débordés, nous versâmes la mort dans les plaines. Vous étiez alors puissants, ô mes amis, bien que vous soyez maintenant si déchus ! Vos exploits étaient grands , lorsqu'ici même vous combattiez l'un contre l'autre. Écoute, fils de la jeunesse, et que ton âme conçoive le feu des actions glorieuses.
CATHLUINA. 425
Gaul ' et Garno étaient l'efTi'oi de la plaine. On parlait de leur gloire dans la terre des étrangers. La force de leurs bras était sans rivale, et leurs âmes étaient d'airain. Ils vinrent au secours de Moran. Ils entrèrent dans la salle du chef, à l'endroit où sa demeure élevait son front grisâtre au milieu des arbres, dans l'île verte d'Innisluina. La fille de Moran toucha la harpe, et sa voix suave célébra les étrangers. Leurs âmes se fondirent à ses chants, comme un amas de neige devant les regards du soleil. Les deux héros brûlent d'une même passion pour Annir, mais les yeux bleus de la belle vierge ne se tournèrent que sur Gaul. Son âme le contempla dans les songes de son repos, et les ruisseaux d'Innisluina l'entendirent proférer en secret son nom. La fille de Moran détourna ses regards du front de Garno , car elle voyait souvent le feu de sa colère s'élever comme une flamme obscure parmi des nuages de fumée.
Les héros passèrent trois jours dans les fêtes. Le quatrième, ils allèrent chasser sur la bruyère de Luina. La jeune fille les suivit de loin, vêtue comme un jeune homme de la terre des étrangers ; elle les suivit pour leur dire les paroles de la crainte, afin que Garno quittât la contrée.
Le soleil regardait les campagnes du milieu de sa carrière, et les chevreuils haletants reposaient à l'ombre du rocher. Garno s'assied sur la cime escarpée de Caba. Son carquois est près de lui , et Lochos sommeille à ses pieds. Derrière lui est son arc détendu ; il regarde s'il apercevra un cerf. Il aperçoit un jeune homme.
« D'où viennent tes pas, lui dit le chef aux sourcils ténébreux? Où est la place à laquelle tu es attaché?
— J'appartiens, répondit le jeune homme, à la tribu de Duaran, chef des salles de Gomara. Il aime la fille de Moran; mais il a appris que Garno courtisait l'objet de son amour. Ill'a ap-
- pris, et m'envoie te dire de lui céder Annir, ou d'éprouver ce soir la force de son bras.
— Dis à cet orgueilleux enfant de la mer que Garno ne cé-
kdera jamais. Mon bras est fort comme le chêne de Malla , et mon glaive est accoutumé à se frayer un chemin à travers le \. Ce Gaul, fils d'Ardan , ne doit pas être confondu avec Gaul fils do Morni, et mari d'Évir-Choma.
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cœur des héros. De toute la jeunesse des montagnes, Gaul est le seul à qui je cède la droite dans la bataille, parce qu'il tua le sanglier qui rompit en deux ma lance sur Elda. Dis à Duaran de fuir vers sa patrie; dis-lui qu'il s'éloigne de la fille de Moran.
— Mais, reprit le jeune homme, tu n'as pas vu Duaran ; sa stature est celle d'un chêne , sa force pareille au tonnerre qui roule dans le ciel, et son glaive semblable à l'éclair qui dévore les bois épouvantés. Fuis vers ta contrée , de peur qu'il n'abatte tes branches flétries, et n'étende sur la bruyère tes bras meurtris.
— Fuis toi-même, et dis à Duaran que je vais à sa rencontre. Ferarma, apporte-moi ma lance et mon bouclier ; apportemoi mon glaive étincelant. Que présagent ces deux ombres furieuses qui se battent dans l'air ? Un sang léger se répand le long de leurs robes de vapeurs, et leurs glaives à demi fermés, comme de faibles météores, tombent sur leurs boucliers d'azur. Les voilà qui s'embrassent comme des amis! Le vent passe à travers leurs membres aériens. Elles disparaissent.... Je n'aime point ce signe menaçant, mais je ne le crains pas. Ferarma, apporte-moi mes armes ! »
La jeune fille s'éloigne , fâchée que Garno ne veuille pas fuir ; mais elle lui a entendu dire que Gaul était plus fort que lui dans la bataille. Elle dirige ses pas vers la colline où chasse le héros. Il est appuyé sur sa lance. Un cerf gît à ses côtés, et ses dogues haletants sont couchés autour de lui. Ses pensées ont pour objet la belle Annir, et il chante ses louanges.
« Celle que j'aime est belle comme l'arc céleste. Sa robe est semblable aux rayons du matin. L'incarnat de ton visage, ô belle Annir, est doux comme le soleil, lorsqu'il regarde à travers les nuages pourprés de l'occident, et qu'on voit sourire les cimes vertes des montagnes. Oh ! s'il m'était donné de te voir sur la colline des cerfs dans toute ta beauté, semblable au jeune pin de la vallée de Luina, quand il agite doucement sa tête au souffle d'un vent frais, et que ses feuilles brilantes se développent sous une pluie tiède et féconde! Alors mon âme se réjouirait comme le chevreuil qui bondit sur la bruyère, car tu es aimable aux yeux de Gaul , fille du noble Moran !
— Es-tu Gaul? dit Annir en s'approchant. Il se peut que ton Annir soit aimable, fils d'Ardan ; mais tu auras un combat ter-
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rible à soutenir : Duaran est ton rival ; il t'attend sur cette colline. Gaul, cède à Duaran l'objet de ton amour.
— Je necéderai à personne l'objet de mon amour ; mais dis à ce chef de venir ce soir à mon banquet. Demain, il emportera les dons d'un ami ou sentira le poids du bras d'un ennemi.
— Tu peux dresser le banquet ; mais ce sera pour toi seul. Duaran vient uniquement pour lever la lance. Je le vois déjà dans le lointain : il marche comme une ombre sur cette bruyère ténébreuse. L'éclat de son glaive supplée au jour qui s'éteint , et les nuages éclaircissent autour de lui leurs flancs rembrunis. Écoute : il frappe son bouclier ; c'est le signal de la chute des héros. »
Gaul se couvrit de ses armes, tel qu'une ombre qui revêt ses membres obscurs de météores lumineux, quand le tonnerre ébranle la cime des montagnes. Il marcha vers la colline d'où venait le signal de la bataille. En marchant, il murmurait tout bas un chant de fête. Il songeait à Annir et aux exploits de ses premières années.
Jeune homme, c'est ici que les guerriers se rencontrèrent. Chacun d'eux pensait que son adversaire était Duaran : car l'obscurité de la nuit couvrait les collines , et ce chêne cachait le ciel. Terrible fut la colère des héros; terrible le cliquetis de leurs glaives, lorsqu'ils se croisaient en l'air, comme deux sillons de foudre qui sortent d'un replis d'un nuage sombre. Les montagnes répondent au choc de leurs boucliers. Luina tremble avec toutes ses forêts. La bruyère secoue sa tête; les chevreuils sont effrayés dans leurs songes : ils se figurent que la chasse est déjà commencée, et les idées de leur sommeil ne leur offrent que des images de péril. Le bruit augmente : ils croient ouïr approcher la multitude des limiers et siffler la corde des arcs. Ils sortent de leur sommeil nocturne; leurs yeux sont tournés vers le désert.
La bataille fut longue et terrible ; mais le bouclier de Gaul se fend en deux, et le glaive de Garno se brise en mille éclats, avec un bruit pareil à l'ouragan qui tourbillonne sur Ard ven , lorsqu'il déracine la bruyère et mugit à travers le branchage du chêne.
Gaul est immobile, comme une baleine que la tempête a fait échouer sur un écueil. Garno, comme le reflux d'une vague furieuse, s'élance pour saisir le chef. Us enlacent leurs bras musculeux, comme deux esprits du ciel qui luttent -ensemble
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au milieu des orages déchaînés. Les collines pierreuses s'abaissent de crainte devant le tonnerre des fils du ciel, et les éclairs brûlent les bocages. Ainsi les deux guerriers bondissent de côté et d'autre : les rochers fuient sous leurs pieds avec la terre et la mousse qui les couvrent. Leur sang, mêlé de sueur, ruisselle jusqu'à terre; il roule parmi la verdure, et colore le ruisseau qui passe.
Il combattirent toute la nuit. A la naissance de l'aube, le fils d'Ardan fut renversé, et le ciel vit sa large blessure. Son casque se détache de son front. Garno reconnaît son ami ; il recule pâle et muet, comme le chêne desséché que jadis la foudre a frappé sur Mora. 11 oublie la large blessure faite à sa poitrine ; son sang coule à grands bouillons sans qu'il l'aperçoive : enfin il tombe près de son ami.
« Bénie soit, dit-il, la main qui m'a fait cette blessure! Ami, mon corps reposera avec le tien, et nos âmes chevaucheront sur le même nuage. Nos aïeux nous regardent venir ; ils ouvrent leurs larges portes de brouillards; ils s'inclinent pour saluer leurs fils, et mille autres esprits les accompagnent. Nous venons, puissantes ombres; mais ne nous demandez pas comment sont tombés vos enfants. Que servirait de vous apprendre que nous avons combattu comme si nous avions été ennemis? Il suffit que vous sachiez que nous fûmes braves. Mais pourquoi avons-nous combattu l'un contre l'autre? Pourquoi le nom de Duaran a-t-il frappé mes oreilles? »
Gaul entendit la voix de son ami ; mais les ombres de la mort étaient sur ses yeux; il n'apercevait la lumière qu'à travers un nuage. « Pourquoi, dit-il, ai-je combattu Garno? Pourquoi ai-je blessé mou ami? Pourquoi faut-il que j'aie entendu parler de Duaran? Plût au ciel qu'Annir fût ici pour élever la pierre grisâtre qui doit couvrir ma tombe I Inclinez-vous , ô mes pères, du fond de vos salles aériennes, pour venir au-devant de moi! » Ces paroles ne furent qu'à demi prononcées. Froid et pâle, il tomba dans son sang.
Annir vint. Ses pas étaient tremblants, ses regards effarés , ses paroles en désordre. « Pourquoi Garno n'a-t-il pas fui?... Pourquoi Gaul est-il tombé? Pourquoi ai-je prononcé le nom de Duaran? » Son arc s'échappa de sa main , son bouclier glissa de sa poitrine. Garno la vit, mais il détourna les yeux et les ferma pour toujours en silence. Elle s'approcha de son ai-
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niable Gaul, et tomba sur son corps ^4acé. Ce fut là qu'on trouva cette belle en pleurs; mais elle ne voulut pas s'arracher d'auprès de son amant.
Durant le jour entier, le soleil , voyageant parmi les nuages humides, fut témoin de sa douleur. Toute la nuit, les fantômes, habitants des rochers , répondirent faiblement à ses soupirs. Ses yeux se fermèrent le second jour. La mort s'approcha , comme le nuage paisible du sommeil, quand le chasseur fatigué se couche sur sa colline entourée d'un brouillard silencieux que nul vent n'agite.
Le père d'Annir regarda deux jours du côté de la bruyère. Pendant deux nuits sans sommeil, il prêta l'oreille à tous les vents.
« Donnez-moi , dit-il au troisième matin , donnez-moi mon bâton de chêne; je tournerai mes pas vers le désert.»
Un dogue au poil brun hurle devant lui; une ombre charmante apparaît sur la bruyère. Le vieillard lève ses yeux en pleurs, et observe tristement l'aimable fantôme. Mais, ô Moran, je suis forcé de t'abandonner; je n'ai pas le courage de contempler ta douleur.
Jeune homme, c'est ici que nous les déposâmes tous les trois. Ici, nous élevâmes leurs pierres funéraires. Leur mort nous accabla de douleur, et nos bardes leur payèrent le tribut de leurs chants lugubres.
Quel est ce guerrier qui, vêtu d'une armure radieuse, s'avance avec majesté sur la plaine, du sommet de la colline obscure? Quel est-il, celui qui parcourt la bruyère, monté sur l'Épouvante, qui se précipite dans les dangers et défie les braves? Quel autre serait-ce que l'intrépide Garno, dont le sourire imprime le respect, Garno, le chef des lances, la terreur du champ de bataille , le boulevard de mille fleuves?
Mais quel est celui qui vient à sa rencontre d'un pas grave, et avec des boucles blondes? Semblable au soleil, lorsqu'il brille à travers un nuage chargé de pluie, il sourit à l'instant du danger. Qui roule devant lui l'orage de la bataille, et tonne dans ces vastes campagnes? Silence! Sa voix ressemble au bruit des vagues durant la tempête; ses pas, aux rochers ébranlés quand les montagnes balancent leurs cimes sur la bruyère du désert. C'est Gaul , à la belle chevelure et au doux regard ; c'est le fils d'Ardan, renommé par tant de hauts faits. 11 est
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terrible, mais aimable. Ah! pourquoi le nom de Duaran fut-il jamais prononcé, ou pourquoi la fille de Luina inspira-t-elle de l'amour? Pourquoi deux amis si fameux ont-ils combattu dans les ténèbres?
Vous avez combattu comme deux ombres furieuses qui luttent pendant un orage; vous êtes tombés comme deux chênes verdoyants, renversés par le choc des ombres furieuses. Le voyageur a passé près d'eux vers le soir. Il a vu leurs têtes majestueuses qui dominaient la plaine. « Beaux arbres, a-t-il dit, vous croissez majestueusement; votre feuillage est aimable sur les bords du fleuve que vous ombragez ! » Mais il revient à l'aurore, et trouve leurs têtes verdoyantes couchées dans la fange. Il voit leurs racines arrachées de terre, et leurs branches dispersées parmi l'écume du fleuve. Une larme humecte ses yeux. « Tous tant que nous sommes, dit-il, nous serons un jour renversés par l'orage !... »
0 vous, si courageux naguère, vos têtes sont renversées par l'orage nocturne. Aimable Annir, la pâleur fane ta beauté dans la place silencieuse de ton repos. Souvenez-vous, ô filles de Morven , du jour où sont tombés ces amants ! Qu'il soit un jour de tristesse pour les habitants de Luina.
Garno, intrépide guerrier! Gaul, héros aimable! belle et malheureuse Annir! soit que vos ombres chevauchent subies nuages taciturnes, soit qu'elles dirigent les tempêtes, soit que vous reposiez dans les salles tranquilles de vos pères , que vous visitiez les collines nébuleuses de Morven, ou que vous fréquentiez les verts bosquets de Luina, oubliez votre amour, vos douleurs et vos blessures ! Ëcoutez avec joie les chants qui célèbrent votre gloire. Tant qu'il subsistera des harpes , vos noms y seront répétés, et les derniers accords des bardes seront des hymnes à votre gloire !
Tel fut le chant des bardes, tandis que nous élevâmes la tombe des héros. Souvent je l'ai redit dans nos S€dles, au retour de la triste journée qui vit leur trépas.
J'entends le murmure du ruisseau; j'entends le bruit de sa chute le long du rocher. Reconduis-moi, fils de la jeunesse, et n'oublie point la renommée des héros.
DARGO.
Comhal, voguant vers Inisfail , aborde de nuit à une île déserte; il y rencontre Dargo, qu'on disait avoir péri dans la mer , au retour d'une expédition. Ullin essaye de consoler ce héros de la mort d,e Crimora son épouse, en racontant l'aventure de Colda et de Minvéla. Arrivés le matin à Inisfail, Comhal et ses guerriers combattent Armor, chef de Loclin, qui est tué dans la bataille. — La nuit vient ; ils découvrent une femme en pleurs sur le tombeau d'Armor; c'est Crimoïna, qui l'avait suivi, déguisée en homme. Ils la conduisirent au palais d'inisfail. — Ullin lui raconte l'histoire de Morglan et de Minona. — Le lendemain , Comhal propose de la renvoyer dans son pays; mais elle préfère le séjour de Morven, et devient l'épouse de Dargo.
Quelque temps après, Connan, dans une partie de chasse, inspire à ses compagnons de la défiance sur l'amour que Crimoïna porte à Dargo. — Il leur conseille de mettre son amour à l'épreuve, en teignant Dargo du sang d'un sanglier qu'ils ont tué, et en le portant à sa demeure, comme s'il était mort. — Crimoïna, frappée de ce spectacle , expire de douleur.
Celui que tu vois là-bas, tranquille au pied d'un arbre solitaire, attentif au bruit du vent qui murmure dans le feuillage, c'est l'infortuné Dargo. L'ombre de Crimora sort du lac argenté qui s'étend au-dessous de lui; les cerfs l'aperçoivent et marchent sans crainte sur la hauteur. Lorsqu'ils ont vu ce signe, ils n'appréhendent point d'être poursuivis, car l'âme de Dargo est triste, et les aigles, compagnons de ses courses sauvages, poussent derrière lui des glapissements douloureux. Je partage aussi tes chagrins, ô Dargo I Telles que les gouttes de rosée sur la verdure, les larmes tremblent dans mes yeux au souvenir de ta déplorable histoire.
Comhal était assis près de cette roche , où maintenant les cerfs broutent sur sa tombe, qu'en dépit de la mousse des ans distinguent encore trois pierres grisâtres et un chêne dépouillé. Ses guerriers se reposaient autour de lui; appuyés sur leurs lances, ils prêtaient l'oreille aux chants d'un barde ; leurs visages étaient tournés de côté, et leurs yeux se fermaient de temps en temps. Le barde louait les belles actions du chef; il
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rappelait ces jours de gloire où sa foudroyante épée et la lance d'Inisfail* roulaient devant elles la bataille comme un tourbillon de fumée.
Les chants cessèrent; mais leur son était encore dans notre oreille, comme le bruit des vents lorsqu'ils se sont éloignés. Nous regardions la mer; un nuage sembla se former et s'accroître sur les vagues lointaines. Nous reconnûmes le pavillon d'Inisfail et le sinistre cran-tara'*. cr Déployez, dit Gomhal, les ailes blanches de mes voiles; volons sur les vagues au secours de nos amis ! »
Les ombres de la nuit nous surprirent au milieu de l'Océan ; les vagues soulevèrent devant nous leur sein blanchâtre, et les vents furieux déchiraient nos voiles.
« La tempête, dit Gomhal, redouble les ténèbres, mais nous approchons d'une île déserte; elle étend ses bras comme mon arc lorsqu'il est bandé, et sa surface est unie comme le sein de la vierge que j'aime. Attendons ici le retour de la lumière : c'est l'endioit où les matelots rêvent au péril passé. »
Nous nous dirigeâmes vers la baie de Botha; l'oiseau de la nuit croassait au-dessus de nos têtes, accroupi dans la roche grisâtre où il fait sa résidence. Du fond d'une caverne sortaient les accents mélancoliques d'une ombre affligée.
« C'est l'ombre de Dargo, dit Comhal, de Dargo que nous perdîmes en revenant des guerres de Loclin.
« Les vagues élevaient leurs têtes blanches jusque dans les nues; des montagnes bleuâtres se mouvaient entre le rivage et nous.... Dargo monta sur le mât pour remarquer s'il distinguerait Morven, mais le cordage se rompit dans sa main, et les vagues écumeuses couvrirent sa chevelure flottante; la
-I . Par Loclin il faut enlondre la Nonvége ou la Scandinavie en géniral : par lùin, l'Irlande, el par Inisfail, un canlon de ce dernier ro\aunie qu'liabilaienl les Falans. liiisTail semble queUiuefois designer une drs Hébrides. Inislorc signifie toujours les Orcadcs , ou du moins la plus grande parlie de ces lies.
2. Le c;Yî'«-/^//.7'élail un morceau de bois à demi bri'ilé el trempé dans ir sang, (jue l'on portail avec tout»; la eélérilé possible dbabitalions en babilalions , dans les cas de péril imminenl. Le mot cran-tara veut dire /'f> d appel , el l'union du sang au feu pouvail indiquer ou le danger môme, » une menace contre ceux qui ne se rendaient pas immédiatemeal sous l drapeaux du elief. La môme coulume parait avoir exislé, avec de lég«i< dilTérenccs , cbez d'aulres peuples du nord de l'Europe.
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furie des vents chassa nos voiles , et nous perdîmes le chef de vue. Nous entonnâmes à sa gloire un chant de douleur, et nous invitâmes les ombres de ses pères à le porter dans le séjour de leur repos.
« Mais, continua Gomhal, nos voix n'allèrent pas jusqu'à elles ; son ombre habite encore ces rocs effrayants ; il ne voltige point sur les collines aimées du soleil, sur les vallées vertes de Morven.... Ombres des enfants de Loclin, qui nous poursuiviez alors dans la tempête, vous songez vainement à retenir Dargo. Trenmor accourra des nuages de Morven, et son souffle dissipera vos formes ténébreuses; vos brouillards onduleux, pareils aux chardons d'Ardven, fuiront devant l'arbitre de l'orage; et toi, Dargo, tu chevaucheras avec lui sur la frange de sa robe, et tu te réjouiras avec les descendants aériens de nos pères. Ullin, élève tes chants et loue ses actions ; il reconnaîtra ta voix, il se réjouira au bruit de sa gloire ; et, s'il y a dans le voisinage quelqu'une des ombres de Loclin, qu'elle entende parler de la venue de Trenmor 1
— Paix à ton âme, chanta Ullin, paix à ton âme, habitant de ces rochers caverneux ! Pourquoi demeures-tu si longtemps dans la terre des étrangers ? Es-tu forcé de combattre seul dans les nuages avec les ombres de Loclin, en des lieux où les barrières de l'air sont tendues devant toi? Souvent, ô Dargo, tu combattis une armée entière, et ton ombre soutient encore un choc inégal? Mais Trenmor viendra bientôt; bientôt il lèvera pour te secourir son large bouclier et son glaive aérien; il chassera devant lui les ombres éperdues de Loclin, pareilles à la feuille desséchée du chêne de Malmor, lorsqu'elle est enveloppée dans les replis de l'ouragan. Jusqu'alors , paix à ton âme, ô Dargo! puisses-tu reposer tranquillement, toi qui demeures au sein d'un roc dans la terre des étrangers !
— Et me dis-tu de rester sur ce roc, barde de Gomhal ? Les guerriers de Morven voudront-ils abandonner leur ami à l'heure du danger ? » cria Dargo, qui parut en même temps sur la pente de son écueil.
Gulchos reconnut la voix de Dargo, et lui fit la réponse joyeuse qu'il avait coutume de lui adresser lorsqu'il l'appelait à la poursuite des agiles enfants du désert. Rapide comme une flèche, il s'élance sur les vagues : ses pieds baignent à peine dans l'onde ; il saute au col de Dargo ; les étoiles vacillantes
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contemplèrent la joie de leur remcontre et le doux spectacle des embrassements de deux amis, lorsqu'ils se retrouvent dans la terre des étrangers après les tardives années de l'absence.
a Quoi! dit Comhal, se peut-il que Dargo soit vivant? Comment fis-tu pour échapper aux vagues, lorsque, roulant sur ta tête , elles te cachèrent dans leur écume ?
— Les vagues , dit Dargo , me poussèrent vers ce rocher, après m'avoir roulé toute une nuit. Depuis ce moment, la lune n'a que sept fois amoindri et réparé sa lumière; mais sept années ne paraissent pas aussi longues sur la bruyère de Morven. Tout le jour, je restais assis sur ce rocher, murmurant les chants de nos bardes , écoutant le bruit rauque des vagues, ou les cris encore plus rauques des oiseaux qui planaient sur leur sommet. Durant la nuit, je conversais avec les ombres et avec le hibou ; j'allais surprendre l'oiseau marin qui dormait entre les bouleaux.
« 0 Comhal , le temps me paraissait long, car le soleil avance lentement, la lune semble à peine se mouvoir au-dessus de cette île inhabitée. Mais pourquoi ces larmes silencieuses? que veulent dire ces regards de compassion? Ces larmes, ces regards, ne sont pas causés par mon histoire; ils ont pour objet la mort de Crimora! Je sais qu'elle n'est plus; j'ai vu son ombre portée sur le brouillard à franges lumineuses que soutenaient les rayons de la lune, lorsqu'ils brillaient à travers une pluie fine sur l'étendue paisible de l'Océan. J'ai vu ma bien-aimée ; son visage était pâle; des gouttes d'eau ruisselaient de sa chevelure blonde, comme si elle fût sortie du sein de la mer. La trace sombre des larmes était sur sa joue, pareille aux vestiges des anciens fleuves qui jadis inondaient la vallée.
cf Je reconnus le fantôme de Crimora; je devinai le sort de ma bien-aimée; je haussai la voix, et l'invitai à se rendre sur mon rocher solitaire. Mais les ombres des vierges de Morven élevèrent leurs chants autour d'elles; leurs chants ressemblaient au souffle mourant du zéphyr dans les soirées de l'automne, quand l'ombre s'agrandit lentement dans la vallée de Cona , et que des sons suaves voyagent par des routes mj-stérieuses dans le creux des roseaux. Les vagues attentives s'inclinèrent , et l'oiseau marin se tut pendant le concert des ombres virginales.
«Viens, disaient-elles, ô Crimora, viens sur les collines
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ce boisées de Morven , où Sumalda, la belle amante de Trenmor, c( baude son arc aérien , et poursuit le cerf à demi visible que « forment les nuages. Viens, ô Grimora, viens oublier ta douce leur au séjour de nos plaisirs! »
« Elle les suivit; mais, en partant, elle me jeta un regard de pitié, et je crus l'entendre qui soupirait. Bientôt l'harmonie des vierges ne ressembla plus qu'au bruit des vagues sur une côte éloignée, quand le matelot les entend rugir de l'ouverture de sa caverne, et craint l'approche de l'orage. J'écoutais encore, mais la douce mélodie cessa; la belle vision s'évanouit, comme le rêve d'amour du chasseur, quand le son du cor l'éveille sur la bruyère. Je poussai des cris, mais les ombres ne m'entendirent pas; elles me laissèrent gémir sur mon rocher, semblable à la tourterelle abandonnée. Depuis ce temps , mes larmes ont toujours commencé de couler avec l'aube ; elles ont toujours coulé dans l'obscurité des nuits. 0 Grimerai quand mes yeux te reverront-ils? ô Gomhal, apprends-moi comment est morte ma bien-aimée 1
— Lorsque ta bien-aimée eut appris ton sort , trois soleils virent sa main blanche soutenir sa tête inclinée. Au quatrième matin , elle courut sur les détours du rivage, cherchant à te retrouver. Les filles de Morven la contemplaient du haut de leurs montagnes. Elles descendirent sans bruit le long des ruisseaux azurés. Leurs soupirs agitaient leurs chevelures flottantes ; leurs mains délicates essuyaient les pleurs de leurs yeux. Elles vinrent en silence pour consoler Grimora; mais elles la trouvèrent dans son lit de roseaux , aussi froide qu'un morceau de neige , belle comme un cygne étendu sur le rivage du Lano. Une pierre grise et un tertre de gazon marquent maintenant, sur la côte de Morven , la demeure de Grimora. Les filles de Morven la pleurèrent; les bardes firent l'éloge de sa beauté. Ainsi puissions-nous, ô Dargo, vivre glorieusement! Telle puisse être notre destinée , lorsque nous serons à jamais couchés dans l'étroite demeure ! »
Mais regardez cette lumière qui vient d'Inisfail ; voyez le cran-tara semer l'alarme dans tous les hameaux! Gomhal est menacé de quelque danger! Déployez les voiles, courbez-vous sur les rames ; que nos barques fendent rapidement les flots ! Hâtons-nous de gagner la terre d'Inisfail pour dissiper ses ennemis !..
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Un vent frais, qui souffle de Morven, seconde notre départ. Il enfle nos voiles ; nos matelots se courbent sur leurs rames, et font rejaillir les vagues fumantes sur leurs têtes grises et penchées. Tous les héros ont les yeux sur la rive, toutes les âmes sont déjà dans le champ de bataille. Mais Dargo, les yeux constamment baissés , la tête appuyée sur son bras que supporte le bouclier de ses pères , demeure assis dans le silence de la douleur. Gomhal l'observe ; il observe ses larmes qui roulent à travers les bosses de son bouclier. Puis il regarde Ullin pour lui demander des chants capables de le consoler.
« Golda vivait dans les jours de Trenmor. Il poursuivait les cerfs autour de la baie d'Êtha. Les rives boisées répondaient à ses cris, et il abattait à ses pieds les hôtes des montagnes. Minvéla l'aperçut de la rive opposée; elle voulut traverser la baie dans son rapide esquif. Un vent impétueux accourut de la terre des étrangers. Le bateau se retourna sur la mer orageuse. Minvéla reparut un moment. « Je meurs, disait-elle; « Golda, mon cher Colda , viens à mon secours !... *
« La nuit étendit son noir manteau sur les vagues. La voix de Minvéla s'affaiblit ; les échos du rivage la répétèrent de plus en plus faiblement. Pareille au bruit lointain des courants, lorsqu'il nous parvient dans la tranquillité du soir, elle se perdit enfin dans les ténèbres. Au point du jour, Golda trouva son amante étendue sur le sable. Il la porta sous un chêne majestueux, près duquel murmurait un ruisseau limpide, et il couvrit son corps d'une pierre grisâtre. L'endroit est connu des chasseurs. Ils reposent souvent à l'ombre de ce chêne, lorsqu'à midi les rayons du soleil dévorent la campagne.
« Golda conserva longtemps sa tristesse. Le jour, il errait seul le long des rivages boisés d'Étha; la nuit, il attristait de ses gémissements l'oiseau qui se perche sur les vagues. Mais l'ennemi parut : on frappa le bouclier de Trenmor. Golda prit sa lance, et l'ennemi fut renversé. Sa joie revint par degrés, comme on revoit le soleil quand l'orage a passé sur la bruyère. Il poursuivit comme auparavant les cerfs d'Ëtha. Il entendit sa gloire proclamée dans les concerts des bardes.
— Je me souviens, dit Dargo , d'avoir vu Golda. Semblable aux faibles traces d'un songe évanoui depuis longtemps , son souvenir parcourt mon âme. Souvent, dans mon enfance, il me
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conduisit près du tombeau qu'il avait formé sur le rivage d'Étha. Pendant qu'il s'appuyait sur la mousse dont il était couvert, les larmes tombaient de ses yeux rougis par la douleur. Il les essuyait avec ses cheveux blancs. Si je lui demandais la cause de ses pleurs : « Hélas! s'écriait-il, c'est ici que Min vêla (( sommeille ! » Et quand je le priais de me tailler un arc : « Cette tombe , ajoutait-il , est véritablement celle de ma bien- « aimée. Oh ! lorsqu'un jour tu poursuivras les cerfs, viens à « cette tombe, viens t'y reposer au milieu du jour, jusqu'à ce « que la chaleur soit apaisée. » Et souvent, ô Colda, je suis allé m'asseoir sur cette tombe où vous êtes réunis, en parlant de ta renommée dans un chant de douleur. Plût au ciel que ma gloire subsistât comme la tienne, lorsque, rejointe à celle de Grimora , mon ombre planera sur les nuages !
— Ta gloire vivra, dit Comhal. Mais vois ces boucliers qui roulent comme autant de lunes enveloppées de brouillards. Leurs bosses réfléchissent les premiers rayons du matin. Ce sont les boucliers des enfants de Loclin, et les murs d'Inisfail tremblent devant eux. Le chef regarde du haut de son palais, et, à travers ses pleurs, il distingue un nuage noir; deux larmes tombent sur la pierre qu'il soutient. Il reconnaît nos voiles; une larme de joie brille dans ses yeux ; il s'écrie : « Voici « Comhal ! »
« Loclin nous voit aussi, et ses bataillons s'avancent à notre rencontre. Armor les conduit, Armor dont la taille surpasse celle de tous ses guerriers , Armor semblable au cerf rougeâtre qui marche à la tête du troupeau de Morven. Il lève contre moi ce bras que, sur les rivages d'Érin, je délivrai de ses chaînes. 0 mes amis, que chacun de vous ceigne son glaive et saute sur la rive, armé de sa lance ! Que chacun de nous se rappelle les exploits de sa jeunesse et les batailles des héros de Morven 1 Dargo, lève ton large bouclier! Carril, brandis ton glaive homicide ! Cormal, aiguise ta lance, qui tant de fois couvrit la plaine de morts ; et toi , Ullin , entonne le chant de guerre pour nous animer au combat!... »
Nous allâmes au-devant de l'ennemi. Il tint ferma, comme le chêne de Malmor, qui ne se laisse point courber par la furie des orages. Les habitants d'Inisfail accourent du sein de leurs murailles afin de nous seconder. Loclin disparut devant nous, et ses rameaux desséchés se dispersèrent dans la course de la
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tempête. Armor rencontra le chef d'Inisfail ; mais la lance du chef cloua son épais bouclier sur sa poitrine. Loclin, Morven et Inisfail pleurèrent sa mort prématurée; et son barde célébra ses louanges dans un chant de deuil.
Tu fus grand , ô Armor, comme le chêne qui règne sur la prairie. Ta course était rapide comme le vol de l'aigle ; ton bras était fort comme le vent de Loda , et ton glaive meurtrier comme les vapeurs du Lego. Tu es monté bien tôt vers les palais aériens! 0 puissant, pourquoi es-tu tombé dans ta jeunesse ? Qui se chargera de dire à ton vieux père qu'il n'a plus de fils ? Qui se chargera d'apprendre à Crimoïna que son amant n'est plus?
Je vois ton père courbé sous le poids des ans ; sa main chancelle sur sa lance épointée, et sa tête, ombragée de quelques cheveux blancs , vacille comme la feuille du tremble. Chaque nuage lointain abuse son œil obscurci, tandis qu'il regarde en vain pour apercevoir ton vaisseau. La joie , comme un rayon du soleil sur la bruyère flétrie , parcourt sa figure vénérable, lorsqu'il crie aux enfants occupés de leurs jeux: c: Je le vois venir!... » Ils tournent leurs regards sut les vagues azurées, et lui disent qu'ils n'y voient que le brouillard flottant. Il secoue la tête en soupirant , et sa face se couvre d'un nuage de tristesse.
Je vois Crimoïna sourire au milieu d'un songe qui l'a visitée avec l'aube. Elle croit que tu arrives dans ta beauté majestueuse : ses lèvres, par des sons à demi formés, te saluent dans son rêve , et ses beaux bras s'étendent pour te saisir. Mais, hélas! Crimoïna, tu ne fais que rêver! Ton amant n'est plus! Il ne foulera plus les rives de sa terre natale! Sa beauté repose dans la poussière d'Inisfail. Tu sortiras de ton sommeil pour en être informée, ô Crimoïna !
Mais quand cessera le long sommeil d'Armor? quand finira le profond repos de l'habitant de la tombe? quand le son du cor Tappellera-t-il à la poursuite des daims? quand le son du bouclier l'appellera-t-il à la bataille? Enfants de la chasse, Armor est endormi. N'attendez pas son réveil , car la voix du matin ne parviendra jamais à sa demeure. Fils de la lance, il vous faut combattre sans lui, car il sommeille, et le signal du combat ne peut l'éveiller. Armor, tu fus grand comme le
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chêne qui règne sur la prairie. Ta course était rapide comme le vol de l'aigle I Ton bras était fort comme le vent de Loda ', et tes coups meurtriers comme les vapeurs du Lego !...
Le barde se tut. On éleva la tombe d'Armor, et ses guerriers s'éloignèrent en désordre. Leurs mâts s'ébranlèrent pesamment sur les vagues. On entendait par intervalles leurs chants, mais ces chants étaient tristes. Ils ressemblaient aux soupirs des vents qui soufflent du sein des montagnes, dans la verdure ondoyante des tombeaux , quand la nuit est sombre , et que le silence règne dans les vallées.
Les histoires des temps passés sont des rayons de lumière pour l'âme du barde. Elles ressemblent aux rayons que le soleil épanche sur la bruyère de Morven; la campagne sourit partout où ils passent , quoique tout soit obscur alentour. La campagne sourit; mais ce n'est que d'un sourire fugitif : et, pareille à l'ombre que jette un brouillard, l'obscurité les poursuit rapidement. Elle les atteindra bientôt sur les montagnes, et l'on ne verra plus les traces des doux rayons!.... Ainsi l'histoire de Dargo parcourt mon âme; c'est une lumière qui la traverse malgré les nues amoncelées.... Brille, ô lumière propice, comme tu brillais dans le combat d'Armor, où la force du barde était grande , où son âme était gonflée comme les voiles de Fingal au milieu de la tempête !
Nous nous rendîmes cette nuit-là aux antiques tours d'Inisfail, et nous nous réjouîmes parmi les chants et les coupes. De temps en temps des sons de douleur venaient frapper mes oreilles. « Ullin et Sulma, voyez d'où partent ces sons de douleur. »
Nous trouvons Crimoïna étendue sur le tombeau d'Armor. Quand la bataille eut cessé, et que son amant eut rendu le dernier soupir, elle aussi , elle était tombée mourante dans le
i . On suppose que le Loda ou Lodda d'Ossian est le même personnage que rOdin ou Woden des Scandinaves. Ses conquêtes et ses exploits semblent avoir engagé, après sa mort, ses compatriotes à lui accorder les honneurs divins.
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lieu où elle était cachée. Elle demeura étendue à l'ombre d'un jeune ormeau. Le soir, elle choisit pour sa couche le tombeau de son bien-aimé. Nous l'en tirâmes doucement, et nos larmes coulèrent en silence. Sa douleur était grande, et nous ne lui parlions que par des soupirs.
Nous la conduisîmes au palais d'Inisfail, et la tristesse couvrit tous les fronts. Ullin prit enfin sa harpe, et en tira de tendres accords. Ses doigts ne firent que glisser sur ses cordes tremblantes avec lenteur et solennité. Ses accords fondaient les âmes , et calmaient l'orage de l'affliction.
« Quel est, disait-il, ce guerrier qui se penche au bord de son nuage aérien? D'où vient ce soupir qui se mêle aux vents? La poitrine du guerrier est encore marquée d'une large blessure, et derrière lui paraît un cerf à demi visible. Ce ne peut être que l'ombre du beau Morglan, chef des rivages de Siglasl II vint avec l'ennemi de Morven, et poursuivit les cerfs de nos collines. Avec lui était sa bien-aimée, la fille de Sora, à la blonde chevelure, aux mains de neige. Morglan avait été sur les collines; Minona était demeurée dans la plaine. L'épais brouillard descendit; la nuit s'avança avec tous ses nuages; les torrents rugirent; les ombres poussèrent des cris le long de leurs vagues retentissantes. Minona regarde si elle apercevra son bien-aimé. Elle distingue à peine un cerf qui se meut lentement dans le brouillard des montagnes. Elle prend son arc , tire : la flèche vole. Plût au ciel qu'elle eût manqué son but ! Le cerf était porté sur les épaules de Morglan ; elle trouve la flèche dans sa poitrine chérie.
«Nous élevâmes sur la colline la tombe du héros. Nous y plaçâmes la flèche de Minona et la ramure du cerf. Nous y étendîmes aussi son chien agile, afin qu'il poursuivît les cerfs aériens. Minona voulait reposer avec celui qu'elle avait aimé; mais nous la renvoyâmes dans sa patrie, où elle conserva longtemps sa douleur. Sa douleur se dissipa toutefois avec les années, et maintenant elle se réjouit au milieu des filles de Sora, quoique par intervalles on l'entende soupirer. Quel est ce guerrier qui se penche au bord de son nuage aérien, et grossit le vent de ses soupirs? je vois encore sur sa poitrine la marque noire d'une blessure, et derrière lui le cerf à demi visible....» .
Le jour ramena sur Inisfail sa lumière d'un gris faible.
DARGO. 441
«UUin , dit Gomhal , monte sur ton vaisseau, et conduis Grimoïna dans la terre de ses aïeux, afin qu'elle puisse se réjouir encore au milieu de ses amis, comme la lune lorsqu'elle lève son front parmi les nuages et sourit à la vallée silencieuse.
— Béni soit, dit Grimoïna, le chef de Morven, l'ami des faibles au jour de leur danger! Mais que ferait Grimoïna dans sa patrie, où tous les rochers et toutes les collines, tous les arbres et tous les ruisseaux réveilleraient ma douleur assoupie? Les jeunes hommes dont je méprisai les vœux riraient en me voyant, et me diraient : «Où est maintenant ton Armor?» 0 jeunes hommes! vous pouvez parler ainsi; mais je ne vous entendrai pas! Je vis dans une contrée lointaine, j'achève ma courte vie au milieu des filles de Morven! Gomme les généreux défenseurs, elles daignent compatir aux; douleurs des infortunés!... »
Nous emmenâmes Grimoïna sur nos rivages. Nous la donnâmes pour épouse à Dargo ; mais elle avait encore des moments de tristesse. Les rivières isolées entendaient ses sanglots. 0 Grimoïna, ta vie fut courte! Les cordes de la harpe sont humides, pendant que le barde chante ton histoire.
Un jour que nous poursuivions un cerf sur lès bruyères de Morven, les vaisseaux de Loclin parurent dans l'étendue de nos mers , avec toutes leurs voiles blanches et leurs mâts qui se balançaient dans l'air. Nous crûmes qu'on venait redemander Grimoïna. «Je ne combattrai point, ditGonnan à l'âme faible, que je ne sache si cette étrangère aime notre race. Ghassons le sanglier, et teignons de son sang la robe de Dargo. Puis , portons-le dans sa demeure , et voyons comment elle s'affligera de sa perte. »
Sous de funestes auspices, nous prêtâmes l'oreille au conseil de Gonnan. Nous poursuivîmes un sanglier terrible; nous le renversâmes dans le bois.
Deux d'entre nous le tinrent , malgré sa rage , tandis que Gonnan regorgeait avec sa lance.
Dargo s'étendit auprès. Nous l'arrosâmes de son sang; nous le portâmes à Grimoïna, en chantant l'hymne de mort. Gonnan courait devant nous avec la peau du sanglier. « Je l'ai tué ,dit-il; mais ses défenses cruelles avaient déjà percé le cœur de Dargo; car sa lance était rompue et le roc avait manqué sous ses pas. »
442 DARGO.
Grimoïna entendit le chant funèbre. Elle vit son cher Dargo qu'on lui apportait comme s'il eût été mort. Silencieuse et pâle , elle demeura debout , sans mouvement , pareille à la colonne de glace qui, dans la saison des frimas, est suspendue au rocher de Mora. Enfin elle prit sa harpe, et la toucha doucement en l'honneur de son bien-aimé. Dargo voulait se lever; mais nous l'en empêchâmes jusqu'à ce qu'elle eût fini , car sa voix était douce comme celle du cygne blessé, lorsqu'il épanche son âme dans ses chants , et qu'il sent dans sa poitrine le dard fatal du chasseur. Ses compagnons attristés s'assemblent autour de lui. Ils charment sa douleur par leurs concerts, et invitent les ombres des cygnes à porter la sienne au lac aérien qui s'étend au-dessus des montagnes de Morven.
(t Penchez-vous du haut de vos nuages, disait Grimoïna, ancêtres de Dargo ! Emportez-le au séjour de votre éternelle paix; et vous, vierges du royaume aérien de Trenmor, apprêtez-lui sa brillante robe de vapeurs. 0 Dargo! pourquoi t'ai-je si tendrement aimé? Nos âmes n'en faisaient qu'une, nos cœurs se confondaient; et comment pourrais-je survivre- à leur séparation? Nous étions deux fleurs qui croissions dans la fente du rocher; et nos têtes, chargées ae rosée, souriaient aux rayons du soleil. Les fleurs étaient deux, mais leur racine était unique. Les vierges de Gona les aperçurent, et s'en détournèrent de peur de les blesser, a Elles sont, dirent-elles, solitaires, « mais suaves ! ... » Le cerf, dans sa course, les franchissait sans les toucher, et le chevreuil ne se permettait pas d'en faire sa pâture. Mais le sanglier sauvage est venu dans sa rage impitoyable; il a arraché l'une d'entre elles, l'autre courbe sur sa compagne sa tète languissante, et toutes deux ont perdu leur beauté, flétries comme l'herbe que le soleil a desséchée.
« Il est couché , le soleil qui m'éclairait sur Morven , et je suis environnée des ténèbres de la mort. De quel éclat mon soleil brillait à son matin! 11 épanchait autour de moi ses rayons dans tout le charme de son sourire. Mais il s'est couché avant le soir pour ne plus se lever. Il me laisse dans une nuit froide , éternelle. 0 Dargo ! pourquoi t'es-tu couché si promptement? Pourquoi ton visage, qui souriait naguère, est-il voilé d'un nuage si épais? Pourquoi ton cœur brûlant s'est-il refroidi? Pourquoi ta langue mélodieuse est-elle devenue muette'' Ta main , qui brandissait la lance à la tête des guerriers , est
DABGO. A 43
là roide et glacée; et tes pieds, qui ce matin devançaient tous les chasseurs, gisent aussi immobiles que la terre qu'ils foulaient.
« Jusqu'à ce jour, ô mon bien-aimé. je t'ai suivi de loin, sur les mers, les montagnes et les collines. En vain mon père attendit mon retour ; en vain ma mère pleura mon absence. Leurs yeux étaient souvent fixés sur la mer; les rochers entendirent souvent leurs cris. 0 mes parents! je fus sourde à votre voix, car mes pensées ne se détournaient plus de Dargo. Plût au ciel que la mort renouvelât sur moi le coup qui Ta frappé, que le sanglier fatal eût aussi déchiré le sein de Grimoïna ! alors je ne pleurerais plus sur Morven, j'accompagnerais avec joie mon amant dans son nuage. La nuit dernière, j'ai dormi à ton côté sur la bruyère. N'y a-t-il point de place cette nuit dans ton linceul?... Oui, je me coucherai près de toi. Je dormirai encore cette nuit avec toi, mon bien-aimé, mon Dargo!... »
Nous entendîmes sa voix s'affaiblir; nous entendîmes les sons de la harpe languir et mourir sous ses doigts. Nous fîmes lever Dargo; mais il était trop tard. Grimoïna n'était plus. La harpe glissa de ses mains ; elle exhala son âme dans ses chants ; elle tomba près de Dargo....
Il lui éleva un tombeau sur le rivage, de même qu'à sa pre^ mière épouse, et il a préparé au même lieu les pierres qui doivent former le sien.
Depuis ce jour, deux fois dix étés ont réjoui les plaines, et deux fois dix hivers ont blanchi les forêts. Durant tout ce temps, l'homme de douleur a vécu seul dans sa caverne. Il n'écoute que les chants qui respirent la tristesse. Souvent je chante pour lui dans le calme du midi, et je vois Grimoïna se pencher vers nous du sein des vapeurs où elle chevauche en silence.
Qj^A^
GATHLAVA.
Ronnan, qui a chargé un de ses amis d'enlever Sulnnina de la maison de son père , l'attend en vain pendant toute une nuit. Au point du jour , il consulte un vieux druide. Celui-ci lui apprend qu'elle a été surprise dans sa fuite , et emmenée par Lava, à qui son père l'avait promise en mariage. Ronnan poursuit le ravisseur , livre bataille à Lava , et le tue. — Mais Sulmina , qui était venue, déguisée en guerrier, prendre part au combat , reste sur le champ de bataille, mortellement blessée. Ronnan retourne dans sa patrie avec le corps de son amante. — Le poème est adressé au fils d'Arar, qui paraît avoir été un jeune barde.
« Fils d'Arar, tu es assis au bord de l'onde azurée qui baigne ta demeure. Te. harpe repose à côté de toi. Pourquoi ne célèbres-tu pas les héros qui ne sont plus? Autour de toi, du sein des nuages, ils se penchent vers le lieu qui renferme leur dépouille; mais ils n'entendent d'autre son que le murmure du ruisseau et le bruit du feuillage ébranlé par le vent. Fils d'Arar, pourquoi ce silence? Ne sais-tu pas que tu es environné des enfants de la gloire ?
— Orran*, tu connais la gloire des héros qui ne sont plus. Les souvenirs des temps passés caressent ton âme comme des rayons de soleil; prends donc toi-même la harpe, et que le jeune barde entende tes chants, afin qu'il puisse épancher leur lumière sur les âges futurs 1 Ainsi, lorsque ta harpe sera suspendue dans ta salle silencieuse; lorsque, pareille au vent endormi dans hiS arbres pendant les paisibles soirées de l'automne , la voix harmonieuse aura retenti pour la dernière fois , les noms des héros ne seront pas oubliés sur leurs montagnes.
— Ah! sans doute , avant peu ma voix cessera de se faire entendre; bientôt ma harpe ne rendra plus de son : mais la
i. Depuis l'exlinolioii de l'ordre des bardes, i>ros(|ne Ions les pi)oni«*î» t^aélicpios sont aUribiiés à Ossian : mais orliii-ci parail n <^lro qu'une iniilaiion do sa nianii'Tc, cl lo nom d ()n;in parallrail indiquer un autre b.irdo, anlpur de ce poi'me.
CATHLAVA. 445
gloire des héros jie sera point oubliée. Fils d'Arar, tu entendras leurs louanges, et tu la transmettras aux bardes futurs! »
Sur ces collines vivait Dumor, chef des lances. Sa fille, modèle de beauté, les parcourait d'un pas gracieux. La harpe de Sulmina faisait les délices du manoir de son père. Lava fut épris de ses charmes. Lava s'était distingué dans les guerres de Dumor, et Sulmina lui fut promise. Mais elle avait donné son cœur à Ronnan , dont on vantait la belle chevelure et le doux regard, et qui habitait les rives de Struthorman. Il entendit parler de la tristesse où Sulmina était plongée. Il fit partir un ami fidèle, chargé de l'emmener sur ses collines.
Sulmina s'enfuit avec lui, sous les auspices de la nuit; mais Lava les rencontre sur la bruyère. Le messager est attaché à un chêne par mille courroies, et la jeune fille est emportée sur un vaisseau. « Ronnan , s'écriait-elle , viens à mon secours ; ô Ronnan , viens secourir celle qui t'est chère !... »
Mais il ne t'entend pas , ô fille infortunée ! il est assis près d'un ruisseau dans l'attente de ta venue....
« Qui peut, ô Sulmina, te retenir si longtemps ? Quel obstacle enchaîne mabien-aiméeloinde moi, malgré sa promesse?... Je prête l'oreille, mais je n'entends point le doux bruit de tes pas. Ce n'est que le zéphyr qui murmure dans l'arbre antique du Senar*. Viens , ô ma bien-airaée, viens , comme la biche , trouver ton compagnon d'amour. Pourquoi es-tu si lente à franchir la barrière de Gormul?...
« La nuit me paraît longue sans ma bien-aimée. Voyageurs célestes, pourquoi restez-vous immobiles? Ne songez-vous plus à la route qui vous est tracée? ou bien, ainsi que moi, attendez-vous les objets de votre amour ? Soleil du matin , pourquoi oublies-tu de paraître? Pourquoi dors-tu si longtemps dans tes chambres orientales? Je le sais, tu as rencontré ta Sulmina; car je ne la vois point dans les cieux. Oui, belles clartés, vous êtes ensemble , entourées de vos aimables filles.
i. Sean-ar, homme âg«. Cel homme paraît avoir été un druide, qui résidait dans sonhocage de chênes.
La prétention des druides à des connaissances surnaturelles , et la multitude des passages du genre de celui-ci, répandus dans l'ancienne poésie gaélique, ont donné naissance à ce don de prophétie, connu chez les montagnards d'Ecosse, sous le nom de Second sight.
446 CATHLAVA.
Vous êtes ensemble dans vos chambres de nuages, et la nuit y semble courte; mais elle est longue sur la terre, car je ne vois point les yeux bleus de Sulmina! Fils du matin, sors ta tête blonde du nuage de l'orient. 0 soleil , éclaire la route de Sulmina , et l'amène aux collines où elle a promis de se rendre!... »
Le matin paraît : le soleil brille , mais il n'amène pas à Ronnan sa bien-aimée. Il voit un nuage s'élever devant lui et prendre la forme de Sulmina. Il tend les bras pour la saisir ; mais le vent des montagnes accourt et passe à travers la fausse Sulmina....
Ce signe effraya Ronnan. Il alla trouver le vieux Senar. Il le rencontre sous l'ombre vénérable du chêne qu'il habite, appuyé sur un bâton vacillant. Sa tête blanche est courbée vers la terre , sa barbe grise descend sur sa poitrine , et ses yeux obscurcis sont fixés sur la terre; mais son âme se mêle auï esprits de l'a'r, et il s'entretient avec les ombres.
« Que vois-tu? lui dit Ronnan; que vois-tu de Sulmina ?
— Je vois, répondit le vieillard , un jeune homme lié à un chêne. Un navire fend l'onde, Sulmina épanche sa voix sur la mer ; l'infortunée appelle du secours à grands cris.
— Tes paroles m'affligent, reprit Ronnan.
— Ta n'as pas compris, répliqua le vieillard, tout ce qu'elles ont de douloureux. »
Le chef s'éloigne d'un air triste; il frappe de sa lance la bosse de son bouclier. Cent jeunes gens l'entendent, et se lèvent en sursaut de leurs couches de bruyère , au milieu des biches effrayées. De toutes nos montagnes, nous descendîmes au ruisseau du chef. Nous passâmes la nuit en silence , car la douleur de Ronnan était grande. On n'entendit la voix d'aucune harpe : les coupes ne circulèrent point autour de la table du festin: aucun chêne ne répandit sa clarté sûr la bruyère de Struthorman. Jusqu'au lever du jour, nous demeurâmes assis, sans feu, sans gaieté, sans lumière. Au matin nous courûmes sur la mer , et de leurs rochers les vierges contemplèrent avec douleur nos voiles fugitives.
Mais toi , ô Dumor, que pensais-tu dans ces moments, lorsque ta fille , aux yeux bleus si doux parmi ses boucles blondes, ne parut point dans ta salle déserte ? Tes chasseresses s'assemblèrent sur la rosée du matin; elles allèrent poursuivre les ha-
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bitants des bois, semblables aux rayons naissants qui vont dorer la colline orientale. Elles entrèrent dans la salle retirée qu'habitait Sulmina; le silence y régnait.
« Fille de Dumor, n'es-tu pas encore éveillée? Tun' avais pas coutume d'être la dernière sur la colline des biches. Éveilletoi; le soleil paraît et le cerf est debout sur son lit de mousse. Fille de Dumor, noue ta chevelure; aujourd'hui nous allons à la poursuite des biches. Mais elle n'est pas ici !... »
Tels que la voix aiguë des vents, leurs soupirs arrivent aux oreilles de Dumor. 0 Dumor! ta douleur fut grande; mais la tienne, ô Ronnan , l'était encore plus 1
L'obscurité s'étendait sur l'Océan. Les côtes de Lava paraissent telles qu'un brouillard. Nous atteignons sa baie dans le silence de la nuit.
Fils d'Arar, cette nuit était froide et sombre, et nous ne trouvâmes point d'abri dans la terre des étrangers. Par intervalles, les étoiles obscurcies se laissaient voir à travers les lambeaux de leurs robes de nuages. Quelques-uns d'entre nous observèrent qu'elles étaient d'une couleur sanglante, et eurent peur de ce signe. Les dogues poussaient de fréquents hurlements, et nous apercevions de temps en temps les ombres de nos pères ; elles regardaient de leurs nuages à franges ténébreuses; mais leur maintien paraissait triste.
Ronnan s'était assis près d'une pierre mousseuse. Le bouclier de Struthorman était suspendu au-dessus de sa tête , à une branche d'arbre : les vents sifflaient à travers ses courroies. Je chantai, à côté de lui, les faits des temps passés et les exploits de son père , lorsque , sur la côte d'Ullin , il combattit avec Commar, chef de plusieurs collines.
<•( Cesse tes chants, me dit-il, jusqu'à ce que le jour m'ait conduit auprès de Lava; car ma colère est allumée contre sa race, au nom des guerriers d'Ullin. Ce fut à son retour de cette expédition que son père poursuivit le cerf de nos collines et chercha à me faire mourir avant le temps. J'étais enfant; je ne pouvais ni lever la lance ni tirer le glaive du fourreau. Un de ses guerriers eut pitié de mon âge; il me sauva de la lance de Lava. Nos armes sont encore dans ses salles, car mon père ne vécut pas assez pour les réclamer.
« Mais quels sons faibles semblent par intervalles venir de la bruyère? Ne vois-tu pas ce vieux guerrier qui s'approche?
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Une de ses mains est dans celle d'un enfant qui le guide ; l'autre s'appuie sur une lance qui lui paraît un fardeau. Le moindre ruisseau l'arrête , et il chancelle sur la bruyère desséchée. Qui es-tu, vieillard, qui parcours la nuit les campagnes? Pourquoi te trouves-tu si tard sur la bruyère déserte? As-tu perdu les délices de ton âme? As-tu , comme moi, sujet de pleurer?
— Non ; car j'aimais la voix de mon père , et je n'aime pas celle que j'ai entendue. Les armes de ces guerriers ressemblent aux armes de mon père ; mais leur voix est comme la voix des étrangers.
— Tu vois donc leur armes? Sauve toi, mon fils, car ils sont envoyés par Lava! Prends la fuite, et qu'ils me tuent s'ils le veulent, car ce lieu est bon pour mourir! Je touche la sépulture de ton père. »
L'enfant, saisi de terreur, se sauva. Le vieillard demeura tremblant comme la femelle du coq de bruyère, lorsque, sans être aperçu , le chasseur s'approche de ses petits. Elle dit promptement à ses petits de fuir , d'aller cacher leurs têtes dans la mousse , et détourne le danger sur elle-même jusqu'à ce qu'ils soient en sûreté.
« Paix au vieillard ! lui dit Ronnan, et il le prit par la main.
— Paix, à l'enfant! dis-je en prenant celui-ci dans mes bras.
— Nous ne venons point de Lava, et nos glaives ne donnent point la mort aux faibles. Non; leur sûreté est derrière nos boucliers. Repose donc ici, et dis-nous la cause de tes larmes.
— Je me reposerai ici : ici est la froide demeure de mon fils. Je suis venu avec son enfant pleurer sur elle. 0 mon fils, comme tu es taciturne sous cette paisible pierre 1 0 mon fils, tourbillon dans l'orage de la bataille ! ta langue est muette , ton bras est faible, ta beauté a passé comme la fleur flétrie, et ta force a péri comme le chêne desséché! Lamor, où est ta mâle fierté , maintenant que tu es étendu à côté de la glèbe? Un seul soleil a fourni sa carrière depuis que, comme lui, tu te réjouissais dans ta force , et charmais les yeux presque éteints de ton père. Comme lui, tu es à présent couvert d'une épaisse obscurité. Mais sa lumière reparaîtra ; il lèvera encore à l'orient ses boucles humides de rosée, il se réjouira encore. Quand finira, ô mon fils, la longue nuit? Quand celui qui dort dans la tombe se lèvera-t-il de sa demeure silencieuse? Mais.
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ô mon fils , tu lèves ta tête en d'autres contrées , tu parcours avec les héros des campagnes plus brillantes 1 Pleurez, ô étrangers I car celui qui repose ici fut brave, et son âme, ainsi que la vôtre , s'attendrissait au récit d'une histoire douloureuse.
— Nous le pleurons, dit Ronnan; mais comment est-il tombé? Est-ce sous les coups de Lava?
— Oui, parce qu'il était l'ami de ceux qui n'en avaient point ; car en cela mon fils ressemblait à ses aïeux. Ce qui distingua notre race, c'est que toujours, même seuls, nous étions prêts à défendre les faibles ! Notre bouclier était un rocher d'airain placé devant l'infortuné ; notre lance était un arbre qui prêtait son ombre à l'étranger.
« Quand j'étais fort comme était hier celui qui habite cette tombe, j'accompagnais le père de Lava, lorsqu'il enleva les dépouilles des salles de Struthorman. Je m'emportai contre lui, car les héros étaient absents, et il n'y avait personne pour lui résister. A la vérité, il se trouvait un enfant qui pouvait à peine, au lieu de lance, brandir une petite flèche. Il la souleva, avec toute la force de son âge, contre l'ennemi. Sa pointe émoussée tomba sur le pied de Commar, sans le blesser. Le sombre chef tourna ses regards sur l'enfant : « Un « jour, dit-il, cet enfant peut lever contre nous une lance plus ce dangereuse. Laissons-le dans cette île déserte où nous at- « tendons la lumière du matin. »
ff Nous parvînmes à cette île, et souvent la lance de Commar fut à demi levée sur l'enfant de Struthorman. Mon âme fut remplie d'affliction pour cette innocente créature. Il m'entendit soupirer, et vint près de moi. Il admira l'éclat de mes armes; il embrassa mon genou de ses petites mains. Il souriait en me regardant, et une larme brillait dans son œil bleu. c Mon père, me dit- il, je t'aime! » Mon cœur s'émut en sa faveur. Mou âm.e était au dedans de moi comme un ruisseau débordé, comme le tourbillon resserré dans la fente du rocher d'Atha, quand les arbres sont courbés par l'orage. Je versai secrètement des larmes dans ses boucles blondes, pendant qu'il cachait sa tête dans un pan de ma robe.
a Comme la biche, lorsqu'elle appréhende que le chasseur n'ait remarqué son asile, le lit mousseux où elle a caché son fils; ou comme l'aigle du ciel, quand elle croit qu'il a vu son
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rocher, emporte son petit dans l'obscurité, ainsi je pris l'enfant dans mes bras à la chute du jour. Je le portai, à travers les ondes, à sa mère qui pleurait, comme un nuage pluvieux, sur le rivage solitaire. Elle me donna cette lance, et appela son fils Ronnan, jusqu'au temps où Lava, de retour des guerres de Dumor, dit à la vierge éplorée qu'il aimait, qu'il l'avait laissé couvert de blessures, près du ruisseau de la contrée.
« Mon fils connaissait ma tendresse pour Ronnan. « Je vou- « drais, dit-il, avoir été près de votre combat pour lever la « lance de Struthorman; elle se serait applaudie d'avoir à dé- « fendre son maître. » Lava l'entendit. Durant la fête, ses guerriers entourèrent mon fils ; ce tombeau peut dire le reste! Remarquez-le, ô étrangers! Quand vous passerez auprès, honorez-le d'une larme, et dites : « C'est ici le tombeau a de Lamor! » Oui, ce sera bientôt la sépulture de Rumna; mais, si vous connaissez les amis de Ronnan, conduisezleur cet enfant, pour qu'ils soient ses défenseurs, et donnezleur cette lance, qu'ils ne manqueront pas de reconnaître. »
Un soupir s'exhale de la poitrine du chef de Struthorman. Il se jette dans les bras du vieillard : « Tu vois en moi ton Ronnan! »
Leurs larmes confondues arrosent le tombeaude Lamor. Les héros laissent échapper leurs lances, et mêlent ensemble leurs larmes silencieuses.
Mais quel bruit se fait entendre, pareil au triste murmure d'un ruisseau quand l'orage est sur le point d'éclater? C'est l'ennemi, accompagné de ses troupes nombreuses. Il s'est aperçu de notre arrivée, et ses armures brillent aux rayons du matin.
L'hymne du combat parvient aux oreilles de Ronnan, et la joie brille de nouveau sur son front. Il frappe son bouclier. Ses héros se pressent autour de lui , comme un nuage épais où s'assemble la tempête qui va fondre sur Dora.
Comme l'esprit nocturne, lorsqu'il vient, suivi des vents du ciel, battre les bocages d'Ardven, quand les chênes entendent de loin le bruit de sa course et, frappés de crainte, agitent déjà leur feuillage; ainsi Ronnan, à la tète des héros, s'élance au combat. Lava n'est pas moins terrible. Le bruit de ses guerriers ressemble au tonnerre qui gronde dans les nuages, quand la tristesse couvre les champs de Lara. Mille casques se
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balancent dans l'air; l'éclat des lances est semblable à une forêt de feu.
Mais qui dira la fureur de la bataille ? Fils d'Arar, tu as vu deux rochers noirs rouler de deux collines opposées, pour se rencontrer dans le vallon qui les sépare; un nuage de fumée s'élève derrière eux et suit leurs traces : telle fut la redoutable mêlée des guerriers. Les épées retentissent, et les boucliers résonnent. Les têtes tombent avec les casques : les morts sont mêlés avec les fuyards. Le sang coule en mille ruisseaux, et les esprits des héros renversés montent sur sa vapeur légère. Vois : ils s'attachent au bord de chaque nuage, comme la bardane s'attache au plumage de l'aigle, quand elle abandonne la vallée des biches, et vole au sommet nébuleux de Morven.
Mais qui sont ces deux aigles qui luttent sur la bruyère, en agitant leurs ailes retentissantes? Le prix qu'ils se disputent n'est point un faon grisâtre, ni un coq à la tête ensanglantée, pendant qu'ils sautent de côté et d'autre, et font jaillir la mort de leur acier. L'un d'eux se baisse sur son genou. Son bouclier supporte le chef à demi tombé , comme le rocher supporte le sapin que l'orage renverse à demi sur Dunora.
c( Cède ta lance, dit Ronnan; rends-moi ma bien-aimée Sulminal Je ne cherche point la mort de mes ennemis, lorsqu'ils sont étendus devant moi sur la terre!...
— Il faut que je cède, répondit Lava, car je perds mon sang. Le ruisseau qui soutenait ma vie est épuisé : il faut que Sulmina te soit rendue! Derrière ce rocher, elle se repose dans sa caverne. De sa porte, elle regarde un courant azuré, où se balance le feuillage d'un tremble. Sulmina doit t'appartenir; mais que ses mains élèvent ma tombe, car elle fut l'amour du malheureux Lava! »
A ces mots, il tomba mourant sur son bouclier, et ses guerriers prirent la fuite. Ronnan nous cria de les épargner dans leur déroute, pendant qu'il montait avec rapidité sur le rocher pour se rendre au lieu qu'habitaient ses amours. Il trouva le ruisseau azuré, et la caverne située sur ses rives ombreuses; mais il ne trouva point Sulmina. Le vent solitaire résonnait dans la cavité du rocher. La feuille desséchée y voltigeait, et l'on n'y rencontrait d'autres vestiges que ceux du renard solitaire.
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c( Oti es-tu, Sulmina, ma bien-aimée? Pourquoi te cacher aux yeux de Ronnan? Viens, Sulmina, quitte ta retraite; viens, ô ma bien-aimée, c'est Ronnan qui t'appelle!... »
Mais ta appelles en vain, fils de la douleur!...
Personne ne répond à ta voix que le rocher et l'écho du rivage.
Enfin, dans le champ de la mort, on entend hurler le dogue de Ronnan. Il y retourne ; il y trouve Sulmina. Elle avait couru pour secourir son cher Ronnan; mais la mort était venue sur la pointe d'une flèche : sa tête est inclinée sur sa poitrine ; l'éclat de ses yeux s'est terni; la rose de ses joues est fanée.
Ronnan, aussi pâle que son amante, tombe dans ses bras, comme le lierre après la chute du chêne qui le soutenait. Sulmina ouvre à demi ses yeux appesantis. L'ombre paisible de la mort les referme; elle expire, contente d'avoir vu Ronnan.
Longtemps nos têtes se penchèrent dans une douleur muette ; longtemps nous pleurâmes autour de Sulmina. Enfin Rumna vint à pas lents. Il dit les paroles de la vieillesse :
«La douleur rappellera-t-elle les morts? Les cris des vivants banniront-ils le sommeil qui pèse sur leurs paupières ! Non; ils continueront de sommeiller, sans prendre garde aux gémissements de ceux qui les pleurent. Mais ils n'ont fait qu'aller un peu plus tôt que nous dans la terre de leur repos. Quelques jours passeront encore sur leur courant rapide et silencieux , et nous voyagerons dans les airs avec nos amis. Ne voyezvous point déjà la robe de nuages préparée pour Rumna? et je ne précéderai pas de beaucoup Ronnan. Le torrent de la douleur dévaste le rivage où croissait sa beauté. Le jeune arbre, qui y levait sa tête fleurie, est déjà à demi renversé. Multiplions nos exploits glorieux , et ne perdons pas dans la tristesse nos jours passagers. 0 Ronnan, la douleur est un courant paisible. Il coule en silence; mais il ronge en secret la belle fleur qui pare son verdoyant rivage. Elle laisse pendre sa tête flétrie, elle tombe pendant que ses feuilles sont encore tendres!... »
Ronnan se leva, mais il était accablé de tristesse. II fit présent à Rumna et au fils deLamor des salles de Lava. Il laissa, pour les défendre, Fermor et l'espion de la nuit.
CAÏHLAVA. 453
Nous emmenâmes Sulmina sur les vagues, dans le vaisseau de Ronnan; et, en soupirant, nous élevâmes ici sa pierre grisâtre. Ici repose aussi le jeune Ronnan, dont le bras fut jadis si puissant, dont les traits étaient si beaux.
Ses jours furent tristes et courts sur la colline; il ne survécut pas longtemps à sa bien-aimée. Il fut déposé sous cette pierre revêtue de mousse. Il repose à côté de Sulmina. Un chardon solitaire courbe sa tête entre leurs monuments, et disperse de l'autre côté son duvet blanchâtre. Souvent, lorsque je viens m'asseoir ici à la douce lumière de la lune, je vois leurs faibles fantômes sur ses humides rayons. Je prends ma harpe et célèbre leurs louanges. Joyeux, ils s'éloignent sur l'aile des vents.
LA
MORT D'ARTHO.
Ardar, pleurant la perte de son fils Calmar, apprend la mort d'Artho, son second fils, dont il attendait le retour. Le fils d'Arman le console en lui racontant les exploits d'Artho. — Il l'informe aussi de l'amour qu'il ressentait lui-même pour Colval, amante de son fils, lui raconte la mort de cette vierge et le désespoir de son rival.
<r Je suis seul, et mes pensées sont tristes ! Calmar, chef des héros , ton souvenir s'empare de mon âme et la remplit de douleur. Durant la paix, tu fus pour tes amis un rayon de soleil, et, pendant la guerre, un éclair flamboyant contre tes ennemis; tu te précipitais, ô mon fils, dans le champ de bataille, ainsi qu'un ouragan : plus d'un jeune chêne a marqué ton passage de ses branches renversées.... Ton glorieux retour était l'image du soleil couchant. Le cœur de ton père se réjouissait à ta vue; je bénissais le puissant guerrier à qui j'avais donné le jour.
(( Mais tu n'es plus, ô Calmar! il est couché, le soleil qui éclairait la demeure de ton père. Fuardo, tel qu'un orage, enveloppa de ténèbres mon soleil naissant; en une matinée, il éteignit tous ses rayons. Depuis ce moment l'obscurité règne dans Ardlia; car, auprès de la clarté de son frère, Artho ne jette qu'une pâle lueur. Cependant, ô mon second fils, tu n'es pas non plus sans bravoure. Mais ton bras peut succomber dans la première de tes batailles, car ton père ne saurait te défendre. J'essaye de lever la lance ; mais je tombe dès qu'elle ne me soutient plus. J'essaye de lever le bouclier; mais je sens mes genoux plier sous son fardeau. Ah! que ne puis-je voir mon fils unique revenir du combat, au milieu de sa renommée!
« Mais qui s'avance dans la beauté de la jeunesse, avec la majesté des chênes de la montagne ? Semblable à leur feuillage printanier, sa chevelure flotte avec grâce sur ses épaules. Il est de la race d'Arman ; il vient de la bataille des lances.
LA MORT d'aRTHO. 455
« Salut, rayon de jeunesse ! d'où viennent tes pas errants? Viens-tu de la bataille des héros? parle : Artho respire-t-il encore? vient-il retrouver son vieux père? Mais à quoi bon t'interroger ? tes regards affligés m'annoncent qu'il ne vit plusl
« Tu m'as promptement laissé dans les ténèbres, ô mon fils! Artbo, ne dois-je plus te revoir? Calmar a disparu, Artho a cessé de vivre. Oh ! que n'ai-je suivi mes enfants !
« Au soir de mes jours, je demeure sans postérité, comme un chêne battu des vents, et resté sur Malmor, veuf de tous ses rejetons. Le zéphyr descendra de la montagne, et le vent soufflera du désert, mais ni l'un ni l'autre ne rencontreront de feuille verdoyante qui m'appartienne; les pluies du printemps réjouiront la terre, mais aucun rameau ne fleurira sur ma tige; le soleil sourira parmi les gouttes de rosée, mais il ne sera vu par aucune branche sortie de moi. Le vent siffle à travers mes cheveux blancs , et me dit : « Bientôt tu seras couché dans la (( tombe ! » Je n'attends qu'une consolation avant de mourir. Jeune homme, apprends-moi comment mon fils est tombé.
— Ton fils n'est point tombé sans gloire ; les héros le contemplaient avec admiration, pendant qu'il chevauchait au milieu des ennemis. Pareil au tonnerre qui déchire les bocages, pareil à l'éclair qui renverse leurs têtes verdoyantes lorsqu'il répand la terreur dans ses apparitions fréquentes et soudaines, tel le héros a combattu, tel encore il s'est montré dans sa chute. Les ennemis, troublés à la vue d'Artho, ont pris la fuite et ont été renversés. La mort, partie de sa main, rugissait derrière eux avec un bruit pareil à celui d'un rocher qui roule du sommet de Malmor, et brise les arbres de la plaine avant de se plonger dans le lac où ils se réfléchissaient. Telles ont été tes actions, fils de la renommée 1 Mais le vent a apporté la flèche homicide, et les guerriers sont accablés de tristesse; car celui qui n'est plus était puissant parmi les héros !...
— Ton récit me plaît, fils d'Arman ; il ressemble au rayon qui dissipe les nuages de la nuit. Artho, tu as combattu comme tes pères dans les batailles de leur jeunesse; et ton nom, comme les leurs, vivra dans les chants des bardes. Quand les braves sont renversés, leur renommée trace après eux un sillon de lumière ; leurs amis l'aperçoivent, et se réjouissent.
456 LA MORT D*ARTHO.
Mais les faibles meurent, et l'on ne se souvient plus d'eux ; les hommes puissants regardent leurs amis avec dédain; ils errent seuls dans la vallée silencieuse, et évitent le regard des héros.
« Mais, fils d'Arman, pourquoi ce soupir? pourquoi ces yeux égarés? As-tu perdu un frère chéri, ou ton âme est-elle dans le trouble, à cause de l'épouse de ta jeunesse?
— Je n'ai point perdu un frère chéri; je n'ai point d'épouse qui attende mon retour. Mes soupirs ont pour objet la belle de Garnmor : le jour je suis occupé d'elle; mes songes me la retracent durant la nuit! Mais son âme est remplie d'Artho. Elle a vu le jeune homme marcher au combat, et la tristesse s'est emparée de son âme inquiète. Elle est venue sur cette colline, et l'a suivi des yeux. Ses yeux étaient humides, et les ruisseaux écartés entendaient ses soupirs, u Je demeurerai, di- « sait-elle, assise sur cette froide roche, jusqu'au retour de « mon amant! »
« Je suis venu trouver celle qui était un rayon de soleil pour mon âme. Mais le roc est ténébreux ; aucun trait de lumière ne brille dans son voisinage. Privé de Golval, le roc est ténébreux, mais son âme est plus ténébreuse encore. Je ne découvre point les traces de ma bien-aimée; je ne vois pas celle qui surpassait en beauté le duvet des montagnes, ou la neige récemment tombée sur l'arbre qui se balance mollement.
« Mais qui descend de Malmor, l'égarement peint dans les yeux? C'est ellel c'est ma bien-aimée 1 hélas! qu'elle est changée 1 ... Sa joue est pâle, ses regards sont éperdus 1 Elle a appris la mort de son amant. J'entends ces paroles sortir de sa bouche : « Artho, quel obstacle t'arrête? Le moment est passé où « tu m'avais promis de revenir. De funestes pressentiments « troublent mon âme. Si tu venais à périr, ô mon bien-aimé, « pourrais-je te survivre, et parcourir sans toi les montagnes « obscures? Non : arrachez le lierre du chêne, arrachez l'aigle « de sa proie, arrachez l'enfant de sa mère ; mais ne me sépa- « rez point du héros que j'aime! Mais que vois-je? Est-ce mon « bien-aimé qui revient des combats? Hélas! non : c'est le (c lils d'Arman. Farno, laisse-moi, je ne saurais t'aimer. Qu'as- « tu fait d'Artho? Mon amant ne reviendra-t-il plus? Est-il « renversé parmi les morts? Oui, je vois flotter sa robe dans c le brouillard qui passe, Artho, ne m'abandonne pas; ne dé-
LA MORT d'aRTHO. 457
« laisse pas ton amante, car elle va te joindre sur son nuage, (c Ni les collines peuplées de chevreuils, ni les ruisseaux où « les biches vont se désaltérer , ne peuvent réjouir Colval « quand sa présence ne les embellit plus ! Artho, je te suis ; « ne m'abandonne pas, ô mon bien-aimé!
t — Ah! me suis-je écrié, elle tombe, elle s'évanouit; elle « meurt!... As-tu donc cessé de vivre, ô la plus belle des c( femmes? Mon âme n'avait de délices qu'en toi seule, bien « qu'Artho fût maître de ton cœur. Tu n'es plus! Quels charmes « la vie a-t-elle pour moi? Non : je dis adieu à tous les plaisirs « de la jeunesse; je dis adieu à toutes les joies de ma vie. »
tt Adieu, collin'îs de Carnmor * ! Adieu, tours mousseuses d'Ardlia ! Colval n'est plus, il n'y a plus de plaisir pour moi! Je retourne au champ de la mort, et je découvrirai ma poitrine à l'acier de quelque faible bras. Alors je reverrai Colval dans les nuages !
— Puissiez-vous être heureux, enfants de la jeunesse ! vos âmes étaient aimables; mais pourquoi se sont-elles envolées si tôt? Heureux les jeunes hommes qui meurent dans les jours de leur félicité! ils ne sentent point le fardeau des ans; ils ne voient point les jours du trouble, les jours où le soleil est obscur sur la montagne, où les années ténébreuses rampent lentement sur la bruyère du deuil 1
(c 0 mes pères, le fleuve des années coule lentement pour moi! D'où vient que j'erre sur Ardlia, quand ma race est éteinte? Venez, ancêtres d'Ardar! portez-moi dans les lieux où reposent mes fils bien-aimés. Est-ce votre voix que j'entends dans les airs? Oui, c'est elle, et je suis votre course bruyante. Je vais me bercer dans les replis du souffle errant qui vous promène. Là, je reverrai Artho et Calmar, et je ne serai plus triste et solitaire!... »
^ . Les anciens Calédoniens étaient si attachés à leurs collines, où la chasse leur offrait, sans beaucoup de peine, les moyens de subsister, que souvent, dans leurs poëmes, non-seulement ils leur disent un adieu solennel en mourant, mais qu'ils font consister une partie de leur bonheur futur à revoir et à parcourir les sites qui leur plaisaient durant leur vie.