‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 158 sur 512 · Trésor de Litlérature élrangère, 1784, IL · texte numérisé non relu

Trésor de Litlérature élrangère, 1784, IL

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seaux ; mille rochers répondaient aux aboiïiements de ses dogues ; les grâces de la jeunesse étaient sur son visage, et son bras était la mort des héros. Une belle fut l’objet de son amour...

C'est un Ossian vaguement grandiloquent, c'est une vraie caricature d’Ossian qui va être en ce genre parfois offerte au lecteur. |

Les traductions partielles en vers apparaissent alors. Deux d’entre elles se donnent ouvertement pour telles ; d’autres ne font guère que suivre de plus ou moins près le texte de Le Tourneur, tout en prenant des airs de compositions originales. À Paris, en 1786, le comte Stanislas-Marie-Adélaide de Clermont-Tonnerre fait imprimer, en gardant l’anonyme, une traduction libre en vers du premier chant de Fingal*. À Berlin, en 1789, Lombard, secrétaire du roi de Prusse, publie Carthon traduit en alexandrins français *. Voilà à quelle date Ossian commence à revêtir en français le vêtement poétique, et voilà dans quelles conditions : par l’essai anonyme d’un amateur débutant, et par le travail d’un étranger qui consacre aux héros de Morven les rares instants qu’il peut dérober aux tâches disciplinées de la bureaucratie prussienne. Ni l’une ni l’autre de ces traductions en vers ne sont signalées dans les journaux littéraires ; les bibliographes les mentionnent, mais nul de ceux qui se sont occupés d’Ossian ne paraît les connaître *,

L’anonyme que nous savons être le comte de Clermont- Tonnerre nous présente sa courte traduction comme un travail de débutant, comme un essai timide. Ces excuses ne sont pas de trop pour faire pardonner la faiblesse de la

1. Traduction libre du premier chant de Fingal, poème d’Ossian. Paris, Gueffier, 1786, in-8.

2. Essai d’une traduction d’Ossian en vers français, par J. Lombard, secrétaire privé au cabinet du Roi. Berlin, 1789, in-8.

3. Elles se trouvent toutes deux à la Bibliothèque Nationale. M': Tedeschi ne cite pas l’une, et qualifie l’autre d’introuvable.

versification. Des vers tout faits, coulés dans le plus banal moule classique, une monotonie insupportable, des rimes négligées, voilà ce qui choque dès l’abord en ces 26 pages. Il ne faut pas non plus s’attendre à retrouver Fingal avec sa vraie physionomie : le titre de cette traduction libre nous en prévient, et l’auteur, tout en protestant de son « respect religieux »,tout en se défendant de vouloir « ôter au poète sa physionomie sauvage », avoue que « les noms des héros d’Ossian sont quelquefois barbares et d’une prononciation très difficile ». Ainsi Cuchullin devient Témullin. Ces héros ossianiques ont du reste un air de chevaliers féodaux avec leur écu et leur armure. Le poète a, dit-il, usé de la traduction de Le Tourneur. Son travail se compose de 672 vers ; la prophétie du barde Carril est en vers libres. Il n’y a rien à citer ici de cette production médiocre, Jean-Guillaume Lombard, comme tant d’autres fonctionpaires de la monarchie prussienne, était d’origine française. Il était jeune encore, dit-il, quand il publia sa traduction. D’après Denina, qui le connaît et qui protège visiblement ses efforts, il n’avait pas l’intention de se borner à traduire ce seul poème. « Malgré le travail immense qui l’accable dans sa place » de secrétaire royal, Lombard ambitionne de donner à l’Europe une traduction d'Ossian entier en vers français. Grâce à lui, « l’auteur écossais paraîtra aussi noblement vêtu en français qu'il l’est en italien par l’abbé Cesarotti, et en allemand par M. Denis‘ ». Je n’ai pu découvrir quand est mort Lombard ; en tout cas, il n’a pu donner suite à son dessein généreux ; Ossian n’a pas vu éclore, sur les bords de la Sprée, la traduction totale en vers que la Seine lui refusait. Ce monument égal en majesté à ceux qu’avaient dressés Cesarotti et Denis, il fallait encore attendre une douzaine d’années pour que Baour-Lormian essayât de l’élever, mais infiniment plus étriqué et à tous égards mal proportionné.Lombard n’est pas très bien informé : il ne connaît aucune version française d’Ossian. Parmi tous les petits poèmes, c’est Carthon qui a tenté le traducteur : il offre en effet, dans des dimensions limitées, ce que cette poésie a de plus original. Lombard a essayé de traduire réellement, et non

1. Denina, La Prusse liltéraire sous Frédéric IT, 1790, II, 420-492.

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d’imiter ou de paraphraser. Ses 542 alexandrins ne sont pas fort bons, mais ils ne sont pas mauvais ; ils ne sont même pas trop ennuyeux. Nourri des classiques français, le jeune poète de Berlin ne présente ni coupes hardies, ni expressions neuves ; ses périphrases cherchent évidemment à dire les choses d’une manière décente et même noble; elles y arrivent sans tomber dans le ridicule. Autrement dit, Lombard a un goût exclusivement classique, mais il a du goût. C’est Ossian habillé à la mode de Delille. Le Barde ne vient point interrompre la tradition poétique françaïse :1l la continue en l’enrichissant, il présente de nouveaux tableaux qui sont peints des mêmes couleurs et dans le même style. Malheureusement l’alexandrin français efface tout ce qui subsistait encore, dans la prose de Macpherson, de brusque et de vigoureux, tout ce qui rappelait les vieux textes gaéliques. En anglais, le poème commence par un appel brusque, par quelques accords rapides qui préparent l’âme aux fabuleux récits : À tale of the times of old! The deeds of days of other years ! Mais le Carthon de Lombard s'ouvre avec la solennité rituelle d’une Enéide ou d’une Jérusalem Déhvrée :

Je chante ma jeunesse et les temps révolus.

Reviens, doux souvenir des temps qui ne sont plus.

Parfois cependant Lombard trouve des vers d’une grâce singulière. Voici une esquisse qui a de la fraicheur et du charme :

L'ombre s’évanouit et fait place à l’aurore ; Le sommet de nos monts blanchit dans le lointain ; Le tranquille Océan souriait au matin.

Il me semble que des poètes plus fameux auraient pu envier ce dernier vers à l’obscur fonctionnaire de Berlin.

On ne peut examiner avec rigueur une traduction en vers et avoir pour elle de grandes exigences. Cependant l’auteur est trop timide. Le vague « hôte des bois » tantôt traduit en le banalisant {he der of the mountain, et tantôt rend méconnaissable le renard, que Lombard n’ose appeler par son nom. Le chardon devient « la ronce ». Le poète n’au-

rait pas dû non plus laisser tomber certains traits heureux. Il n’aurait pas été embarrassé de dire en un vers, et peutêtre en un bon vers, l’insouciance émouvante de Carthon encore enfant, qui, lors de la ruine de Balelutha, s’amuse à suivre de l’œil les colonnes de fumée, « et ne sait pas pourquoi pleurent les vierges ».Il ne traduit pas non plus d’une manière particulièrement heureuse l'hymne au soleil, ce morceau à effet qui attirait aussitôt l'attention. Il faut dire qu'Ossian offre d’après lui, et les autres traducteurs en vers pensent à peu près la même chose, d’insurmontables difficultés à la poésie française. Le style du Barde et le vers de Racine sont aux deux extrémités de l’esprit humain. « C'est un genre nouveau, que la délicatesse de la langue française semble comporter si peu,qu’il rebute aisément. > Hill répétera que « notre versification a paru se prêter difficilement à la coupe et aux idées des chants galliques ‘ ». En effet, s’il faut, comme on le pense assez généralement en ce tempslà, « exprimer noblement les idées les plus simples; varier assez l'expression dés mêmes images pour qu’elles ne soient pas monotones », et cependant en garder d’autres « qu’aucun poète français ne hasarderait peut-être », la tâche du traducteur est bien malaisée. Ossian pourrait, devrait décider l’élargissement et l’affranchissement de la poésie française; on ne le lui permet pas; il faut qu’il emprunte la langue classique, il faut que le Barde parle le langage décent « des Phèdres, des Jocastes ». L’aveu naïf du jeune homme de Berlin est précieux à retenir.

Ce n’est pas qu’il ne soit infiniment sensible à la beauté neuve du genre ossianique ; mais cette originalité reste extérieure à la poésie française, et ne se communique pas à elle. Ossian a ouvert une source inconnue et bienfaisante de fraîche poésie. Ce que plusieurs ont déjà indiqué, il l’exprime avec plus de force :

La poésie, comme un champ que l’on a trop tourmenté, ne produit presque plus que des fruits rares et médiocres... Macpherson, en tirant de l’oubli les ouvrages d'Ossian, a réveillé délicieusement le goût blasé de l'amateur de la poésie... Avec

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