‹ Ossian en FranceChapitre 199 sur 232 · A. Chénier, Œuvres, éd. Dimoff, II · texte numérisé non relu

A. Chénier, Œuvres, éd. Dimoff, II

les nuages peuplés de fantômes. Ainsi, nous dit-il, il s'amuse à évoquer par le pinceau quelques scènes légendaires ; sa toile représente un jour Sapplio ; une autre fois Ossian ;

Et l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, Et pense voir et voit ses antiques aïeux Qui dans l'air, appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages '.

Une autre fois le Barde lui fournit le sujet d'un de ces quadri dont il nous a laissé le projet en prose. De même qu'il évoquait Homère chantant, Mahomet composant le Coran, Achille à la cour de Lycomède, sainte Thérèse, etc., il se plaisait à étudier dans le détail ce que serait un tableau d'Ossian et de Malvina. Le fragment, encore inédit il y a peu d'années, vaut d'être cité tout au long.

Dans un vaste et montueux paysage, où l'on voit dans le lointain des cascades blanchissantes, Ossian à gauche, assis sur un rocher, au pied d'un arbre Vieux, colossal, les cheveux et la barbe blancs, aveugle, vêtu d'une saie qui ne le couvre que jusqu'aux genoux, vu le corps de prolil et la tête de trois quarts, ou plutôt tout entier de trois quarts et presque de face, la jambe droite étendue, une lyre de forme brute appuyée sur la cuisse gauche, jouant de la lyre et chantant avec une vieille figure d'inspiré et fortement tournée vers le ciel, ses cheveux blancs presque hérissés sur la tête. Malvina, belle, grande, blanche, les cheveux noirs, assise devant lui sur un tronc d'arbre, au pied d'un autre grand arbre, vêtue a'une saie, les bras nus depuis l'épaule, penchant un peu sa tête et écoutant Ossian avec une admiration mêlée d'intérêt ; sa main gauche élevée et s'attachant à la racine d'une des branches basses de l'arbre auprès duquel elle est assise, sa main droite appuyée sur le front d'un dogue, assis sur ses quatre pattes et dans le même sens, et tirant la langue pour lui lécher les doigts. Je voudrais mettre dans ce paysage du ton de Salvator de ces ponts jetés d'un pic à l'autre comme en Suisse^

La dernière idée n'eût peut-être pas été fort heureuse :

1. A. Chénier, Œuvres posthumes, p. 205 (Elégies, 1, XXI, 55).

2. André Chénier, OEuvres inédites, publiées par Abel Lefranc, p. 2i6 ; Revue d'Histoire littéraire de la France, 1901, p. 213.

André Chénier. Roucher 397

mais passons. Sur le reste du paysage à la Salvator Rosa, et par conséquent riche en précipices et en « horreurs » de toute sorte, Chénier ne donne aucun détail : il concentre son attention sur les deux figures, qu'il place à peu près comme elles le seront dans le tableau de Gérard. Ossian est pour Chénier une noble et curieuse figure, digne pendant de l'Aveugle divin que recueille Syros; Malvina a la grâce d'une fille de la Grèce : Homère pourrait l'envier au vieillard de Morven.

Du fond de la même prison où André attendait la mort, part une autre voix qui parle du Barde. Roucher écrit à sa fille pour lui dire de prendre son Ossian dans sa bibliothèque pour l'envoyer à son oncle '. Il se sert de l'expression « extraits d'Ossian » ; mais il s'agit évidemment de la tra-, duction de Le Tourneur, puisqu'il désigne l'ouvrage comme formant deux volumes in-8.Bien que son œuvre brève n'en garde pas de traces, on doit supposer que l'auteur des Mois avait lu Ossian, et qu'il le reprenait quelquefois « dans la grande armoire, du côté du buste de Crébillon, sur l'un des rangs du milieu ». Sa fille, sa Minette chérie dont les lettres enjouées le consolent de son sort, et qu'il console à son tour en lui prodiguant les conseils littéraires, en la faisant lire et travailler sur ses indications minutieuses, sa fille ne connaît pas encore « les productions supposées des siècles barbares, dans les montagnes d'Ecosse ». On voit que Roucher ne croit pas à l'authenticité. Mais il n'en aime pas moins les poèmes attribués au Barde : « Il est rare, le talent qui contrefait à ce point le génie brut! » et il admire infiniment Macpherson d'avoir « réalisé Ossian... à tel point que le vrai Ossian ne paraît point avoir été autre chose ».

Le principal article consacré à Ossian pendant cette période est celui d'Andrieux \ 11 commence par constater que « cet ancien poète écossais se retrouve, pour ainsi dire, à la mode »; et, à propos de l'Oscar d'Arnault, de la traduction de Hill, de quelques pièces ossianiques récentes, il dit son avis sur les poèmes du Barde. Il faudrait les lire en anglais, car « cette langue souvent emphatique et guindée sur des

Consolations de ma Captivité, I, 146 (lettre du 23 nivôse an II). Décade, X, 339 (17 août 1796;.

échasses doit convenir mieux que la nôtre, toujours sage et juste jusque dans ses hardiesses, pour rendre des idées qui paraissent gigantesques. Elle se prête davantage à l'incohérence, au désordre, et à Yenflure orientale qui se trouve sans cesse dans ces poésies un peu ressemblantes à celles du roi David... » Le critique s'oppose nettement à ceux qui, avec Blair, admirent l'art d'Ossian : « Il ne faut pas trouver de l'art dans Ossian. Il n'y en a point. Ce chantre de la nature épanchait son cœur. » Il poursuit en laissant entrevoir un certain rapport entre les œuvres naturelles comme celle-ci et les époques qui les ont produites et dont elles sont comme le reflet. La fin de cet article intelligemment élogieux semble empruntée à Mon bonnet de nuit de Mercier ; même liste de neuf passages où le soleil est peint à dilférents moments de sa course. Andrieux, on le voit, nous reporte nettement à l'époque de Turgot et de Suard : même intérêt pour les questions d'histoire et de style, même indifférence à la valeur proprement poétique.

Cette période est aussi celle de plusieurs traductions ou imitations en vers, souvent réimprimées. Parmi les poètes qui mettent Ossian en vers français, la plupart se bornent à un ou deux morceaux ; plus adroits qu'un Clermont-Tonnerre ou un Lombard, ils renoncent sagement à revêtir le Barde de la pompeuse, mais lourde et incommode armure de l'alexandrin : ils le mettent à l'aise dans le vêtement souple du vers libre. Désormais, le vers libre sera la forme la plus fréquente des traductions d'Ossian.

On puise volontiers dans Les Chants de Sel ma, peut-être sous l'influence de Werther. Coupigny, celui qui « a ressuscité la romance parmi nous ' », donne à son Chant d'Armin ' le sous-titre : « Armin, vieux guerrier, pleure les

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