Id. revu et augmenté, 7« éd., 1789, ih
mais on ne doute guère de l'authenticité de ses chants. Ni les Dictionnaires, ni les Encyclopédies n'émettent ni n'admettent de doutes là-dessus. « Ces soupçons se sont dissipés », dit De Pauw % qui ne partage cependant pas l'enthousiasme exagéré de certains Anglais pour le Tyrtée celtique.
On connaît dans ses grandes lignes le rôle qu'a joué la Suisse au xviii" siècle et au début du xix% comme terrain de rencontre et de conciliation entre le goût français et les idées ou les formes venues d'Allemagne ou d'Angleterre. Cette dernière influence s'exerce surtout à Genève et dans le pays de Vaud. Les nouveautés anglaises y étaient lues et souvent appréciées avec sympathie. Celles de ces nouveautés qui pouvaient choquer parfois le goût trop délicat du public ou des hommes de lettres de Paris recevaient aux bords du Léman un accueil plus chaleureux : car le goût était là-bas plus simple et plus ouvert, les « beautés naturelles, mais sauvages » y choquaient moins. En ce qui concerne Ossian, il se joignait à ces raisons l'attrait que ses lacs, que ses montagnes et ses brouillards mêmes pouvaient exercer sur des imaginations entourées dès l'enfance des plus superbes tableaux alpestres.
Toutes ces vraisemblances ne valent pas une preuve, et nous ne pouvons affirmer avec précision quand a commencé le goût ossianique dans la Suisse romande, combien de temps il a duré, quels documents en attestent la diffusion, quelles formes il a surtout revêtues, quelle en a été la profondeur et la nuance particulière. Je ne connais pas de travail spécial sur cette question spéciale. L'ouvrage d'ensemble de M. Ph. Godet est muet là-dessus, et les deux volumes de M. Virgile Rossel ne donnent qu'un titre. Heureusement que sur le rôle du principal ossianiste de la
1. Suppléineal à l'Encyclopédie, 1116, et Encyclopédie mélhodiqi article Bardes.
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Suisse, Texcellent et copieux ouvrage de M. de Reynold fournit des indications précieuses. Les ressources dont je disposais, en m'interdisant de pousser cette enquête aussi loin que je l'aurais voulu, m'ont du moins permis d'étudier avec quelque précision l'œuvre ossianique des deux Bridel. La figure du doyen Bridel est encore populaire aux bords du Léman. Celui qui fut quarante ans pasteur de la vieille église de Montreux ; qui parcourut en tous sens et qui révéla à ses contemporains les vallées des Alpes vaudoises ; dont la longue et robuste vieillesse ne fut qu'un hymne de reconnaissance envers « le Dieu dont la main dessina ces rivages » et d'espoir dans les destinées de sa patrie ; cet homme de bien joignait à un esprit réfléchi et à une activité peu commune un grand amour d'écrire. Ses écrits ont presque tous un caractère utile : ils veulent instruire et élever moralement le peuple auquel ils sont destinés. Mais le doyen n'est pas un ennemi des belles-lettres; il aime et lit les poètes, il est poète lui-même, il n'a garde de laisser tarir en son âme cette source de beauté et de joie que Dieu même y fait jaillir. Mais il voudrait que la poésie fût autre chose que l'amusement des oisifs et le délassement des badauds. 11 rêve pour son peuple une poésie vraiment nationale, qui l'entretiendrait de ses héros et de ses gloires ou de ses deuils, qui lui retracerait les multiples tableaux dont l'infinie variété fait la grandeur et le charme de sa patrie, qui lui peindrait ses mœurs, celles d'autrefois et celles d'aujourd hui, qui lui tracerait ses devoirs ; bref, qui exprimerait son âme '. Ces idées, développées avec largeur et selon un plan très méthodique en 1782 \ étaient déjà exprimées par Bridel, bien jeune encore, vers 1775 ^ ; et, dès cette époque, il citait Ossian comme l'un des modèles à suivre pour tous ceux qui veulent faire œuvre nationale en faisant revivre dans leurs ouvrages les paysages de leur pays.
1. Les idées de Ph. Bridel sur la poésie nationale suisse ressemblent beaucoup à celles que professera, sur la tâche nécessaire de la poésie, récole romantique de Milan vers 1818.
2. Poésies Helvétiennes,Y>aiT M. B..., Lausanne, 1782: Discours préliminaire .
3. D'après Reynold, Le Doyen Bridel.. .ce Discours reproduit à peu près une communication faite vers 1775 à la Société liiléraire de Lausanne.
Cette originalité dans la description des paysages et des mœurs constitue la Poésie nationale. C'est elle qui nous rappelle si souvent à Homère, à Virgile, à Ossian, et à quelques autres heureux peintres de la nature K
D'autre part, Bridel, surtout dans sa jeunesse, porte dans les solitudes escarpées ou dans les riches vallées des Alpes une âme tendre et mélancolique, facilement émue aux grands spectacles de la nature. C'est une âme pour qui «la mélancolie a des attraits puissants » ; que « le sentiment conduit et inspire ». Aussi aspire-t-il à se plonger dans la paix des champs :
Là sont des jours sereins et des roules faciles
Il professe avec tant d'autres que «le bonheur nous vient des mains de la nature ^ ». Ossian est Tun des plus fidèles compagnons de sa rêverie. Dans son Journal intime, on le voit plongé dans Ossian, qu'il lisait probablement en anglais, comme dans Young ou Ilervey. Aux Plans, audessus de Bex, la nuit, en entendant deux bergers jouer du hautbois, accompagnés par le murmure mélancolique de l'Avançon, il « verse les larmes du sentiment » ; il pense à Ossian, à Hervey, à Young ; il se sent devenir meilleur =*. L'étroite Gruyère lui fait un peu peur par son aspect sauvage ; mais il est ému par la Sarine, par le défilé de la Tine, il y évoque encore Ossian, Hervey et Young, à propos des roches ruinées et des « sombres sapins'». Dans les Grisons, au fond du « Val Bregaille » il lit quelques livres « analogues, dit-il, à mon caractère moral et à mes alentours physiques »,et il médite : « 0 Moïse, ô précieuse antiquité si bien décrite par Homère et par Ossian ^ ! » En cette même année 1779, au cours d'une excursion dans le val Misox, il parcourt seul les souterrains d'un château en