V. Nouveautés d'Ossian. Le style ossianique
VI. Le paysage ossianique. Les sentiments; les personnages; l'idéal ; le fantastique ; la volupté des larmes; le lyrisme.
VII. Ossian et le public français. Causes de son premier succès. Ossian et Jean-Jacques Rousseau.
Tels étaient les poèmes ou les fragments qui, de 1760 à 1765, ont constitué la première initiation ossianique. Nous les avons étudiés en eux-mêmes et à travers les commentaires auxquels ils ont donné lieu ; mais, pour comprendre quel effet ils ont pu produire sur le mouvement de la littérature et des idées, il est utile de regarder d'un peu près quel était en ces années-là l'état de la poésie française, dans quel sens l'inclinait la tradition, et vers quelles nouvelles directions elle se sentait attirée. Ossian a été un levain qui a fait fermenter la pâte, non pas tout à coup, mais lentement, après des hésitations et des incertitudes. Quelles dis-
positions préalables, quelles influences antérieures ou contemporaines ont renforcé, ou au contraire entravé ou dévié son action ?
Entre 1760 et 1775, le fond de la poésie française est encore entièrement classique. Vieux ou jeunes, glorieux ou inconnus, pompeux ou galants, les poètes répètent les mêmes chansons, et à peu près sur le même air. Rien n'égale l'impression de monotonie que Ton ressent à parcourir les volumes de poésie qui paraissent en ces annéeslà, ou mieux encore la collection de V Almanach des Muses, qui commence en 1765, ou celle du Mercure de Fra?ice.hes poètes déjà en possession d'un genre et de la faveur publique continuent ce qui leur a réussi ; Voltaire en tête, le roi de la poésie fugitive comme du poème philosophique et de Tépître morale ou littéraire. Celui-là ne vieillit pas : ses vers légers ou sérieux, tendres ou spirituels, jaillissent à chaque occasion avec la même pureté limpide. A défaut de sa variété et de son grand sens, entachera d'imiter cette éternelle jeunesse. Gresset, Bernard, qui ont dépassé la cinquantaine, ont des grâces aussi fraîches que Dorât, qui commence à répandre dans les salons son agréable personne et chez les libraires sa prose et ses vers non moins agréables ; que Léonard, Chamfort, et François de Neufchàteau, qui débutent tous trois en 1766. Ce dernier, vrai benjamin de la muse classique, rime à quatorze ans des Pièces fugitives qui ne sont pas moins vieillotes que celles de ses grands aînés. D'Arnaud, novateur au théâtre, n'a garde d'innover en poésie. Barthe et le chevalier de Boufflers fdent le lieu commun et la galanterie mythologique à peu près sur le même ton que Blin de Sainmore, le spécialiste de la poésie fugitive, Imbert, l'abbé Aubert, poètes fabulistes, La Dixmerie, Rochon de Chabannes, Rigolley de Juvigny, et M. de Rozoy et M. de Pezay. Berquin chante sa romance à partir de 1774 ; c'est un pur Louis XVI, qui fait ses débuts en même temps que le nouveau roi. Pour remplacer Colardeau, qui disparaît en 1776, se présentent à la fois Bertin et Cubières, qui débutent cette année-là ; un peu plus tard paraissent Pons de Verdun, de Piis et Flins des Oliviers, qui débutent entre 1778 et 1782. Il y a entre les plus âgés et les plus jeunes de ces poètes un
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demi-siècle d'intervalle ; et toutefois on les prendrait aisément l'un pour l'autre. Les anciens offrent un air de fausse jeunesse, et les nouveaux ont déjà des rides. L'année même où Turgot révélait Ossian, d'Alembert prononçait un sévère et juste verdict : « Jamais la poésie n'a été si rare à force d'être si commune '. » Toutes ces têtes poudrées à frimas n'ont ni âge ni caractère : jamais la poésie n'a été aussi peu personnelle et aussi complètement extérieure à l'âme.
Qu'y trouve-t-on d'ailleurs ? Ou l'abstraction ou la galanterie. Tantôt le poète veut se hausser aux grands sujets ; mais c'est l'idée qu'il exprime, non le sentiment. Ou il ne sent rien, ou, ce qu'il sent, la mode de son temps ne l'invite pas à le dégager, ne l'autorise pas à l'exprimer. Prenons quelques poèmes qui paraissent en 1766. Voici Le Génie, le Goût et VEsprit, poème en quatre chants, par M. de Rozoy ; Le Patriotisme, poème ; La Rapidité de la Vie, La Recherche du Ronheur, L'Idée du Sage, Le Danger d'être im grand homme, par Le Prieur. Les Avantages de la Médiocrité, L'Homme de Lettres, discours philosophique en vers, par Chamfort, Le Poète, de La Harpe, Le Génie, de Mercier, s'intitulent épîtres, discours, poèmes, sans qu'on voie la différence. 11 y faut joindre une Epître aux Malheureux, une autre Aux Rois conquérants, une autre A une Dame qui allaite son enfant, et encore une Ode à la Vérité et une A la Vertu. Fatigué de tant de morale, souhaitez-vous un peu de passion? Voici L^'S Sens, poème en six chants, encore par M. de Rozoy ; ou mieux encore Les Tourterelles de Zelmis par Dorât, les Odes anacréontiques par d'Arnaud, trois Héroïdes où Blin de Sainmore prête un amour fade à Sapho ou à Gabrielle d'Estrées, et le Cri de l' honneur, é pitre à la maîtresse que j'ai eue, toujours par M. de Rozoy. N'oublions pas la poésie de circonstance, plus ou moins officielle, et peut-être désintéressée : voici une Ode à la Reine sur sa convale>^cence,QX voici treize odes, stances ou épîtres sur la mort de JNIgr le Dauphin. Le Français aime ses princes.
1. Œuvres de D'Alembert, IV, 299 (Réflexions sur la Poésie, écrites à roccasion des pièces que l'Académie française a reçues en 1760 pour le concours).
Après comme avant cette année 1766 que nous avons prise pour exemple, ce sont les mêmes genres comme les mêmes types de poésie, noble ou enjouée, mais toujours abstraite ou mythologique. 11 y a même, aux années suivantes, surabondance de Laïs et Phryné (poème en quatre chants, 1768), de Bains de Diane (1770), coupés d'austères Plaisirs de l'esprit [oàe, M %d>),&i de poèmes comme Vlnocniatio?!, par l'abbé Roman, qui annonce dès 1773 le genre qui fera fureur sous l'Empire. Je ne vois qu'un poème dont le titre au moins promette une teinte nouvelle. Les Bienfaits de la Nuit, par M. André (1774), que je n'ai pu rencontrer ; et, en 1779, V Almanach des Muses donne Edwin et Emma, d'après INIallet ; mais nous sommes en plein Louis XVI, et la transformation est déjà esquissée.
Ces titres sont révélateurs. Ils font pressentir la mortelle inanité et la fastidieuse monotonie de cette poésie guindée ou grimaçante. Cette impression se confirme quand on examine Tune après l'autre les collections du temps. Le plus souvent, ces vers parlent d'amour, et en parlent fort mal, sans rien qui aille ni aux sens ni à l'âme. Point d'imagination, point de pathétique, point de peinture qui évoque, point de cadre qui agrandisse et prolonge. Olympe et boudoirs, déesses en paniers, chanson grêle et fausse, sourires figés, délires glacés, rien n'égale la fadeur écœurante de ce mauvais Louis XV. Ne confondons pas surtout les trois Thémire, celle de Marmontel, celle de Lebrun et celle de Cubières- Palmezeaux ; cherchons à quels traits nous pourrions distinguer la Zélie de Pezay de la Zirphé de Bertin, et la Lisette de Léonard de l'Eléonore de Parny ou de l'Elvire de Rochon de Chabannes. Toutes ces aimables personnes n'ont ni traits, ni couleur propre : ce ne sont pas des fantômes d'amour comme celui de Chateaubriand, ce sont des ombres vaines. Iris en l'air, ou très réelles maîtresses, jamais le poète ne sait ni les faire vivre par ses vers, ni même faire rêver son lecteur devant leur image à quelque idéal et impossible amour.
Parfois cependant, comme déjà l'on a été à l'école des Anglais, comme on se pique de saiwir penser, on lance un nombre prodigieux de lieux communs sur une mer d'alexandrins dont les Ilots monotones déferlent l'un après l'autre
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avec une mortelle régularité. Abbés, philosophes, mousquetaires, riment à la suite de Pope et de Voltaire d'incroyables pauvretés. L'idée ne réussit pas mieux aux poètes du temps que le sentiment. Le genre ici importe peu ; et qu'on ne s'abuse pas sur le rôle néfaste de la séparation des genres. Discours ou épître, ode ou poème, je prends les quatre genres les plus cultivés : rien n'empêchait que dans ces cadres rituels s'exprimât une chaude et vivante imagination, une vue personnelle du monde, une pensée neuve et hardie. Certains de ces genres étaient à peine autorisés par la tradition ; ils jouissaient déjà de l'imprécision et par suite de la liberté romantiques. Rien n'est plus froid que les sentiments qui s'y rencontrent, rien n'est plus faux que les paysages qu'on y entrevoit.
On le constate surtout lorsque par hasard un des sujets traités par cette poésie a quelque rapport avec ceux que l'on trouvait dans Ossian. Je n'ai pas rencontré de plainte amoureuse qu'on puisse rapprocher de celles de Minvane ou de Colma. Mais voici une ode sur Le Matin ' qui paraît à l'heure même où l'on peut lire pour la première fois l'hymne au soleil de Carthon. On y trouve, bien entendu, le chché mythologique :
La mère de Memnon, l'Aurore aux doigts de rose...
et toute la joaillerie classique :
La pourpre, le saphir, l'éineraude éclatante
Se peig-nant à nos yeux dans le vague des airs...
Le vague des airs est déjà du Lamartine, mais n'en est pas meilleur pour cela. Et pourquoi
De rOrient déjà franchissant la barrière
ne sonne-t-il pas à l'oreille et à l'imagination comme « Soit que ta lumière frémisse aux portes de l'Occident...? » Est-ce parce que l'Orient est plus usé? parce que harrit're est
1, Mercure, décembre 1761.
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vague et n'évoque pas une idée grande et simple ? Est-ce tout simplement parce que l'un est un alexandrin ni bon ni mauvais, quelconque, avec une brave inversion classique ; tandis que l'autre est une ligne de prose d'un rythme nouveau? Pour toutes ces raisons ensemble, probablement.
Bernard décrit, lui aussi, V Automne ou La Nuil\ mais ce « gentil » poète, le maître des élégances fades et des enfantillages laborieux, avant de tomber définitivement en enfance en 1 77 1 , ne sait qu'affubler d'oripeaux mythologiques les plus beaux spectacles naturels. Pomone, Eglé, Thémire, Paphos, voilà son langage. Dans son Epître sur l' Automne, il y a vingt-quatre noms propres mythologiques en quatre pages de vers fort courts. Elle paraît en 1764, en même temps que la plainte de Colma et peu après que Turgot avait commencé sa première traduction par ces mots expressifs : « Le sombre automne règne sur les montagnes, les brouillards grisâtres se reposent sur les collines, les ouragans retentissent sur les bruyères. » Voilà la poésie du siècle, et voilà celle d'Ossian | même moment, même sujet ; on mesure la différence.
Le monument le plus précieux à cet égard, c'est le Mercure de France, qui avait une situation privilégiée et à demi officielle, qui était lu, moins pourtant que L'Année Littéraire ', et qui pouvait passer pour l'interprète le plus autorisé de la littérature d'agrément. Bachaumont a bien raison de parler de « cette fadeur que le Mercure communique à tout ce qu'il contient^ ». Qu'il soit dirigé par Marmontel, par La Place ou par La Harpe, il représente ce qu'il y a de plus étroit dans la tradition pseudo-classique. La Harpe surtout, sarcastique et haineux, ne montre que froideur et souvent hostilité aux essais d'acclimatation des écrivains étrangers. En matière de poésie, il reste d'une incroyable timidité, et son horizon est des plus bornés. C'est lui qui dit : « Le mot !une n'est pas assez poétique dans une Ode. Phœbé aurait été préférable \ »
Si l'on cherche dans les faiseurs de traités et dans les législateurs du beau quelques indices d'un esprit nouveau, on