CONCLUSION
On ne doit pas s'attendre à trouver ici résumée l’histoire de l’ossianisme français, ni répétées les conclusions particulières que j’ai été amené à formuler à propos de chaque époque ou de chaque question. Je me contenterai d'exposer quelques réflexions générales qui se dégagent de ces recherches. Sur plusieurs points d’ailleurs, je n’ai fait qu’appuyer de preuves plus nombreuses et plus circonstanciées ce que tout le monde savait déjà. Sur d’autres, les faits que J'ai rassemblés invitent à modifier quelques idées reçues, et surtout à ajouter quelques vues nouvelles.
On représente communément le succès d’Ossian en France
comme dû uniquement à ce qu'il apportait de nouveau à
l'imagination et à la rêverie. En réalité, si ce succès a été si étendu, si prolongé, et auprès de lecteurs si divers, c’est qu'Ossian intéressait à la fois ou tour à tour des facultés dif-
férentes de l’esprit. Les premiers qui l’ont découvert y ont
vu un document littéraire de premier ordre sur le langage et la poésie des peuples primitifs. Presque en même temps, on le considérait comme un monument historique précieux de la civilisation des Celtes et des anciens habitants de l’Europe du Nord : cette idée persiste pendant environ soixante ans. Pendant le même laps de temps à peu près, il est constamment admiré pour la beauté morale de ses héros et de leurs actions : à une époque où l’on parlait beaucoup de la vertu, on en trouvait dans ses chants les plus parfaits modèles. Reste l'aspect sentimental, celui que l'on a seul fait ressortir jusqu'ici. Ossian, qui intéressait les esprits par les raisons que je viens de résumer, touche en effet les âmes par son paysage grandiose et triste, par la place qu'y occupent les ruines, par la grâce de ses peintures, par le pathétique de ses sentiments, par la mélancolie de ses réflexions.
Vertueux comme Richardson ou Rousseau, il est funèbre comme Young et idyllique comme Gessner. Il exprime à la fois les tendances sentimentales les plus diverses, tempérées l’une par l’autre et influant l’une sur l’autre : de sorte que son succès est dû en partie à cette combinaison nouvelle, en partie à l’évidente nouveauté du paysage et du style.
Il faut donc élargir sensiblement l’idée qu’on se fait de l’ossianisme français. Les poèmes attribués au Barde de Morven ont offert successivement ou à la fois un document littéraire, un monument historique, un idéal moral, des tableaux qui séduisent l’imagination ou qui émeuvent la sensibilité. Ces deux derniers caractères ne doivent pas faire oublier les trois premiers. Par ceux-ci Ossian appartient à l’histoire des idées, comme par les autres, plus connus jusqu'ici, à l’histoire des sentiments et de leur expression littéraire.
Il faut également prolonger dans le temps cette influence si variée, Trop souvent on limite l’ossianisme français à la brève période de la mode ossianique sous le Consulat et l’Empire et à une influence un peu plus durable sur quelques écrivains. En réalité, le genre ossianique a fourni des sources aux poètes pendant un demi-siècle environ, de 1780 à 1830 ; les poèmes du Barde avaient dès avant cette époque intéressé des esprits distingués, et ont continué quelque temps après à offrir un refuge à certains rêves. Il faut donc distinguer la mode ossianique de l’ossianisme. Celui-ci commence, coïncidence remarquable, en même temps que le succès d’Young et celui de Gessner; il est plus lent à s'établir, il passe plus tard par son maximum, et emprunte à une circonstance purement fortuite, le goût personnel de Napoléon, un éclat éphémère que n’ont jamais connu les influences rivales. Il constitue avec ces dernières et plus qu’elles un des éléments importants du préromantisme. Il sert puissamment la réaction contre le classique gréco-romain en offrant un autre modèle de classique, un classique du Nord : c'est comme tel qu’il a été goûté par beaucoup d’esprits timides. D'autre part, il renforce et grossit divers courants partiels dans lesquels le romantisme s’essayait sans trouver sa voie : le troubadour, le gothique, le frénétique. Surtout il donnait une forme particulière, et par suite pro-
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visoire, à certains éléments généraux du romantisme : le paysage sombre et grandiose, la mélancolie des tombeaux et des ruines, le pathétique de la destinée humaine, Certaines modes littéraires qui ont commencé par lui être parallèles, et qui lui ont survécu, le byronisme, le goût pour Walter Scott, ont repris quelques-uns de ses traits.
On peut doùb conclure sur ce second point, que l’ossianisme, qui satisfaisait les tendances les plus variées, et même parfois les plus contraires, a été une longue étape du goût français entre le classicisme et le romantisme ; et son apogée a été favorisé à cet égard par l’anarchie complète où se trouvait le goût au début du siècle, entre le classique expirant et le romantique à peine aperçu.
Pourquoi ces poèmes, après avoir été si généralement appréciés, ont-ils cessé de plaire et même d’être lus? D’abord, par la ruine de l’authenticité absolue, qui entraînait forcément la ruine de tout intérêt documentaire, historique ou moral. Quoiqu'il y ait eu de tout temps des sceptiques, et qu’on rencontre très tard des fidèles, on peut dire néanmoins que cette ruine est consommée entre 1830 et 1860.
Mais si elle explique qu’on ait abandonné Ossian comme
document, elle n’explique pas qu’on l'ait dédaigné comme source d'émotion et de poésie. Ici deux raisons nouvelles interviennent. La première est générale : l’ossianisme était une mode littéraire, qui ne donnait qu’une forme passagère à des sentiments durables ou même éternels, et une mode très limitée dans ses ressources, très peu variée dans son expression. Ainsi ont paru successivement le pétrarquisme, le précieux, le goût de Young ou de Gessner, et de nos jours le tolstoïsme et le nietzschéisme. Comme eux, il devait périr, après une existence brillante et brève ; comme eux, après avoir exprimé d’une manière heureuse et frappante certains sentiments vagues ou obscurs auparavant, il devait disparaître, sa tâche une fois accomplie, qui était d’en enrichir le patrimoine sentimental de l’Europe pensante.
La seconde raison est particulière. On pourrait aimer Macpherson ou Smith comme on aimait Ossian, et 1l devrait être au fond assez indifférent que tel paysage, tel sentiment
ait été évoqué par un vieux barde aveugle il y a quinze
siècles, ou par un jeune précepteur où un ministre il y a
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cinquante ans, si l’idée, l’image ou l’expression nous charment. Cependant il n’en est rien, au moins chez la plupart. C’est sans doute qu'il entrait dans cette sympathie une grande part d'imagination. La légende qui les enveloppait donnait à ces sentiments et à ces descriptions une séduction qui les transformait : le jour cru de la vérité, en dissipant ce nimbe poétique, sembla leur enlever toute beauté. Rappelons-nous cependant que plusieurs, Chateaubriand, Nodier, Boissonade, ont témoigné fermement que pour être complètement détrompés sur l’origine de ces chants, ils n’en restaient pas moins profondément sensibles à leur charme.
Mais pourquoi les générations suivantes n'ont-elles pas goûté les poêémes ossianiques ? Ayant ignoré l'illusion première, elles devaient ignorer aussi la déception. La vérité est qu’elles ne les ont pas lus. Plus connu de nom et tout de même plus cité que Young et Gessner, Ossian est relégué comme eux parmi les vieilleries, défroques ridicules d’un passé qui n’est pas tout à fait assez lointain pour redevenir sympathique. Ceux qui s’avisent de feuilleter ses poèmes ne les voient le plus souvent qu’à travers le français de Le Tourneur-Hill-Christian, très Louis XVI et démodé-au suprême degré. Les lire d'ailleurs, ce serait, semble-t-il, se montrer dupe d’une fraude que l’on croit complètement dévoilée ; ce serait se couvrir de ridicule. Très rares sont ceux qui ont échappé à cette crainte, qui ont voulu et qui ont pu lire en anglais quelques pages de Macpherson, par curiosité et sans parti pris d'aucune sorte; quant à Smith, je crois bien que pas un Français ne s’est avisé de remonter au texte, assez difficile d’ailleurs à rencontrer. Il se peut que l'avenir réserve à Ossian, non pas certes un regain de faveur, mais une curiosité plus studieuse et plus sympathique ; l’auteur de ce livre voudrait avoir contribué à l’éclairer et à la diriger.