‹ Ossian en FranceChapitre 140 sur 232 · Baldensperger, p · texte numérisé non relu

Baldensperger, p

4. bes Passions du jeune Werther. Ouvrage traduit de l'allemand de M. Gœthe par Monsieur Aubry. Mannheim et Paris, Pissot, 1777, in-8.

due en réalité à un Allemand, mais à un Allemand bien plus francisé que le baron de Seckendorf. Monsieur Aubry s'appelait en réalité le comte Woldmar Schmettau, et sa traduction, comme la précédente, se faisait précéder d'une préface. Celle-ci est sous la forme d'une Lettre de M. le C. de S. à M. A ubry (on voit que le traducteur se dédouble). Cette Lettre, d'une trentaine de pages, est très importante pour la connaissance de l'Allemagne littéraire telle quelle était présentée par un Allemand en 1777. Si Ossian n'y est pas mentionné, par contre le mot Barde y est employé à trois reprises : en parlant de la Hermaniis Schlacht de Klopstock, et des Bardes qui chantaient pendant le combat, et à propos des poètes allemands antérieurs à Gottsched. Le bardisme allemand, alors en pleine floraison, est ainsi présenté indirectement au lecteur français, et celui-ci sait déjà que quiconque s'intitule barde se réclame plus ou moins dOssian. Et puis, en cherchant quels sont les ouvrages qui peuvent réussir dans des pays de mœurs différents, le correspondant de M. Aubry arrive à cette conclusion :

Il n'y a que le chant pastoral, hi moralité quand elle ne tient pas de l'héroïsme, de la chevalerie et de l'amour de la gloire, mais seulement de l'humanité et de l'état naturel ; que la peinture des beautés de la nature, des astres qu'on voit partout, des mers qui environnent tous les continents, des vents qui soufflent dans tous les pays, qui sera admiré partout.

N'est-ce pas là une raison du succès d'Ossian en tous pays ?

Ce troisième traducteur, qui n'a peut-être pas connu l'œuvre de son prédécesseur immédiat, se montre à la fois plus radical et plus franc que lui dans sa manière d'amputer Werther de presque tout ce qu'il contient d'ossianique. Le premier morceau sur Ossian y ligure, ainsi que le court début de Berrathon, que Werther lit « d'une voix entrecoupée ». Mais on chercherait en vain la moindre ligne des Chants de Se/ma. A l'endroit où se place la lecture, on ne trouve que cette note :

Il y a ici plusieurs morceaux d'Ossian, que je n'ai pas cru

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devoir traduire, par respect pour cet auteur, et parce que d'ailleurs ils ne feraient qu'interrompre le fil de l'action.

Voilà : c'est bien simple. On voit de quel ton cavalier M. Aubry justifie sa paresse. Autant de mots dans cette note, autant de fautes ou d'erreurs. D'abord, les Chatits de Selma sont un poème qui offre une certaine unité, et l'expression « plusieurs morceaux d'Ossian » est propre à faire croire que Werther donne lecture à Charlotte de je ne sais quels morceaux choisis que sa fantaisie aurait rassemblés. On remarque ensuite les mots étranges « par respect pour cet auteur ». Qu'est-ce à dire ? Ossian est-il déshonoré d'être lu par Werther à Charlotte en cet instant suprême ? Les pleurs dont ils inondent ses chants dégradentils le vieux barde ? Ou M. Aubry trouve-t-il que Goethe l'a mal traduit ? ou craint-il de le mal traduire lui-même ? Laquelle de ces interprétations est la bonne ? ou Schmettau, tout simplement, se moque-t-il de son lecteur ?

Il a, d'ailleurs, aussi peu de goût littéraire que de conscience, s'il croit que le poème d'Ossian lu par Werther interrompt le fil de l histoire. Ce que nous avons remarqué plus haut, de la profonde concordance des sentiments ossianiques et de l'état d'âme werthérien, de l'unité d'impression qui en résulte pour le lecteur, nous dispense d'insister ici sur la sottise d'Aubry-Schmettau.

Les traductions très lues de Deyverdun et d'Aubry ne faisaient donc gagner à Ossian que peu de terrain chez nous. On s'explique que les témoignages de la presse soient sobres d'appréciation en ce qui concerne les morceaux d'Ossian traduits dans Werther. Si \di Bibliothèque du Nord^, qui consacre plusieurs «extraits » au roman de Gœthe, appelle l'attention du lecteur français sur les pages qu'avaient négligées les présomptueux traducteurs, c'est que ce recueil rédigé en Allemagne a le texte allemand sous les yeux. Werther et Charlotte lisent Ossian :

1. Bibliothèque du Nord... par la Société patriotique de Hesse-Hombourg. mai 1778, p. 102 (deuxième extrait sur Werther).

C'est encore ici un des morceaux où l'auteur a déployé tout son génie. La traduction du morceau d'Ossian est de la plus grande beauté.

Les deux principaux traducteurs de la période suivante, de Salse et Sevelinges, sont plus consciencieux et plus complets. Tous les deux donnent dans leur entier Les Chants de Selma traduits par Gœthe. Tous les deux protestent contre le sans-gêne de Deyverdun et d'Aubry. De Salse ' commence par avertir qu'il a rétabli, entre autres, « un chant du poème d'Ossian qu'on avait supprimé ». Sevelinges * proteste plus explicitement :

Je suis du nombre de ceux qui trouvent que ce touchant morceau d'Ossian répand sur toute cette scène une teinte de mélancolie, qui dispose parfaitement à la catastrophe que l'on sent approcher.

Il a donc traduit « ce touchant morceau », et même directement sur l'anglais, pour ne pas faire « une traduction d'une traduction ». De même La Bédoyère ', dont la première édition est de 1809 : il a, nous apprend-il, « traduit sur le texte original ». C'est ce qui explique qu'emporté par son zèle, il ait généreusement embelli Werther de quelques lignes, à la fin des Chants de Selma, avant lesquelles Gœthe s'était arrêté, et que son traducteur ajoute afin de faire bonne mesure. Peut-être ce texte a-t-il bénéficié des nombreux remaniements qu'il a opérés pour la seconde édition, afin de répondre aux critiques malveillantes auxquelles il se plaint d'être en butte de la part de Sevelinges. En tout cas, La Bédoyère se montre ossianiste aussi présomptueux qu'ignorant ; parlant du morceau de Berrathon, «ce paragraphe, dit-il, ne fait point partie des Chants de Selma ; je l'ai cherché en vain dans Ossian. » Bien mal cherché, faut-il croire, puisque toutes les éditions le con-

1. Werther, ivadwii de l'allemand parL.-C.de Salse. Bâle, Decker, ISOO, 2 vol. in-12.

2. VFerf/ier, traduit de l'allemand sur une nouvelle édition, augmentée, par l'auteur, de douze lettres, et d'une partie historique entièrement neuve ; par G.-L. Sevelinges. Paris, Demonville, an Xn-1804, in-8.

3. Les Souffrances du jeune \yert/ier,par Gœthe, traduit par le comte Henri de la B. ; 2« édition. Paris, Crapelet, 1845, in-8.

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tiennent, et que, se trouvant quatre lignes après le début d'un poème, il est par cela même bien facile à trouver. « Il est sans doute, conclut-il, de l'invention de Gœthe. » Au reste, La Bédoyère apprécie « ces chants d'un charme mélancolique » qui « reposent le lecteur des émotions violentes qu'il vient d'éprouver, et lui donnent le temps et la force de se préparer à la terrible catastrophe ».

Toutes les traductions plus récentes que j'ai pu voir contiennent dans leur entier les passages ossianiques donnés par Gœthe. Ni Pierre Leroux ', ni Louis Enault % ni Jacques Porchat ^, ni M. Fournier *,ni M""' Bachellery % ne se permettent la moindre suppression. Grâce à eux, Les Chants de Selma restent au xix° siècle partie intégrante de l'immortel roman. Ils ont certainement, surtout dans la seconde moitié du siècle,révélé Ossian à plus d'un lecteur qui l'ignorait complètement. Associons-leur ceux qui, soit par nécessité d'étude, soit par goût personnel, ont lu l'ouvrage en allemand : leur nombre, comme on peut le croire, a été toujours en augmentant avec la diffusion de cette langue en France. Qu'il me soit permis d'évoquer ici un souvenir personnel, qui est un document comme un autre. Lorsqu'adolescent je lus pour la première fois Werther dans une petite édition allemande, je vis avec étonnement apparaître ces noms bizarres et inconnus de Colma, de Minona, d'Alpin, de Ryno, d'Armin, d'autres encore. J'ignorais complètement de quel temps, de quels lieux ils sortaient ; bref, n'ayant jamais entendu parler d'Ossian, je ne savais que penser de ce monde nébuleux ; comme à cet âge on lit surtout les romans pour les événements qu'ils déroulent, j'avais

1. Werlher, par Gœthe, traduction nouvelle par Pierre Leroux. La l"éd. est de 1829 ; souvent réimprimée, notamment dans la Bibliothèque Nationale (1864), qui a dû lui ouvrir l'accès d'un public populaire assez nombreux, et dans la Petite Bibliothèque Charpentier {18Si), qui l'a répandue dans les milieux cultivés.

2. Vrer//ier, par Gœthe, traduction nouvelle... de Louis Enault. Paris, Hachette, 1S55, in-16.

3. Œuvres de Gœthe, traduction nouvelle, par Jacques Porchat, t. IV, Poèmes et Romans. Paris, Hachette, 1860, in-8.

4. Werther, par Gœthe, traduction nouvelle de N. Fournier... Paris, M. Lévy, 1865, in-16.

5. Les Souffrances du jeune Werther, traduction nouvelle par M"' Bachellery... Paris, librairie des Bibliophiles (Jouaust), 1886, in-18.

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