‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 69 sur 512 · Variétés Litteraires · texte numérisé non relu

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même hypothèse. Au cours du compte-rendu de Carthon, le Journal remarque les pressentiments qui font hésiter le

père et le fils à entrer en lice l’un contre l'autre:

Les pressentiments de Carthon et de Clessamor peuvent faire douter. de l’authenticité de ces Poèmes erses.. [ils] ont l'air d'embellissements modernes... Ces pressentiments, ces cris secrets d’une nature qui s’ignore et qui se devine... n'étant qu'une fiction ingénieuse.. semblent n’avoir pas dû être connus des Bardes et d’une nation demi-sauvage ‘

Autrement dit, la voix du sang est une machine fort

propre à accroître l'émotion dans quelque drame bien pathé-

tique, mais une machine, et rien de plus. Il est même

curieux de voir avec quelle assurance le critique en mie

l'existence : si la voix du sang a sa place naturelle quelque part, c’est dans une vieille légende nationale et populaire, transmise par des générations crédules, et chantée par des bardes soucieux de passionner un auditoire superstitieux. Cependant, l’auteur du Livre des Rois donnerait raison au Journal des Savants. Ce que l’on pourrait prendre pour des pressentiments dans le poème persan n’est, en réalité, de la part de Sohrab, qu'un désir raisonné de savoir si peutêtre le guerrier avec qui il va se mesurer n’est pas le grand Rustem, s'il ne va pas combattre son père. Firdousi nie expressément l’existence de la voix du sang : « L’amour ne se manifestait dans aucun de ces deux Heu : ils étaient privés de sens, et la tendresse ne parlait pas. Les animaux connaissent leurs petits, que ce soit le poisson de la mer, ou l’onagre du désert; mais l’homme, dans son trouble et sa passion, ne distingue pas son ennemi de son fils *. »

D’autres indices Vi tent également à la défiance : 0e sont les imitations trop visibles.

L'hymne au soleil a une grande ressemblance, soit pour les idées, soit pour le ton de la poésie, avec le discours que Satan adresse au soleil, dans le IVe livre du Paradis Perdu ; et les regrets d’Ossian sur son aveuglementont une autre ressemblance bien singulière avec les regrets de Milton sur le même sujet?.

Journal des Savants, 1762, p. 729.

. Livre des Rois, II, 149.

Journal des Savants, 1762, p. 730.

Premiers doutes sur l'authenticité 163

Ressemblance bien singulière ! Il ne s’agit pas, dans la pensée du critique, d’une coïncidence fortuite. Pourtant il. se garde bien de conclure : il a suggéré des doutes qu'il ne dissipe guère en invitant le lecteur à reporter toute la gloire d’Ossian sur son premier traducteur. « L’honneur d’avoir créé ces poésies touchantes et sublimes vaudrait bien l’heureux hasard de les avoir découvertes !.» Vaudrait bien; qu'est-ce à dire? Le mérite de Macpherson en serait beaucoup plus grand; mais l'intérêt que nous prenons à Ossian diminuerait singulièrement.

Un fait que nous apprend M. Saunders * est peut-être en connexion directe avec les soupçons, les hésitations du Journal des Savants. Hume écrit à Blair, le 6 octobre 1763, que le duc de Nivernois avait beaucoup parlé d’Ossian avec M. Montagu pendant l’hiver 1762-1763 : il désirait réunir des preuves de l’authenticité des poèmes, pour les montrer à l Académie des Belles-Lettres (sic) à Paris. Ce témoignage d’une autorité irrécusable nous montre notre ambassadeur à Londres * se constituant intermédiaire officieux entre les hommes de lettres anglais et ses confrères français de l’Académie des Rate que la nouvelle découverte intriguait. C’est très probablement du même coin qu'était parti le compte-rendu du Journal des Savants ; c’est là que se formaient les doutes que l’ambassadeur-académicien cherchait à dissiper. Nous ne savons pas s’il parvint à réunir son faisceau de preuves, ni quel usage il en fit.

En tout cas l’article du Journal des Savants s’attira une autre réponse. En juin 1763 ‘, le Journal publie une Lettre adressée à MM. les auteurs du Journal des Savants, signée Terence Brady, médecin, et datée de Bruxelles, le 3 mai. 1763. Cette lettre est fort intéressante à plus d’un titre. C’est la première fois que l'Irlande fait entendre sa voix pour réclamer Ossian; et M. Smart, s'il avait étendu son enquête à la France, aurait pu tirer parti de ce texte dans le chapitre où il nous montre aux prises les « Ossians rivaux ». « Né dans le pays où Carthon fut composé », l’au-

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