F. Baldensperger, Gœthe en France, p
roman de nouvelles et plus fortes raisons de le connaître mieux, pour le goûter plus pleinement. Ces accents qui font battre le cœur de l’infortuné Werther,ces chants d'amour et de deuil dont le héros fait à Charlotte une longue et émouvante lecture, s'ils colorent à deux reprises le roman de leur beauté mystérieuse, reçoivent à leur tour du génie de l’auteur une haute consécration : car si l’on ne peut pas lire Werther sans y rencontrer Ossian, on ne pourra plus lire Ossian sans penser à W’erther-. Ainsi ces deux grands mouvements de curiosité, de sympathie;et d’admiration ont certainement bénéficié l’un de l’autre. Ce chapitre a pour tâche d’étudier dans son ensemble la manière dont Werther a pu contribuer au succès d’Ossian en France. Cette contribution à la fortune d'Ossian asurtout été efficace tant que les chants du Barde ont eu le prestige et l'intérêt de la nouveauté, avant même que Le Tourneur ne les eût fait connaître dans leur entier et n’en eût multiplié les lecteurs. Werther. a pu grossir encore un peu plus tard, mais d’une faible quantité, la masse des témoignages d’admiration qu'Ossian reçut à Papogée de son succès. 11 ne l’a pas empêché de retomber ensuite dans l’oubli, mais alors la présence dans Werther d’un témoignage vivant toujours des succès périmés du Barde prend un intérêt d’un autre genre. C’est donc ici, et non plus loin, qu’il convient de noter cette convergence d’influences. Les observations générales qui suivent s’appliquent au roman de Gœthe à quelque époque qu'il ait été lu; puis, après avoir insisté sur les premières traductions qui ont pu révéler des morceaux nouveaux ou très peu connus, nous suivrons jusqu’à l'époque contemporaine la fortune associée de Werther et d'Ossian. Sans prétendre
aucunement à être complet en ce qui touche le succès de :
Werther en France !, nous essaierons de noter surtout en quelle mesure et de quelle manière il fait connaître et goùûter Ossian aux innombrables lecteurs qu’à toutes les époques il a rencontrés chez nous.
1. Je renvoie une fois pour toutes au précieux répertoire de M.Baldensperger, Bibliographie critique de Gœthe en France, 1907, qui a beaucoup facilité cetle partie de mon travail en me mettant sur la voie des traductions les plus importantes, et en m’indiquant par le nombre de leurs rééditions leur diffusion probable.
Evocation du monde ossianique 279
Ces lecteurs, arrivés au quart de l’ouvrage, entendaiént pour la première fois Werther prononcer le nom du Barde dans sa lettre du 10 juillet. Il s’indigne qu’on ose lui demander « si Charlotte lui plaît ». Plaire ! ce mot l’exaspère. « L'autre jour, quelqu'un me demandait si Ossian me plaisait ! » Ainsi sa passion pour Charlotte ne peut être mieux comparée qu’à sa passion pour le Barde, et ces deux sentiments n’ont pas de commune mesure avec les mots par lesquels les mondains expriment leurs goûts superficiels. Ce culte pour Ossian se justifiait un peu plus loin. Arrivés à la lettre du 15 octobre, ces mêmes lecteurs entendaient tout à coup retentir une voix qui était connue de beaucoup d’eux, et qui peut-être leur était déjà chère : « Ossian a remplacé Homère dans mon cœur... » Le triste amant de Charlotte voit sous ses yeux le morne automne succéder à l’été joyeux, et sent la mélancolie remplacer dans son cœur la confiance et l’espoir. C'étaient jadis les scènes pacifiques et gracieuses de Wahlheiïm et de la fontaine ; c'était la vie claire et pure, le travail béni, les rustiques amis ; c'était l’enfance naïve et rieuse; c'était l’avenir; c'était le soleil. Et maintenant le rêveur assombri, devant la nature qui s’attriste, nourrit des pensées de deuil,évoque un paysage sauvage et lugubre qui soit en harmonie avec son âme,et sent planer sur lui les ailes de la mort. Ossian préside à cette transformation ; Ossian en est l'interprète; Ossian est l’Homère d’une nature sombre, et d’une tragique grandeur dans sa lugubre monotonie; Ossian est l'Homère de l’automne du Nord, d’un octobre triste et pluvieux, du ciel bas et des longues nuits; Ossian est l’'Homère d’un cœur malade et désespéré, devant qui tout avenir se ferme, à qui l’action est impossible, dont l’amour est déçu et frappé de mort, qui ne voit en lui et autour de lui que des ruines, et chez qui toutes les forces ardentes de la jeunesse deviennent désespoir et amertume. Il est le poète des landes, des torrents et des brouillards; il est le poète des crépuscules, des nuits et de l’automne; il est le poète des ruines, des tombeaux et des larmes. Et voilà pourquoi, à cette date sombre, il remplace Homère dans le cœur de Werther.
Les deux pages suivantes déroulent devant le lecteur, avec des paroles d’une éloquente et pathétique beauté, un
vaste tableau du monde ossianique. « Quel monde que célui dans lequel ce génie sublime m'’introduit ! » Nous retrouverons tout à l’heure cette fresque célèbre, l’une des plus riches et des plus émouvantes que l’ossianisme européen ait jamais tracées. Le cadre d’abord, les bruyères, les montagnes, les torrents, la tombe isolée d’un héros, ici des nuages de tempête d’où se penchent les ombres des ancêtres, là l'étoile du soir ou la lune mélancolique. Au centre, le vieux barde aveugle parmi les ruines et les tombeaux, évoquant dans le deuil les faits glorieux du temps passé, ou la vierge qui meurt en lamentant la mort de son amant. À qui ne connaissait pas Ossian, ces lignes ouvraient un monde nouveau, comme elles font encore de nos jours aux innombrables lecteurs à qui Werther le révèle. Celui qui était déjà familier avec les chants du Barde retrouvait son impression amplifiée et comme vibrant de résonnances inconnues. Et le délire même de Werther après cette lecture, cette soif maladive du néant et cette horreur de la vie, qui s’exprime de si mystérieuse manière dans les dernières lignes de cette lettre, prolongeaient encore et agrandissaient l’effet produit.
Le lecteur arrivait beaucoup plus ioin à la scène pathéthique entre toutes, à celle des suprêmes adieux de Charlotte et de Werther. Voici encore Ossian ; mais ce n’est plus deux pages sur le Barde, c’est quinze pages entières consacrées à le traduire. Charlotte a pris dans un tiroir la traduction que Werther lui a remise, et dont il devait toujours lui faire la lecture. La sage et vertueuse Charlotte est heureuse de dévier sur l'émotion poétique, sur le culte commun du beau, cette ardeur sombre de son amant, qui se manifeste par des paroles qu’elle redoute, ou par un affreux silence. Werther prend le manuscrit et lit. Ce qu'il lit, ce sont Les Chants de Selma presque entiers ; il n’y manque que les dix-huit dernières lignes de l'édition anglaise. Lors des premières traductions de Werther, ce poème pouvait être déjà connu du lecteur français. Le dialogue de Ryno et d’Alpin avait été un des premiers morceaux d’Ossian traduits en notre langue, puisqu'il était donné par le Journal Etranger en septembre 1760. Il avait reparu en 1768 dans les Variétés Littéraires.La plainte de Colma avait été donnée par la Gazette Littéraire le 1° octobre 1764 et par les Poé-
Les « Chants de Selma » 28:
sies Erses de 1772, sous le titre de Minona, mais plus complète, et avec l’apostrophe à l'étoile du soir qui est le début du poème. Les Malheurs d’Armin avaient été traduits sous ce titre dans les Poésies Erses. Donc les traducteurs précédents avaient taillé librement dans Les Chants de Selma,et en avaient fait connaître, séparément et au hasard, les trois principales parties. Mais Gœthe était le premier à révéler au public français, par l’intermédiaire de son traducteur, l’ensemble du poème, Celui-ci, naturellement, gagnait beaucoup à être lu d’un seul trait ; et cette traduction nouvelle, et pour beaucoup inédite, cette insertion des Chants de Selma dans Werther est pour l'historien de l’ossianisme français un événement important.
D’abord, le choix était des plus heureux. Il l’était pour le roman, car la tristesse et le deuil qui font le thème sans cesse repris des Chants de Selma convenaient mieux à’ l’âme désespérée de Werther que les visions de Fingal ou les stratégies de Temora. Il l’était aussi pour le public qu’Ossian intéressait ou pouvait intéresser. Le poème choisi par Gœthe est la seule partie peut-être de l’édifice macphersonien qui ait quelque peu résisté à l’injure du temps. Le Sturm und Drang est passé, passée aussi la Sehnsucht maladive vers l'infini ; la mode des pleurs est bien oubliée, et l'air fatal, les emportements frénétiques des amants de ce temps-là ont été rejoindre dans l'oubli leur habit bleu et leur gilet jaune. Mais les sentiments qu'Ossian exprime, et qui ont dans l’âme de Werther et dans celle de Charlotte un si profond et douloureux retentissement, ces sentimentslà trouvent encore ouverte la porte de notre âme. Les Chants de Selma s'ouvrent par l’invocation à l'étoile du soir, que nous retrouverons à propos de Musset, qui a su lui donner la forme la plus parfaite. Werther lit ensuite à Charlotte une des plaintes les plus pathétiques que la douleur d'un père ait fait entendre devant la tombe de son fils. Jamais Fhorreur physique de la mort, le mystère de l’anéantissement total, la protestation de la raison et l'appel du cœur contre l’inéluctable, jamais ces sentiments que notre siècle a si bien connus ne s'étaient exprimés en français avec une aussi âpre énergie. Nos écrivains, nos poètes, même les moins chrétiens, ne parlaient de la mort qu’avec quelque
confiance, ou du moins quelque espoir. Ils ne fermaient pas derrière la tombe toutes les portes de l'infini. L'absence de religion chez Ossian borne la survie des morts à de vagues apparitions dans les nuages; encore n’en est-il pas question lorsque Alpin pleure son fils Morar. Non, c’est bien la mort totale, l’anéantissement qui révolte. Celui qu’on vient d'étendre là ne se réveillera ni dans la tombe ni ailleurs. Grave et sombre désespoir, qui trouvait sa première expression dans le poème que traduisait Werther pour Charlotte.
Enfin, si la mode n'est plus aux jeunes poètes échevelés, ni aux poses romantiques au bord des précipices, 1l y a toutefois des heures où dans le secret d’un jeune cœur s’éveille une harmonie étrange avec la nature dans ce qu’elle a de plus farouche ou de plus terrible. Celui qui aime et qui n’est pas ou qui n’est plus aimé, celui que torture la jalousie, que hante le remords, que saisit le désespoir, celui-là n’ira peutêtre plus, cheveux au vent, manteau flottant sur l’épaule, arpenter les gorges solitaires et gravir les rocs escarpés. La mode n’est plus de mettre en scène son désespoir non plus que son amour. Cette mode a régné chez nous pendant près d'un siècle, depuis le début de l’ère sensible jusqu’au déclin de l’esprit romantique. Mais, après comme avant, il y aura des âmes blessées qui fuiront toute société, qui se perdront dans les sites les plus sauvages, qui éprouveront un plaisir à contempler des rochers, des torrents, des tempêtes. C’est pour ceux-là que Gæœthe semble avoir choisi le désespoir d’Armin, et ces expressions passionnées par lesquelles la nature entière semble accompagner de son fracas le désespoir d’un père.
Ce poème si bien choisi présentait donc des thèmes éternels, exprimés justement dans le langage que la mode avait adopté. Ce langage était celui même des personnages du roman. Le long morceau d’Ossian n’y faisait pas tache, il se fondait harmonieusement dans l’ensemble ; il colorait seulement l'émotion de Charlotte, le désespoir de Werther, d'un timbre plus riche et plus grave : il les accompagnait d'une basse profonde. Leur douleur trouvait dans les plaintes du Barde un puissant écho. Ossian était vraiment pour eux le poète, c’est-à-dire celui qui dit mieux que nous-mêmes ce que nous sentons. Quelque éloignée de leur situation
Le début de « Berrathon » et la séparation 283:
réelle que fût la situation de Colma, d'Alpin ou d’Armin, ceux-ci avaient en commun avec eux la souffrance, et ce qu'exprimaient les accents graves et lugubres du vieux Barde, ce n'était pas seulement la fatale destinée des héros ossianiques, ce n’était pas seulement le deuil d’une amante ou d’un père: c'était le propre désespoir de Werther, l’émotion de Charlotte, et par delà leur douleur même toute la douleur humaine gémissait par sa voix. |
On sait l'effet de cette lecture sur les deux héros du roman. L’émotion qu’elle déchaîne en eux provoque une véritable crise de larmes, après laquelle Charlotte prie Werther de continuer. Il ramasse son manuscrit et le rouvre à un autre endroit. Il lit quelques lignes de Berrathon, tout au début. Ossian compare son chant, que la postérité n’entendra pas, à la fleur du chardon sauvage que la brise éveille au matin, et qui demain ne sera plus. Ce passage harmonieux et mélancolique se trouve peindre l’âme de Werther qui déjà pense au suicide. Il touche profondément le jeune homme ; 1l touche aussi Charlotte, et lui paraît un présage. C’est Ossian qui est encore une fois la voix par laquelle leurs âmes se parlent ou se devinent. C’est Ossian qui a donné à leurs cœurs le seul langage qu'ils puissent entendre. Ces lignes du Barde amènent d’ailleurs le dénouement de la scène, et par suite celui du roman. Car c'est à la faveur du tragique émoi qu'elles éveillent dans leurs cœurs que Charlotte se laisse aller un instant à recevoir les baisers de son amant éperdu; s'étant aussitôt ressaisie, et mortellement honteuse d'elle-même et de lui, elle ne prononcera plus que les paroles de l’irrévocable adieu.
Non seulement Ossian formait matériellement une assez grosse part de Werther ; en joignant l'évocation du 12 oc- ‘tobre et les deux morceaux lus par Werther, on arrive à un dix-septième du court roman. Mais il en était moralement un élément très important, puisqu'il marquait le changement dans l’âme du héros, puisqu'il exprimait ses sentiments à une heure décisive, surtout puisqu'il précipitait le dénouement. Encore fallait-il que les traducteurs français respectassent l'élément ossianique de Werther : nous allons voir que tel n'a pas été le cas de certains d’entre et non des moins lus.
Au commencement de l’année 1776, ou plus probablement dans les derniers mois de 1775, se publiait dans une petite ville allemande, à Erlangen, un petit volume en français intitulé : Les Souffrances du jeune Werther'.Le lecteur apprenait en en feuilletant quelques pages que sous ce titre énigmatique c’était un roman qu’on lui donnait ; ce roman, disait le titre, était traduit de l’allemand, mais le nom de l’auteur restait inconnu, et celui même du traducteur n’était indiqué que par des initiales. Ce premier traducteur français de Werther était un Allemand, le baron Siegmund de Seckendorf, chambellan du ducde Weimar, homme à talents d’ailleurs, musicien et même compositeur, en relations fréquentes avec Gæthe, et l’un des membres les plus agréables de la société joyeuse et artiste qui se groupait autour du duc et dont la duchesse-mère était l’âme.
La courte préface du traducteur est datée du 1° août 1775. Il y avait environ un an que le livre avait paru en allemand pour la première fois *. Le baron reconnaît qu'il s'est hâté dans son travail pour devancer d’autres traductions dont la publication est imminente. Première raison pour que la sienne laisse à désirer, soit comme exactitude, soit comme élégance. De plus, il est Allemand ; il ne le dit pas, mais son français en témoigne : : il écrit une langue trop souvent impropre ou imprévue. Au moins, traducteur consciencieux, ne s’arroge-t-il pas le droit de choisir dans son auteur : il ne se permet pas le moindre retranchement. C’est dans ce mince volume que paraissait pour la seconde fois en français l’invocation à l’étoile du soir, tant de fois reprise et répétée depuis : c’est lui qui offrait pour la première fois Les Chants de Selma dans leur entier. Malheureusement pour les progrès de l’ossianisme français, il paraît avoir eu peu de diffusion. Imprimée en Allemagne, cette
1. Les Souffrances du jeune Werther, en deux parties. Traduit de l’original allemand par le B.S. de S.; Erlang, Wolfgang Walther, 1776, in-12. 2. Die Éciden des jungen Werthers. Leipzig, Weygand, 1774, in-12.
Premières traductions 285
traduction était à vrai dire surtout destinée aux Allemands à qui l’on traduisait souvent ainsi leurs propres ouvrages ‘. Elle n'est signalée, à ma connaissance, par aucun journal, aucun écrit du temps : c’est ce qui résulte également de l’enquête si complète de l’auteur de Gœthe en France. Ne m'étant pas livré à l’examen des bibliothèques privées en ce qui concerne Werther, je ne puis dire si elle se trouvait dans quelques-unes d’entre elles. La Bibliothèque Nationale la possède. |
Au contraire,les deux traductions suivantes se sont partagé la faveur du public. Le nombre de leurs rééditions en témoigne. Or ces deux traductions présentent un caractère commun qu’il importe à notre sujet de faire ressortir : elles réduisent l’une à rien et l’autre à presque rien la contribution d’Ossian aux émotions de Werther et de Charlotte. La traduction anonyme de G. Deyverdun * a été très souvent réimprimée * : c’est évidemment grâce à elle que bon nombre de Français ont connu Werther. La lettre du 15 o:tobre qui contient l’évocation si remarquable du monde ossianique y est naturellement respectée ; mais la grande scène entre Werther et Charlotte est abrégée de presque toute la lecture d’Ossian. Au lieu de l’invocation à l’étoile du soir, de l’évocation des fêtes de Selma, de la plainte de Colma, du dialogue de Ryno et d’Alpin, du récit par Armin de la mort de ses deux enfants, nous ne trouvons que ceci :
Après avoir lu quelque temps, Werther parvint à l’endroit touchant où Armin déplore la perte de sa fille bien-aimée..
Et le traducteur veut bien nous donner l’extrême fin de la plainte d’Armin : deux très petites pages de son édition, un quinzième environ de ce que Gæœthe avait traduit. Point de note à cet endroit, de justification de cette lacune : si bien que le lecteur ne se doute même pas de l’escamotage dont il vient d’être victime.
La troisième traduction “, signée d’un nom français, était
1, Voir notamment sur ce point L. Reynaud, L'influence française en Allemagne, 1914, p. 297.
2. Werther, traduit de l’allemand. Maestricht, 1776, 2 vol. in-8.