‹ Ossian en FranceChapitre 133 sur 232 · Oïthona (éd. Tauchnilz, p. 172. — Poésies Erses, p · texte numérisé non relu

Oïthona (éd. Tauchnilz, p. 172. — Poésies Erses, p

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cation à la pierre, de dix-neuf lignes, et entre guillemets; où le début n'est que résumé à grands traits. Il en est de même dans V Apparition d'un fantôme, où des météores, des torrents sont supprimés, et des fantômes ajoutés; où des phrases entières disparaissent ou sont résumées. Il en est de même dans L'Amour et l'Amitié, où manquent le début, plusieurs phrases au milieu, tout le portrait de la fille de Dargo, tout le discours d'Oscar à Dermid mort, toute la fin. On voit que les Poésies Erses n'offraient des morceaux inconnus jusque-là du lecteur français qu'une idée bien incomplète et bien inexacte.

Rapprochons maintenant un autre passage des Poésies Erses de la première traduction française qui avait été donnée du même morceau, celle du Journal Etranger, que l'on retrouvait dans les Variétés Littéraires.

Ryno. The wind and the rain are past : calm is the noon of day. The clouds are divided in heaven.Over the green hills flies the inconstant sun. Red through the stony vale cornes down the stream of the hill. Sweet are thy murmurs,'0 stream! but more sweet is the voice I hear. It is the voice of Alpin, the son of song, mourning for the dead ! Bent is his head of âge ; red his tearful eye. Alpin, thou son of song,why alone on the silent hill? why complainest thou, as a blast in the wood ; as a wave on the lonely shore?

Alpin. My tears, 0 Ryno! are for the dead; my voice for those that hâve passed away. Tall thou art on the hill; fair among the sons of the vale. But thou shall fall like Morar ; the mourner shall sit on thy tomb.

Variétés Ulléraires^l, ^.'2^i^ Poésies Erses, p. 30

(Ryno et Alpin). [Les Malheurs dWrmin).

Le vent et la pluie sont dis- Les vents et la pluie ont sipés... le soleil changeant fuit cessé... La lumière inconstante derrière les collines verdoyan- du soleil fuit sur les vertes coites. Les eaux rougeàtres de la lines. Le torrent de. la monmontagne descendent en ruis- tagne roule à gros bouillons ses seau à travers les pierres de la eau : rougeàtres dans les rovallée. 0 ruisseau! ton mur- cailles du vallon. Son murmure est doux, mais la voix mure me plaît. Mais quelle est que j'entends est plus douce cette voix plus mélodieuse qui

encore. C'est la voix d'Alpin, d'Alpin, le fils de l'harmonie, qui pleure sur les morts. Sa tête est courbée sous le poids des ans ; ses yeux rouges sont remplis de larmes. 0 Alpin, tils de l'harmonie, pourquoi es-tu seul sur cette colline silencieuse ? Pourquoi fornies-tu des sons plaintifs, comme le vent qui souffle entre les arbres de la forêt, comme les flots qui viennent frapper le rivage solitaire?

Alpin : Mes pleurs, ô Ryno, coulent pour les morts ; ma voix chante pour les habitants du tombeau. Tu es grand sur la montagne, tu es beau entre les fils de la plaine; mais tu seras un jour renversé comme Morar. Le pleureur funèbre s'asseoira sur ta tombe...

charme mon oreille? C'est toi, roi des concerts. Alpin, pourquoi gémis-tu seul sur la colline? Les accents de ta voix sont lugubres.

Alpin. Mes pleurs, ô Ryno, sont pour les morts; ma voix, pour les habitants de la tombe.

Tu es debout, jeune homme, dans ta hauteur majestueuse ; tu es le plus beau des enfants du hameau. Mais tu tomberas comme Morar est tombé, et l'étranger sensible s'assiéra sur ta tombe pour pleui-er un inconnu...

Remarquons d'abord que si l'on considère le dialogue tout entier, sur 27 lignes de l'original, 18 seulement sont représentées ici, tandis que tout était respecté par le premier traducteur. Cette proportion n'est pas exceptionnelle. Voyons maintenant dans quel sens la nouvelle traduction s'écartait du premier travail. Elle est en quatre ou cinq endroits plus exacte ; mais, dans la majorité des cas, le traducteur embellit ou abrège. Il embellit, il édulcore, il introduit un ton de bergerade et un style sensible. Mais surtout il abrège. Il laisse tomber les répétitions, si importantes pour l'effet général, certaines apostrophes ({ui ajoutent à l'émotion, et deux comparaisons qui terminent le morceau, et qui agrandissent la silhouette du personnage en le fondant, en le noyant parmi les arbres, les vents et les flots. Si Ton tient compte de ces suppressions, on arrive à déduire encore 4 lignes que Ton trouvait reproduites par

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le premier traducteur. Soit 14 qui restent sur 27, environ la moitié. On ferait à peu près les mêmes remarques sur les autres morceaux communs, Oscar et Dermid, Ôïthona, Lathnion. On retrouvait ces morceaux très abrégés, parfois embellis, et plutôt résumés que traduits. Beaucoup de détails tombant, beaucoup de courtes phrases étant fondues dans des phrases plus amples et plus vives, l'ensemble présentait quelque chose de moins poétique et de moins coloré, de plus nerveux et de plus dramatique. C'était tout un autre système de traduction, c'était une imitation si Ton veut ou une adaptation d'Ossian, qui ne continuait pas la tâche commencée par Turgot et Suard, et qui, tournant résolument le dos à toute littéralité, semblait aspirer à d'autres mérites.

Le nouveau traducteur est guidé dans ses suppressions par quelques raisons que l'on peut essayer de reconstituer. Tantôt le détail qu'il rencontre est trop familier : la ménagère s'éveille, dit-il {Nuit d'octobre), mais il ne continuera pas comme Le Tourneur : la ménagère s'éveille dans l'obscurité, et va ranimer le feu caché sous les cendres ; la tempête ne fera plus que les portes battent contre les cabanes, et le paysan que cette tempête réveille n'ira psispi'esser la bruyère dans les crevasses de sa cabane. Tantôt l'image est trop poétique ou trop locale : on supprime l'esprit de la montagne quicrieet tant d'autres évocations, comparaisons, épithètes, qui donnent la couleur poétique d'Ossian.

Mais il remplace ces ornements par d'autres qu'il trouve sans doute préférables. Les uns sont destinés à donner du pathétique et de l'énergie, comme ce : Dieux ! serait-ce elle... qui détonne ici, et qui n'est peut-être que l'inadvertance amusante d'une plume habituée aux formules classiques. J'en dirais volontiers autant des lauriers de la victoire que moissonnent ensemble Oscar et Dermid. Mais il ajoute d'autres élégances : « Il m'est doux de périr de tes coups... Je vois tes armes couvertes de sang. Ah! c'est le sien... 0 mon roi (au lieu de : ô mon héros)... » Tout cela, ou bien ajoute du pathétique de sentiment, ou bien passe sur les aspérités du style ossianique le niveau de la belle diction classique. D'autres fois, l'Ecosse fait place à une Arcadie d'églogue : ce sont des hameaux, des bergers.

des ùergcres, pures et simples inventions du traducteur qui trouvait dans son texte /a vallée, nos amis, ses compagnes. Ailleurs on note des additions plus intéressantes. Le traducteur embellit son ouvrage de traits concis et qui veulent être profonds ; il force le vieil Ossian k penser et à s'exprimer en philosophe. En voici deux exemples, empruntés à Caltonet Colmar: « L'âme de Duntalmo ne put tenir contre un spectacle si touchant, et s^ étonna d'être sensible. » Et quelques lignes plus loin : « Parvenus à l'âge où l'homme sent ses douleurs, ils virent les murs de leur père ruinés.» Ce que je souligne est pure invention.

Il est très rare qu'il y ait effort pour poétiser l'expression, pour romancer l'action. Ce résumé perd en couleur ce qu'il gagne en netteté et en vigueur. Les épithètes qui faisaient image coulent entre les doigts du traducteur. Celles qu'il garde, il les modifie souvent dans un sens plus abstrait, plus classique. Tout concourt à cet effet, et la suppression des détails précis, locaux, et la diminution du nombre des noms propres ou leur modification, et le parti pris d'élaguer largement le récit un peu redondant, dont les répétitions excitaient presque physiquement l'émotion, et le développement des réflexions morales, notamment au début des morceaux. Il veut être plus bref, plus énergique, éveiller avec force les sentiments généraux de l'âme, plutôt que laisser l'imagination s'égarer ou les fibres du cœur s'émouvoir. Classique de goût et de tempérament, il voit dans Ossian un poète qui parle à l'homme en général, plutôt qu'un évocateur de certains paysages inconnus et de certaine sensibilité presque morbide. Il diffère donc extrêmement de son modèle, non seulement par la teneur de sa traduction, mais par l'esprit qui l'anime. C'est comme le même récit écouté et refait de mémoire par une autre personne qui n'aurait ni les mêmes yeux, ni la même imagination, ni les mêmes habitudes de langage, ni le même tour de style.

Et cependant, il y avait de la grandeur et une sombre émotion dans une évocation comme celle-ci, que les lecteurs de 1772 lisaient pour la première fois :

O nuit cruelle !... Levez-vous, vents de l'automne. Soufflez sur les noires bruyères. Retentissez, torrents des montagnes ;

Diffusion de l'ouvrage. Jugements de la critique 259

et vous, tempêtes, mugissez clans les cimes des chênes. Lune, monte sur les nuages brisés ; montre par intervalles ta face mélancolique, et rappelle à mon âme cette nuit pleine d'horreur où j'ai perdu mes enfants.

Il y avait de la fraîcheur et de la grâce dans les dernières paroles de Minvane à son amant étendu dans la tombe, dans ces paroles qui charmaient pour la première fois les jeunes cœurs :

Mais je marcherai sans bruit, ô mon roi, et je me glisserai doucement dans le lit de ton repos. Minvane se couchera en silence à côté de son cher Ryno endormi... Mes jeunes compagnes me chercheront, mais elles ne me trouveront point ; elles suivront en chantant la trace de mes pas. Mais je n'entends plus vos chants, ô mes compagnes : je m'endors auprès de Ryno.

Le tirage des Contes et Poésies Erses dut être restreint, car ces deux volumes paraissent avoir peu frappé l'opinion. La littérature contemporaine ne s'en occupe pas. Grimm ne les signale pas dans sa Correspondance Littéraire^ et ni les Affiches de Paris, ni les Affiches de Province n'en font mention. La même raison sans doute explique la rareté de ces deux petits volumes. De 640 bibliothèques particulières dont j'ai examiné les catalogues, deux seulement possèdent les Contes et Poésies Erses, et c'est la seule édition française d'Ossianqui soit aussi mal partagée. L'ouvrage manque aux quatre grandes bibliothèques publiques de Paris ; on le rencontre ici et là en province.

Parmi les journaux, les seuls à ma connaissance qui analysent et apprécient l'ouvrage sont le Journal Eîicyclopédique, le Mercure de France, L'A?inée Littéraire, et la Gazette des Deux-Ponts. Le premier trouve que « les poésies erses ont de très grandes beautés, des images frappantes, une expression grande et énergique ' ». Le Mercure consacre

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