‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 38 sur 512 · Windisch, p · texte numérisé non relu

Windisch, p

c'est désormais indubitable, il ne peut être postérieur à l'Ossian de Macpherson ; il doit au contraire l'avoir précédé et lui avoir servi de modèle, au moins pour certains poèmes. Si l’on admet que, par les soins du laird de Strathmashie et de quelques autres, il a été confectionné un pseudo- Ossian gaélique avant le pseudo-Ossian anglais, on s’explique très bien le rapport bizarre et complexe que l’on constate entre l’un et l’autre. Admettre cette étape intermédiaire, c’est éclairer beaucoup de choses, tant si l’on cherche les sources de Macpherson que si l’on veut élucider l'origine du texte de 1807 et la nature du travail auquel se sont livrés ces modernes diascévastes.

Un autre avantage de l'hypothèse que l’on propose ici, c'est qu'elle explique d’une façon satisfaisante un fait autrement presque inintelligible, l’abime qui sépare les propres productions poétiques de Macpherson et son Ossian. Ici, nous sommes en présence de textes anglais, et nous pouvons ne nous en rapporter qu’à nous-mêmes. Sans doute, il y a des ressemblances, mais elles tiennent surtout aux sujets. Rien de commun au reste entre ces vers mécaniquement réguliers, d’une inspiration banale, pleins d’ornements classiques, et cette prose qui dut son succès à sa nouveauté. En admettant que Macpherson travaïllait avec et d’après le laird de Strathmashie ou quelque autre, on a enfin une réponse, la seule réponse à donner aux partisans de l'authenticité, qui ont toujours dit: Celui qui venait d'écrire le Highlander et le Chasseur ne peut avoir composé de toutes pièces, deux ou trois ans plus tard, Ossian.

Enfin le dépôt chez le libraire, dont celui-ci a témoigné sous la foi du serment, s’explique seulement dans cette hypothèse. Toute autre conduit à nier absolument la possibilité même de ce dépôt.

Je viens d’insister un peu longuement sur cette période d'élaboration de Fingal et des premiers poèmes, parce qu’elle est à mes yeux la plus importante. Lorsqu’au début de 1761 Macpherson se retrouve à Edimbourg, réduit à ses propres forceset seulement guidé par Blair ou d’autres lettrés non celtisants, il utilise alors tout ce travail fait avec lui ou devant lui, et dont peut-être on continue à lui envoyer les résultats. Son imagination, son talent propre,

l’inclinent à s’éloigner de plus en plus des textes qu’il devait primitivement se borner à traduire. D'ailleurs il est un point sur lequel il reste original, quelques secours qu'on ait pu lui communiquer ou lui construire. Ses paysages favoris ne devaient pas grand’chose à ses nouveaux modèles, puisqu'ils étaient déjà traités avec la couleur qui leur est propre dans les fragments de 1760 *. Cette couleur particulière est bien à lui.

Mais ce que l’on reconnaît unanimement pour un trait de génie, c’est le mépris insultant que professe Macpherson pour ces mêmes ballades originales qui avaient fourni le fond primitif de son Ossian. Il fallait faire croire que les « originaux », publiés ou non, étaient les vrais, les seuls, et ruiner d’avance l’autorité de ces poésies si quelqu'un, d'aventure, s'avisait de les faire connaître et de dire au monde : Voilà le véritable Ossian. Macpherson, en futur pamphlétaire, joue habilement et de l’'amour-propre écossais, et du dédain anglais pour Paddy. Ces ballades, d’après lui, sont des compositions grossières et de basse époque, de mauvais remaniements irlandais du véritable Ossian écossais, que lui, Macpherson, a retrouvé. Il faut le voir relever les naïfs anachronismes, les contradictions, et sourire avec une morgue sarcastique de ces misérables plagiats. Il faut le voir railler à ce propos des savants estimables comme les deux historiens irlandais Keating et O’Flaherty. Jamais dans l’histoire littéraire aussi incroyable impudence ne servit politique mieux calculée.

Ce que je viens de dire s’applique bien entendu à l’ensemble du travail de Macpherson, à Temora comme à Fingal. Cependant, sans vouloir jamais avouer à quel point il était original, il prenait peu à peu un ton d’assurance tout différent de sa modestie première. Dans la Préface de Temora, il laisse entendre que son second grand poème est jusqu’à un certain point son œuvre personnelle. La Préface de 1773 parle de bizarre façon des « images exubérantes » qui ont été corrigées dans cette nouvelle édition. D'ailleurs. à partir de Temora, son refus obstiné d’entrer dans aucune discussion touchant l’authenticité, ses tergiversations pour la

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