Virgile Rossel, Histoire Littéraire de la Suisse Romande
38o Ossian en France
la limite est assez malaisée à tracer, mais ici il s'agit bien d'une traduction en vers avec les licences que le genre autorise. Il y a là notamment une certaine Nina empruntée à Berrathon ou à l'imagination du traducteur. Il est curieux de voir un autre ossianiste, le jeune Clermont Tonnerre, reprocher à Bridel d'avoir choisi « ce qui, dans toutes les poésies d'Ossian, offre le plus de difficultés pour être saisi... et qui ne contient qu'un épisode intéressant^ » ; celui de Colma, probablement.il faut dire au contraire que nul choix ne peut être plus heureux que celui des Chants de Sehna, nous l'avons constaté à propos de Werther, et que Bridel a eu le goût plus sûr que le traducteur du premier chant de Fijigal.
Il est possible que cette traduction soit, comme le voulait un critique contemporain, la meilleure pièce du recueil'; et il est certain que cet ossianiste fervent y a travaillé avec amour. En tout cas, nul exemple ne montre mieux le contraste entre une âme facilement émue, ardemment éprise de la nature, volontiers rêveuse, et une poésie froidement et noblement classique, aussi peu personnelle que possible. Non que celle de Bridel manque d'un certain charme élégiaque, mais elle est banale dans sa correction aisée, elle est froide dans son attirail classique où tout est prévu, substantif et épithète. Le malheur de ces poètes modestes et trop effacés, de province ou de l'étranger, c'est de savoir trop bien leur Racine par cœur ; en cela la fougueuse diatribe de Mercier pouvait être justifiée. Est-ce du Racine, ou de rOssian :
Une aimable rougeur colorait son visage... ?
Et que d'autres exemples on pourrait citer ! La langue est trop abstraite, elle ne rend que très infidèlement la couleur de l'original. De l'apostrophe à l'étoile du soir, je ne