‹ Ossian en FranceChapitre 73 sur 232 · Correspondance, V, 67 (avril · texte numérisé non relu

Correspondance, V, 67 (avril

head : tlie moss whistled to the wind. Tlie fox looked ont l'rom the Windows, the rank grass of the wall waved round ils head. Desolate is the dwelling of Moina : silence is in the house of her fathers. Raise the song of mourning-, 0 bards 1 over the land of strangers. They hâve but falien before us : for one day we must fall. Why dost thou build the hall, son of the winged days ? Thou lookest froin thy towers to-day : yet a few years, and the blast of the désert cornes ; it howls in thy empty court, and whistles round thv half-worn shield.

Traduction de Suard {Gazelle Liltéraire, 1"'' août 1765; Variétés Lilléraires^ I, 254).

J'ai vu moi-même les murs de Balclutha, mais ils étaient abandonnés ; le feu avait ravagé les salles, et la voix des hommes ne s'y faisait plus entendre.

Le ruisseau de Clulha a été dé tourné de son cours par la chute des murailles. Le chardon y élevait sa tête solitaire, et la mousse frémissait au souffle du vent. Elle est déserte, la demeure de Moïna, et le silence habite le palais de ses pères.

Faites retentir, ô Bardes, les chants du deuil sur la terre des étrangers. Leur chute n'a fait que précéder la nôtre : car nous tomberons un jour. Pourquoi construis-tu des maisons, ô fils du temps ailé? Tu regardes aujourd'hui du haut de tes tours :

encore quelques années, et le vent du désert viendra ; il fera entendre ses mugissements dans tes cours abandonnées, et sifflera autour de ton bouclier à demi-usé.

Traduction du Carlhon de Londres, 1762.

J'ai vu les ruines de Balclutha : le feu a consumé ses palais ; ses murs sont détruits ; personne n'habite en ces lieux désolés; le lit du fleuve a changé, comblé par les débris des tours.

Le renard y habite, et le chardon élève sa tête sur la mousse flétrie ; la demeure de Moïna est triste et déserte ; un silence affreux y règne. Déplorez sa fatale destinée par des accents lugubres, ô Bardes! qu'ilssoient entendus surla terre des étrangers. Hélas! ceux qui nous ont précédés seront bientôt suivis par nous. Pourquoi bâtir des palais somptueux, homme que le temps ailé entraîne? Vous regardez aujourd'hui du haut des tours qui dominent la plaine ; dans peu d'années le vent du désert les aura détruites. Son souffle se fera entendre dans votre cour déserte, et ses sifflements passeront à travers votre bouclier usé.

Ce morceau, ajouté à celui qui a été cité tout à l'heure, permet de se faire une idée très nette du rapport des deux

La traduction de Londres et celle de Suard i 59

traductions au texte anglais, et de leur valeur comparée. Le nombre des mots français est de part et d'autre sensiblement le même ; mais les procédés sont tout ditférents. D'abord Suard traduit tout le texte, à l'exception d'une phrase dans le second morceau, celle qui montre le renard regardant par les fenêtres, et l'herbe luxuriante, qui pousse sur la muraille, ondulant autour de sa tête. Détail bas ou ignoble, a-t-il pensé. Il n'ajoute rien, mérite rare ; sauf un mot pour renforcer l'impression : « J'ai vu moi-même. » Il garde le plus souvent possible Tordre du texte, même au prix de quelques inversions. Il est exact dans le détail ; à peine doit-on remarquer que «ir/«/ n'est rendu qu'imparfaitement par majestueux, et que pour it howts, en parlant du vent, il pouvait aller jusqu'à hurlements alors qu'il n'a osé que mugissements. La traduction d'ailleurs a de l'éclat, de l'harmonie, du nombre ; ce n'est pas le nombre de la phrase macphersonienne ; c'est celui, plus ample et plus arrondi, qui plaisait aux oreilles françaises ; elle a volontiers le mouvement oratoire («Eh ! qui peut être... ») et pourtant risque le tour ossianique le plus nouveau aux lecteurs (« fils du temps ailé »). La traduction de Londres ne présente aucune de ces qualités. Elle a l'avantage de n'omettre rien d'intéressant ; la phrase même du renard y est résumée au moins par les mots: « Le renard y habite. » Mais elle ajoute à chaque instant des mots ou des détails. Le soleil n'est plus rond, û parait rond. « Un silence affreux ; — l'Océan s'élève et s'abaisse en frémissant » ; ces mots et d'autres sont ajoutés. La Clutha perd son nom pour devenir le vague fleuve. Ailleurs la traduction est inexacte et faible [tliy awful beautij : r éclat de ta beauté ; lightning flies : l'éclair part ; thou shalt sleep : serais-tu endormi) et les contre-sens abondent. Traduire thou 7novest alone par tu te meus par toi-même est d'autant plus inexcusable que l'auteur veut, d'après le contexte, évidemment faire voir l'isolement grandiose du soleil dans le ciel dépeuplé par sa présence. De même, 0/ thy course rendu par durable^ on ne voit pas pourquoi ; laughest at the storm par tu souris à l'orage (Suard : tu te ris de la tempête) et le bouclier half-worn n'est tout de même pas troué comme une écumoire, pour que le vent passe à travers {round; Suard dit autour de). Partout l'inexactitude

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du détail {the world : les deux, etc.), la banalité (tu commences ta carrière)^ le délayage [careless of the voice of the morning : sans que la voix du matin ■put l'engager à reprendre la course). Dans certaines phrases du second morceau, le détail est à peu près traduit, mais l'ordre est bouleversé et l'on ne s'y reconnaît plus ; il faut relire avec soin pour retrouver Ossian. Les conclusions de cette enquête sont nettes ; la traduction de Suard donnait de Carthon une idée en somme juste et exacte ; celle de Londres est tout à fait inférieure ; et c'est Grimm qui avait raison contre le Journal des Savants.

On a vu que, dès les premières publications de Macpherson, des doutes s'étaient élevés en Angleterre au sujet de leur authenticité. Ces doutes, qui pendant plusieurs années flottèrent dans l'air sans pouvoir, ni se dissiper entièrement, ni se condenser en accusations prouvées, ne paraissent pas avoir franchi le détroit : si chez nous il y eut quelques velléités de défiance, elles ne furent pas provoquées par des discussions que l'on ignorait. Il va sans dire que les raisons de douter étaient et ne pouvaient être que subjectives. On n'avait pas en France la moindre idée de l'ancienne littérature irlandaise ; on ne savait même pas qu'il en eût existé une ; aucun Mallet ne l'avait révélée, et nul ne pouvait soupçonner quels originaux Macpherson avait tantôt démarqués et tantôt suppléés. On croyait bonnement que Macpherson avait trouvé ses poèmes tout faits et qu'il les avait traduits, tout au plus rassemblés et comme rejointoyés ; nous avons vu la comparaison avec Pisistrate éditant les poèmes homériques. Cependant il y avait dans cet Ossian des sentiments bien délicats pour un peuple encore primitif. Sans rien connaître de l'Ecosse ancienne et de la civilisation erse, on pouvait se demander s'il n'y avait pas là des indices d'altération ou même de fraude. Ces deux hypothèses avaient été envisagées avec sérénité dans le premier texte français où l'on relève un doute, dans le Journal Etranger de janvier 17G1. Dans le morceau sans titre que

Premiers doutes sur l'authenticité i6i

Suard traduit des Fragments de 17G0, on voit Oscar et Dermid, ces frères d'armes qui s'aiment tendrement, combattre pour la main de la fille de Dargo. Oscar tue son ami ; désespéré de ce qu'il a fait, il invite celle qu'il aime à lui montrer son adresse à l'arc, et se cache derrière le bouclier qu'elle vise, de manière que la flèche lui perce le cœur. La jeune fille se frappe alors du glaive de son amant. Ce récit est l'un des plus mièvrement romanesques de la collection ; Macpherson ne l'a admis plus tard qu'en partie et en note ; Le Tourneur l'a traduit comme poème indépendant, et il a eu en France le plus vif succès de romance ou d'élégie. L'attention du premier traducteur s'était déjà portée sur le suicide qui termine le poème. Le suicide était, remarque-t-il, inconnu de ces siècles anciens :

C'est ce qui pourrait faire soupçonner que la mort volontaire de la fille de Darg-o ne serait qu'une interpolation postérieure ; ou peut-être que ces poésies sont l'ouvrage d'un poète moderne, qui a voulu imiter le genre de poésie propre à un peuple sauvage et à une langue nouvelle '.

Voilà qvii est inquiétant, a pu se dire le lecteur ; si ce texte est interpolé, je me sens déjà sur un terrain peu sûr, je n'ai plus confiance ; mais si votre seconde hypothèse est la vraie, que deviennent les belles théories sur la poésie primitive, dont la révélation erse nous fait pénétrer l'essence, sur le style oriental, commun aux peuples du Nord et à ceux du Midi ? Je pourrai y goûter encore du plaisir, mais ne m'invitez pas à y puiser de l'instruction. Suard était jeune et léger ; il ne paraît pas avoir mesuré la portée de son insinuation, car il a réimprimé la même note dans les Variétés Littéraires % mais en effaçant la phrase suivante qui le prenait vraiment trop cavalièrement : « Cette supercherie, si c'en est une, ne doit pas déplaire au public » ; et la fin, où il concluait tranquillement : « Le ton original de ces Poésies me paraît attester leur originalité. »

Il y avait donc soupçon, il y avait donc fraude possible. Un argument analogue amène le Journal des Savants à la

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