CHAPITRE lIIl
Premières polémiques et derniers fragments
1. Carthon. La traduction de Londres. Le thème du combat du père et du fils. L’apostrophe au soleil. Origine et valeur de ce morceau. Ossian et Milton. — Les principaux morceaux de Carthon traduits par Suard dans la Gazette Littéraire.
II. Jugements contemporains sur Carthon. Le Journal des Savants. Ossian et Çorneille. —— Les deux traductions : leur valeur.
III. Premiers doutes sur l’authenticité. Le Journal des Savants. Arguments moraux et littéraires tirés de l’étude de Carthon. Le duc de Nivernois et l’Académie des Inscriptions. — Ossian revendiqué par l’[rlande : la Lettre de Terence Brady ; le Mémoire de M. de C‘**. Résistance des ossianistes français.
IV. La concurrence des bardes gallois; comment Suard les traite. Derniers fragments inédits donnés par la Gazette Littéraire.
V. Coup d’œil d'ensemble sur les morceaux traduits pendant cette première période. Leurs caractères communs. Aspects sous lesquels on les considère. L’ossianisme de la première heure en France et à l’étranger.
VI. Réunion des morceaux ossianiques du Journal Etranger et de la Gazette Littéraire dans les Variélés Lilléraires de 1768. Contenu de ce recueil ; sa diffusion.
Au commencement de l’année 1762, pendant que se continuait dans le Journal Etranger la série des traductions de Suard, paraissait en librairie le premier poème d’Ossian qui ait été en français l’objet d'une édition particulière. Cette traduction de Carthon, publiée à Londres !, était anonyme ; mais tout le monde savait le nom des traducteurs : la duchesse d’Aiguillon et Marin. La première était la mère du
1. Carthon, poème ; traduit de l’anglais. Londres, 1762, in-12 de 50 p.
duc d’Aiguillon, ministre de Louis XV. Quant à Marini, dit Marin, il fut censeur royal et secrétaire de la librairie. Quoi qu’en dise Quérard !, il n’a jamais eu à la publication d’Ossian d’autre part que sa collaboration à ce mince volume, ét cette assertion inexacte n’a pas d’autre origine qu’une mention mal interprétée de son Carthon. D'ailleurs, pour les contemporains, c’est la duchesse d’Aiguillon qui est l’auteur de la traduction. « Elle se met, dit Bachaumont , sur le rang des auteurs » par sa traduction des « poésies erses ». Grimm, dès 1762, mentionne son œuvre’. Son rôle en cette occurrence peut avoir encouragé Macpherson, lorsqu'il vint à Paris en 1774, à demander une audience au duc d’Aiguillon son fils, qui le reçut ‘ ; on se rappelle que dès cette époque Macpherson était l’agent occulte ou avéré du ministère anglais.
L'ouvrage n'est précédé que de quelques lignes d'«Avertissement », dont les termes sont assez curieux. On 3 lit notamment :
M. Macpherson.en parcourant les montagnes d’Ecosse, entendit chanter par le peuple grossier qui les habite des chansons, ou plutôt des hymnes qui lui parurent sublimes. Il recueillit quelques vers de ces fragments que les montagnards récitaient de mémoire... Il traduisit ces poésies orales de la langue erse en anglais.
J1 n’est pas question là-dedans d’Ossian, pas question de poèmes réguliers. Chansons, hymnes, fragments, poésies orales, tout cela reste anonyme et sans lien.
On connaît le sujet de Carthon. Le thème du combat entre un père et son fils est un des plus universels qui soient. On le retrouve dans les légendes anciennes des peuples les plus divers. Firdousi utilise une de ces anciennes légendes en racontant, dans le Livre des Rois°,la rencontre homicide du héros Roustem et de son fils Sohrab ; Sainte- Beuve le résume ‘, Rückert l’a suivi dans son Rostem und
1. La France Littéraire, v° Marini : « On a encore de lui un choix de poésies d’Ossian. »