J. Texte, J.-J. Rousseau, p
uit
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présenter au public français sous un vernis Louis XV qui trompera le lecteur des premières années sur leur véritable caractère.
Le numéro de décembre 1761 contenait encore dix-huit pages consacrées à la poésie erse, ou galique ; car ce mot fait à ce moment son apparition sous cette forme littéralement transcrite du titre anglais des Fragments de Macpherson ‘. Suard, qui est l’auteur de l’article, débute par huit pages de généralités sur la poésie. Il revient avec plus de développement sur l’idée qu’il avait déjà exprimée, que la véritable poésie est la poésie primitive ; mieux, que « la poésie était le langage naturel des hommes». Tâée solide, idée a priori, qu’il s’agit d’étayer de ce nouvel exemple. Ainsi l’étude d’Ossian est de haute importance pour le « philosophe ». Dépassons donc les Grecs et les Romains, que dans les écoles l’on décore improprement du nom d'anciens :
Si l’on veut remonter à la source et à l’origine de la poésie, ce n’est que par les monuments poétiques des peuples ignorants et encore sauvages qu'on pourra parvenir à connaître son Caractère propre et son but primitif...
C’est dans les poèmes des Hébreux et des peuples orientaux, des habitants de la Scandinavie, du Groënland et des montagnes d’Ecosse, que l’on verra la poésie sous les couleurs simples et naïves que lui a données la nature. C’est sous ce point de vue que nous invitons nos lecteurs à considérer ces Poésies en langue erse.
On voit d’après quels principes tend à se constituer la bibliothèque poétique du jeune Suard, et certainement aussi de plusieurs littérateurs de sa génération. Homère n'y figure plus, mais on y trouve la Bible, considérée comme un recueil
1. P. 42-60 : Fragments of ancient Poetry. Fragments d’ancienne Poësue recueillis dans les montagnes d’Ecosseettraduils de la langue galique ou erse. Troisième édilion. À Edimbourg, 1761.
où se rencontrent, parmi des absurdités et des indécences
que M. de Voltaire sait commenter de la belle manière,
quelques poèmes d’une rare beauté. La Bible n’est plus considérée ici comme la parole de Dieu, comme l’Ecriture Sainte, mais comme le recueil des « poèmes des Hébreux ». Elle offre un intérêt littéraire et historique. Elle reparaît ainsi dès ce moment du xvin‘ siècle, et le genre de curiosité qu’elle éveille est justement celui qui fait goûter Ossian. A côté d’elle on mettra Mallet pour ses traductions de poèmes scandinaves, et Ossian. Aïnsi s’ébauche, chez ces purs classiques de la génération de 1730 à 1740, qui adorent Voltaire, qui ont vu naître et grandir l'Encyclopédie, qui ont vingt à trente ans quand Rousseau paraît et enflamme les cœurs, une conception très nouvelle de la poésie en ellemême et dans ses moyens d'expression. Le médiocre Suard n’est certes pas le prophète d’une nouvelle doctrine ; s’il est préromantique, c’est que d’autres le sont avec lui ; journaliste habile, il se garderait bien de heurter l’opinion.
Il continue son article en résumant la Dissertation de Macpherson sur les Antiquités,etc….,qui précédait le volume de Fingal. Le Journal Etranger avait donc déjà reçu l’ouvrage ; or le numéro de décembre a reçu l’approbation du censeur royal le 30 du même mois, et sûrement l’article de Suard était écrit quelque temps avant cette date. Cet argument, qui a échappé à M. Bailey Saunders, montre combien il a raison de faire remonter la publication de Fingal à plusieurs mois avant la fin de l’année 1761, bien que la date du titre soit 1762 ; dans tous les ouvrages généraux ou de référence qui donnent Fingal, 1769, il faudra corriger ce dernier chiffre.
Le lecteur français faisait connaissance par ces pages avec le nom de Macpherson, sa mission dans les Hautes-Terres, son rôle d’éditeur ou de traducteur, les doutes sur l’authenticité qui s’étaient élevés en Angleterre (nous reviendrons sur ce point). On lui révélait les caractères principaux de la société et des mœurs ossianiques, et les bardes, et les culdées, et l'harmonie incomparable de la poésie celtique, ou de quelque nom qu’on la nomme, où « les mots étaient si bien adaptés aux procédés naturels de la voix... qu’il était presque impossible... de substituer un mot à la
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place d’un autre, et ce choix des mots ne gênait jamais le sens et n’affaiblissait point l’expression ». Quelle belle langue que celle-là, plus étonnante que le ture de Covielle ! et comme Suard a raison d'ajouter :
Si ces propriétés appartenaient réellement à la langue celtique, elle serait la plus belle et la plus poétique des langues, et mériterait pour cela seul d’être étudiée par les poètes et les philosophes.
Après ces généralités, voici enfin du nouveau : c’est Carthon, qui avait paru, on le sait, dans le volume de Fingal. Suard ne peut l’insérer tout entier, il le résume avec des citations. Nous le retrouverons au chapitre III. Puis viennent trois morceaux d’un caractère lyrique, et qui sont étroitement rapprochés par le sujet. Le premier seul a un titre : Shilric et Vinvela ; le second et le troisième ne portent que des numéros, mais en réalité le même titre conviendrait au second ; le troisième est tout différent. Le premier est un dialogue par strophes alternées entre deux amants qui se séparent : Shilric quitte Vinvela pour suivre Fingal à la guerre, et Vinvela nourrit les plus sombres pressentiments. Le second est un monologue de Shilric qui à son retour cherche Vinvela et la trouve mourant de douleur, car un faux message l’a fait croire à la mort de son amant ; il ne peut arrêter son dernier soupir. Ces deux morceaux sont empruntés directement aux Fragments de 1760 ; mais on pouvait les retrouver dans Carric-Thura. Le troisième, moins intéressant, montre Carril pleurant la mort de Malcolm et croyant voir apparaître son ombre. Ce passage, qui met en scène des personnages écossais mais non ossianiques, Malcolm, Reynold, appartenait aux Fragments ; il n’a pas été conservé par Macpherson dans ses poèmes, sans doute parce qu’il détonnait avec le reste. Enfin, les deux dernières pages du substantiel article de Suard donnent la traduction de Connal et Crimora ; mais cen’est pas le même morceau qui avait paru sous ce titre dans le Journal de septembre 1760.C'est un dialogue emprunté à Carric-Thura, qui figurait dans le volume de Fingal, et sur lequel l'attention du traducteur s'était sans doute portée à cause du
premier Connal et Crimora qu’il y retrouvait ; ce dialogue est pris un peu plus haut dans le même poème.
Pour expliquer l’origine des traductions qui s’accumulent ainsi dans le numéro de décembre, il faut laisser entrer en scène un nouveau personnage: c’est Diderot, Dès le 12 octobre, il écrivait à M'° Volland :
Vous aurez aussi vos chansons écossaises : j’en ai le recueil en entier. Celles qu'on a traduites sont belles ; celles que l’on a laissées ne le sont guère moins ; mais ce qu’il y a de singulier, c’est que presque toutes sont des chants d'amour et funèbres. La première fois je vous traduirai la première intitulée : Shylvie et Vinivela ‘. Ce qui me confond, c’est le goût qui règne là, avec une simplicité, une force et un pathétique incroyables. Un guerrier partant pour la guerre dit à celle qu’il aime : « Mon amie, donnez-moi le casque de votre père. » L'amie répond : « Voilà son épée, sa cuirasse, son casque. Ah! mon ami, mon père était couvert de ces armes lorsqu'il perdit la vie. » *
La traduction que Diderot promet ainsi à son amie, nous en possédons un fragment authentique.« Grimm, lui écritil quinze jours plus tard, a le morceau que j'ai traduit *. » Grimm donne en effet, sous le titre de Première chanson erse : Shilric et Vinvela, une traduction qui, dit-il, « est de M. Diderot ‘ ». Or ce texte est presque identique au texte correspondant du Journal Etranger.Les seules différences qu’on y relève, au nombre de 7 sur les 50 premières lignes du morceau, sont des corrections matérielles: Suard a rectifié quelques erreurs d’une plume toujours trop pressée, ou corrigé un contre-sens — mes chiens ne m'attendent plus (attend me no more) devient ne me suivent plus
1. Sic. Diderot a dû écrire ces mots correctement, et le copiste les aura mal transcrits.