Poèmes d'Ossian, trad. par Hill, 1795, III
Léonard 355
quel plaisir on sort du cercle de nos idées, de nos mœurs trop souvent décrites, pour s'occuper de celles de l’homme dans son enfance ! Combien, en quittant le tableau de nos passions factices, enfants de l’art et de la corruption, on s'arrête volontiers sur celui des passions telles que l’homme dut les sentir, telles que son essence lui fit un besoin de les avoir! Avec quelle volupté l'œil, fatigué de retrouver sans cesse dans les poètes la peinture d'objets connus... se repose sur une nature étrangère à nos climats; sur ces beautés sauvages, sur ces rochers, sur ces mers orageuses, ces bois inhabités qu’Ossian met à la place des coteaux, des fontaines, des bocages de nos peintres |
Il n’est pas étonnant que, douées d’une si précieuse nouveauté de sentiments et d’images, les poésies d’Ossian « attachent à leur lecture au point qu’on ne s’en lasse jamais ». L'auteur est un ossianiste fervent, et peu lui importe qu’on révoqueen doute l’authenticité du chef-d'œuvre. Sans doute il s’écrie : « Ouvrage d’un Anglais moderne ou d’un ancien Ecossais, les poèmes d’Ossian n’en sont pas moins admirables ; ils le sont peut-être même davantage dans le premier cas. » Mais, au fond, il n’a pas de doutes. A Berlin, nous l'avons vu, cette foi entière n’était pas partagée par tout le monde, et Denina, qui ne croit pas plus que Mérian à l’authenticité d’Ossian, loue ironiquement le jeune Lombard de son « ingénuité ‘ ».
D’autres traductions en vers sont moins fidèles, se permettent de graves modifications, et surtout se dissimulent de façon à pouvoir prendre rang parmi les poésies originales de l’auteur. Au commencement de 1782, Léonard publiait l'édition de ses /dylles et Poèmes champêtres * où se trouve le Chant d’un Barde. On est un peu surpris, en feuilletant le volume, de rencontrer ce barde grave et prophétique après Lucinde et Zerbin de l’Innocence de
1. Denina, La Prusse littéraire sous Frédéric II, 1790,11, 422. 2. Léonard, Idylles et Poèmes champétres, 1775, 1182, etc.
l'Amour, Nina et Daphné du Bouquet, Eglé et Milon du Baiser, avant Lucette et Mirtil du Ruban, Rosine et Silvarette des Ruses de l’Amour. Maïs Léonard va chercher partout son inspiration; dans ses Poésies Pastorales, s’il se représente révant « un La Bruyère en main: » ; s’il met Rousseau en vers”, s’il s’essaie au poème descriptif en prose* et aux nt | au soleil, si, créole, il se souvient volontiers de la Guadeloupe ; il Sage aussi Golden ‘il n'oublie pas non plus Gray,et son cimetière, et son paysage nocturne, et « ce temple solitaire »
Que la lune blanchit de sa pâle lumière, Jour lugubre, et pareil aux lampes des tombeaux 5.
Le Chant d'un Barde compte 150 alexandrins : c’est une imitation d’Oifhona. Le poète nous prévient qu’il va nous raconter « une histoire d’amour »,
Telle qu'environné de ses Bardes antiques Ossian la chantait dans les rochers galliques.
Nous retrouvons donc Morni, Duromat, et l’héroïne qui par euphonie est devenue J{hona. Peu de couleur locale d’ailleurs : ici une comparaison conservée, mais affaiblie, de île de Tromathon avec « un bouclier bleu sur l’humide campagne »; là l’orgueilleux Duromat, dont « l’œil rouge et sauvage Roule à demi-couvert de ses sourcils épais » ; ou Morni « dont le corps gigantesque est pareil au vieux pin ». Et c’est à peu près tout. Par contre, ces vers qui commencent par nommer les constellations de la Vierge et d’Astrée conservent un style tout classique et un vocabulaire volontiers mythologique. Partout, « les bras de l'Amour », « |’ Amour et toute sa fureur », et « d’un amour rebuté l'ineffaçable outrage », et le ronflement monotone de l’alexandrin le plus bäfal garni des rimes les plus usées :
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