‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 269 sur 512 · V. Les jugements de la critique. Les parodies des Bardes · texte numérisé non relu

V. Les jugements de la critique. Les parodies des Bardes

VI. Uthal, opéra, par Méhul (1806). La couleur et l’action. L’instrumen-

tation. Les jugements de la critique. Une parodie d’Uthal. — Le Colmal de Winter. Le Wallace de Catel. Ossian en pantomime . La Caverne d’Ossian. — Conclusion.

Ossian avait déjà inspiré de la prose et des vers, des poèmes et desidylles, des élégies.et: des romances ; il n'avait pas encore paru au théâtre. C’est Arnault qui.osa le ;premier demander cette sanction-de sa gloire en faisant Jouer sur le Théâtre de la République, le 3 juin 1796, Oscar, fils d'Ossian, tragédie en cinq actes et'en vers. Si l'on songe quele théâtre a toujours été,en France du moins, la suprême consécration des genres qui cherchent à s'imposer, et la forteresse que les écoles nouvelles doivent emporter d’assaut ; si l’on se rappelle que la Pléiade a voulu avoir son théâtre, et:si l’on évoque le ‘retentissement qu'ont eu les succès du Cid, d’Andromaque ou d’Hernani, on comprendra

aisément que la première scène de Paris était pour l'ossianisme une capitale conquête.

Arnault est déjà l’auteur applaudi de Marius à Minturnes et de Lucrèce ; il va faire jouer Cincinnatus ; Ossian fera un peu diversion à ses tragédies romaines. Il connaît et goûte le Barde : il lui empruntera son Chant gallique. Mais ce n’est pas un admirateur outré d’Ossian : « J’aime, disaitil, ses beautés ; j'aime peut-être aussi ses défauts. » En bon classique qu’il est, il imagine Horace ressuscitant pour juger Ossian, et lui déniant l'art et le propre talent de l’épopée :

Les premières pages du rapsode écossais lui plairaient sans doute, mais il s’apercevrait sans doute aussi, aux pages suivantes, que ce rapsode n’a qu’un ton, qu'une couleur ; que s'il est doué jusqu’à un certain point du génie qui exprime, il manque absolument du génie qui combine ; que ces poèmes dénués d'action ne sont rien moins que des épopées ; que malgré l'éclat du style, ces chants monotones ressemblent à des palettes où sont jetées au hasard des couleurs brillantes, éléments d'un tableau qui ne forment pas un tableau, faute d’être appliqués à des dessins, faute d’être employés par un artiste #!.

Ces « couleurs brillantes » étaient précieuses à qui cherchait à rafraichir la vieille tragédie classique. « Je dois moins à Ossian mon sujet que mes couleurs ? », disait Arnault en imprimant sa pièce. « Dénuées d'art, mais surabondantes de génie, ces productions monotonément sublimes » lui ont paru présenter au poète dramatique une « inépuisable source de richesses intactes ». Ossian, « le chantre de la valeur et de la mélancolie », doit plaire par ce double aspect à tout homme « pour peu qu’il soit doué d'imagination et de sensibilité ». Et n'oublions pas qu'il présente de plus « une mythologie toute sentimentale ».

Il y a en effet une couleur matérielle et, si l'on peut dire, une couleur morale. La seconde est singulièrement plus alttachante ; mais la difficulté ici était extrême. L’'inconsistance et la fausseté de l'œuvre de Macpherson se démasquent pour l’observateur attentif, par ce trait frappant qu'il n’y

1. Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, 1833, IV, 86 et 85. 2. Arnault, Oscar, fils d’Ossian ; tragédie en 5 actes, an IV : Préface. Œuvres, t. I.

« Oscar » tragédie d’Arnault . 549

a pas d’état de civilisation ni d'état d'esprit ossianique, ou, si l’on veut, calédonien. Que sait Arnault, après avoir médité les deux volumes de Le Tourneur, de l’âme de ses personnages et de leur attitude devant la vie ? Hors l’amour et la guerre, comment vivent-ils? Les héros et les vierges de Morven sont déjà des figurants de théâtre ;ce ne sont point des héros de chair et de sang, dont le poète dramatique puisse pénétrer et sentir la vie, dont il puisse retrouver les sentiments élémentaires et les secrètes pensées, pour essayer de les faire revivre sur la scène. À vrai dire, ce bonheur suprême a été donné à peu de poètes : les plus grands ont dû souvent se contenter de transposer leurs propres sentiments et de les revêtir des couleurs de la légende ou de l’histoire. Profitant de l’indétermination morale et du néant psychologique qui est le propre des personnages ossianiques, Arnault les fait penser et parler en fiers républicains, et en ennemis cependant de la dictature révolutionnaire. Dermide fait à son fils, le jeune Fillan (« prononcer la double // sans la mouiller ! »), une leçon de morale laïque. La seule sanction du crime est, pour le méchant, ‘

De grossir du Légo les ombres meurtrières.

La couleur Er matérielle est plus aisée à se procurer et à appliquer comme il faut. Voici le décor : le palais de Selma, «. d'architecture barbare » ; le rivage de la mer ; un bois funèbre semé de tombeaux (il n’y a rien de tel dans Ossian), où l’on distingue celui de Fingal « indiqué par quatre pierres ». La lune éclaire la scène et le bois funèbre. Je ne sais trop ce que le plus sévère des critiques d'Oscar voudrait trouver de plus dans ce bois, auquel il reproche de ne présenter « aucun caractère distinctif qui puisse nous transporter dans les tempset les lieux chantés par Ossian*». Voici les détails qu'on ne voit pas, mais que le dialogue évoque à l'imagination : les rocs, les bruyères, l’Arven caché dans les nuages, les forêts qui des monts de l'Arven hérissent les sommets, Les flancs obscurs des rochers dInis tore, les bords fangeux de l'impur Légo, les sapins du

4. Clément (de Dijon), Journal Litléraire, 25 messidor an [V.

Cromla,; les doques gémissants aux hurlements funèbres; le > chevreuil téméraire (1), les ombres des héros penchés surr les nuages...

Je: mêlerai:ma: voix à la voix de: l'orage, Au. bruit de. la. tempête, aux, fracas des torrents, Aux. hurlements plaintifs des fantômes errants *

Cette. couleur locale qu'Ossian fournit, et qui est très. neuve. en effet pour le spectateur français, ne fait pas corps avec l’œuvre ;elle est plaquée sur un style qui reste, malgré tout, .très. classique et d’une timidité routinière. Melpomène s’est travestie en vierge de Morven, mais on reconnaît la muse de. Racine et de Voltaire à sa voix, à son accent, à son langage même, toutes les fois qu'elle: donne libre cours à ses sentiments. On compterait aisément les: expressions ossianiques;.tout le reste pourrait être d’A/zireou de Mérope : et, ce qui.est un aveu naïf du genre de travail auquel s’est, livré Arnault, les traits ossianiques sont plus nombreux. dans les premiers actes que dans les derniers. Sa palette était épuisée. Le reste du temps, c’est le trop sensible Oscar, un amour qui sans doute eût serré les nœuds qu’il va briser, et des vers comme ceux-ci :

Qu'il me tent de vertu pour vous pouvoir quitter!

… lPascendant vainqueur Des droits de la beauté joints aux droits du malheur... A force de sentir je semblais insensible.

C’est l’amant de Bérénice, ou bien c’est l’homme au sonnet, qui prêtent leurs élégances au fils barbare du barbare: Ossian. |

La lutte entre l’amour et l'amitié, tel est le fond der la tragédie. Dermide, proscerit, quitte son: pays avec ses partisans, et confie sa femme Malvina à Oscar, fils:d’Ossian, et son plus intime ami. Mais Oscar est épris de Malvina ; comme il lui fait part de ses sentiments, on annonce: la mort de Dérmide ; cette mort leur permet de.se promettre l’un à l’autre. Dermide revient inopinément ; ce

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