D I OO
Influences ossianiques sur la poésie de Lamartine 751
comparé à Ossian par ses admirateurs. Le romantique Fontaney, en 1829, silhouette ceux qui disent des vers dans le salon de Nodier :
Tantôt c'est Lamartine, C'est ce Jeune Ossian, chantre mystérieux Des intimes amours
Et un Provençal inconnu l'appelle en 1836 « le Barde pèlerin » : Julia devient « la fille du Barde » ; et le fougueux Aixois de s’écrier :
Terre d'Erin que baigne un brumeux Océan, Cesse de nous vanter ton divin Ossian *..,
parce qu'Ossian-Lamartine est plus grand que son lointain ancêtre.
Cette dépendance générale qui rattache Lamartine au Barde de Morven, qui fait qu’à.son nom, par une association d'idées naturelles, s’associe le nom d’Ossian, montre qu’on n’a pas épuisé le sujet quand on a dressé un tableau des rapprochements précis que l’on peut constater. Mais examinons maintenant les résultats de cette enquête, et les conclusions qu’on est en droit d’en tirer.
M. von Poplawsky divise la production poétique de Lamartine en quatre périodes : la première comprenant les Méditations Poétiques, la secondeles Nouvelles Méditations, le Pèlerinage d’Harold (la Mort de Socrate ne donne lieu à aucun rapprochement), le fragment de Samuel etles Harmonies ; la troisième, Jocelyn et La Chute d’un Ange; la quatrième les Recueillements. En groupant les textes recueillis suivant cesindications, voici le tableau qu’on obtient:
1. A. Fontaney, À Madame N. [Nodier, à propos des soirées de l’Arsenal] dans les Annales Romantiques de 1829 ; cité par Eugène Asse, Les petits Romantiques, p. 19. l
2, Ch. Chaubet, Le Barde des Solitudes, mélodie 4°: Le Barde et l'Etrangère. — Ce recueil publié en 1844 est, nous dit l’auteur, beaucoup plus ancien. La pièce qui parle de Lamartine date probablement du passage du poète allant en Orient (1832).
752 Ossian en France Groupes Nombre de textes ossianiques :
IV ÿ
On voit que les premières Méditations, qui n’offrent comme matière que la cinquième ou la sixième partie de l’ensemble considéré, présentent à elles seules près de la moitié du nombre total des passages intéressants. Mais il est à regretter que les Harmonies, qui appartiennent à une veine poétique si différente, qui se rattachent à une période si nouvelle de la vie du poète, n'aient pas été plus nettement séparées des recueils précédents. Voici pour le second groupe, le plus complexe, les chiffres que l’on obtient, en négligeant cette fois quelques rapprochements dépourvus de certitude :
4. Nouvelles Méditations. 33 2. Pèlerinage d'Harold 3 3. Samuel. at 1 4. Harmonies. 4
AT
On voit que c’est entre les Nouvelles Méditations et les Harmonies, vers 1824 environ, que se fait la coupure, et qu’on pourrait dresser letableau suivant, plus exact et plus instructif :
1. Avant 1824 (Méditations et Nouvelles Méditations) PES MR DAS TAN LME a RES IT. "Après1824%:ftout le reste) MONS IN
Si l’on tient compte de la quantité très inégale de ma-
tière contenue dans les deux groupes, on obtiendra à peu
près, pour le contenu ossianique des deux périodes, les chiffres 88 °/, pour la première et 12 °/, pour la seconde.
EN
Variation de l'influence d'Ossian 753
Autrement dit, Lamartine a été sous l'influence directe d’Ossian pendant la période de composition de ses deux premiers recueils, de 1816 à 1823 environ. Puis d’autres goûts l’ont entrainé, un autre idéal s’est ouvert à ses yeux ; il n’a plus envers le Barde que des dettes certaines mais beaucoup plus rares. Ossian a été la première voix qu’ait entendue son âme et dont elle ait aimé à répéter les accents. Puis à cette nuance de sentiments a succédé une autre nuance moins grise, moins mélancolique, et moins romantiquement éperdue. Il y faut voir l'effet de l’âge, il y faut voir aussi l’effet du changement d’horizon. Le poète a découvert, pour la seconde fois sans doute, mais a vraiment découvert l'Italie. La première fois qu’il la vit, nous dit-il, il n’était pas mûr pour la goûter.
Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Ecosse et Ossian me seyaient mieux que le Tasse et Sorrente *.
Mais, lors de son second séjour, cette « seconde patrie de ses yeux et de son cœur » a transformé son paysage intérieur. Le vague qu’il aimait devient alors un autre vague : le vaporeux ossianique cède la place à des vapeurs plus blondes, plus lumineuses et plus souriantes, et, s’il rêve toujours d’immensité, c’est maintenant d’une immensité sereine, radieuse, resplendissante, où l'âme nage dans la joie et dans la lumière.
L'auteur dont je viens d’analyser les résultats fait d’ailleurs remarquer que si, à partir d’un certain moment, « le souffle de la poésie du Nord cesse presque complètement », le souvenir de la personnalité d’Ossian grandit de plus en plus et prend une place prépondérante dans l'esprit du poète. Il y a de la justesse dans cette observation ; mais 1l serait plus exact de la formuler un peu autrement. Tandis que l'imagination du poète, élargie par le renouvellement des années et par l’apport de l’expérience, enrichie par de