Auguste Hus, Le Werther des bords de la Doire
Imitations de « Werther » 297
adaptations théâtrales, le faux drame historique Werther ', la comédie Le Retour de Werther % le Werther d'Arnault fils ' et le Charlotte et Werther àe Souvestre et Bourgeois *, ne concèdent à Ossian nulle place dans l'action, et suppriment ou transforment la scène de la séparation.
Mais d'autres ne manquent pas de tirer parti de l'effet pathétique produit par la lecture des Chants de Selma. Dès la première époque du succès de Werther, un témoignage en ce sens nous venait de l'étranger. Les Lettres de Charlotte à Caroline^ ne. sont qu'une fade et ennuyeuse transposition, assaisonnée de citations de poètes anglais dont le sage classicisme contraste bizarrement avec la fougue passionnée du héros. Les Chants de Selma n'y sont point reproduits, mais Charlotte note pour son amie l'effet que cette lecture a produit sur Werther et sur elle.
Je le priai de me lire quelque chose, et lui donnai sa propre traduction d'Ossian. Je vis que son cœur était oppressé ; moimême, le passage qu'il me lut m'affecta jusqu'aux larmes. Il avait quelque rapport avec notre situation présente: il semblait peindre, exprimer nos douleurs mutuelles.
Et elle résume en cinq lignes incolores le fragment mélancolique de Berrathon.
Un peu plus tard viennent ceux qui s'inspirent librement de Werther pour prêter aux sentiments des héros la voix de la poésie. Clavareau rajeunit ainsi le vieux genre de l'héroïde en supposant une lettre de Werther à Charlotte ^ :
1. Georges Duval et Rochefort, Werther on Les Egarements d'un cœur sensible, drame historique, en un acte, mêlé de couplets, 1817, nouvelle éd. augmentée, 1819.
2. Georges Duval, Le Retour de Werther ou Les derniers Epanchemenls de la Sensibilité, comédie en un acte mêlée de vaudevilles, 1820.
3. OEuvres dramatiques de Lucien Arnault, 1865: Werther, drame inédit en trois actes et en vers (1824).
4. Emile Souvestre et Eugène Bourgeois, Charlotte et Werther, drame en trois actes, 1846.
5. Lettres de Charlotte à Caroline son amie pendant sa liaison avec Werther, traduites de l'anglais ; par H. Arkwright ; 1786.
6. Poésies fugitives, par Aug. C... (s. d. ; vers 1810) ; p. 9 : Derniers adieux de Werther à Charlotte.
Rappelle-toi le jour où ma main défaillante Contre mon sein ému pressait ta main tremblante... ... 0 combien d'Ossian la voix mélancolique Attendrissait nos cœurs sur la harpe héroïque! Ecoute, écoute encor ces sons mélodieux, Ces mots qui ressemblaient à mes derniers adieux... ... « Haleine du printemps, pourquoi m"éveilles-tu? Laisse mourir un lis par le vent abattu... »
Le motif de Berrathoii est ainsi traité en une dizaine de vers. Le rappel est plus direct encore lorsqu'un nouveau roman se calque sur le chef-d'œuvre désormais classique ; parmi ces répliques, il en est au moins une qui conserve à Ossian sa place dans la dernière séparation '. Lucie (c'est le nouveau nom de Charlotte) et son amant lisent aussi les chants du Barde ; le morceau est amené de la même façon ; mais il est très abrégé. Il n'y est pas question de Colma ni de Ryno et Alpin ; le lecteur commence à la plainte d'Armin, et, ainsi réduit, le morceau des Chants de Selma ne compte plus qu^'iine page et demie. Gela rend très probable que l'auteur du Nouveau WertJier n'a connu l'original que par la traduction Deyverdun,qui fait commencer la lecture d'Ossian juste au même endroit. L'impression que fait la lecture sur Lucie et son amant est à peu près traduite du véritable Werther^ et l'auteur a conservé aussi le court fragment de Berrathon et toute la fin de la scène. L'auteur anonyme de ce bizarre et médiocre rifacimento a au moins compris combien Ossian entrait intimement dans la contexture du roman de Gœthe.
On devait également lui garder sa place au moins une fois parmi les adaptations scéniques qui furent faites du roman. Aucune scène assurément ne se prêtait mieux à être transportée sur le théâtre que celle de la dernière séparation de Werther et de Charlotte. L'auteur d'un drame en prose qui n'a sans doute jamais été joué a tiré de ces pages du roman un assez heureux parti ". Il lui a suffi pour cela de distribuer le dialogue entre les deux personnages, et de mettre le surplus dans les indications de mise en scène,
1. Le iWouveati Werther, imité de l'allemand. Bâle, 1786, p. 244-248.
2. B.-G. Gournay, Werther, drame en cinq actes, en prose, 1806 ; acte III,
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qui deviennent de ce fait presque aussi développées et émouvantes que celles de M. Gabriele D'Annunzio.
Charlotte. — N'avez-vous rien à lire?
Werther. — Rien.
Charlotte. — Ouvrez cette commode : vous y trouverez votre traduction de quelcfues chants d'Ossian. Je n'eu ai point encore achevé la lecture : j'attendais que vous puissiez me la faire. (// reste immobile., et ne répond rien.) Eh bien?
Werther. — (Il va prendre le manuscrit, frémit en y portant la main ; puis revient s'asseoir, les yeux humides.) Nous en sommes restés à l'endroit touchant où le malheureux Armin pleure la perte de ses enfants. {Lisant :)
Ce qu'il lit, c'est en effet la plainte d' Armin ; les deux premiers tiers des Chants de Selma ont disparu. L'identité de certaines expressions et surtout la coïncidence de la quantité d'Ossian qu'il a laissé subsister montrent que l'auteur s'est servi de la traduction Deyverdun, dont il n'a eu qu'à mettre en dialogue certaines répliques. Mais l'auteur du drame tire le plus grand parti de cet unique morceau. Il en suppose la lecture coupée par l'émotion de Werther. Après avoir lu le récit de la mort d'Armar :
// cesse de lire et paraît accablé. Charlotte le fixe avec attendrissement et inquiétude ; il lève les yeux ; elle détourne les siens. Il reprend sa douloureuse lecture...
Et après la fin du morceau d' Armin se trouve transportée la scène d'attendrissement qui, interrompue par le douloureux Continuez... de Charlotte sanglotante, reprendra après le morceau de Berrathoti et amènera la dernière séparation. Modeste, l'auteur ajoute en note : « On ne prétend ici que donner une idée de cette scène muette... »
Qu'allait devenir Ossian dans les quelques tentatives qui ont été faites d'ajouter au pathétique de Werther le pathétique intime et puissant de la musique ? A un siècle d'intervalle, la plus ancienne et la plus récente des adaptations musicales du roman lui gardent toutes deux, mais très inégalement, sa place. Le 1«' février 1792, on jouait à Paris un opéra-comique, Charlotte et Werther, par Déjaure et Kreutzer (celui de la Sonate). La lecture d'Ossian dans la
3oo Ossian en France
dernière scène entre les deux amants y était remplacée par une romance à deux voix, La Rose, où se retrouvait le motif du fragment de Berrathoti '. Mais, de nos jours, Ossian lui-même devait nous revenir accompagnant Werther sur les ailes de la musique. Le drame lyrique de Massenet n'a eu garde de négliger une scène aussi émouv-ante que celle de la lecture des Chants de Seima. Il ne pouvait pourtant être question de placer à cet endroit une longue déclamation ossianique. Le compositeur ou les auteurs du livret auraient pu choisir quelques lignes de la plainte de Selma ou des lamentations d'Armin. Avec un goût très sûr, ils se sont arrêtés au morceau le plus bret, le plus poignant dans sa réserve mélancolique, à celui aussi qui annonce la destinée de Werther de la manière la plus saisissante : au court fragment de Berrathon. Voici du reste toute cette partie de la scène " :
Charlotte
Et voici ces vers d'Ossian Que vous aviez commencé de traduire.
Werther [prenant le mamiscril)
Traduire... Ah ! bien souvent mon rêve s'envola Sur l'aile de ces vers, et c'est toi, cher poète, Qui bien plutôt étais mon interprète ! Toute mon âme est là.
[Lisant]
Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ? Sur mon front je sens tes caresses, Et pourtant bien proche est le temps Des orages et des tristesses.
Demain, dans le vallon, viendra le voyageur, Se souvenant de ma gloire première,
Et ses yeux vainement chercheront ma splendeur :
Ils ne trouveront plus que deuil et que misère.
1. Julien Tiersol, Les adaplations scp';i(V/iies de Werther et les romances d'Ossian (Le Livre et l'Iniaçie, 1893, 1, 81!).
2. Werther, drame lyrique, poème de Blau, MilleL cl Hartmann, musique de Massenet, 1893 ; acte III, scène 3.
Le « 'Werther » de Massenet 3oi
On a remarqué l'idée fort ingénieuse qu'énonce Werther, idée un peu subtile, et du reste maladroitement exprimée (il est vrai que puisqu'on le chante...) ; au lieu qu'il traduise Ossian, dit-il, c'est bien plutôt le Barde qui traduit l'état de son cœur. Il y a là un concetto tout à fait galant, dont Gœthe ne se serait jamais avisé, et qui fait honneur tout au moins à l'ingéniosité de ses imitateurs. Il repose, comme toutes les pointes de cette sorte, sur un jeu de mots : traduire, interprète, ont bien ces deux sens, et nous les avons employés tour à tour, à propos justement de Werther et d'Ossian. Les joindre ainsi, c'est faire de l'esprit, un peu plus peut-être qu'il n'eût fallu dans une scène si pathétique. Le texte de Berrathoii est en somme fidèlement rendu, et le premier vers est même une traduction littérale ; mais comme rien n'indique ici, sauf à la rigueur le mot vallon, qu'il est question d'une plante qui va se flétrir et mourir, on a quelque peine à comprendre qui parle ainsi. L'application à la destinée de Werther devient ici presque trop directe.
Quelle fortune étrange que celle de ce morceau de Berrathon, qui n'a très probablement aucune base gaélique authentique, qui a été composé par le jeune Macpherson en Ecosse, transporté par Gœthe dans son roman, retraduit en français avec Werther à dix reprises différentes, et qui vient si longtemps après se faire applaudir sur les scènes lyriques de Vienne, de Paris, et du monde entier !