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Les Délassements Poétiques, par M... Lausanne, l">i

2. On indique (Reynold, p. 288) une réédition particulière du poème, Paris, 1791, in-8 ; je n'ai pu la rencontrer.

Elles sentent en elfei l'écolier, le bon écolier qui possède ses classiques. Telle de ces pages ressemble à un centon de Corneille ou de Racine. Au jeune Samuel-Elisée Bridel, comme à son frère le doyen, comme à tant d'autres de ses contemporains, s'adresserait justement le vers si bien frappé du satirique Baour-Lormian :

El vous auriez usé le chapeau de Piron. Voici quelques échantillons :

... Qui, superbes tyrans de cent peuples divers,

Du bruit de leurs exploits ont rempli l'univers...

Le dernier de mes jours est donc un jour prospère;

Je revois le héros dont j'ai chéri le père ;

Mes mains touchent encor les triomphantes mains

Du plus vaillant des rois, du plus grand des humains...

Je cède à l'ennemi, mais je cède en vainqueur...

Et je vais, loin des lieux où Moina m'est ravie,

Traîner dans les ennuis ma déplorable vie...

Il y a mieux encore :

Je suis jeune, il est vrai, mais les âmes bien nées Comptent par les exploits, et non par les années.

Est-ce Rodrigue qui parle, est-ce le fils de Clessamor ? Cet Ossian-là ne dépayse guère le lecteur français, qui entend sonner à ses oreilles les rimes familières et revenir les expressions mêmes qu'il sait par cœur dès l'enfance : « jeune présomptueux » et la fougue du Cid, « connais la ditîérence » et le pathétique d'Ahire. Dans cette phraséologie qui démarque ou énerve la langue et la poésie classique française, tout s'efface, tout se banalise, tout se recouvre des couleurs grisâtres d'un héroïsme de théâtre. L'or de Corneille devient clinquant aux mains de l'apprenti. C'est le ronronnement monotone du médiocre alexandrin de la décadence. Rien du paysage, rien de la couleur ossianique. Voilà un Suisse que les Alpes n'ont pas invité à sentir la grandeur sauvage du paysage ossianique, à qui Ossian n'est que prétexte h rimer des vers français du genre noble, sur des sujets d'épopée tout prêts.

Et pourtant, dans Luniforniité grandissante des idées et

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des expressions, qui rend, dit-il lui-même, « Toriginalité nationale aussi rare que difficile à saisir » ; alors que « les formes nationales s'altèrent et disparaissent », que « les esprits s'arrondissent les uns par les autres », il faudrait mieux utiliser Ossian et sa précieuse originalité. Mais celui qui a écrit ce judicieux Avant-Propos ne semble pas être le même que le rimeur patient et servile des deux poèmes. Il admire en prose les « ligures hardies » où « l'homme à talents croit reconnaître la sublime empreinte du génie » ; mais il les travestit en les traduisant.

Comme tant d'autres, Samuel -Elisée Bridel avait payé son tribut à l'ossianisme alors qu'il s'essayait à la poésie. Il a fait plus tard beaucoup d'autres vers ; mais quoique ses deux imitations d'Ossian, à l'en croire, aient été « accueillies favorablement en Suisse et en Allemagne », le recueil de ses poésies qu'il publia en 1808 ' est purement classique. Certaines de ses pièces sont antérieures à l'époque révolutionnaire ; d'autres en sont contemporaines ; une remonte à 178:2 (Osvald) ; mais ni dans cette dernière, ni dans celles qui ont pour titre Le Matin, Pi'omoiades d'Automne, Poème champêtre, on ne trouve trace d'influence ossianique. Tout y est aussi classique que le titre même du recueil.

Tels sont les principaux témoignages qui s'offrent à qui essaie de préciser le plus possible le succès d'Ossian pendant les années qui suivent la traduction de Le Tourneur. Mais, pour être exact, il faut tracer, autrement que par préterition, les limites de ce succès, en montrant à quelles concurrences il se heurte de divers côtés. Les amateurs de poésie naïve, ou de mélancolie, ou de sauvagerie même, rencontrent ailleurs de quoi les dispenser de recourir à Ossian, Celui-ci a des rivaux qui lui disputent la place, qu'il s'agisse d'ins-

1. Les Loisirs de Polymnie et d'Eiilerpe, ou Choix de poésies diverses de M. S.-E. de Bridel, 1808,

pirer les écrivains ou de satisfaire aux aspirations des gens du monde.

Florian, qu'il écrive en prose ou en vers, se travestit volontiers en Espagnol, en troubadour, en pastoureau d'églogue : on ne le voit pas en barde lugubre et prophétique. D'ailleurs le genre troubadour et faussement moyen-âgeux, que nous avons vu poindre à l'horizon en même temps qu'Ossian, a déjà une certaine vogue vers 1785 ; il offre une expression à des aspirations sentimentales qui auraient pu en trouver une assez voisine dans le cadre ossianique. C'est le rêve de l'âge d'or qui essaie une fois de plus de se préciser en une autre Arcadie. Derrière les bergers et les bergères de Gessner, à quelque distance des bardes, des guerriers et des vierges calédoniennes, voici que s'avancent déjà les troubadours, les ermites, les fées et les pastourelles. Lubin et la « gente pastourelle » Isabeau voisinent d'ailleurs dans les mêmes pièces de vers avec Délie et la Déesse de Paphos, la lyre avec les pipeaux ' : à ce concert léger la harpe mêlerait des notes trop graves. Bérenger le troubadour, qui en 1782 soutient contre le Mercure une vive polémique en faveur des troubadours contre les trouvères, en dissertant longuement des uns et des autres ne mentionne pas les bardes, et cependant on s'attendait à les voir cités en cette affaire ^. Ses modèles, ce sont J.-B. Rousseau et l'abbé de Reyrac ; mais il reste au fond purement classique.

Il y a même une poésie mélancolique, déjà romantique, qui ne doit rien à Ossian. Ni les Ruines ni les Tombeaux de Feutry ' ne se rattachent au courant ossianique. Loaisel de Tréogate, le préromantique par excellence, paraît ignorer Ossian : son Dolbreuse et son Ermance * lisent avec passion Racine et la Nouvelle Héloïse, et ces sources suffisent à les abreuver d'émotions et de larmes. Le virgilien Delille n'est pas insensible aux charmes de la mélancolie, et la sienne a une couleur romantique qui l'apparente aux sentiments que respire Ossian :

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