Lycée, XIV
5. Répertoire delà Littérature ancienne et moderne, 1825, XX, 464-479.
siècle et les premières du suivant. Ce que dit La Harpe se comprend bien mieux si on le replace à sa date.
Dans la Correspondance Littéraire, il commence par une phrase qui esta retenir: « La traduction d'Ossian par M. Le Tourneur est beaucoup meilleure que celle de Shakespeare, et fera moins de bruit, parce que ce n'est pas une affaire de parti. » L'auteur ne peut d'ailleurs consacrer qu'une page à Ossian, sous peine d'ennuyer son princier correspondant. Le Journal de Bruxelles, et plus tard le Lycée, présentent dans une dizaine de pages un ensemble plus important. La Harpe rend d'abord justice à l'ancienne traduction « aussi fidèle qu'élégante > des Poésies Erses. Puis il signale l'intérêt historique de ce < monument curieux » de la poésie « chez une nation simple et grossière ». Quelques citations servent à appuyer le jugement que le critique porte sur l'inspiration générale de cette poésie :
Il y règne une sorte d'imagination mélancolique dont les illusions paraissent analogues à la nature d'un pays reculé et nébuleux, où les vapeurs des montagnes, le bruit monotone de la mer, et les vents sifflant dans les rochers, donnent aux esprits une tristesse habituelle et réfléchissante, en ne donnant aux sens que des impi-essions lugubres.
La « chanson » de Golma attire spécialement son attention : il l'appelle « une espèce d'églogue, que l'on peut comparer à celles de Théocrite ». A La Magicienne probablement ; et encore le rapport est-il mince. Ailleurs, il se moque discrètement des ombres des héros et du paradis de nuages où elles retrouvent leurs plaisirs terrestres :
On retrouve là plusieurs des idées répandues dans le sixième livre de V Enéide ; idées que ce fou de Scarron a rendues si plaisamment :
J'aperçus l'ombre d'un cocher
Qui tenant l'ombre d'une brosse
En frottait l'ombre d'un carrosse.
Dans une autre leçon du Lycée, il se montrait plus sympathique aux ombres nuageuses d'Ossian ; il est vrai qu'il s'agissait de faire la leçon à Roucher, dont il soumet les Mois à la dissection la plus impitoyable.
Ossian et Virgile 341
Si l'auteur cherchait un épisode sur les nuits d'hiver, il eûtpu en trouver un très poétique et très neuf dans l'opinion vulgaire des montagnards de l'Ecosse qui... entendent les ombres de leurs aïeux gémir dans les vents... Ossian pouvait lui être là d'un grand secours •.
Pour le classique et pédant La Harpe, qui n'a pas « la tête ossianique », dira un fervent du Barde % la découverte d'Ossian a notamment pour utilité de réapprovisionner les poètes d' « épisodes » et de motifs.
Mais deux points retiennent surtout son attention : la morale et le style. Ce qu'il prise dans Ossian, ce sont «les sentiments de la nature » qui s'expriment « avec une éloquence simple et touchante ». Dans Fing-al, il voit comme tant d'autres le parfait modèle de l'héroïsme joint à la bonté. « Ces mœurs très différentes de celles des héros d'Homère» lui paraissent remarquables chez des barbares. « Le contraste des mœurs de ces héros calédoniens avec celles des héros d^Homère et de Virgile nous a frappés. » Analysant Lathmon, il montre l'analogie de la situation avec celle de Nisus et d'Euryale surprenant un camp endormi. Mais quelle différence ! Ossian et Gaul se refusent à profiter lâchement du sommeil de l'ennemi.
Ce n'est pas là la maxime : Dohis an virtus, quis in hoste reqairat ?0n ne peut avoir un sentiment plus délicat delà vraie gloire; et il faut avouer que si l'épisode de Virgile est bien plus intéressant, les héros Calédoniens sont bien plus généreux.
Et un peu plus loin, citant un mot de Lathmon : « Ce mot est bien beau, ajoute-t-il, et c'est là sans doute du véritable héroïsme. »
Mais Virgile reprend sa supériorité quand il s'agit de « comparer cet admirable épisode, chef-d'œuvre d'imagination, de sensibilité, de poésie, aux chants sans art du barde gallique ». L'art, voilà ce qui fait défaut à Ossian. « Il ne faut pas en lire plusieurs morceaux de suite. On sent alors tous les défauts d'une composition brute : point d'idées,