‹ Ossian en FranceChapitre 115 sur 232 · Le Trésor du Parnasse, 1762-1770, I · texte numérisé non relu

Le Trésor du Parnasse, 1762-1770, I

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ces d'Ossian, pour peu que l'on s'appuie sur les données précédentes.

Si la poésie ossianique en prose que présentait Macpherson au public anglais différait par là-même tout d'abord de la poésie en vers, et non seulement des classiques ou des précurseurs du Romantisme, mais des ballades de Percy ou des pastiches de Chatterton, c'est une différence qui ne se retrouvait pas, à première vue, pour le public français. On lui traduisait en prose, depuis quelques années, force poètes étrangers, de Pope à Young et de Gellert à Klopstock. Dans ces traductions plus ou moins fidèles, plus ou moins habiles, le lecteur pouvait deviner, à travers le vêtement habituel de la prose française, les formes nobles ou gracieuses de la poésie originale. Mais le traducteur avait dû transformer et déformer cette poésie pour l'habiller en prose. 11 y avait entre les vers allemands ou anglais, je dirai mêm.e italiens ou espagnols, et la prose du xviii" siècle français, des différences énormes, des contrastes qui s'opposaient à ce que l'effet poétique de l'original passât dans la traduction. Je ne parle pas ici des antithèses bien cadencées de V Essai sur l'Homme, ni même des descriptions pompeuses des Saisons. Mais dans Thomson même, dans Gray surtout et dans Young, il y avait des obstacles invincibles à ce que le français conservât partout le mouvement, la coupe, la force et la couleur de l'anglais. Au contraire, la traduction d'un ouvrage en prose n'offrait pas les mêmes dangers : la décoloration du texte y pouvait être moins sensible ; la phrase française pouvait se plier sans trop de peine à suivre la prose de Gessner ou d'Ossian. Gessner n'est pas un grand écrivain : il drape ses bergers de fantaisie dans les plis un peu lourds d'une prose somptueuse, qui veut être gracieuse et poétique, mais n'est souvent que mièvre ou massive. Huber pourra le transposer sans trop de peine avec des mots français, et une certaine lourdeur, presque inévitable dans la traduction, ne messiéra pas à la candeur massive de ces Arcadiens de Zurich. Macpherson, en revêtant les chants du Barde d'une prose poétique et mesurée, et non de vers héroïques réguliers comme il y avait d'abord songé,arendupar avance le plus signalé service à ses traducteurs français. Sur la prose rythmée, brève et même hachée

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de VOssian anglais, la phrase française peut s'adapter sans trop de peine, on l'a vu par les exemples déjà cités. La syntaxe est des plus simples, le vocabulaire n'est pas d'une richesse déconcertante ; les images abondent, ainsi que les répétitions, et les premiers traducteurs ne se font pas faute d'en laisser tomber à travers les mailles un peu lâches de leur version ; mais en somme ce qui est traduit conserve dans une mesure notable les qualités de l'original. Une première raison du succès d'Ossian en France, et en général hors de l'Angleterre, réside précisément dans les faiblesses mêmes ou les lacunes de Toriginal. Ni trop gaélique, ni trop anglais, dépourvu de l'originalité profonde qui fait le génie, mais qui lui impose l'isolement comme rançon de sa grandeur, Macpherson semble avoir écrit pour l'Europe.

On dira que l'harmonie voulue, le nombre calculé de la prose macphersonienne, devaient s'évanouir dans la traduction française. 11 est exact qu'il ne reste pas grand'chose entre les mains de Suard, pas plus qu'entre celles de Le Tourneur, de la mélodie cadencée et chantante de la phrase anglaise. Nous l'avons remarqué à propos de certaines traductions. Toute prose d'art, et celle de Macpherson est incontestablement telle, toute prose d'art subit du fait de la traduction un travestissement qui est un avilissement. Mais il faut reconnaître aussi que l'on a exagéré le caractère artistique voulu de la phrase de Macpherson. Le critique qui a le plus minutieusement étudié son style ' n'est pas tombé dans cet excès, peut-être parce qu'il n'a pas eu à s'occuper de la forme rythmique de la phrase ; mais un autre voit partout des allitérations voulues % alors qu'on doit seulement discerner une tendance générale à l'allitération, tendance qui n'est pas rare dans les langues germaniques. En somme, dès que le traducteur consent à laisser de côté le style périodique et à ne pas rechercher le nombre ronflant, dès qu'il coupe sa phrase assez souvent, si avec cela il ose pratiquer l'inversion, on a en français une image pas trop déformée de la phrase ossianique.

Et le style surtout en devait plaire au xviii' siècle fran-

1. \V. Drechsler, Der Slil des Mncphcrxonsclien Ossian. •2. W'citnauer, Ossian in der ilalienisclien Lileralur.

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çais. On faisait parler au barde antique précisément le langage que l'on aimait alors, avec plus de hardiesse toutefois et plus de rudesse; on donnait par là une autorité séculaire aux façons de dire que la mode préférait, et dont Rousseau, plus que tout autre, offrait des modèles bientôt classiques. Ces perpétuelles interrogations aux éléments, aux objets, aux êtres disparus, ces exclamations, ces apostrophes aux vents, aux nuages, aux ombres, paraissaient partir d'une âme profondément troublée, et ne rappelaient nullement les invocations froides et conventionnelles que la poésie classique lançait sans conviction sur tous les sujets.

On trouvait également dans ce style tout ce qui montre une vive sensibilité, le tour abrupt, l'inversion, le discours direct coupant le récit à chaque instant, le présent historique ; tout ce qui prouve une riche imagination, l'épithète descriptive prodiguée à pleines mains (on a appelé Ossian le Grésus de Tépithète), le génitif descriptif, tour tout à fait particulier à Ossian, et dont il reste quelque chose, trop peu il est vrai, dans les traductions françaises; surtout d'innombrables comparaisons, évidemment homériques ou bibliques dans leur fond, mais qui étaient neuves par les objets ou les sites qu'elles évoquaient. Par contre, on n'y trouvait guère les tropes qui forment le tissu du langage classique, prose ou vers, et qu'on enseigne au collège, qu'on étudie dans de savants traités ; pas davantage les allégories, qui encombraient la poésie régulière de leurs élégances surannées. On reconnaissait la liberté de l'inspiration qu'aucune règle n'asservit, dans ces débuts brusques et imprévus, poignantes évocations du passé, larges et simples paysages, réflexions désabusées d'une âme mélancolique, invocations d'un esprit visionnaire et prophétique ; dans les conclusions de certains poèmes, qui sont rarement des cris de gloire, plus souvent des soupirs de mélancolie. On retrouvait encore cette même poésie « de génie », dans la simplicité presque élémentaire de la pensée. On est las de penser, on veut sentir et rêver. Voici Ossian qui réduit l'effort intellectuel au minimum : point de logique dans les émotions qu'il offre, point de réflexion dans ses tableaux décousus. C'est un défilé de sensations juxtaposées, un cortège d'images. Ce caractère essentiel, il le doit un peu aux poèmes gaéliques dont

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Macphersoa s'est servi, il le doit aussi à la Bible. Grâce à cette simplification de la pensée, il donne l'illusion de la hâte et du décousu de la réalité, sans aucun travail intellectuel, sans aucune reconstruction logique de l'esprit.

Dune manière générale, et pour conclure sur ce premier point, la prose des premières traductions d'Ossian présentait le monument le plus imposant que l'on pût opposer à la forme poétique dont on cherchait, consciemment ou non, à s'aiïranchir. Par son rythme abrupt, par son style neuf et hardi, par son décousu, elle contraste parfaitement avec la versification polie, l'élégance soutenue et correcte du style, la régularité de la composition. On croit, en lisant Ossian, sentir et n'ver comme les peuples jeunes, comme les génies orisfinaux.

On le croit surtout quand on se trouve transporté dans le paysage quil décrit. 11 n'est pas douteux que le paysage d'Ossian, Il plus nouvelle assurément de toutes les nouveautés qu'il otFrait, n'ait été une des causes dominantes de son succès. }»Ioins peut-être dans les années qui suivent 1760 que dans celles qui suivent 1800. Et cependant, dès les premiers témoignages, avant même la grande traduction de Le Tourneur, on se montre sensible à ce paysage grandiose et nouveau. C'est d'ailleurs ce qui, de l'œuvre attribuée au Barde, est resté le plus connu, et ce qui a fait de l'ossianisme, a-t-on dit, un progrès véritable. Oui, cette « nature hyperbort-enne et monotone » venait à son heure pour « ressusciter une lueur de poésie' ». On a résumé bien des fois ce paysage dans ses traits essentiels, et il a été l'objet d'une étude exti êmement complète et consciencieuse '. Contentonsnous de remarquer que les éléments principaux en étaient nouveaux à la poésie française entre 1760 et 1770. Et d'abord, celui qui domine et qui enveloppe tous les autres, la mer « aux flots sombres » avec ses « vagues terri-

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