TOME I
rait pas dû non plus laisser tomber certains traits heureux. 11 n'aurait pas été embarrassé de dire en un vers, et peutêtre en un bon vers, l'insouciance émouvante de Carthon encore enfant, qui, lors de la ruine de Balclutha, s'amuse à suivre de l'œil les colonnes de fumée, « et ne sait pas pourquoi pleurent les vierges ».I1 ne traduit pas non plus d'une manière particulièrement heureuse l'hymne au soleil, ce morceau à effet qui attirait aussitôt l'attention. 11 faut dire qu'Ossian offre d'après lui, et les autres traducteurs en vers pensent à peu près la même chose, d'insurmontables difficultés à la poésie française. Le style du Barde et le vers de Racine sont aux deux extrémités de l'esprit humain. « C'est un genre nouveau, que la délicatesse de la langue française semble comporter si peu, qu'il rebute aisément.» Hill répétera que « notre versification a paru se prêter difficilement à la coupe et aux idées des chants galliques ' >^. En effet, s'il faut, comme on le pense assez généralement en ce tempslà, « exprimer noblement les idées les plus simples; varier assez l'expression des mêmes images pour qu'elles ne soient pas monotones », et cependant en garder d'autres « qu'aucun poète français ne hasarderait peut-être », la tâche du traducteur est bien malaisée. Ossian pourrait, devrait décider l'élargissement et l'affranchissement de la poésie française ; on ne le lui permet pas; il faut qu'il emprunte la langue classique, il faut que le Barde parle le langage décent « des Phèdres, des Jocastes ». L'aveu naïf du jeune homme de Berlin est précieux à retenir.
Ce n'est pas qu'il ne soit infiniment sensible à la beauté neuve du genre ossianique ; mais cette originalité reste extérieure à la poésie française, et ne se communique pas à elle. Ossian a ouvert une source inconnue et bienfaisante de fraîche poésie. Ce que plusieurs ont déjà indiqué, il l'exprime avec plus de force :
La poésie, comme un champ que Ton a trop tourmenté, ne produit presque plus que des fruits rares et médiocres... Macpherson, en tirant de l'oubli les ouvrages d'Ossian, a réveillé délicieusement le goût blasé de l'amateur de la poésie... Avec