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CHAPITRE II

Développement de l'ossianisme après Le Tourneur. Premières traductions en vers. Premières poésies ossianiques

I. Caractères de l'ossianisme pendant cette période. Poèmes et fragments traduits en prose. Dar-thula. Rcstif de la Bretonne : place importante que les Veillées du Marais font à Ossian.

II. Traductions en vers. Clermont-Tonnerre. Lombard. Difficulté de la traduction en vers. Souhait d'un renouvellement de la poésie française par Ossian.

III. Traductions libres. Léonard : le Chant du Barde. Fontanes : son enthousiasme de jeunesse pour Ossian ; son Chant d'un Barde. Flins des Oliviers. Cubières-Palmezeaux. Le Gay.

IV. Inspirations et réminiscences. Ducis et quelques autres. Les idylliques : Perreau. Bernardin de Saint-Pierre. Divers.

V. La critique. Dorât. Mercier. Garât. Marmontel. La poésie de nature et la vraie poésie. Les articles d'Encyclopédies et de Dictionnaires.

VI. Ossian en Suisse. Le doyen Bridel. Ossian et la poésie nationale. Ossian et les Alpes. S. E. Bridel : deux poèmes imités d'Ossian.

VII. Limites du succès d'Ossian. Divers courants. Le genre troubadour. Le genre mélancolique. Les sauvages. Les bardes. Les listes de grands poètes. Les goûts des mondains.

La traduction de Le Tourneur est l'origine d'une ère nouvelle dans l'ossianisme français. Jusque-là, les poésies erses avaient été traduites en partie seulement, avec des doubles emplois qui ne compensaient pas de vastes lacunes ; elles avaient donné lieu à de nombreux commentaires historiques ou philosophiques et à de vives discussions litté-

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raires. Mais elles n'avaient pas apporté un élément nouveau à la littérature d'imagination. Ossian était resté un objet de discussion entre les savants et d'admiration pour quelques hommes de lettres, il n'avait pas encore inspiré les poètes. Après Le Tourneur, il deviendra inutile de le traduire en prose ; nous rencontrerons néanmoins quelques morceaux traduits d'une manière indépendante. Par contre, on voit commencer à ce moment la longue série des traductions en vers de quelque poème ou fragment, .tantôt plus exactes, tantôt plus libres. Les imitations ou poèmes dans le genre d'Ossian apparaissent également. Quelques allusions ou réminiscences permettent d'apercevoir quelle était, grâce à Le Tourneur, la diffusion de l'œuvre. Enfin, il va sans dire que l'on continue à commenter, à juger diversement les chants du Barde ; mais les appréciations, surtout enthousiastes, dont ils sont l'objet ont dans les deux volumes des Poésies galliqiies une base plus solide. Ce développement de l'ossianisme occupe la plus grande partie du règne de Louis XVI, et continue pendant la période révolutionnaire, mais avec des caractères un peu différents.

Quelques années après la publication de Le Tourneur, la Nouvelle Bibliothèque des Romans croyait devoir offrir Dar-thula à ses lecteurs \ En ce qui concerne l'étranger, cette vaste collection n'est pas négligeable : elle a révélé ou fait mieux connaître des morceaux importants des auteurs les plus divers ; en dix années, je relève les noms de Dante, Tassoni, Lope de Vega, Montemayor (trois fois), Wieland (cinq fois), Goldsmith (deux fois) et Fielding. C'est dire que les directeurs de la collection entendent le mot roman dans le sens le plus large : ils admettent tout texte narratif, même fort bref, qui excite l'intérêt ou l'émotion. Ossian n'est représenté que par Dar-thula. Le choix était heureux: peu de poèmes sont aussi agréables et en même temps aussi romanesques. La traduction est anonyme, et l'on serait d'abord tenté de croire que les compilateurs ont tout simplement utilisé le travail de Le Tourneur. Mais, dès le titre, on remarque que le mot erse reparaît, alors que Le Tourneur

1. Nouvelle Bibliothèque des Romans, janvier 1786, 11,3-32 : Dar-thula, poème, traduit de la langue erse.

emploie le mot gallique. Puis le sommaire du poème n'est pas celui qu'il donne, à l'exception des dernières lignes. La traduction elle-même diffère. On va du reste en juger, et ce sera une occasion de remettre l'invocation à la lune sous les yeux du lecteur :

Daug-hter of heaven, f'air art thou ! the silence of thy face is pleasant ! Thou comest forth in loveliness. The stars attend thy blue course in the East. The clouds rejoice in thy présence, () moon ! They brig-hten their dark-brown sides. Who is like Ihee in heaven, light of thesilent night?The stars are ashamed in thy présence. They turn away their sparkling eyes. Whither dostthou retire from thy course, when the darkness of thy countenance grows ? Hast thou thy hall, like Ossian ? Dwellest thou in the shadoAv of grief ? Hâve thy sisters fallen from heaven ? Are they who rejoiced with thee, at night, no more ? Yes! they hâve fallen, fair light ! and thou dost often retire to mourn. But thou thyself shalt fail one night, and leave thy blue path in heaven. The stars will then lift their heads : they, who were ashamed in thy présence, will rejoice... Burst the cloud,0 wind ! that the daughter of night may look forth.

Le Tourneur, H, 41.

Fille du ciel,ô Lune, que tu es belle 1 Que le calme et la douceur de ton visage me plaisent ! Tu t'avances pleine d'attraits, les étoiles suivent vers l'Orient la trace azurée de tes pas. A ta présence les nuées se réjouissent, et tes rayons argentent leurs flancs obscurs. Qui peut marcher ton égale dans les cieux, fille paisible de la nuit ? A ton aspect les étoiles honteuses détournent leurs yeux étincelants. Où te retirestu à la fin de ta course, quand l'ombre s'épaissit et couvre ton globe ? As-tu ta demeure comme Ossian, habites-

Nouvelle Bibliothèque des Bomans, 1786,11, 3.

Que tu es belle, fille du ciel !

que le silence de ta face est doux ! Tu t'avances pleine d'attraits : les étoiles suivent tes traces bleuâtres vers l'Orient.

Les nues se réjouissent en ta présence, ô lune, et ta lumière éclaii'e leurs faces obscures.

Qu'est-ce qui peut t'égaler dans le ciel, fille de la nuit ?

Les étoiles, honteuses en la pi'ésence,détournent leurs yeux verdâtres et étincelants. Où te retires-tu à la fin de ta course, quand l'obscurité vient couvrir de plus en plus Ion visage?Astu ta demeure comme Ossian?

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tu comme lui dans la nuit de habites-tu dans l'ombre de la

la tristesse ? Tes sœurs sont- tristesse ? Tes sœurs sont-elles

elles tombées du ciel ? Ne tombées du ciel ? celles qui se

sont-elles plus, celles qui se ré- l'éjouissaient avec toi dans la

jouissaient avec toi dans la nuit, ne sont-elles plus ? Ah !

nuit ? Ah ! sans doute elles sans doute elles sont tombées,

sont tombées, lumière char- lumière charmante, et tu te

mante, et tu te retires souvent retires souvent pour pleurer,

pour les pleurer ; mais une Mais une nuit viendra où tu

nuit viendra où tu tomberas tomberas toi-même, et où tu

toi-même, et où tu quitteras quitteras tes sentiers azurés

les chemins azurés du fîrma- dans le ciel. Les étoiles élève-

ment. Alors les étoiles qu'hu- ront alors leurs têtes verdâtres;

miliait ta présence, lèveront celles qui étaient honteuses en

leurs têtes brillantes et se ré- ta présence se l'éjouiront. . .

jouiront de ta chute... 0 vents, Perce ce nuage, ô vent, afin

déchirez le nuage qui cache à que la fille de nuit puisse se

nos yeux la tille de la nuit. montrer.

La seconde version est certainement indépendante de la première, au moins pour le début du morceau ; et quelques sondages à d'autres endroits amènent à la même conclusion. Le nouveau traducteur n'a pas l'aisance harmonieuse de Le Tourneur ; mais il n'est pas inférieur en justesse et en couleur. Il est plus littéral : il laisse au lecteur le plaisir de deviner qu'il s'agit de la lune, que Macpherson ne nomme que plus loin. Il respecte le silence de ta face, qui est poétique et nous rappelle un beau vers de Fauteur des Trophées :

Silencieusement s'argente le croissant.

Le Tourneur, soucieux avant tout de clarté, remplace ce silence par des qualités morales : le calme et la douceur. Volontiers pompeux, il aime l'expression marcher son égal qui est sans doute un rappel de Racine :

Je ceignis la tiare, et marchai son égal.

Le nouveau traducteur est plus simple. Il préfère ciel à firmament. Mais il a le tort de supprimer the silent night. Et, si bleuâtre vient fort à propos relayer azuré une fois

sur deux, il n'aurait pas fallu pousser l'amour de la couleur inédite jusqu'à prêter par deux fois aux étoiles une teinte verdàtre que rien n'autorise dans le texte. En général, le style de Dar-thula, si riche en images, pouvait faire un grand effet à travers cette agréable traduction. Certains traits rafraîchissaient heureusement les vieilles comparaisons classiques ; et il régnait en plus d'un passage une langueur mélodieuse :

Ton visage était comme la lumière du matin, ta chevelure comme le plumage du corbeau ; ton âme était douce et généreuse comme l'heure du soleil couchant ; tes paroles étaient comme le murmure des roseaux ou comme le gazouillement du ruisseau de Lora.

C'est aussi une traduction ou plutôt une série de traductions partielles en prose, mêlées de réminiscences et d'imitations, qu'on trouve dans l'un des plus bizarres ouvrages de Restif de la Bretonne '. Bizarre, ce n'est pas assez dire en parlant des Veillées du Marais : l'ouvrage est un peu fou. Il n'est pas précisément ennuyeux, Restif a pour cela trop de saillie et d'imprévu ; mais il est très difficile et fatigant à lire, et passera difficilement pour l'œuvre d'un homme de bon sens. C'est un enchevêtrement sans nom d'histoires à la fois bourgeoises et fantastiques, où les tableaux et les épisodes poétiques se heurtent aux scènes les plus vulgaires et plates. L'auteur semble avoir voulu recommencer Rabelais, en s'inspirant de Swift, avec peut-être aussi un souffle de l'Arioste. 11 y a là un nombre infini de questions sociales ou morales, agitées confusément et au moyen d'allégories qui restent souvent obscures. C'est une continuelle satire de la société, et parmi les traits de parodie que l'auteur prodigue, plusieurs sont empruntés à Ossian. Ainsi, parmi les aventures du roi Facfac et de la fée Wrwcwcw, on trouve un habitant de Waterford, qui s'appelle Yoimgall, un autre Dimiiagall, un chevalier Finghall, et la vieille

1. Les Veillées du Marais, ou Histoire du grand prince Oribeau, roi de Mommonie, au pays d'Evinland ; et de la vertueuse princesse Oribelle, de Lagénie ; tirée des anciennes annales irlandaises, et récemment translatée en français ; par Nichols-Donncraill, du comté de Kork, descendant de l'auteur. A Waterford, capitale de Mommonie, 1785, 2 vol. in-8.

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hôtesse répond au nom de Emiisleague. Autour de la reine 0-Mijoreh figurent non pas des Bardes, mais des Kaldes : le mot Bard est cependant employé une fois en parlant des poètes modernes. Ces Kaldes sont exactement les bardes ossianiques. Le berger Debundeh chante au prince Cahin- Caha une des anciennes romances des Kaldes: « D'où part la source des années?... Je veux chanter la mort funeste du malheureux Hidallan. » Et voilà dix-huit lignes qui ne sont autres que le début du troisième duan de Cath-Loda. Plus loin un morceau de quatre pages : « Fingal ne pouvait supporter sa vue... » C'est l'épisode central de La Guerre de Car os. Ailleurs la nourrice Clômaneh fait des contes à la petite princesse Oribelle ; elle les entremêle de chansons héroïques : « La jeune Minvane, sur un rocher, regardait la mer... » C'est une traduction libre d'une partie des Chants de Selma en neuf strophes de prose cadencée. Minvane remplace Colma, sans doute sous l'influence de la plainte qu'elle fait entendre ailleurs sur la mort de Ryno. De même le précepteur 0 Barbo, dès le réveil de son élève, chante avec lui « une hymne à Berda, ou le Soleil », qui est plutôt Scandinave à la vérité qu'ossianique ; il lui fait apprendre ensuite « les ouvrages des Kaldes ». Ailleurs « une voix forte, sortant d'un char, fait entendre x» une autre partie des Chants de Selma., la plainte amébée de Ryno et d'Alpin : « Les vents et la pluie ont cessé. Le milieu du jour est calme... » avec le récit d'Armin, presque jusqu'à la fin du poème : sept pages d'Ossian. Enfin, le Barde fait les frais d'un chœur lyrique :

Cependant le chœur des jeunes filles chaulait un des anciens poèmes composés par les Kaldes deux siècles auparavant : c'était un triste récit ! Mais les Sages ont dit qu'il fallait toujours mêler un grain de tristesse à l'ivresse de la joie, dans les fêles où elle transporte les cœurs des hommes. Ce fut la belle Finira qui donna le ton.

Suit tout le poème d'O'/fhona, à l'exception des dix premières lignes et des huit dernières.

Gela fait en tout vingt-deux pages d'Ossian qui viennent grossir l'indigeste ouvrage de Restif de la Bretonne. D'où

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viennent ces traductions ? le rapide et négligent auteur de tant de volumes ne s'est-il pas contenté de plaquer des pages entières de Le Tourneur, dont la version avait encore tout le charme de la nouveauté ? L'examen attentif de quelques passages pris au hasard paraît montrer que Restif n'a pas eu recours généralement au texte original, qu'il l'a peutêtre consulté pour rectifier Le Tourneur, mais qu'il s'est probablement contenté presque toujours de démarquer la version française. Par exemple, dans le morceau tiré des Chants de Se/ma, Le Tourneur fait précéder l'apostrophe aux vents d'automne, aux torrents et aux tempêtes, des mots : « 0 nuit cruelle ! » que rien ne représente dans l'anglais. Ces mots se retrouvent à la même place dans les Veillées du Marais. De même, une ligne plus loin: « la noire bruyère » pour the heath ; « les noires bruyères » dit Restif. Le Tourneur traduit walkthrough broken cloudspar « roule sur les nuages brisés » ; Restif a cru mieux dire en corrigeant : « monte sur les nuages brisés », où achève de disparaître le sens de l'original. Ces quelques exemples-types suffisent à montrer la nature du travail auquel s'est livré l'auteur des Veillées du Marais. La grande place qu'Ossian tient dans son ouvrage prouve combien Ossian intéressait, charmait, ceux qui voulaient avant tout du nouveau, qui aimaient l'original, l'inédit, non pas malgré sa bizarrerie et son étrangeté, mais par cette étrangeté et cette bizarrerie même.

A côté de ces traductions, en somme fidèles, notons une sorte d'imitation en prose. C'est un genre qui n'avait pas beaucoup d'avenir. L'anonyme Connalet Galvifia que donne Le Prévôt d'Exmes ' n'est pas, malgré son sous-titre, « traduit de l'anglais » ; c'est un très libre développement en trois pages de l'épisode de Connal et Crimora du poème de Carric-Thura, épisode qui était connu en France dès l'aube de la révélation ossianique. Notons seulement le ton redondant et creux, qui dénature totalement la poésie de l'original.

Connal était un guerrier d'Albion. Cent collines obéissaient à ses lois; son cheval buvait à son choix l'onde de mille ruis-

'. Trésor de Liltéralure élrangàre, 1784, II, 272.

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seaux ; mille rochers répondaient aux aboiements de ses dogues ; les grâces de la jeunesse étaient sur son visage, et son bras était la mort des héros. Une belle fut l'objet de son amour...

C'est un Ossian vaguement grandiloquent, c'est une vraie caricature d'Ossian qui va être en ce genre parfois offerte au lecteur.

Les traductions partielles en vers apparaissent alors. Deux d'entre elles se donnent ouvertement pour telles ; d'autres ne font guère que suivre de plus ou moins près le texte de Le Tourneur, tout en prenant des airs de compositions originales. A Paris, en 1786, le comte Stanislas-Marie- Adélaïde de Clermont-Tonnerre fait imprimer, en gardant l'anonyme, une traduction libre en vers du premier chant de Fingal^. A Berlin, en 1789, Lombard, secrétaire du roi de Prusse, publie Car thon traduit en alexandrins français ', Voilà à quelle date Ossian commence à revêtir en français le vêtement poétique, et voilà dans quelles conditions : par l'essai anonyme d'un amateur débutant, et par le travail d'un étranger qui consacre aux héros de Morven les rares instants qu'il peut dérober aux tâches disciplinées de la bureaucratie prussienne. Ni l'une ni l'autre de ces traductions en vers ne sont signalées dans les journaux littéraires ; les bibhographes les mentionnent, mais nul de ceux qui se sont occupés d'Ossian ne paraît les connaître ^

L'anonyme que nous savons être le comte de Clermont- Tonnerre nous présente sa courte traduction comme un travail de débutant, comme un essai timide. Ces excuses ne sont pas de trop pour faire pardonner la faiblesse de la

1. Traduction libre du premier chant de Fingal, poème d'Ossian. Paris, Gueffier, 1786, in-8.

2. Essai d'une traduction d'Ossian en vers français, par J. Lombard, secrétaire privé au cabinet du Roi. Berlin, 1789, in-8.

3. Elles se trouvent toutes deux à la Bibliothèque Nationale. M"« Tedeschi ne cite pas l'une, et qualifie l'autre d'introuvable.

versification. Des vers tout faits, coulés dans le plus banal moule classique, une monotonie insupportable, des rimes négligées, voilà ce qui choque dès l'abord en ces 26 pages. Il ne faut pas non plus s'attendre à retrouver Fingal avec sa vraie physionomie : le titre de cette traduction libre nous en prévient, et l'auteur, tout en protestant de son « respect religieux »,tout en se défendant de vouloir « ôter au poète sa physionomie sauvage », avoue que « les noms des héros d'Ossian sont quelquefois barbares et d'une prononciation très difficile ». Ainsi GuchuUin devient Témullin. Ces héros ossianiques ont du reste un air de chevaliers féodaux avec leur ècii et leur armure. Le poète a, dit-il, usé de la traduction de Le Tourneur. Son travail se compose de 672 vers ; la prophétie du barde Carril est en vers libres. Il n'y a rien à citer ici de cette production médiocre.

Jean-Guillaume Lombard, comme tant d'autres fonctionnaires de la monarchie prussienne, était d'origine française. Il était jeune encore, dit-il, quand il publia sa traduction. D'après Denina,qui le connaît et qui protège visiblement ses efforts, il n'avait pas l'intention de se borner à traduire ce seul poème. « Malgré le travail immense qui l'accable dans sa place » de secrétaire royal, Lombard ambitionne de donner à l'Europe une traduction d'Ossian entier en vers français. Grâce à lui,« l'auteur écossais paraîtra aussi noblement vêtu en français qu'il l'est en italien par l'abbé Cesarotti, et en allemand par M. Denis ' ». Je n'ai pu découvrir quand est mort Lombard ; en tout cas, il n'a pu donner suite à son dessein généreux ; Ossian n'a pas vu éclore, sur les bords de la Sprée, la traduction totale en vers que la Seine lui refusait. Ce monument égal en majesté à ceux qu'avaient dressés Cesarotti et Denis, il fallait encore attendre une douzaine d'années pour que Baour-Lormian essayât de l'élever, mais infiniment plus étriqué et à tous égards mal proportionné. Lombard n'est pas très bien informé : il ne connaît aucune version française d'Ossian. Parmi tous les petits poèmes, c'est Carthon qui a tenté le traducteur : il oiîre en effet, dans des dimensions limitées, ce que cette poésie a de plus original. Lombard a essayé de traduire réellement, et non

1. Denina, La Prusse littéraire sous Frédéric II, 1790, II, 420-422.

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d'imiter ou de paraphraser. Ses 542 alexandrins ne sont pas fort bons, mais ils ne sont pas mauvais ; ils ne sont même pas trop ennuyeux. Nourri des classiques français, le jeune poète de Berlin ne présente ni coupes hardies, ni expressions neuves ; ses périphrases cherchent évidemment à dire les choses d'une manière décente et même noble; elles y arrivent sans tomber dans le ridicule. Autrement dit. Lombard a un goût exclusivement classique, mais il a du goût. C'est Ossian habillé à la mode de Delille. Le Barde ne vient point interrompre la tradition poétique française: il la continue en l'enrichissant, il présente de nouveaux tableaux qui sont peints des mêmes couleurs et dans le même style. Malheureusement l'alexandrin français efface tout ce qui subsistait encore, dans la prose de Macpherson, de brusque et de vigoureux, tout ce qui rappelait les vieux textes gaéliques. En anglais, le poème commence par un appel brusque, par quelques accords rapides qui préparent Tâme aux fabuleux récits : A taie of ihe times of old! The deeds of days of other ijears ! Mais le Çarthon de Lombard s'ouvre avec la solennité rituelle d'une Enéide ou d'une Jérusalem Délivrée :

Je chante ma jeunesse et les temps révolus. Reviens, doux souvenir des temps qui ne sont plus...

Parfois cependant Lombard trouve des vers d'une grâce singulière. Voici une esquisse qui a de la fraîcheur et du charme :

L'ombre s'évanouit et fait place à l'aurore ;

Le sommet de nos monts blanchit dans le lointain ;

Le tranquille Océan souriait au matin.

Il me semble que des poètes plus fameux auraient pu envier ce dernier vers à l'obscur fonctionnaire de Berlin.

On ne peut examiner avec rigueur une traduction en vers et avoir pour elle de grandes exigences. Cependant l'auteur est trop timide. Le vague « hôte des bois » tantôt traduit en le banalisant the deer of the muuntain,et tantôt rend méconnaissable le renard, que Lombard n'ose appeler par son nom. Le chardon devient « la ronce ». Le poète n'au-

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