‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 1 sur 512 · Ossian en France · texte numérisé non relu

Ossian en France

per tenté dans cet ouvrage d'écrire l'hisloire du succès et de Z l'influence d'Ossian en France, depuis les premières traduc-

tions des Fragments publiés par Macpherson jusqu’à nos jours.

La manière dont les poèmes ossianiques ont élé connus, qoûtés, traduits, imités el jugés ; les éléments nouveaux qu'ils ont introduits dans les idées historiques, religieuses, litléraires ; de ton qu’ils ont donné à la sensibilité et à la réverie ; l'influence qu'ils ont exercée sur le goût et sur la poésie, et la place même -qu’a tenue dans l'imagination le Barde de Morven : tels sont les principaux objets de cette élude. Elle suit Ossian, non seulement à travers la littérature, mais dans les beaux-arts, où il occupa quelque temps une place d'honneur. Elle essaie par

divers moyens de saisir el dé noter les traces de sa renommée

et de son influence. Elle voudrait apporter une contribution modeste, mais précise et sûre, à la difficile question des origines du romantisme français.

Il en a été d'Ossian comme d’autres poètes étrangers : il a agi sur l'âme, sur le goût el sur l’art, lantôt comme un élément dans une combinaison, tantôt à la manière d'un ferment. Les recherches que je publie sont donc {rès voisines, par leur but et par leur méthode, de celles qu'on à faites et qu’on poursuit en ce moment même sur les divers éléments étrangers qui ont agi sur la lilléralure française. Mais on saisit immédiatement en quoi cel ouvrage doit différer de ceux qui ont pour objet la fortune en France d'un Dante, d'un Gœthe, d’un Byron oa d’un Leopardi. Ces poèles ont exislé de lrès certaine façon, et la légende peut bien se glisser dans leur biographie ou déformer leur caractère, elle ne saurait cependant se substituer complètement à la réalilé. Leurs œuvres sont bien à eux, el la question

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d'authenticité ne vient pas diviser leurs lecteurs, donner des armes à leurs criliques, irriter et compliquer loute discussion sur leurs mériles. Enfin ce sont sûrement de grands poëtes, et si leur gloire a pu éprouver des vicissitudes, elle a élé jusqu'ici à l’abri du total naufrage. L'Ossiau de Macpherson et de Smith est un ouvrage composite el arlificiel : et ce qu’il garde d’antique,et ce qu’il ajoute de moderne, intéresse inéqalement. L'auteur lui-même est, non pas imaginaire, mais légendaire et donné pour tel. On ne connaït de ses poèmes que des versions anglaises modernes, dont les auteurs sont les premiers à proclamer qu'ils ne peuvent offrir qu’une image affaiblie des beautés de l'original. Au lendemain de la révélation, la discussion s'ouvre sur l'authenticité ; elle dure un siècle, et à peine parail-elle close sur ce point qu’elle se rouvre sur la nature des procédés de Macpherson. Enfin, l'histoire d'Ossian en France esl à la fois celle d’une curiosité sérieuse et persistante, d'une sympathie sincère el assez prolongée, et d'une mode superficielle, dont l'origine est précise et dont la durée fut brève.

L'ensemble de la question n’a jamais élé trailé d’une manière complète. Le sujet avait élé indiqué par maint critique, résumé en quelques pages de J. Texte; mais la seule étude particulière qui existât élait celle de M. von Poplawsky sur Lamartine, à laquelle il faut joindre quelques pages de M. Citoleux sur Vigny. Toul était encore à faire lorsque Mlle Tedeschi a publié son Ossian en France. Mon ouvrage élait depuis long- ‘temps sur le chantier ; je dois néanmoins beaucoup à ce pelit livre si vif, si intéressant, que je me suis efforcé de ne pas trop répéler,el surtout de dépasser dans tous les sens.

L'ordre que j'ai suivi esten général l’ordre même des temps. Le livre premier, où Je raconte comment Ossian a élé révélé à la France et a commencé d'y être connu, le second, où j'étudie les progrès de l’ossianisme jusqu’à l’heure de sa plus grande vogue, se sont prélés à une division presque striclement chro-: nologique. Mais, dans le troisième, l'abondance des faits dans une période assez courle m'a contraint de les répartir par calégories, en examinant {our à tour les divers aspects d’Ossian ; de même, dans le quatrième, j'ai dû éludier successivement les divers rapports qui l’unissent au romantisme. Le cinquième enregistre en files parallèles les séries de faits qui marquent

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la décadence el permetlent d'en suivre le mouvement. De plus, l’ordre chronologique a été violé toutes les fois qu'un écrivain du premier rang exigeait qu'on l'accompagnät dans toule sa carrière. D’autres fois, il a fallu profiter du moment le plus favorable pour signaler certains grands faits, certaines altiludes générales, et surtout certaines anastomoses par lesquelles le genre ossianique communique avec d’autres modes littéraires, prête ou emprunte, s’allère ou s’enrichit d'un sang étranger.

Suivant le conseil d’un maître dont les moindres avis sont précieux, de M. Lanson, j'ai fait précéder l'ouvrage d’une Introduction dans laquelle je donne, une fois pour toules et d'avance, tous les renseignements sur les poèmes ossianiques nécessaires pour comprendre de quelle œuvre on raconte ici la fortune en France. Celle Introduction est destinée à rendre le reste intelligible : chaque page, ou presque, pourrait être accompagnée de renvois aux détails qu’elle contient. Elle résume ce qu'il est nécessaire de savoir de la légende ossianique irlandaise, de la tradition écrite el orale, de Macpherson et de ses travaux, de la controverse ossianique et de ses principaux aspects. Elle ne dédaiqne pas d'analyser brièvement ces poèmes si fameux, el que personne ne lit plus. Ce travail ainsi conçu n'avait encore élé fait ni en France ni ailleurs. Je m'empresse d’ajouter que c'est un travail de seconde main. N'ayant aucune connaïssance des langues et des anliquilés celliques, j ai dü me borner à résumer, à confronter les résullats auxquels sont arrivés les cellisants des différents pays. En ce qui concerne Macpherson, son entourage el ses publications, j'ai essayé de tirer des conclusions acceptables des faits si nombreux que nous offrent ses biographes et lous ceux qui ont bataillé à son sujet.

La question des traductions, de leur fidélité, du style qu'elles adoptent et des suppressions qu’elles se permellent, présente en ce qui concerne Ossian une imporlance parliculière. Connaître directement le texte de Macpherson ou de Smith est une chose, le connaître à travers les paraphrases de Le Tourneur ou de Hill, à travers les imitations rimées de Baour-Lormian en est une autre. Le dosage de ce qui reste du texte à travers ces lraductions, et l'évaluation des transformations qu'il a subies, sont ici des opérations nécessaires. De même, j'ai dû beaucoup citer, brièvement presque toujours, mais souvent. En une malière

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aussi délicate, où la forme est souvent intéressée plus que la pensée, il faut craindre de dénaturer en résumant, et la poésie surtout ne peut se résumer.

En ce qui concerne les témoignages divers d'imilalion ou d'influence, j'ai tâché de-pousser l’investigation aussi loin que me le permetlaient les moyens dont je disposais, On à raison d'attribuer aujourd’huiune grande importance aux périodiques, dont le dépouillement est essentiel à toute élude de cette espèce. J'ai fait en ce genre ce que j'ai pu ; mais j'ai aussi tenté de lire le plus grand nombre possible de volumes oubliés, signés de noms inconnus, dans l’espoir souvent justifié que je saisirais sur le vif les traces d’une influence ou d’une mode littéraire ou morale. Ces minimi valent qu'on les écoute : leurs ouvrages, dont peut-être il ne s’est jamais vendu un exemplaire, et dont les feuillets ne sont pas coupés à la Bibliothèque, nous donnent la température littéraire de l'âge où ils ont écril; et cela d’autant plus sûrement que ces protozoaires de la littérature, comme on les a justement appelés, sont dans la dépendance directe des agents extérieurs, tandis que des êtres plus évolués ne les subissent pas sans les (ransformer, el même agissent sur eux à leur tour.

Lorsque le témoignage présente quelque importance, j'ai évité de le vider, pour ainsi dire, de son contenu psychologique en l’'utilisant à sa place comme une unilé anonyme. Je sais que d’autres auteurs ont employé ce dernier système, en poursuivant des études d’un caractère assez différent. J'ai préféré en général prendre les ossianisles petits ou grands comme des personnes réelles qu’ils ont élé, tâcher de voir ou de deviner ce qui rend chacun différent de son voisin, et pour quelles raisons tl aime Ossian landis que d'autres lui résistent. Il n’y a pas de maladies, a-t-on dil, il n'y a que des malades ; et il n'y a pas de goût litléraire où ne se trouve intéressée toute la personne de l'écrivain. À étiqueter un témoignage à part, à le séparer de l’homme qui l’apporle, on risque de le rendre moins intelligible. Ce procédé, légilime pour une étude sociologique, le serait moins pour une investigation aussi morale que liltéraire, comme l’est celle-ci. J'ai donc évité le plus souvent les pages qui ne sont que des sommaires et des récapilulations de fiches — on en trouvera cependant quelques-unes — et je suis aulant que possible entré dans le détail. Le détail seul est inté-

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ressant, parce que le détail seul est vrai : toute simplification, tout résumé fait trop intervenir la personne de l'historien.

J'ai tenté de préciser encore davantage la porlée de mes résultats en introduisant de temps à autre la notion de limites avec plus de netteté qu’on ne l'a fait jusqu'ici. Dire que tels et tels ontconnu et goûté un auteur, ce n’est rien dire si l’on n’ajoute pas que tels et tels ne l'ont ni goûté ni connu. Un nombre absolu ne suffit pas, il faut au moinsessayer d'indiquer un rapport. Lorsque le goût en question est une exception, ou qu’il est presque universel, une telle préoccupation est oiseuse. Mais lorsqu'il y a discussion, lorsqu'entre les deux camps l'avantage n'est pas évident, il est utile de dénombrer les partisans, les adversaires, sans oublier ceux qui s'abstiennent par ignorance ou par dédain. À trois reprises différentes, sous Louis XVI, sous l’Empire, sous la Restauration, une brève indication des linutes de l’ossianisme m’a paru utile à donner.

J'ai essayé par d’autres moyens encore de connaître avec un peu de précision la diffusion et l'influence d'Ossian. J'ai compuilsé des registres de baptêmes ou de naissances pour.y chercher le nombre de noms ossianiques. J’ai examiné, suivant en cela comme sur quelques autres points l'exemple de M. Mornet, un grand nombre de cataloques de bibliothèques privées, pour voir en quelle mesure Ossian y était représenté. J'ai fait usage de quelques sources manuscrites pour compléter les renseignements que fournissent les ouvrages imprimés.

Ces diverses exigences de la méthode que j'ai suivie expliquent les dimensions qu’a prises cel ouvrage, dimensions que je n'avais certes ni prévues ni souhaitées. On voudra bien les excuser par l’ampleur du sujet et la longueur de la période considérée. Et, malgré cela, je suis loin de prélendre avoir élé complet. Bien des textes et bien des fails ont dû passer entre les mailles du filet. Je m'excuse, une fois pour toutes, de ces lacunes ; chaque année de travail de plus aurait apporté quelques qlanes nouvelles, chaque chercheur présentera quelques détails complémentaires. J'espère du moins qu’aucunedirection importante, aucune attitude notable de l'esprit français à l'égard d’Ossian ne n'aura échappé.

Je ne suis pas arrivéà la fin de ce long travail sans contracter une detle de reconnaissance envers beaucoup de personnes qui m'ont prodiqué aïde, conseils el renserçnements de détail. Je

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ne puis les nommer loutes ; je liens du moins à remercier ici M. Andler, qui m'a le premier suggéré l’idée de cette élude ; M. Lanson, qui a éclairé la marche et la méthode de mon travail ; MM. Remy Géant et l’abbé Bouvier, qui ont bien voulu copier ou analyser pour moi des manuscrits en province ; MM. D. Mornet, G. Rudler, F. Delattre, R. Guyot, à qui je dois divers conseils ou renseignements ; MM. P. Hazard, A. Monglond, qui m'ont libéralement communiqué les résullats de leurs lectures et de leurs recherches ; MM. Henry Lemonnier, L. Rosenthal, A. Fontaine, qui m'ont aidé à débrouiller et à exposer l’histoire de la peinture ossianique. Mais je dois une reconnaissance loute particulière au maitre des éludes de littérature comparée en France, à M. Fernand Baldensperger, qui depuis des années n’a cessé de s'intéresser à ce travail, qui m'a encouragé à le poursuivre à travers d’autres études, d’autres publicalions, parmi des occupations professionnelles toujours lourdes et parfois écrasantes, qui a mis obligeamment à ma disposition les trésors de son érudition, et qui m'a constamment dirigé et soutenu avec là bienveillance d'un maître et la sympathie d'un ami.

Paris, mars 1914.

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