Ib., p.100: Fragment d’un Poème sur la Nuit
Ses poèmes du genre ossianique 483
Une fois sa traduction publiée, il était devenu l'interprète presque officiel du Barde. Au printemps de 1802, la France est en Joie : la paix est revenue, la prospérité va renaître, un grand homme mène la nation vers des destinées radieuses, le Concordat rouvre les églises, et le Génie du Christianisme paraît. Baour compose son Chant Gallique qui, avec la musique de Le Sueur, est exécuté au Théâtre des Arts, le 25 avril 1802 :. C’est -une cantate de 50 vers dont les six strophes sont distribuées entre Un Barde, Les Vieillards, Les Guerriers, Les Jeunes Filles, Les Bardes, et un Chœur général. L'apostrophe ossianique au soleil est habilement travestie en éloge de Bonaparte :
La tempête s'éloigne : un astre radieux Se lève, environné de force et de lumière ; Il affranchit de nos monts nébuleux La cime longtemps prisonnière.
Salut, astre de paix, flambeau des nations!
L’allégorie continue, toujours transparente : la Révolution, ia guerre, et la paix d'Amiens, sont ainsi agréablement figurées. A la fin, le Premier Consul est encore plus clairement désigné :
Noble enfant de la Renommée, Chef des braves victorieux...
Il y a d’ailleurs quelque grâce chantante dans ces vers :
Vierges, d’amour parez vos charmes, Ceignez-vous de naissantes fleurs ; wuerriers, laissez dormir vos armes; Mères tendres, séchez vos pleurs!
Mais Ossian dans tout cela? ILest représenté par la harpe, les bardes, des réminiscences ossianiques comme « lumineux météore, mont nébuleux », ou comme :
Videz la coupe hospitalière Autour de cent chênes brülants.
4. Recueil de Poésies diverses, 1803, p. 113; Almanach des Muses, 1803, p. 13; Chansonnier des Grâces, 1803, p. 213; Annales poétiques du XIX® siècle, 1807, 1, 84; Couronne poétique de Napoléon-le-Grand, 1807, p. 86.
Quelques années plus tard, Bernadotte se fait roi de Suède. La Scandinavie joue un grand rôle dans Ossian sous le nom de Lochlin; de plus, le fils de Bernadotte, né en 1799, s’appelle Oscar. Il n’en faut pas plus pour que l’habile Baour saisisse la harpe du Barde, et compose un poème de circonstance, La Fête d’Oscar, fils d’Ossian — 138 vers libres. Ce poème est entièrement ossianique de cadre, de personnages, de style : c’est une sorte de pastiche rempli d’allusions. On fête dans Selma les dix-huit ans d'Oscar, fils d'Ossian ; chants alternés des bardes et des vierges ; discours du père et du fils. Puis — et c'est ici que le poème devient transparent — un barde fait entendre une voix prophétique, et annonce en termes assez clairs que dans des temps lointains, plus heureux et plus civilisés (pas un mot de Napoléon), Bernadotte
Des fiers enfants du Nord viendra guider le char.
Son fils, le nouvel Oscar, croîtra en perfection sous les yeux d’un père
Dont le trône d’Odin a payé la valeur.
Tout cela est dit avec grand accompagnement de nuages qui portent les âmes des guerriers, et de boucliers aux bosses prophétiques. Style de cantate.
L'Ossian de Baour-Lormian a eu cinq éditions ‘. La première ?, qui parut en 1801,.se présentait sous la forme d’un élégant petit volume, aisé à glisser dans la poche, à lire à la promenade, bien différent à cet égard des in-octavo de Le Tourneur. Cette édition est assez rare aujourd’hui : elle manque aux quatre bibliothèques publiques de Paris. Sans doute le tirage en fut assez restreint. Le succès encouragea
1. Quérard est très incomplet et inexact sur ce point. 2. Ossian, Poésies Galliques en vers français, par Baour-Lormian. Paris, P. Didot l’aiîné, an IX, in-18 de 264 p.
Ses « Poésies Galliques » 485
l’auteur à revoir son travail, à le compléter, et à le publier à nouveau sous cette forme un peu différente : ce fut l'édition de 180% ‘, qui présentait « d’heureuses corrections et des additions précieuses ? ». A partir de ce moment, le texte des Poésies Galliques ne change plus. Je n’ai pu rencontrer la troisième édition, qui est de 1809. La quatrième, de 1818 ‘, mise en vente de nouveau, mais sans ee en 1822, est un peu plus commune. Enfin la cinquième * a une importance particulière. C’est un assez beau volume qui contient, outre les Poésies Galliques, les Veillées poétiques etmorales qui avaient paru séparément en 1811 et qui depuis. avaient été rééditées plusieurs fois; neuf Fragments des Nuits d'Young; dix Fragments d'Hervey ; etune Notice historique sur Jeanne Gray qui n’a d’autre raison d’être que de grossir de quelques pages le volume. Cette édition de 1827 a été la dernière : parue en plein Romantisme, elle arrivait déjà un peu tard. Néanmoins, elle a dû avoir un grand débit : c'est celle que l’on rencontre le plus fréquemment. Nous lirons Baour dans son premier texte, celui de 1801 ; je signalerai ensuite les principales différences que présente le texte de 1804 et des éditions suivantes,
La première édition était dédiée à Joseph Despaze, Toulousain comme Baour, poète satirique comme lui, et comme lui ami d’Ossian : du moins cette dédicace nous l’apprend. Elle disparut des éditions postérieures. Le Discours Préliminaire de onze pages s’est conservé sans changement : écrit en 1801, il datait étrangement en 1827, lors de la dernière édition et de la plus répandue. Rien de plus décevant et de plus vide, dans son allure brillante et aisée, que ce morceau de critique apologétique. On y trouve des choses
très connues, et l'on n’y trouve pas ce que l’on y cherche, ce qui éclairerait le lecteur sur le caractère propre du recueil, son contenu et la méthode du traducteur. Ce Discours Pré-
1. Id., nouvelle édition corrigée et augmentée, an XII-1804, in-12.