CHAPITRE PREMIER
Napoléon 1" et la mode ossianique
I. Caractères généraux de cette époque. L’ossianisme de Napoléon : le général Bonaparte ; le Premier Consul ; l'Empereur. Ossian poète préféré de Napoléon : l’ossianisme dans sa parole et dans son style. L’Ossian de poche de l'Empereur. Raisons diverses qu’on a données et qu’on peut donner de cette préférence. Ossian et Corneille.
II. Poësie ossianique officielle ou de circonstance. Poèmes divers ; la Couronne Poëtique ; les Hommages Poëétiques ; L’Hymen et la Naïssance. Ossian dans les bibliothèques des lycées.
III. La mode ossianique. La Malvina de Mr° Cottin. Témoignages de notoriété. e
IV. Prénoms ossianiques. Un exemple : l’état-civil de Fontainebleau.
V. Influences ossianiques sur lé sentiment et l’expression. Les Scandinaves de Chérade-Montbron ; Castel ; Chênedollé ; Millevoye ; divers. — Aux environs d’Ossian : bardes ; scaldes ; Celtes et Gaulois. L’Académie Celtique fondée par Napoléon et le nationalisme gaulois. — Rencontre de l’ossianisme avec le genre troubadour: Clotilde de Surville. Fabre d’Olivet et ses Poésies Occitaniques.
Une nouvelle époque s'ouvre pour Ossian en France du jour où il est adopté par le glorieux vainqueur vers qui se tournent tous les yeux. Inondé des rayons de cette jeune gloire, le vieux Barde connaît une splendeur nouvelle. Goûté jusqu'ici des âmes sensibles ou mélancoliques, imité des poètes, étudié par les critiques, favori des esprits novateurs, il va connaître pour un temps la grande vogue : il va être à la mode, fournir des prénoms, des romances et des cantates, paraître au théâtre et se multiplier dans la peinture. Monté aux suprêmes honneurs en même temps que le maître de la France, il en redescendra presque aussi
vite que lui, mais non toutefois pour disparaître aussitôt dans l’oubli : la gloire avait précédé pour Ossian la popularité, elle lui survivra et ne s’éteindra que par degrés.
Le goût personnel de Napoléon pour Ossian est l’origine de faits d’ordres divers qu’il convient de rassembler autour de cette donnée initiale, et qui ont ce caractère commun de représenter la mode ossianique. Nouvel aspect d’Ossian, le plus connu de l’historien et du lettré, le plus superficiel et le plus éphémère de tous ceux qu'il revêt successivement sous nos yeux.
Dans ce qu’on sait des lectures et des études de jeunesse de Napoléon, on ne voit pas figurer Ossian. Malgré le succès de Le Tourneur, il est resté très probablement inconnu du jeune officier, au moins jusque vers 1790. D'ailleurs ses lectures ne comprennent, de poètes français, que les tragiques, et aucun écrivain étranger qui parle à l'imagination plus qu’à la raison ‘. Ses notes et manuscrits de jeunesse présentent le même caractère : ce sont pour la plupart des projets d'ouvrages ou des analyses de livres sérieux. La préoccupation visible de l'étudiant solitaire est de s’informer solidement de beaucoup de pays : il lit surtout l’histoire. Cependant il étudie, pour le vocabulaire, l’Arioste, l’Essai sur les Mœurs, Les Incas et La Chaumière Indienne *. Il cite deux fois Pope, et c’est tout pour la poésie de la Grande-Bretagne. Les volumes de Le Tourneur durent lui tomber entre les mains entre 1790 environ et 1795 ou peut-être 1794. Le plus ancien témoignage que nous possédions du goût de Napoléon pour Ossian se trouve dans les Mémoires si captivants de M°° de Chastenay *. Elle eut avec le général Bonaparte, à Châtillon-sur-Seine, à la fin de mai 1795, une conversation de quatre heures, surtout littéraire, et dont Ossian fit en partie les frais:
Bonaparte me parla des poèmes d’Ossian, qui lui inspiraient de l'enthousiasme. Je connaissais le nom du barde calédonien, je ne connaissais pas ses chants. Bonaparte me proposa de m'en apporter le recueil ; il allait à Paris et le retrouverait aisément,
1. À. Chuquet, La Jeunesse de Napoléon, Il, 1-13. 2. Fr. Masson et G. Biagi, Napoléon inconnu, Papiers inédits (1786-1793). 3. Mémoires de Madame de Chastenay, I, 284.
Enthousiasme de Napoléon pour Ossian 437:
J'étais jeune alors !, et un peu prude ; je remerciai... Il s’est toujours souvenu de notre entretien.
On aime à évoquer par la pensée ce long entretien entre le général de vingt-cinq ans, pâle, maigre et ardent, et la Jeune fille si sensée et si droite, dans le calme salon de la vieille demeure provinciale ; Bonaparte portant Fingal aux nues dans son français incorrect et tumultueux, voulant forcer son interlocutrice à partager son admiration, et mettant à lui prêter le livre cher cette insistance qu'ont les jeunes enthousiasmes littéraires ; la « jeune fille bien élevée » déclinant cette offre flatteuse, refusant le livre que ces yeux de feu ont dévorés, dont ces doigts impatients ont tourné les pages, sentant peut-être, avec sa délicatesse innée, qu’il y a quelque chose d’intime dans le prêt du poète préféré, et que ce lien, léger aux esprits vulgaires, enserre les âmes d’élite d’une prise trop forte.
I1 paraît que dès son mariage, et sans doute auparavant, Napoléon avait fait partager ou tenté de faire partager à Joséphine son enthousiasme ossianique. Le 14 mars 1796, trois jours après son départ pour l’armée d'Italie, il écrivait à sa femme une lettre qui se termine par ces mots :
Ah ! ne sois pas gaie, mais un peu mélancolique: et surtout que ton âme soit exempte de chagrin, comme ton corps de maladie ; tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian*.
Je ne connais absolument rien dans Ossian qui ressemble à ce précepte d'hygiène physique et morale ; ou bien le tendre époux de Joséphine attribue au Barde quelque chose comme le mens sana in corpore sano de Juvénal, ou bien les derniers mots se rapportent à l’idée de mélancolie, exprimée d’abord, et contiennent une allusion au charme de la tristesse, célébré souvent dans Ossian.
Plus le jeune vainqueur devenait glorieux, plus ses goûts attiraient l'attention. On savait désormais qu'il aimait le
1. Vingt-quatre ans. |; 2, Arthur Lévy, Napoléon untime, p. 112; De Coston, Les premières années de Napoléon, I, 449.
Barde calédonien, et sur cette préférence très réelle se développait une légende qui faisait d’Ossian son bréviaire. « On dit, lui écrit Fontanes, que vous avez toujours Ossian dans votre poche, même au milieu des batailles ; c’est en effet le chantre de la valeur, » Aussi le Barde commencet-il dès cette époque à participer à sa popularité. Vers le milieu de 1797, le Magasin Encyclopédique, non content d’avoir longuement étudié deux ans plus tôt le recueil de Hill, pense qu’il est d’actualité, « dans ce moment où l’on vient de parler de la passion du Héros Italique pour les poèmes d’Ossian », de raconter à ses lecteurs la querelle Macpherson-Johnson, et de leur traduire un morceau de la Dissertation de Blair *.
Partant pour l'Egypte, Bonaparte fait écrire par Caffarelli à J.-B. Say pour le remercier de s’être chargé de l’achat et de l’emménagement de la « bibliothèque portative » destinée à le suivre dans cette campagne *. Lui-même, d’après Bourrienne, aurait écrit la note des livres à acheter. Parmi ces 350 volumes environ, on peut remarquer Ossian, un volume. Le conquérant usant d’une graphie bizarrement phonétique, il paraît qu’il avait écrit Océan pour Ossian comme Ducecling pour Thucydide *. Mais on devina, car on connaissait « sa passion favorite pour ce barde ». Cet Ossian au reste ne peut être que celui de Le Tourneur relié en un seul volume, comme l’exemplaire de la Bibliothèque Nationale, et peut-être à grandes marges comme celui de la Mazarine : il était, d’après Arnault’, «relié en peau de vélin, avec dentelles en or, doublé de tabis, et doré sur tranches ». À bord de l’Orient, pendant la traversée de France en Egypte, .ce volume jouissait du privilège de voyager dans la cabine du commandant en chef, Il se trouvait habituellement « sur sa table, auprès de son lit ». Bonaparte causait volontiers avec Arnault, qui devait peutêtre à sa tragédie d’Oscar une part de la prédilection que
1. Lettre à Bonaparte (Mémorial du 22 août 1797), citée par Sainte-Beuve, Portrails Liltéraires, II, 246.