CHAPITRE III Ossian pendant la p«^,riode révolutionnaire
I. Caractères généraux. Les diverses inspirations poétiques. Témoignages de notoriété. Ossian et Job. Les ruines. Athéisme ossianique. — Commencement de la mode ossianique.
II. Sympathies d'Iiommes de lettres et interprétations différentes. Laya: Ossian imité par Gray et Thomson ; Ossian bucolique. André Chénier : le pittoresque d'Ossian. Roucher. Andrieux : Ossian et la poésie naturelle.
IIL Traductions en vers. Coupigny. Amaury Duval. Marie-Joseph Chénier; ses traductions; accueil qu'elles reçoivent; polémique avec Baour- Lormian ; leur valeur.
IV. Imitations. Parny : réminiscences diverses; Isnel et Asléga : mélange de Tossianique et du Scandinave. — Campenon. Sylvain Maréchal. Michaud. Divers. Arnault intermédiaire entre l'ossianisme républicain et Tossianisme napoléonien.
V. Emigrés et voyageurs. L'armée de Condé. Latocnaye. Autres émigrés. — Voyages en Ecosse : Chantreau ; J. Knox ; Faujas de Saint-Fond.
Il est difficile de suivre avec précision la marche de l'ossianisme français pendant la période révolutionnaire. La littérature d'imagination est relativement peu abondante et peu intéressante. L'anarchie règne dans les tendances littéraires, que les relations avec l'étranger, presque suspendues par les circonstances politiques, ne viennent plus modifier ou renforcer. Les journaux littéraires disparaissent, se cachent ou se transforment. Beaucoup d'ouvrages de cette époque, qu'il serait utile de consulter, n'ont pas été déposés dans nos bibliothèques publiques, ou en ont dis-
paru. Nous devons nous résigner à quelques tâtonnements tant que nous n'aurons pas une histoire du préromantisme pendant cette période, qui nous fait grand besoin, et qui heureusement doit nous être donnée bientôt.
Il semble, en attendant, que Fossianisme de cette époque ne prolonge pas directement celui des dernières années de Louis XVI. La traduction de Le Tourneur n'est plus une nouveauté ; mais en attendant celle de Hill, qui n'a produit ses effets qu'à la fin du Directoire, c'est Le Tourneur qu'on lit et qu'on met en vers. Après Hill, on voit reparaître Le Tourneur seul chez Dentu \ réédition dont j'ai rencontré
10 exemplaires sur 630 catalogues postérieurs à Tan VIII.
11 y a donc un important mouvement de publication d'Ossian. Puis on le traduit en vers. Des poètes en vue, au premier rang desquels Marie-Joseph Chénier, se consacrent à cette tâche, qui ne tentait jusque-là que des débutants ou des inconnus. Ossian n'excite peut-être plus autant d'enthousiasme que lors de sa première apparition et qu'immédiatement après Le Tourneur ; plusieurs doutent fort de son authenticité ; mais il devient un classique en son genre, il se présente comme une « admirable matière à mettre en vers » français, et son athéisme notoire peut aussi lui concilier des suffrages.
Surtout il offre l'avantage de fournir à la poésie, qui éprouve vaguement le besoin de se renouveler, et qui ne sait pas encore être elle-même, un langage, un décor nouveau ou presque nouveau. En parcourant les recueils littéraires du temps, on s'aperçoit que le « retour à l'antiquité » ne donne pas grand chose pour la poésie fugitive et sentimentale, et guère davantage pour les genres à grandes prétentions. La pure inspiration grecque d'André Chénier reste une exception, et l'antiquité fardée et enjolivée du style Louis XVI s'éteint peu à peu avec la société qui en a fait ses délices. Des maîtres étrangers se partagent la faveur. Dans les douze volumes des Veilléa des Muses on retrouve des imitations de Pétrarque, de Pope, de Goldsmith,et de l'inévitable Gessner. UAlmanach des Muses, qui « a toujours
1. Ossian... Poésies gallùfiies, etc. Nouvelle éd. revue, corrigée et auj^mcntée, ornée de gravures. Paris, Denlu, an VIII, 1799, 2 vol. in-S.
Divers courants poétiques 391
été à peu près le thermomètre du goût régnant 1 »,et qui, à travers les orages révolutionnaires, poursuit avec sérénité sa carrière poétique, révèle à peu près les mêmes influences. La Décade ne contient pas beaucoup de poésie, et le Journal des Muses est très éclectique. A la vérité, on semble chercher une voie, et la plupart des chemins paraissent avec raison trop battus pour qu'on aime à s'y engager. On sent le vague désir d'une poésie vivante, actuelle, nationale. Mais, sauf dans le lyrisme proprement d'actualité, et officiel ou semi -officiel, de Désorgues, de M.-J. Ghénier, et de quelques autres, il faut encore que cette poésie revête un vêtement emprunté. Même quand on tiendra un héros, on n'osera guère chanter sans voiles ses exploits. On se plaint en 1798 de « l'oubli dans lequel on semble reléguer la poésie '' ». Ossian contribuera à remplir un vide et à donner à la poésie française un faux air de jeunesse. On trouve çà et là quelques traces de l'intérêt que Ton porte à Ossian. Une nouvelle suisse d'un nommé Fulchiron s'intitule Tre?inor et Mo'm ^ : c'est à n'en pas douter Trenmor et Moïna ; mais elle n'a que ces noms d'ossianique.Un morceau d'Eusèbe Salverte, La Souffrance et la Consolation, porte une épigraphe de sept lignes tirée du poème de Croma : « Il est un charme dans la tristesse... * » On semble attendre avec quelque curiosité la publication complète du texte original d'Ossian avec une traduction littérale, car \eMagasin Enci/clopédiqueVannonce en 1798^ pour paraître dans deux ans ; la promet en 1800 comme toute prochaine, et destinée à détruire « le préjugé, encore assez général en Angleterre, contre l'authenticité ° ». Le même organe annonce, en promettant d'y revenir, mais je n'ai rien trouvé là-dessus dans le reste de la collection, une « oraison » latine dont le titre seul est un manifeste de foi ossianique assez curieux : Sebaldi-Fulconis-Johannis Ravii orationes duae : altéra... ; altéra, de poeticae facultatis excellcntia et per-