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SOMMAIRE
Commencement de la quatrième journée. Au travers du brouillard qui courre le rocher de Cormul, on aperçoit de temps en temps Fingal toujours au même endroit où il s'était retiré la nuit précédente. Description de sa descente de la colline. Il ordonne à Gaul, à Dermid et au barde Carril , d'aller à la vallée de China chercher Ferad-Artho , seul rejeton de la famille de Conar, premier roi d'Irlande. Le roi prend le commandement de l'armée f et fait les préparatifs du combat. En marchant à l'ennemi, il arrive à la caverne du rocher de Lubar, où était le corps de Fillam Il voitBranno couché à l'entrée de cette caverne. Cette vue renouvelle sa douleur. Cathmor range son armée en bataille. Arrivée de ce héros. Description de l'action générale. Grandes actions de Cathmor et de Fingal ; tempête ; déroute totale des Firbolgs. lies deux rois se battent au milieu du brouillard , sur la rive du Lubar. Leur attitude et leur entretien après le combat. Cathmor expire. Fingal remet la lance de Trenmor à Ossian. Cérémonies observées à cette occasion. L'ombre de Cathmor apparaît à Sulmalla > dans la vallée de Lona. Douleur de Sulmalla; le soir vient; Fingal ordonne qu'on prépare une fête. L'arrivée de Ferad-Artho est annoncée par les chants de cent bardes. Le poème finit par un discours de Fingal.
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\/uànd au milieu d'une nuit d'hiver, la bise a saisi et revêtu de glace les ondes du lac de la montagne , l'œil du chasseur matineux croit voir de loin rouler encore ses flots blanchis d'écume : il prête l'oreille pour entendre le murmure des cascades ; mais dans leur chaîne immobile toutes sont muettes et brillantes; toutes sont jonchées de branches d'arbres et de touffes de gazon, qui sur ce fond glacé tremblent au souffle des vents. Ainsi brillait aux rayons du matin l'armée silencieuse de Morven. Chaque guerrier, par la visière de son casque , regardait la colline où Fingal marchait au milieu du brouillard et des nuages. Au travers de l'épaisse fumée, on entrevoyait de temps en temps ce héros couvert de ses armes.Toutes les pensées de sa grande ame roulent sur la bataille qu'il va livrer (i).
Il part du rocher de Cormul. D'abord on aperçoit son épée forgée par Luno. Sa lance sort à moitié du sein d'un nuage, tandis que son bouclier reste encore caché dans le brouillard. Mais lorsqu'il fut sorti tout entier
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du sein des vapeurs, dès qu'on put distinguer ses cheveux blancs dégouttons de rosée, et qu'on le vit s avancer à grands pas, alors mille cris s élèvent dans les airs : toutes les tribus s'ébranlent, elles se pressent autour du roi, et leurs larges boucliers résonnent au loin. Ainsi s'élèvent les ondes verdâtres de l'Océan, autour d'un esprit qui descend d'un tourbillon de vent : le voyageur entend le bruit lointain : il lève la tête sur le sommet du rocher i il voit la mer agitée dans la baie, et croit apercevoir le ténébreux fantôme autour duquel se jouent les vagues émues.
Gaul, Dermid et Ossian se tenaient dans Véloignement, chacun sous un arbre. Nous évitions les regards du roi : nous n'avions pas vaincu. Un ruisseau coulait à mes pieds. J'effleurais ses flots légers avec ma lance ; mais mon ame distraite roulait mille sombres pensées* qui arrachèrent un soupir de mon cœur.
Fils de Morni, ditFingal, et toi, infatigable Dermid, qui vous rend si tristes PL'ame de Fingal n'est point irritée contre les chefs de son armée. Vous êtes ma force dans la guerre ; vous êtes ma joie dans la paix. Ma voix plaisait à vos oreilles comme le murmure du zéphir, quand le jeune Fillan préparait son arc pour la chasse ; mon fils n'est
plus avec nous ; nous ne poursuivrons plus ensemble les biches légères... Mais pourquoi mes héros s'éloignent-ils ainsi de moi, tristes et confiis ? »
Les deux guerriers s'approchèrent. Us aperçurent le roi qui se tournait vers la colline de Mora, et laissait couler quelques pleurs pour son fils. Mais bientôt se retournant vers eux avec un visage serein, il leur dit:
«Vous voyez Crommal, ses rochers couverts de bois, et sa cime battue par les vents, d'où tombe le torrent de Lubar. Derrière cette montagne est un vallon tranquille , où serpente Tonde claire duLavath.Une caverne obscure est taillée dans le roc : au-dessus est le séjour des aigles aux ailes rapides : l'entrée est ombragée par des chênes antiques et touffus, que les vents de Cluna font gémir. Cette caverne est habitée par le jeune Ferad-Artho, fils de Caïrbar d'Ullin (2); il écoute la voix de Condan : ce barde en cheveux blancs chante auprès de la faible lumière d'un chêne. Ferad-Artho l'écoute dans cet antre secret; car ses ennemis habitent le palais deTemora. Il sort dans la plaine pour percer les chevreuils bondissans, quand l'obscurité voile les deux; mais dès que le soleil éclaire la
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campagne, on ne le voit plus sur les rochers ni sur les bords des torrens. Il évite la race de Bolga, qui a usurpé le palais de ses pères. Allez : dites-lui que Fingal lève aujourd'hui la lance, et que ce soir peut-être ses ennemis succomberont. Fils de Morni, lève devant lui le boucher. Dermid, présente-lui la lance de Temora. Et toi, Carril, chante -lui les exploits de ses aïeux. Conduisez-le dans la plaine de Lena. Cest-là que je vais fondre sur ses ennemis , et me précipiter pour lui au milieu des dangers. Avant que la sombre nuit descende des cieux, montez sur le sommet escarpé de Dunmora , et jetez les yeux sur la plaine. Si vous voyez flotter mon étendard au-dessus des ondes brillantes duLubar, Fingal n aura point encore succombé dans sa dernière bataille ».
Ainsi parla Fingal. Les rois s éloignèrent sans lui répondre, : ils n'avaient jamais abandonné Fingal au jour du danger. Carril les suivait en touchant de temps en temps sa harpe. Il prévoyait la chute de l'ennemi. Ses accords étaient lugubres et plaintifs ; comme le bruit des vents qui agitent par intervalles les roseaux du lac de Lego, quand le sommeil ferme à demi les yeux du chasseur couché sur la mousse d une caverne.
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« Pourquoi, me dit alors Fingal, pourquoi le barde de Cona reste-t-il en silence et le visage baissé au bord du torrent? Père d'Oscar, est-ce ici le temps de la tristesse ? Quand la paix sera de retour et que le bruit des boucliers cessera, alors abandonne ton ame à ta juste douleur; souviens -toi des deux hé» ros (3) qui reposent dans la plaine de Lena... Mais Erin marche au combat : Ossian, lève ton bouclier; je suis seul, ô mon fils ».
Comme un vaisseau retenu par le calme dans la baie d'Inishuna, part tout à coup à la voix des vents , et monte sur le dos écumeux des vagues ; de même à la voix de Fingai, Ossian s élance et vole dans la plaine. Il lève son bouclier qui brille sur Faile noire de la guerre, comme la lune large et pâle sur les replis d'un nuage orageux.
La guerre descend à grand bruit de la colline de Mora. Le roi de Morven conduit ses guerriers au combat. Son aile d'aigle flotte sur le haut de son casque, et ses cheveux blancs sur ses épaules. Le bruit de ses pas ressemble à celui du tonnerre. Souvent il retourne la tête et s'arrête à considérer les Longs sillons de lumière qui partent des armes de ses héros. Il brillait alors comme un rocher couvert de frimats glacés : les forêts
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s'élèvent sur sa tête : les torrens tombent de son front et répandentleur écume dans les airs.
Fingal arrive à la caverne du Lubar où dormait son jeune Fillan ; Branno était encore couché sur le bouclier rompu : l'aile d'aigle était roulée par les vents : la lance du héros brillait au milieu d'un genet Pétri. A cette vue la douleur pénétra profondément Tame du roi ; accablé de tristesse , il détourne soudain ses pas et s appuie sur sa lancé. Branno reconnaît Fingal et court à lui en bondissant de joie. Ce dogue fidèle tourne les yeux vers la caverne où repose le jeune chasseur qui jadis se levait avec le jour pour aller surprendre le chevreuil dans son lit de rosée. Ce fut alors que les larmes du roi coulèrent, et il resta quelque temps abîmé dans sa douleur. Mais comme le vent qui s élève tout à coup, dissipe l'orage et rend la lumière du soleil aux torrens blanchissans et a la verdure des collines , ainsi la guerre écarte la douleur de lame de Fingal et ranime son courage. Il s'appuie sur sa lance , frartchit le Lubar (4) et frappe son bouclier. Tous les rangs de son armée s'avancent, en présentant la pointe de leurs lances.
Erin entend sans crainte le bruit de leur marche ; ses nombreux bataillons couvrent
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la plaine. Malthos, vole à lune des ailes, fronce le sourcil et regarde fièrement l'ennemi : près de lui marche le jeune Hidalla ; suit le sombre Maronnan à l'œil louche, Cronar au bouclier bleu lève sa lance : après lui marche Cormar à l'épaisse chevelure. Le chef brillant d'Atha s élève lentement sur le haut du rocher. D'abord on aperçoit les pointes de ses deux lances , ensuite la moitié de son bouclier. C'est ainsi qu'on voit le météore de la nuit se lever sur un vallon fréquenté par les ombres. Mais quand le roi d'Erin parut dans tout son éclat, alors les deux armées fondirent l'une sur l'autre et le carnage commença. Des deux côtés on voit des flots de lances ondoyer et se confondre. Ainsi quand deux courans de l'Océan sont battus par des vents opposés, leurs vagues roulent et se heurtent au pied des rochers qui bordent la baie de Lumon : les fantômes se précipitent à grand bruit le long des collines. Les forêts entières , enlevées dans les airs, tombent dans l'abîme au milieu des sentiers d'écume tracés par les baleines. Alors Fingal , alors Cathmor s'élancent dans la mêlée : des rangs entiers de boucliers tombent sur leur passage, et l'acier brisé roule en éclats brillans sous leurs pas. il. il
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Moronnan meurt sous les coups de Fingal ; son corps est étendu sur la largeur du fleuve, les ondes s'amoncèlent à ses côtés, écument et surmontent son bouclier. Cronar est percé par Cathmor ; il ne tombe point, un chêne l'arrête par les cheveux. Son casque roule à terre , mais son bouclier reste suspendu par ses liens et reçoit le sang qui ruisselé de sa blessure. Tlamin pleurera (5) dans sa demeure, et meurtrira son beau sein!
De son côté, Ossian ne laissait point dormir sa lance. Il couvre la plaine de morts. Hidalla vint à lui. Jeune chantre de Cloura, pourquoi ton bras lève-t-il le fer contre Ossian ? Que n avons-nous plutôt disputé le prix du chant dans tes vallons tranquilles ! Malthos le voit tomber, son ame en est attristée : il se précipite au milieu du carnage. Des deux côtés du fleuve on s acharne au combat... Mais tout à coup le ciel obscurci s'abaisse : les voix bruyantes des vents éclatent dans les airs. De temps en temps les collines paraissent toutes en feu , le tonnerre roule en grondant sur les nuages. L'ennemi s'enfonce dans les ténèbres : les guerriers de Morven s'arrêtent éperdus : moi, je franchis le torrent. Alors j'entendis la voix de Fingal et le bruit des ennemis qui fuyaient
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en tumulte. Je voyais de temps en temps, à la lueur des éclairs, le puissant roi de Morven qui marchait à grands pas ; je frappe aussitôt sur mon bouclier. Je vole à la poursuite des guerriers d'Alnecma; l'ennemi disparaît devant moi comme un tourbillon dé fumée.
Enfin le soleil perce les nuagfcs : les cent torrens de Lena brillent à ses rayons. Mais il s élève une colonne bleuâtre de vapeurs qui obscurcit la colline... Où sont Fingal et Cathmor? Je ne les vois point au bord de ce torrent , auprès de cette forêt : j'entends le bruit de leurs armes : ils combattent au sein du brouillard. Tels sont les combats des esprits sur les nuages de la nuit, quand ils se disputent le plaisir de monter sur les vents orageux et de rouler les flots écumans (6).
Je volai vers le lieu du combat. Le brouillard s'était dissipé. Les rois brillaient au pied de la colline de Lubar. Cathmor était appuyé contre le rocher, et son bouclier à demi-détaché recevait l'eau qui tombait du sommet. Fingal approche : il voit couler le sang du héros. Il laisse tomber son épée : il s'attendrit au milieu de sa victoire , et dit à son rival : « Cèdes-tu, fils de Borbar-Duthul, où veux-tu lever encore la lance? Ton nom n'est point inconnu dans Selma, Fasile des
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étrangers. Ce nom glorieux est parvenu jusqu'à moi. Viens sur ma colline , viens à ma féte. Quelquefois les plus vaillans succombent. Ma fureur ne poursuit point l'ennemi vaincu. Je ne me réjouis point de la chute du brave. Viens, je sais Fart de guérir les blessures : je connais les plantes de la montagne. J'en ai cueilli les fleurs au bord des torrens solitaires. Ami des étrangers, tu gardes un morne silence » !
« Près d'Atha, répondit Cathmor, s'élève un rocher couvert de mousse. Sa tête est couronnée d'arbres touffus. Dans le roc est un antre obscur où coule un ruisseau bruyant. Caché dans cette caverne, j'entendais les pas des étrangers qui entraient dans la salle de mes fêtes, et je bénisôais l'écho du rocher qui m'avertissait de leur arrivée (7). C'est là que je veux être placé ; c'est là que je veux me reposer au milieu de mes vertes vallées. De là je monterai sur les vents qui soufflent dans mes plaines ; ou bien assis sur le brouillard du fleuve d'Atha, je regarderai avec joie couler ses flots azurés ».
« Pourquoi , reprit Fingal , pourquoi le cbef d'Atha parle-t-il de tombeau?.... Mais Ossian, le héros expire. Cathmor, l'ami des étrangers, que le bonheur accompagne ton
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ameL. Mon fils, j'entends la voix des années qui m'appèlent ; elles font tomber la lance de mes mains, et semblent me dire en passant : pourquoi Fingal ne se repose-t-il pas dans son palais? Se plaira-t-il toujours dans le sang, dans les pleurs des malheureux ? Non, non, sombres années, Fingal ne se plaît point dans le sang : les pleurs qu'il fait couler portent le ravage dans son cœur. Mais quand je veux me livrer au repos, la guerre vient me réveiller et me remettre les armes à la main ; c'en est fait, je ne les reprendrai plus. Ossian, reçois la lance de ton père. Lève-la dans les combats , quand le guerrier superbe viendra te braver. Mes aïeux oi*t toujours suivi mes pas : ils contemplaient avec plaisir mes actions. Par-tout où j'ai combattu, j'ai vu descendre leurs nuages sur le champ de bataille. Mon bras épargna toujours le faible. Le guerrier superbe sentit que ma colère était un feu dévorant Mais je ne vis jamais avec plaisir la mort de l'ennemi. Aussi mes aïeux viendront-ils me recevoir à la porte de leurs palais aériens, revêtus de leur robe lumineuse, les yeux brillans de joie et de tendresse. Ils ne reçoivent pas ainsi le vainqueur cruel : ils sont pour lui des astres en courroux, qui ne lancent dans la nuit que dea
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feux sinistres (8). — Trenmor, père des héros, habitant des tourbillons de Fair, je remets ta lance à Ossian ; vois d un œil satisfait le don que je lui fais. Souvent je t* ai vu briller au milieu de tes nuages ; apparais de même à mon fils, quand il sera prêt à lever la lance. Alors il se souviendra de tes actions. 6 toi, qui n'es plus aujourd'hui qu'une ombre vaine ».
Fingal remet dans mes mains la lance de Trenmor : il éleva en même temps une pierre (9) pour transmettre à l'avenir cet acte solennel, et plaça sous le monument une épée et une bosse de son bouclier. Le roi resta quelque temps penché sur la pierre, absorbé dans ses pensées : enfin il prononça ces mots :
« O pierre, quan,d tu seras réduite en poussière, et que tu seras perdue sous la mousse amassée par les ans, le. voyageur viendra dans ces lieux et passera avec indifférence. Tu ne sais donc pas, faible voyageur quelle gloire brilla jadis dans la plaine de Lena? C'est ici que Fingal, après sa dernière bataille , remit sa lance à son fils. Mais passe, ombre vaine, ta voix peut-elle ajouter à ma renommée? Tu habites sans doute au bord de quelque fleuve ignoré. En-
core quelques années et tu ne seras plus. Personne ne se souviendra de toi : ton ame sera enveloppée dans le brouillard des lacs : mais la gloire environnera Fingal : Fingal sera un astre éclatant aux yeux de l'avenir; car jamais il ne s arma que pour défendre le faible ».
Le roi victorieux et couvert de gloire s'avança vers le chêne antique , qui de sa colline se penche sur les flots rapides du Lubar. Au-dessous est un vallon où murmure la source qui jaillit du rocher. Ce fut là qu'on déploya dans les airs l'étendard de Morven, pour montrer à Ferad-Artho la route qu'il devait tenir.
Le soleil brillait au travers des nuages de l'occident. Fingal entendit les acclamations de son armée; ses tribus se pressaient au* tour de lui, et leurs armes réfléchissaient les rayons du couchant. Le roi éprouvait la joie d'un chasseur, qui voit après la tempête le soleil dorer le flanc des montagnes , quand sur leur front l'épine fleurie balance sa tête humide, et que le chevreuil se montre sur le sommet.
(10) Clonmal était retiré dans sa caverne. Les ténèbres couvraient les yeux du vieillard: il s'appuyait sur son bâton. Sulmalla lui pré-
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tait une oreille attentive. Il racontait l'histoire des anciens rois d'Atha. Mais le bruit de la bataille ne frappe plus son oreille : il s'interrompt et soupire. Souvent, dit-on, les esprits des morts ont éclairé son ame : ils montrèrent à sa pensée Cathmor étendu sans vie sous un arbre antique.
« Pourquoi deviens-tu triste, lui dit Sulmalla? Le combat est fini. Il viendra bientôt à ta caverne (n), le soleil luit sur le sommet des montagnes de l'occident. Les vapeurs du lac s élèvent; leur voile grisâtre s étend sur la colline. Mon héros va bientôt sortir de cet épais brouillard : regarde, c'est lui que je vois : je reconnais ses armes : viens , ô mon Lien aimé , viens à la caverne de Clonmal ».
C'était l'ombre de Cathmor qui s'avançait majestueusement et à pas lents. Bientôt elle disparut au bord d'un torrent profond qui rugissait entre deux collines. « Hélas! dit Sulmalla , ce n'est qu'un chasseur qui cherchait le lit du chevreuil. Il n'a point quitté sa demeure pour aller au combat. Son épouse est sûre de son retour. Il reviendra vers elle chargé des dépouilles de la chasse ». Sulmalla lève les yeux sur la colline. Le fantôme majestueux paraît encore en descendre. Elle se lève transportée de joie. L'ombre s'enfonce
dans le brouillard ; ses membres de vapeurs s évanouissent par degrés et se mêlent aux vents de la montagne. Alors Sulmalla comprit que Cathmor avait péri. « Tu n'es donc plus, roi d'Atha! »... Mais, Ossian, oublie les regrets de Sulmalla. La douleur tue lame du vieillard (12).
Le soir descend sur la plaine. Déjà les fleuves roulent des flots plus rembrunis. La voix de Fingal retentit. La flamme des chênes s élève dans les airs. Les guerriers de Morven entourent leur roi avec une joie mêlée de tristesse : en observant Fingal, ils remarquaient sur son visage les traces de la douleur. Mais tout à coup des sons harmonieux partent du désert. Ils ressemblaient d'abord au bruit des torrens sur des rochers lointains* Ils roulaient lentement le long de la montagne, comme le murmure des ailes du vent, quand il ne fait qu'effleurer la mousse des rochers pendant les heures tranquilles de la nuit. C'était la voix de Gondam que Carril accompagnait de sa harpe : ils conduisaient Ferad-Artho vers la colline de Mora.
Soudain les chants de nos bardes éclatent dans la plaine de Lena. L'armée y joint le bruit des boucliers. La joie brille sur le front du roi , comme le rayon qui perce les nuages
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d'un jour sombre , et luit sur la verdure de la colline avant le rugissement des vents. Il frappe le bouclier des rois. Tout se tait autour de lui. Les guerriers se penchent en avant, appuyés sur leurs lances, pour écouter la voix de leur père.
« Enfans de Morven, préparez ma féte:
que la nuit se passe dans les chants. Vous avez brillé autour de moi, et la tempête s'est dissipée. Mon peuple est un rocher d'où j'ai pris mon vol d'aigle vers la gloire , pour la saisir encore dans mon dernier champ de bataille. Ossian , tu as reçu la lance de Fingai. Souviens-toi que c'est la lance des braves, et qu'elle fut dans leurs mains un instrument de mort. Contemple tes pères , ô mon fils , suis les traces de ces guides respectables. Dès que le jour paraîtra , conduis Ferad-Artho au palais de Temora. Retrace-lui les exploits des rois d'Erin , ses illustres ancêtres. Mais nous, n'oublions pas les braves qui ont péri dans le combat. Que les chants de Carril réjouissent les ames des héros décédés. Demain je déploie mes voiles vers les sombres vallées de Selma , où le torrent de Dutula serpente autour des retraites des chevreuils.
FIH DU POEME DE TEMORA.
(1) La comparaison qui est au commencement de ce chant , est une des plus longues et des plus détaillées qui soit dans Ossian. Ces images ne sont familières qu'à ceux qui vivent sous un climat froid et dans un pays de montagnes Ils ont vu souvent un lac gelé subitement et jonché de gazon flétri , de branches d'arbres , etc. Mais je crois qu'on en trouverait peu de l'avis d'un ancien barde , qui préférait ces scènes d'hiver aux vallons fleuris du mois de mai.
» Rendez - moi , dit-il , rendez - moi mes forêts qui jètent aux vents leurs feuilles desséchées ; étendez sous mes yeux un lac avec toutes ses vagues glacées. Qu'il m'est doux d'entendre siffler la bise sur la glace , quand la lune dans toute sa largeur brille au haut des cieux 9 et que les esprits rugissent sur la montagne 5 ne me parlez jamais des vertes vallées du mois de mai ; ce sont des pensées de femme , etc. »
Telles sont les expressions de ce chantre de l'hiver $ mais ce qu'il ajoute ensuite prouve qu'il connaissait d'autres plaisirs que celui de contempler la nature dans cette triste saison ; car il parle avec beaucoup de complaisance de la salle du chef qu'éclairait un chêne brûlant, de la grandeur des coquilles dans lesquelles on buvait , tandis que les vents de la nuit étaient déchaînés dans les airs.
Si la comparaison d'un lac glacé peint bien une armée immobile , qui attend son chef dans un profond
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silence, celle des vagues qui s'élèvent tout à coup autour de l'esprit de la tempête , exprime bien la joie tumultueuse des guerriers de Fingal à l'arrivée de ce héros. Un ancien barde a imite ce passage dans un poëme sur Keneth, fils d'Alpin, que nous avons de'jà cite dans une note du chant précédent. Keneth s'e'tait retiré pendant la nuit sur une colline , à quelque distance de son armée. Il revient au matin , et le barde dit : « Qu'il ressemblait à un esprit qui retourne dans sa baie tranquille. Aussitôt les vagues lèvent en mugissant leurs têtes écumeuses $ leurs dos verdâtres frémissent à l'entour, et les échos des rochers retentissent de leur joie ».
(2) Ferad-Artho était le seul rejeton de la famille de Conar, fils de Trenmor, et premier roi d'Irlande. Pour mieux entendre ce passage, on peut jeter un coup-d'œil sur la généalogie que nous avons mise à la fin du sujet de ce poëme. Pendant le peu de temps que régna le jeune Cormac , Ferad - Artho vécut dans le palais de Temora. Quand Caïrbar, fils de Borbar- Duthul , eut assassiné Cormac , le barde Condan conduisit Ferad-Artho dans la caverne de Cluna, où il vécut caché tant que la famille d'Atha fut sur le trône d'Irlande.
Ferad-Artho signifie, qui tient lieu d' Artho. Voici à quelle occasion on l'appela ainsi ; Artho était parti pour une expédition dans le midi de l'Irlande , lorsque son frère naquit. II courut un faux bruit de sa mort , alors Caïrbar-Mac-Cormac son père, désespéré de la mort de son fils , se tourna vers celui a qui Belthamo /son épouse venait de donner le jour : a Tu seras Ferad- Artho, lui dit-il, tu seras un astre éclatant aux veux de
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l'avenir, c'est-à-dire, tu me tiendras lieu d'Àrtho, etc. » Ce sont les expressions d'un ancien barde qui a compose un poëme à ce sujet.
Un barde plus moderne a chante son histoire entière. Suivant M. Macpherson , ce poëme est très-me'diocre. Quand les de'pute's de Fin gai sont arrives à sa caverne, et qu'ils lui ont raconte' les grands exploits de Fingal , il leur fait les questions suivantes :
« Fingal est - il grand comme le rocher de ma caverne ? Sa lance est - elle comme le sapin de Cluna ? Ressemble-t-il lui-même au vent impétueux qui saisit les chaînes par la tête et les arrache de la montagne ? Les fleuves brillent-ils entre ses jambes quand il marche dans la plaine ? — Non , lui répondit Gaul , il n'est point grand comme ce rocher. Les fleuves ne brillent point entre ses jambes quand il marche dans la plaine ; mais son ame est un torrent dont la force égale celle de la mer d'Ullin , etc. »
(5) Oscar et Fillan. Ossian ne les oublia pas au retour de la paix. Ses elegies sur la mort de ces deux jeunes héros sent en très-grand nombre. Nous en avons traduit une dans les notes précédentes. C'est un dialogue entre Clatho et Bosmina. Nous y ajouterons ici un fragment d'un autre poëme d'Ossian , dont la partie la plus considerable et la plus intéressante est perdue. Il ne reste qu'un monologue de Malvina , fille de Toscar et amante d'Oscar. Malvina seule , assise dans la vallée de Lutha , aperçoit dans l'e'loignement le vaisseau qui rapportait le corps d'Oscar à Morven.
« On dit que je suis belle -, mais helas ! les larmes flétrissent ma beauté'. On m'a comparée cent fois à l'arc éclatant de la pluie. U brille sur un vallon tranquille ,
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mais Fondée baigne et ternit ses couleurs varie'es. Les ombres de la douleur volent sur mon ame , comme les ondes fugitives , que le vent forme sur le gazon de Luth a. Cependant mes traits ont perce le chevreuil le'ger sur le penchant de la colline : la harpe a résonne sous mes doigts. Malvina , quel est donc ce nuage qui passe sur ton ame , comme un fantôme sur les voiles de la nuit ? Filles de Lutha, levez- vous , rappelez la joie dans le cœur de Malvina. Que la voix de la harpe re'veille les échos du vallon ; alors mon ame sortira des ombres de îa douleur, comme le soleil sort des portes du matin , quand les nuages les environnent et roulent à l'entoùr leurs flancs difformes et brise's. Objet de toutes mes pense'es , toi dont l'aimable fantôme erre sans cesse dans nos champs, pourquoi viens-tu de si loin troubler mon sommeil.....? Est-ce le vaisseau de mon amant qui vogue sur les flots de l'Occ'an? Mon cher Oscar, pourquoi reviens-tu sitôt de la plaine des combats » ?
(4) Dans les siècles suivans , on prit les hyberboles d'Ossian à la lettre. Ce passage, où notre poète dit que Fingal franchit le Lubar, a donne" naissance à une foule de fables extravagantes, que la tradition a conserve'es. Tous les bardes irlandais parlent de Fingal comme d'un géant. Plusieurs de leurs poèmes sont tombe's eatre les mains de M. Macpherson. Il croit pouvoir fixer la date de leur composition au quinzième ou seizième siècle. Nous allons en donner un échantillon. Il est tire' d'un poème qu'on a faussement attribué à Ossian.
q L'Irlande e'tait manacee d'une invasion de la part des habitans d'une partie de la Scandinavie. Fingal envoya Ossian , Oscar et Caolt pour garder la côte où les ennemis devaient descendre : malheureusement Oscar
s'endormit avant que les Scandinaves parussent. Pour l'éveiller, il ne fallait rien moins que lui couper un doigt, ou lui jeter une grosse pierre sur la tête : alors malheur à tous ceux qu'il rencontrait dans les premiers momens de son re'veil , et jusqu'à ce qu'il eût tout-à-fait repris ses sens. Caolt , à qui Ossian avait donne la commission difficile d'éveiller son fils , pre'fe'ra l'expédient le moins dangereux. Il lui jète une pierre énorme sur la tête : la pierre rebondit , roule le long de la colline , et fait trembler la terre trois milles à la ronde. Oscar se lève avec fureur, vole au combat et met en déroute une aile de l'armée ennemie». Ces fictions sont puériles et ridicules ; c'est cependant sur l'autorité de ces poèmes qu'est fondé tout ce que les historiens irlandais ont écrit sur Fion-mac-Comnal.
(5) Les amours de Tlamin et de Clonar sont fameux dans le nord , par ce fragment d'un ancien poème lyrique , attribué à Ossian.
TLAMIN.
« Clonar, jeune chasseur des chevreuils d'Imor, où es-tu ? Es-tu couché au milieu des joncs ondoyans ? Les vents te frappent-ils en passant de leurs ailes légères ? Objet de mon amour, c'est toi que j'aperçois dans la plaine qu'arrosent tes cent torrens. L'épine agitée par les vents frappe et fait retentir ton bouclier. Il repose ; ses beaux cheveux flottent autour de lui. Les pensées qui l'agitent dans ses songes ; se peignent successivement sur son visage. Jeune chef de l'île retentissante , tu rêves aux combats d'Ossian , et moi , seule , à moitié cachée dans la forêt..... Dissipez -vous , brouillards de la colline;
176 TEMORA,
pourquoi dérobez - vous à mes yeux l'objet de mon amour » ?
clonar.
« Le fantôme que nous avons vu dans nos songes , s* évanouir avec notre sommeil , nous croyons à notre re'veil apercevoir encore ses traces brillantes entre les collines : ainsi la fille de Cl un gai s'est dérobée à la vue de son amant. Lève-tei , belle Tlamin , sors de la forêt ».
TLAMIN.
« Fuyons loin de Clonar. Pourquoi lui ferais-je connaître mon amour ? mon sein est gonfle de soupirs , il s'élève et s'abaisse comme l'écume sur les ondes rapides
des fleuves Mais je vois passer mon amant couvert
de ses armes. Fils de Conglas , mon ame est triste ».
CLONAR.
« J'ai entendu le bouclier de Fingal : J'ai entendu la voix du roi de Selma. Je vole à la terre d'Erin. Sors de l'ombre qui te cache à ma vue. Viens dans les champs de la guerre si chers à mon cœur. Viens , par ta presence , rendre le calme à mon ame , aimable fille du vaillant Clungal ».
Clonar e'tait fils de Conglas , roi d'Imor, l'une des Hébrides. Clungal , père de Tlamin, était un des chefs de cette île.
(6) Ossian a décrit tant de combats , qu'il ne lui reste plus rien à dire ; il jeté un voile de brouillard sur le combat de Fingal et de Cathmor, et en abandonne le» détails à l'imagination du lecteur.
(7) Telle était la bienfaisance de Cathmor, que dans ses derniers momens il se rappelé avec plaisir les secours qu'il a donnes aux étrangers. Les bardes suivans n'ont point passé sous silence l'hospitalité de Cathmor : elle était passée en proverbe ; et quand ils voulaient faire l'éloge d'un chef qui recevait les étrangers avec bonté, ils disaient qu'il ressemblait à Cathmor d'Atha, l'ami def étrangers.
(8) Nous avons indiqué ce passage dans le discours préliminaire , pour prouver, que du temps d'Ossian , on croyait aux peines et aux récompenses de l'autre vie.
(9) On voit encore dans le nord beaucoup de ces anciens monumens. On trouve sous la pierre une arme et un morceau de bois à moitié brûlé. On conjecture que ce morceau de bois brûlé ne se trouvait que dans le tombeau des braves , de ceux dont on avait chanté l'hymne»
(10) Le poète transporte la scène dans la vallée de Lona, où Sulmalla avait été envoyée par Cathmor, avant la bataille. H parait , par la connaissance du passé et de Pavenir, qu'Ossian attribue à Clonmal , que c'était plutôt un druide qu'un barde.
(11) Cathmor avait promis à Sulmalla de venir à la caverne de Clonmal , après la bataille»
(12) Ossian quitte brusquement l'histoire de Sulmalla, Le sujet de sou poëme est le rétablissement de la famille de Conar sur le trône d'Irlande. Si le poète continuait l'histoire de la fille d'Inishuna , rien ue serait plus contraire à la rapidité de sa marche $ rien ne pécherait davantage contre l'unité de temps cf d'action , règles essentielles et fondamentales de l'épopée, que notre barde