‹ Ossian en FranceChapitre 123 sur 232 · Gazette Littéraire, 1" août · texte numérisé non relu

Gazette Littéraire, 1" août

5. Cette identité est de nature à surprendre.il est probable que la date // juillet est fausse et que ce passage des Mémoires secrets a été écrit au mois d'août.

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le style des peuples policés. La poésie, d'abord purement orale, a précédé la prose. Tous ces poèmes anciens ont des traits communs, et notamment ce style oriental qui n'est que le style primitif. On en cite comme exemple les poésies Scandinaves, pleines de feu, mais de barbarie et d'irrégularité. Ossian au contraire est plein d'art dans sa simplicité. Les mœurs qu'il peint sont pures. Ces différences s'expliquent par le degré de culture qu'avaient atteint les peuples celtiques, grâce aux druides et aux bardes ; par la rivalité de vertu et d'héroïsme que les chants des bardes entretenaient parmi les chefs ; par le haut idéal moral que ces chants leur proposaient, de façon à « modeler les mœurs réelles sur les mœurs poétiques ». Venant ensuite à Ossian lui-même, l'auteur trace son portrait moral avec des expressions bien souvent reprises depuis : « Doué par la nature d'une sensibilité exquise, il était porté à cette tendre mélancolie qui accompagne ordinairement le génie, et son àme était également susceptible de fortes et de douces émotions. » Il le replace dans son siècle, qui aide à mieux comprendre son génie ; montre l'antiquité de ces poèmes évidente à première vue, à cause des mœurs qui y sont représentées, et à cause du style abrupt, concret, figuré. Il insiste longuement sur les caractères essentiels de la poésie d'Ossian, « la tendresse et la sublimité » ; sur son sérieux, la grandeur de ses paysages, cette émotion qui fait de sa poésie « véritablement la poésie du cœur », la noblesse de son inspiration. Les quatre dernières pages de l'analyse sont consacrées à un parallèle régulier entre Homère et le Barde de Morven, dans lequel l'auteur tient la balance à peu près égale ; mais on sent que ses préférences vont à Ossian.

Ce résumé d'un résumé peut, dans son insuffisance, faire connaître du moins quels points touchait surtout la nouvelle Dissertation, et quelles idées elle était propre à réveiller ou à faire naître. Par elle, d'abord, Ossian est solidement installé dans deux positions distinctes et également importantes, d'où il ne se verra délogé que dans le siècle suivant. Tantôt on le considère comme un monument du premier âge de l'humanité, dont il a peint les mœurs et partagé les vertus. Témoin longtemps endormi des âges primitifs, il fait entendre tout à coup sa grande voix, et un

monde oublié ressuscite devant nos yeux. L'antiquité d'Ossian est démontrée par les mœurs qu'il représente, et ces mœurs sont, autant qu'on croit le savoir, celles de tous les anciens peuples. Ainsi compris, Ossian est, dirions-nous aujourd'hui, un document de premier ordre sur les antiquités celtiques, sur les premiers habitants de l'Europe, et, ce qui intéresse bien davantage le philosophe et « celui qui pense », sur l'homme de la Nature avant que la civilisation l'eût dépravé.

Tantôt, au contraire, Ossian est considéré en lui même ; et sans se préoccuper du temps et des lieux qui l'ont vu naître, on cherche quel rang il doit occuper parmi les poètes. Ce rang- est très haut ; son nom doit prendre place parmi les noms sublimes dont la gloire rayonne sur l'humanité. Laissant loin derrière lui les poètes pourtant glorieux qui ont fleuri dans les siècles civilisés, Ossian ne peut se comparer qu'aux prophètes d'Israël, dont il rappelle soiivent la grandiose simplicité, ou mieux à Homère. L'esprit classique, ici, reparaît un instant. Même genre, l'épopée ; mêmes mœurs. On voit régner en lui Vithos et le pathos. Homère est plus riche et plus habile ; Ossian est plus pur et plus imposant. Et tout de même, le premier aspect d'Ossian influe sur le second. Il est, comme Homère, le poète-type d'une époque de l'humanité, et de la plus poétique de toutes ; l'historien donne raison au critique qui les rapproche et les compare.

Si maintenant le lecteur français cherchait à concevoir d'Ossian lui-même et de la nature propre de sa poésie une idée plus particulière, les nouveaux aperçus qu'on lui exposait lui permettaient de le faire aisément, et l'invitaient à s'attacher au vieux barde en qui il trouvait un reflet de ses goûts et de ses tendances. En premier lieu, la personne d'Ossian se détachait maintenant avec plus de netteté, recréée qu'elle était par l'évocation du docteur. Celui ci avait lu en entier et de près ces poèmes dont quelques fragments seulement étaient accessibles au public français. De tous les détails qu'il y avait trouvés, et de ce qu'y avait ajouté son imagination, il se forgeait une figure idéale d'Ossian qui, peu s'en faut, le faisait pleurer de tendresse. Non seulement il se représente le vieux barde matérielle-

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ment ; il n'insiste pas sur cet aspect populaire. Mais il reconstitue sa personne morale ; il scrute sa sensibilité, il mesure ses facultés. Ossian,à cet égard, est bien plus qu'Homère aisé à connaître : il parle sans cesse de lui-même. On le voit héritier d'une lignée de bardes, le dernier de son ordre et le mieux inspiré. On le suit dans ses tristesses^ et l'on perçoit mieux la teinte particulière de son génie. C'est l'aube du roman ossianique,i\\xe. nous verrons plus tard se développer et se préciser dans des proportions incroyables. Voici un nouveau trait par lequel Ossian doit plaire au public dès 1765, et qui prendra de plus en plus d'importance jusqu'à la fin du siècle. Blair proclame en quoi Fingal et ses guerriers l'emportent sur Achille et Ulysse : ils sont vertueux. Cette pureté chevaleresque n'avait guère été remarquée jusque-là. Si Blair en apporte la révélation à la France, c'est que pour avoir cette impression il faut lire surtout Fingal et Teniora. Or aucun des deux grands poèmes n'était encore traduit. Le paysage ossianique et sa solennité mélancolique, la fierté des jeunes héros, la tendresse des vierges, avaient d'abord frappé les regards et remué les cœurs. Voici une raison plus grave d'admirer Ossian. Il peint la vertu. Ses héros n'ont rien de barbare ni de cruel. Ils sont loyaux, humains, compatissants. Les plus nobles qualités de l'homme se mirent en eux ; ils font honneur à la nature humaine. Le philosophe prend acte de leur témoignage, et déclare que seule une époque primitive pouvait produire tant de vertu. L'historien retrouve en eux ce qu'il croit savoir ou deviner de la pureté de mœurs de tous les anciens peuples. Le critique félicite Ossian d'avoir su être neuf, être intéressant, être fort, en respectant, en vantant, en faisant triompher la vertu. Si le Barde a naturellement tracé ces pures figures, c'est que son âme était douée d'une « douce sensibilité ». On sent toujours dans ses poèmes « un cœur animé de sentiments nobles et de passions tendres >. Or, le grand poète doit être tel : il doit avoir reçu en partage « un cœur qui s'embrase aisément, et dont la flamme allume celle de l'imagination ». Et le Français du xviii« siècle, qui croit avec toute son époque à la vertu magique de la sensibilité, aimera Ossian pour cette raison : il y trouvera peu d'idées claires, peu d'aliments

pour la raison, mais il versera de douces larmes au murmure de ses torrents, et se plaira à partager sa rêverie crépusculaire.

Cette sensibilité prompte à s'émouvoir s'encadre en effet d'un paysage digne d'elle. On avait été frappé, dès les premières apparitions d'Ossian sur la scène française, du décor nouveau dans lequel il se présentait. Blair invite à y voir moins une étrangeté qu'une beauté de plus. C'est un paysage « sauvage et romanesque » ; par ce mot, Suard traduit le romantic du critique anglais. Mais ce n'est pas un paysage indifférent et muet : il est expressif par les souvenirs qu'il évoque. On y aperçoit « la tombe d'un guerrier couverte de mousse » ; et la sensibilité se plaît à pleurer ce héros tombé peut-être à la fleur de ses ans. Ainsi la nature gaélique révélée par Ossian pourra entrer comme élément dans le paysage idéal que certains jardins anglais s'efforcent de composer.

Enfin ces poèmes offrent le plus parfait et le plus authentique exemple de poésie naturelle. On commence à être las de la littérature de salon, de la poésie académique. Voici un barde inspiré qui « chante pour l'amour de la poésie et du chant », comme l'oiseau, et comme le Sânger de Gœthe. Il obéit à une ivresse sublime qui n'est pas la « docte et sainte ivresse » des poètes classiques, l'enthousiasme feint avec lequel ils saisissent leur lyre imaginaire. « C'est dans cette ivresse vraiment poétique qu'Ossian prend la harpe. Il chante ce qu'il voit, ce qu'il entend ; et son âme verse dans ses chants tous les sentiments dont elle est pleine. » Paul-Louis Courier se servira des mêmes expressions pour marquer en quoi Homère l'emporte sur ses successeurs '. Ce sera un grand progrès que de comprendre ainsi l'originalité d'Homère ; pour le moment, qui aime une poésie libre, sincère, spontanée, la trouve dans Ossian.

Ces idées seraient bien plus développées et plus significatives si la Gazelle, au lieu de résumer Blair, l'avait traduit. Du moins elle le résume assez fidèlement, hormis les longues pages où le professeur d'Edimbourg prouve que

1. Préface des Fraxjinenls d'une traduction nouvelle d'Hérodote : « II chante ce qu'il a vu, non ce qu'il a lu...», etc.

Jugements de la critique 229

Fingal est bien une épopée conforme aux règles d'Aristote, et celles, encore plus longues, où il passe en revue les différentes figures de style, comparaisons, apostrophes, et les différentes machines épiques, pour remarquer chaque fois, avec une admiration béate et fatigante, avec quel bonheur l'Homère écossais en fait usage. Le tact de Suard et d'Arnaud les a sans doute avertis qu'à suivre Blair trop loin ils manqueraient leur but ; et que des épopées à la fois si primitives et si régulières finiraient par devenir suspectes à des yeux moins prévenus que ceux du protecteur de Macpherson.

Cette opinion versée dans le débat a la vertu de réveiller des discussions littéraires dont Ossian est l'occasion. On a vu le jugement acerbe du Journal Encyclopédique ; il récuse d'avance le témoig-nag^e de Blair : « L'auteur de cette Dissertation critique donne les plus pompeux éloges aux poèmes ' d'Ossian ; mais il est Anglais, mélancolique, et rhéteur '. » Par contre, Suard triomphe dans la Gazette : « Nous avons été flattés d'y trouver plusieurs observations que nous avions faites et imprimées nous-mêmes. » S'élevant contre ceux dont le goût difficile répugnerait aux beautés d'Ossian, répondant peut-être aux violentes critiques du Journal Encyclopédique, la Gazette s'écrie :

A-t-il la chaleur et l'enthousiasme du poète ? fait-il entendre la voix de la nature ? élève-t-il l'âme par ses sentiments ? l'intéresse-t-il par ses récits ? peint-il âu co;ur comme à l'imagination ? vous t'ait-il brûler, frémir, verser des larmes ^ ?

Oui, n'est-ce pas? et voilà de quoi faire taire la critique. Mais les traductions françaises publiées jusqu à ce jour rendent-elles toutes ces beautés ? Elle ne le peuvent, car la prose rythmée de Macpherson ne saurait se traduire littéralement, La hardiesse des expressions et des figures doit s'évanouir en grande partie. « Notre langue se refuse trop

1. Au poème dans le texte, et dans le titre de l'article : sur le poème, peut-être parce que l'auteur avait commencé par mal transcrire le titre anglais : on the Poème au lieu de Poems.

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