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CHAPITRE II

Nouveaux fragments et petits poèmes ; Suard et Diderot ; la « poésie de nature »

I. Second article du Journal Etranger (janvier 1761). Les Poésies Erses comme type de la poësie de nature. Deux nouveaux fragments : Ossian ; Fingal ; Morven. La couleur et le style. Suard, deuxième introducteur d’Ossian en France. Exactitude de ses traductions.

II. Troisième article (décembre 1761). La vraie poésie. Premiers détails historiques. Fragments nouveaux.

1II. Diderot traducteur des « chansons écossaises » et ses traductions revues par Suard. Caractère commun de ces premiers fragments lyriques. Diderot et la poésie erse.

IV. Premiers articles sur Fingal. Les cinq Poèmes Erses de 1762 : les sujets; le paysage ; la poésie sidérale ; les ombres ; le personnage d’Ossian. Le style.

V. Commentaires de Suard sur l’effet produit. Grimm et ses préférences. Fin de la contribution du Journal Étranger (septembre 1762).

La seconde apparition des Poésies Erses (nous avons dit qu’Ossian n’était pas encore donné pour l’auteur de ces fragments) eut lieu dans le Journal Etranger en janvier 1761. Le rédacteur, en faisant allusion à la première révélation du numéro de septembre précédent, n'indique pas qu’elle ait excité une particulière curiosité, alors qu’il aurait pu prendre texte de cette publication pour vanter sa feuille en la montrant toujours empressée à accueillir les nouveautés intéressantes. Cette abstention étonne ; elle ne s'explique que si, en somme, la révélation de Turgot n'avait produit que peu d'impression. En fait, on ne relève

dans l'intervalle aucun témoignage d'intérêt où d'approbation.

L'occasion de ce second article est la publication des Fragments dans leur première édition d’Edimbourg, bien que cette publication eût eu lieu, on l’a vu, dès juin 1760. Mal informé de ce point de détail, le Journal Etranger paraît croire que la publication de deux morceaux dans le London Chronicle a devancé l'édition des Fragments, tandis que c’est le contraire. Le journal londonien n’est qu’un des périodiques de la Grande-Bretagne qui avaient inséré quelques-uns des Fragments parus d’abord en libraïrie, et qui leur avaient ainsi donné plus de diffusion. Du petit volume dont il abrège le titre en tête de son article, le rédacteur tire deux nouveaux morceaux, qu'il fait précéder de « quelques réflexions générales ».

Ces réflexions, comme celles de Turgot, consistent moins à étudier en elle-même cette poésie nouvellement découverte, qu'à en tirer argument pour soutenir une thèse générale. Turgot s’attachait spécialement au « style oriental > qu’il découvrait dans les brumes de l’Ecosse, et cherchait à expliquer ce phénomène contraire à la fe des climats. Le nouveau critique va plus loin, et se sert de son texte pour démontrer que la grande et vraie poésie se rencontre surtout, doit se rencontrer surtout chez les peuples primitifs. Il admet donc implicitement deux choses: la première, dont personne ne pouvait encore douter, au moins en France, c’est que les poèmes erses sont très anciens, et par conséquent authentiques ; la seconde, c’est qu'ils sont d'une grande beauté, c’est surtout qu’ils sont de la poésie, et de la plus pure. Ainsi la découverte de cette poésie sauvage et inconnue ne fait que fortifier d’un argument d'autant plus précieux qu’il est inattendu la thèse classique de « la supériorité des poètes anciens sur les modernes » ; supériorité que le journaliste admet sans même la discuter. Mais cet avantage n’est pas dû à la « supériorité des esprits » : car sans doute l’homme a toujours Jjoui de facultés pareilles et à peu près égales. Il faut en chercher la cause « dans la différence des langues, et surtout dans celle des mœurs ». Il y a donc une période de l'histoire de l’humanité qui est particulièrement favorable

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à la poésie, et c'est la période la plus reculée, Homère le prouvait ;les poèmes erses le prouvent aussi. En effet, « ils approchent plus du ton d’Homère que de celui de Pope ou de Dryden ». Loin de diminuer le respect pour les anciens, ils le fortifient ; mais à condition qu'on entende, par /es anciens, tous les poètes des premiers âges. C’est cette poésie erse que le journaliste a devant les yeux lorsqu'il écrit :

La poésie est de toutes les nations et de toutes les langues, et peut-être que la grande poésie, telle que la concevaient les anciens, appartient plus aux peuples encore barbares, qu'aux peuples plus instruits et plus civilisés. Des hommes sauvages, dont l’âme, pour ainsi dire, toute au dehors, n'est ébranlée que par des objets physiques, et dont l'imagination est toujours frappée des grands tableaux de la Nature ; des hommes, dont les passions, excitées seulement par les plaisirs de l'amour et la gloire des combats, ne sont tempérées ni par l'éducation ni par les lois, et doivent conserver toute leur impétuosité, toute leur énergie ; des hommes, dont l'esprit n’ayant que peu d'idées abstraites et point de termes pour les rendre, est forcé de recourir aux images matérielles pour exprimer leurs pensées ; de tels hommes, dis-je, paraissent plus propres à parler le langage de l'imagination et des passions,

tandis que l’esprit du civilisé « s’accommode mal d’une certaine latitude vague et indéterminée dans les idées, dont la poésie a besoin ». Ce dernier principe est intéressant à retenir. Vague, indéterminé : voilà ce qui manquait à certains, voilà ce qu'Ossian allait leur offrir !.

Les morceaux choisis cette fois n’étayaient que faiblement des idées si hardies et si fécondes. Ce sont deux fragments que Macpherson, après les avoir publiés dans son premier volume, n’a pas repris pour les insérer dans ses publications postérieures. Ils ne portent pas de titres. Ils racontent l’une des victoires et la mort d’Oscar (appelé ici Oscur). Le récit

1. Les Variétés Littéraires (I, 210) reproduisent le milieu du morceau, mais remplacent le début par un début plus développé; et transforment la fin pour l’adapter à l’historique des travaux de Macpherson dont elles : e font suivre.

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est mis dans la bouche d’Ossian, son père, et provoqué par les questions du /i/s d’Alpin.

C’est la première fois que le nom d’Ossian paraïîten France. Ilest écrit Oscian et s'écrira ainsi quelque temps encore. Il est présenté dès la première ligne comme fils de Fingal, dont nous voyons également ici la première mention.

Fils du noble Fingal, Oscian, Prince des hommes ! quelle est la source des pleurs qui baignent tes joues? Quels nuages peuvent obscurcir ta grande âme? — Le souvenir. fils d’Alpin, le souvenir tourmente la vieillesse. Ma pensée retourne sur les temps qui ne sont plus: c’est le noble Fingal qui occupe ma pensée.

Et il raconte à son interlocuteur l'épisode de la fille de Cremor, poursuivie sur la mer par le féroce Ullin (qu’il ne faut pas confondre avec le barde de ce nom) ; elle implore le secours des guerriers de Fingal; mais Ullin massacre trois des fils du roi, l’immole elle-même, lorsqu'enfin il tombe sous le fer vengeur d’Oscar.

Au début du second morceau, la physionomie d’Ossian se précise, Le vieillard de Morven (ce mot encore est nouveau) est le dernier témoin des temps qui ne sont plus :

.… Et moi, semblable à un chêne antique de Morven, je me sens dessécher et périr. La tempête a brisé mes rameaux, et je suis ébranlé par les ailes des vents du Nord.

Il n’est pas encore présenté comme aveugle. Mais ce vieillard, qui consume ses jours à pleurer son fils et ses amis morts dans les combats, est une figure nouvelle dans la poésie, une figure originale et qui frappe.

Son langage aussi doit surprendre. Il y a dans ces huit pages quelques tours inconnus jusqu'ici à la langue française, et que l’on ne rencontrait pas dans les deux morceaux traduits précédemment par Turgot : fille de beauté (trois fois répété), le puissant dans les combats, la voix de l'acier. C’est peu, auprès de ce qu'on lira plus tard. C’est assez pour

1. Sur les diverses graphies et la prononciation de/ce nom, voir Jntroduclion, p. 11.

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dépayser. Surtout, le vieil Ossian a des couleurs bien fraîches et bien poétiques pour peindre la jeunesse et la beauté,

Sa gorge était semblable à la neige qui est tombée dans la nuit, sa Joue paraissait une rose nouvellement épanouie... Belle comme le matin, douce comme les rayons de la nuit ; ses deux yeux brillaient comme deux étoiles ; son haleine était comme le zéphir du printemps ; sa gorge ressemblait à la neige nouvellement tombée sur une bruyère mouvante.….

Il y a dans tout cela un mélange de vieilleries et de nouveautés, d’élégances convenues et de notes justes : l’ensemble est neuf. Les roses et le zéphir voisinent avec les neiges et la bruyère. C’est juste assez nouveau pour plaire, pas assez inédit pour choquer une époque très timorée de goût et vite alarmée.

Ailleurs, nous restons dans la ipire phraséologie pseudoclassique, par la faute du traducteur, ilest vrai, plus que par celle de l’écrivain anglais. Rien n’est plus banal que: « Je me suis arrachée aux embrassements de celui qui voulait déshonorer mon sang »; ou : « une Nymphe que gardent les fils de Fingal »; ou encore : «la jeune beauté qu’il poursuivait ». Ce style est d’ailleurs en harmonie avec l’histoire même d’Oscar et Dermid, reprise plus tard par Le Tourneur, et l’un des thèmes favoris des romances de l’Empire. Il y a quelque chose de mièvre, de faussement sentimental dans ce récit. « Béni soit l’arc et la main dont cette flèche est partie ! » dit Oscar, en expirant par la main de celle qu'il aime. C’est un chevalier, c’est un héros du Tasse qui parle ainsi. Nous apprenons justement par une note que ces montagnards « attachaient leur honneur et leur gloire à périr de la main d’une femme qui leur était chère ». Du romanesque, du chevaleresque, des guerriers qui sont des chevaliers, et qui savent pousser le tendre et le passionné, voilà qui contraste avec la barbarie dont on nous parlait tout à l'heure. Mais le lecteur ne s'arrête peut-être pas à ces réflexions ; il reste sous le charme de cette histoire d'amour si galamment contée, et relevée fort à propos d’une petite pointe de couleur locale,

L'auteur des Réflexions générales et de la traduction de

ces deux morceaux ne peut être que Suard. L'édition de 1804 des Variétés Littéraires lui attribue nettement les fragments de poésie erse du Journal Etranger, déduction faite de la part de Turgot ; de même les Mémoires de Garat. C’est sans doute par inadvertance que J. Texte dit que Suard n’a traduit qu’à partir de décembre 1761 *. D'ailleurs il est aisé de le reconnaître dès ce premier article au ton et aux idées qu’il reprendra plus tard. Suard, littérateur souple et habile, critique superficiel et volontiers à la suite, n’en est guère alors qu’au début de sa longue et heureuse carrière littéraire. Ossian marque un de ses premiers pas dans cette série de traductions qui lui vaudront si aisément les pensions, les charges lucratives et l’Académie. Agé de vingt-huit ans, il montre pour les poésies erses que son journal publie toute l’ardeur d’un néophyte :

On trouve dans ces morceaux une naïveté, une douceur de sentiments, un désordre et une vivacité dans les mouvements, une énergie dans les images, une vérité dans les tableaux, qui affectent l’âme et l'imagination d’une manière très agréable.

Il traduit avec une facilité un peu lâche, qui n’a rien de commun avec l’exactitude parfois laborieuse de Turgot: Comme la plupart des traducteurs de son temps, il est fidèle au sens général, maisil délaie pour embellir, Ilajoute des mots, il esquive la concision abrupte du texte anglais :

What tears run down thy Quelle estla source des pleurs cheeks of age ? qui baignent tes joues ?

What shakes thy mighty Quels nuages peuvent obssoul ? curcir ta grande âme ?

Thou hast heard my grief. : Tu as entendu l’histoire de

mes peines.

Cette modification dans l’allure du style, jointe aux élégances de tout à l'heure, transforme passablement l’original : les poésies erses, malgré quelques accents rudes ici et là, et qui détonnent, se présentent et continueront de se

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