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CHAPITRE VI

Les « Contes et Poésies Erses » et le « Temora » de Saint-Simon (1772-1774)

I. Les Contes et Poësies Erses de 1772. Attribution du recueil. Son contenu. Les morceaux ossianiques. Leur origine ; les transformations qu'ils ont subies. Raisons possibles de ce choix pratiqué dans Ossian.

II. Caractère général de cette anthologie ossianique. La traduction comparée au texte anglais ; à celles du Journal Etranger. Valeur et ca-

ractères de cette traduction.

III. Accueil de la presse et diffusion de l’ouvrage. IV. Le marquis de Saint-Simon ; ses idées sur la traduction ; son Essai

de traduction littérale et énergique.

V. Temora. Energie et hardiesse de la traduction. Accueil de la presse. VI. Le commentaire de Saint-Simon. Ossian et la Bible. Le roman ossia-

nique.

VII. Ses idées sur Ossian : l’état de nature et la vertu ; Ossian et les idées de Rousseau. Absence de religion et de sacerdoce. Conclusion

sur les idées de Saint-Simon.

Ossian n’avait été révélé jusqu'alors à la France que partiellement et d'une manière décousue, au hasard des publications successives du Journal Etranger et de la Gazette Littéraire, que l’on pouvait retrouver il est vrai dans les Variétés Littéraires, mais dispersées dans les quatre volumes. L’essai de publication indépendante représenté par le Carthonde 1762 n'avait pas eu de lendemain. Suard n'avait pas réalisé son intention de traduire l’ensemble des poèmes ossianiques découverts par Macpherson. En un mot, on n’avait en France que des fragments, alors que Cesarotti et Sined (Denis) avaient doté l’ltalie et l’Allemagne d’un Ossian national.

La tâche de traduire Ossian tout entier était de nature à tenter Le Tourneur, et elle lui semblait réservée. Mais à cette époque il était absorbé, lui et ses plus assidus collaborateurs, par le grand œuvre, la traduction de Shakespeare. Cependant il trouva le temps de préluder par un premier essai à la traduction complète qu’il devait donner quelques années plus tard. Du moins, on lui attribue généralement la paternité des deux volumes de Contes et Poésies Erses de 1772 ‘. Le seul auteur qui se soit occupé de Le Tourneur avec quelque détail admet sans discussion cette paternité, ne dit que des généralités sur les Poésies Erses, et n’institue aucune comparaison entre ces morceaux et la traduction complète de 1777 *.

Il y a cependant là une petite difficulté. C’est que l’'Ossian des Poésies Erses diffère sensiblement, nous allons le voir *, de celui que Le Tourneur donnera sous sa signature cinq ans plus tard. Non seulement nous n’avons ici que des pièces détachées, mais encore ces pièces ne sont pas entrées telles quelles dans la construction définitive : elles ont subi des transformations qui les rendent méconnaissables. Si l’auteur de la traduction de 1772 est Le Tourneur — et aucun autre nom n’est avancé par les bibliographes, aucun ne se présente à l’esprit — comment expliquer qu’il ait cru devoir, cinq ans après, refaire presque tout son travail? Sa méthode de traduction et son goût littéraire avaient-ils changé à ce point dans ce bref espace de temps ? Un premier examen de la question n’invite pas à croire à ce rapide changement. N'est-on pas plus, fondé à admettre que les Poésies Erses sortent bien de l’officine de Le Tourneur ; mais qu'il aura confié cette traduction à quelque collaborateur de goût plus classique que le sien ne l’était déjà à cette époque ; que lui-même d’ailleurs aura jugé à propos de n’offrir au public, pour cette fois, que des échantillons empruntés çà et là aux poèmes ossianiques ; et que, au moment d'écrire sa traduction complète d’Ossian, peu sa-

1: Choix de Contes et de Poësies Erses, traduits de l'anglais. Amsterdam et Paris, Le Jay, 1772, 2 vol. in-12 de 246 et 197 p.

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