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« Vous trouverez, dit-il, cette même situation dans la Henriade. Elle est manquée dans le poème erse.» Ce n’est pas, à son avis, « le meilleur des poèmes erses ». Ses contemporains et ceux qui l'ont suivi ne partagent pas sa manière de voir : Carthon est l’un des poèmes ossianiques qui ont eu le plus grand succès et qui ont été le plus longtemps imités.
[1 doit ce succès, moins peut-être à l’intérêt du sujet ou à la beauté des sentiments, qu’à certains passages poétiques, et surtout au morceau qui le termine et qui n’a pas de rapport direct avec le poème, à la fameuse apostrophe au soleil. Elle avait paru pour la première fois en français dans le Journal Etranger de décembre 1761. Aussitôt que Suard avait reçu le volume de Fingal qui contenait aussi Carthon, il s’était empressé de la traduire, avec, pour tout commentaire, un transport d’admiration.
Homère et Milton n'ont point de tableaux plus sublimes ; et le feu même de l’astre qu'invoque Ossian n’est pas plus pur que l'enthousiasme qui brille dans cette invocation.
Elle .devait reparaître dans la Gazette Littéraire d’août 1765, dans la même traduction bien entendu, et Suard montre que le temps n’a pas affaibli son enthousiasme : car cette invocation lui paraît toujours « un des plus beaux morceaux de poésie qu'il y ait dans aucune langue... Homère et Milton n’ont rien de plus sublime ». Si l’on replace entre ces deux extraits la traduction anonyme de Londres, on voit que le lecteur curieux de poésie nouvelle avait trois fois sous les yeux l’invocation au soleil dans cet espace de quatre ans.
On ne lit plus guère Ossian, et ce morceau jadis fameux est aujourd’hui à peu près inconnu de tout le monde. Le voici dans le texte de Macphersonet dans les deux anciennes traductions qui l’ont révélé au public français :
O thou that rollest above, round as the shield of my fathers! Whence are thy beams, O sun ! thy everlasting light ? Thou comest forth in thy awful beauty ; the stars hide themselves in the sky ; the moon, cold and pale, sinks in the western wave;
1, Correspondance de Grimm, V, 67 (avril 1762).
L’Apostrophe au Soleil ‘151 but thou thyself movest alone. Who can be a companion of thy course ? The oaks of the mountains fall; the mountains themselves decay with years; the ocean shrinks and grows again ; the moon herself is lost in heaven ; but thou art for ever the same, rejoicing in the brightness of thy course. When the world is dark with tempests, when thunder rolls and lightning flies, thou lookest in thy beauty from the clouds, and laughest at the storm. But to Ossian thou lookest in vain, for he beholds thy beams no more ; whether thy yellow hair flows on the eastern clouds, or thou tremblest at the gates of the West. But thou art perhaps like me, for a season ; thy years will have anend.Thou shalt sleep in thy clouds, careless of the voice of the morning.
Traduction de Suard (Journal Etranger, déc. 1761; Gazette Lilléraire, 1% août 1765 ; Variétés Liltéraires, 1768, I, 261).
O toi qui roules au-dessusde nos têtes, rond comme le bouclier de mespères,d’où viennent tes rayons, Ô Soleil? d’où vient talumière éternelle ? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse et les étoiles se cachent dans le ciel ; la lune pâle et froide se plonge dans les ondes de l’Occident. Mais toi, tu te meus seul ; eh : qui peut être le compagnon de ta course? Les chénes des montagnes tombent ; les montagneselles-mêmessont détruites par les années; l'Océan s'élève et s’abaisse tour à tour; la lune se perd dans les plaines du ciel; mais tu es à jamais le même, teréjouissant dans l'éclat de ta course. Lorsque le monde est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, tu parais dans ta beauté à travers les nuages, et tu te ris de latempête... Hé-
Traduction du Carthon de Londres, 1762.
O toi! qui roules sur nos tètes, qui parais rond comme le bouclier de nos pères, d’où partent tes rayons brillants ? O soleil ! source éternelle de lumière, tu commences ta carrière dans tout l'éclat de ta beauté. Lesétoiles se couchent dans les cieux ; la lune pâle et froide se précipite dans les ondes de l'Occident. Tu es unique et te meus par toi-même. Qui pourrait t’accompagner dans ta course? Les chênes des montagnes tomberont ;lesmontagnes elles-mêmes s’affaisseront; l'Océan s'élève et s’abaisse en frémissant; la lune disparaît dans le firmament. Mais toi, toujours le même, tu te réjouis dansta splendeur durable. Quand les tempêtes obscurcissent les cieux, que le tonnerre gronde et l’éclair part : tu conserves tabeauté inaltérable,et,perçant
las ! tu brilles en vain pour Ossian ; car il ne voit plus tes rayons, soit que ta chevelure dorée flotte sur les nuages de l'Orient, soit quetalumière frémisse aux portes de l'Occident.
Mais peut-être comme moi tu n’as qu’une saison, Ô Soleil !
et tes années auront un terme!
Peut-être tu t’endormiras un jour dans le sein de tes nuages, et tu n’entendras plus la voix du matin.
la nue, tu souris à l'orage. Hélas ! tu luis en vain pour Ossian! I ne voit plus tes rayons; soit que tu dores les nuages de l'Orient, soit que ta lumière tremblante se cache àl’horizon.
Astre brillant, serais-tu soumis au temps ? Tes années, ainsi que ma vie, ont-elles un terme ? Serais-tu un jour endormi dans le sein des nuages, sans que la voix du matin pût t’engager à reprendre ton cours?
Nous reprendrons tout à l’heure l'étude de ce passage au point de vue de la fidélité et du mérite des traductions. Ne considérons en ce moment que le fond du morceau, l'idée et le développement. Ossian est aveugle; il évoque par la pensée l’astre dont il sent encore les rayons bienfaisants réchauffer son vieux corps, mais dont la splendeur n’est pour lui que du passé déjà lointain. Il peint la marche et pour ainsi dire la vie de l’astre, telle qu’un être primitif peut la concevoir, comme une lutte perpétuelle et toujours victorieuse contre la nuit, contre l'hiver, contre les nuages, contre la tempête. Il termine par une des idées les plus grandes et les plus effrayantes auxquelles l'imagination de l’homme puisse s'élever. Rien n’est éternel de toutes les choses créées. Viendra-t-il un jour où le soleil, lui aussi, aura vécu ? Le soleil doit-il s’éteindre, et toute vie avec lui? Peur naïve et naturelle, qui évoque le tableau funèbre d’une humanité plongée brusquement dans la nuit, dans le froid et dans le néant. Ainsi l’idée des derniers êtres humains expirant sur la terre glacée, idée plus moderne et plus scientifique, a inspiré à Carducci les dernières et magnifiques strophes d’une de ses plus belles odes, Su Monte Mario. Ainsi Grainville dans son Dernier Homme, et Leconte de Lisle surtout dans sa Dernière Vision. On a remarqué depuis longtemps ‘ que de ces «trois idées dominantes», la dernière, la plus pathétique, «se trouve répétée en plusieurs endroits par Ossian»;
1. B. Jullien, Histoire de la poésie française à l’époque impériale, 1, 155.
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L'Apostrophe au Soleil 153
par exemple, dans Dar-thula,la même crainte est exprimée à propos de la lune. Il ne faut pas supposer même un instant, avec le critique que je cite, que cette crainte « fût réellement dans les idées générales du peuple du pays de Galles » (sic) ; il faut sûrement penser au contraire que cette idée, « particulière à Macpherson lui-même >, a dû « se représenter souvent sous sa plume ». Tel qu’il est, ce morceau paraît bien de l’invention de Macpherson; du moins les celtisants ne nous en montrent pas d’original probable : celui qui passait * autrefois pour tel n’est pas authentique. Macpherson s’est largement inspiré de deux endroits du Paradis Perdu : lhymne à la lumière, qui ouvre le livre III, et le monologue de Satan dans le livre IV. Dans le premier passage, laveugle Milton invoque la lumière éternelle en des termes qui eux-mêmes doivent beaucoup à saint Paul et au livre de Job; puis déplore, en un langage magnifique, sa cécité quiluifait oublier «la douce approche du soir ou de l’aube‘». Ce dernier morceau a sûrement été l’origine des paroles d’Ossian, Mais la « sainte lumière » qu’invoque Milton est moins près du lecteur, moins aimée, moins vivante que notre soleil ; ila pour la saluer des termes métaphysiques: «or of th? Eternal co-eternal beam », ou bien: « bright effluence of bright essenceincreate » ; c'est une lumière froide, qui n’éclaire que les purs sommetsde l'esprit. Quant à l’apostrophe de Satan au soleil, qui devait d’après Porson figurer dans la tragédie que Milton se proposait d’écrire sur la chute de l’homme, elle ne fait qu’ouvrir le long discours où l’ange déchu retrace sa destinée et peint l’enfer qui est dans son âme. Un détail a certainement inspiré Macpherson : les étoiles, dit Milton, cachent leurs têtes à l’aspect du soleil *. Mais cela reste très général et abstrait. Le soleil d’Ossian est plus près de nous, plus mêlé à notre vie; on l’attend, on le suit des yeux, on le regrette ainsi qu’un ami. Ce n’est pas l’astre dévorant dont l’immuable flamboiementécrase l’homme des tropiques; c’est le soleil un peu pâle des pays du Nord, qui se fait souvent prier pour paraître, qui chaque jour doit lutter contre les nuages et les brumes, d’autant plus bienfaisant qu'il est