‹ Ossian en FranceChapitre 141 sur 232 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

hâte d'arriver à l'eiïet que produit cette lecture sur les deux héros ; et cependant je gardais de ce monde ossianique entrevu une vague curiosité qui n'eut que bien plus tard l'occasion de se satisfaire. Sans doute bien d'autres se sont trouvés dans le même cas.

Que valent ces traductions successives ? Nous ne considérons ici, bien entendu, que les morceaux d'Ossian qu'elles contiennent. Des trois traductions de la première époque, une seule les conservait dans leur entier, et l'effet produit sur les lecteurs devait souffrir de la maladresse du traducteur. Il y a, dans sa version des Chants de Se/ma, bien des bizarreries. Seckendorf n'est pas le seul à écrire en parlant des bardes de Fingal : « semblables aux zéphirs du printemps. » Mais il est le seul qui dise « le père d'aiiCXin fils que de toi » ou « ton arc détendu reposera dans le halle » ou encore c< ton rit ne débordera des larmes de tes amis ». Il est le seul qui parle des ailerons de l'étoile du soir, au risque d^en faire une espèce de requin. De tels exemples, sans être fréquents, se présentent encore trop souvent en ces quelques pages. Le baron de Seckendorf traduit sur l'allemand de Gœthe et non sur l'anglais, comme se piqueront de le faire plusieurs de ses successeurs. Il est aisé de s'en convaincre par l'examen attentif d'une seule phrase. On constatera que bruyère répond à l'allemand Haide et non à l'anglais plain ; que l'étrange et incorrecte expression Pourquoi fixes-tu la bruyère ? rend, et rend mal, Wornach blickst du au f die Haide? ei non What dost tliou behold in the plain ? Mais, de plus, il affaiblit son modèle. On sait combien Goethe, tout en traduisant assez fidèlement, ajoute à son original de fraîcheur poétique, de précision et d'harmonie. Des mots comme dâmmernd, funkelst, strahlend, umndelst^ Haide, pour ne regarder que les premières lignes, sont infiniment plus expressifs que leurs correspondants anglais. Tout cela s'efface dans la traduction française, ou devient vague et faussement noble. L'expression courrier

Valeur des ti-aductions 291

du crêpuscide est une périphrase prétentieuse, et pompeusement pour Tk ndro stattlich semble fourni par Trissotin. Cet Allemand, qui traduit un Allemand, l'habille, parce qu^il écrit en finançais, des élégances les plus froidement convenues ; tant était pesant le joug des traditions de la prose classique.

Deyverdun donne du court passage qu'il conserve une traduction un peu libre. Parfois elle est plus montée en couleur : « Quand les tempêtes tonnent sur les montagnes » {Wenn die Stûrme des Berges kommen). Parfois aussi elle est franchement inexacte, et se permet des embellissements. Armin dit des ombres de ses enfants : halhdàmmernd ivandeln sie zusammen in tranriger Eintracht. Deyverdun lui fait dire : « qui s'embrassent et me regardent tristement ». Il y a une image de moins, et le reste est assez mal exprimé. Voici, au reste, comment ces deux premiers traducteurs rendent le dernier et court morceau que lit Werther à Charlotte et qui provoque la crise :

Warum weckst du mich, Frûhlingsluft? Du buhlst und sprichst : Ichbethaue dich mit Tropfen des Himmelsl Aber die Zeit meines Welkeus ist nahe, nahe der Sturm, der meine Blâtter herabstôrt ! Morgen wird der Wauderer kommen, kommen, der mich sah in meiner Schônheit, ringsum wird sein Auge im Felde mich suchen, und wird mich nicht finden.

Le B(aron) S(iegmund) (G. Deyverdun)

deS(eckendorf),Erlangen,l776. Maestricht, 1776.

Pourquoi m'éveilles-tu, Zé- Pourquoi me réveiller, vent

phir volage? Tu me dis en ba- du printemps ? Tu me flattes,

dinantrJe te mouille d'une rosée et tu me dis : je l'arrose de la

céleste ; mais la saison de ma rosée céleste. Mais le temps de

flétrissure s'avance. La tempête, ma flétrissure s'approche : elle

qui dépouillera l'arbre de ses s'approche, la tempête qui me

feuilles, s'approche ; le voya- dépouillera de mes feuilles. De-

geur, qui m'a vu fleurir, retour- main viendra le voyageur : il

nera demain, mais ses yeux viendra celui qui a vu ma

parcourront vainement la cam- beauté. Son œil me cherchera

pagne d'alentour : ils ne m'y autour deluidans la campagne,

trouveront plus. et il ne me trouvera plus.

apa

La première traduction est nettement inférieure à la seconde : elle a quelque chose d'enjoué qui détonne singulièrement en la circonstance, et elle est bien moins poétique.

Puisque Aubry-Schmettau n'a pas daigné donner la traduction des Chants ofe ^Se/wi«, demandons-lui de nous faire connaître au moins le fameux passage dans lequel Werther évoque pour Wilhelm le monde ossianique :

Ossian a pris le dessus dans mon cœur sur Homère. Quel monde que celui où cet auteur sublime me conduit! Errer dans les plaines retentissantes de toutes parts du bruit des vents orageux, qui amènent sur des nuag-es les esprits de ses * pères à la faible clarté de la lune. Entendre de la montagne les débiles gémissements que poussent les esprits du fond de leurs cavernes, et qui se mêlent au rugissement du torrent, et les lamentations que la jeune fdle morte dans les angoisses fait auprès des quatre pierres couvertes de mousse, et à demi cachées sous l'herbe, monument de la chute glorieuse de son bien-aimé. Lorsque je trouve ce Barde blanchi par les années, errant, cherchant sur la vaste étendue de la plaine les traces de ses pères, et rencontrant, hélas ! les pierres qui couvrent leurs tombeaux; lorsqu'il tourne en gémissant ses yeux sur l'étoile du soir, qui se cache dans les flots roulants de la mer, et que l'âme de ce héros sent revivre l'idée de ces temps où son rayon propice éclairait encore les périls des vaillants, et où la lune prêtait sa lumière à leur vaisseau décoré des palmes de la victoire ; lorsque je lis sur son front sa profonde douleur, que je vois ce héros, le dernier de sa race, chercher dans le plus triste abattement sur la tombe; comme la faible présence des ombres de ses pères est une source où il puise sans cesse la joie la plus douloureuse et la plus ravissante ; comme il fixe la terre froide, et l'herbe qui la couvre, et s'écrie: Le voyageur, qui m'a connu dans ma beauté, viendra, il viendra et demandera où est le chantre, digne fils de Fingal ? Son pied foule en passant ma sépulture, et il me demande en vain sur la terre...

C'est dans ce texte que beaucoup de lecteurs français ont senti naître ou se développer leur curiosité ou leur admiration. La traduction d'Aubry est assez fidèle, mais elle est peu colorée, et sa phrase raboteuse est bien mal équarrie.

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