‹ Ossian, fils de Fingal, barde du 3e siècle; poésies galliquesChapitre 2 sur 64 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

POEME

SOMMAIRE

L' actios* commence au matin. Caïrbar est éloigné de son armée ; on vient lui annoncer l'arrivée de Fingal. Il assemble ses guerriers , et tient un conseil où Foldath, chef de Moïna > parle avec mépris de l'ennemi. Il en est vivement repris par Malthos. Caïrbar les écoute quelque temps en silence. Il fait préparer une fête dans la plaine de Lena, et députe un barde à Oscar pour l'inviter à s'y rendre. Caïrbar avait résolu d'attaquer le héros calédonien au milieu de la fête ; Oscar arrive : il s'élève une querelle entre Caïrbar et lui. On en vient aux mains. L'un et l'autre perdent la vie. L'armée de Fingal entend le bruit di» combat et vole au secours d'Oscar. Les Irlandais prennent la fuite et se retirent derrière l'armée de Cathmor. Fingal, après avoir pleuré son petit-fils , ordonne à Ullin, un de ses bardes , de porter son corps à Morven , et de lui élever un tombeau. La nuit vient : Althan raconte à Fingal le meurtre de Cormac. On envoie Fillan sur la colUne de Mora, pour observer les mouve* mens de Cathmor; ce qui termine le premier chant.

( La scène est dans la plaine de Lena en Ulster).

Déjà les vagues azurées de la mer d'Ullin roulent à la clarté du jour. Les vertes collines sont revêtues de lumières : les arbres balancent leurs cimes touffues au souffle des zéphirs : les torrens grisâtres versent leurs bruyantes ondes. Deux côteaux chargés de chênes antiques, dominent une étroite vallée, Là coule un ruisseau tranquille. Sur ses bords était Caïrbar (i), souverain d'Atha, debout, appuyé sur sa lance, les yeux rouges , chargés de terreur et de tristesse. Du fond de son ame s élève l'image de Cormac, couvert de ses horribles blessures ; le pâle fantôme du jeune héros apparaît dans l'obscurité ; le sang coule de ses flancs aériens. Trois fois Caïrbar jète sa lance sur la bruyère : trois fois il porte la main à sa barbe. Ses pas sont courts et pressés : souvent il s'arrête et agite ses bras nerveux. Telle une nue inconstante change de forme à chaque bouffée de vent , attriste les

6 TEMOHA,

vallons et les menace tour à tour d'une inorK dation subite.

Enfin Caïrbar recueille son ame, et saisit sa lance» Il tourne les yeux vers la plaine de Lena ; il aperçoit les guerriers qu'il avait envoyés à la découverte sur les bords de l'Océan. La peur précipitait leurs pas; ils accouraient en regardant souvent derrière eux» Caïrbar comprit que l'ennemi s avançait, et appela les chefs de son armée.

La terre retentit sous leurs pas; ils arrivent: tous à la fois tirent l'épée. Là paraissent Morlalh , au visage sombre ; Hidala , à la longue chevelure. Cormac s'appuie sur sa lance, roulant des yeux louches. Plus farouche est encore , sous deux épais sourcils , le regard de Malthos. Au milieu d'eux s'élève l'inébranlable Foldath (2). Sa lance est comme le sapin de Slimora qui lutte avec les vents : son bouclier porte la marque des combats , et son œil méprise le danger. Ces héros et mille autres avec eux environnaient Caïrbar. Quand l'espion de l'Océan, Morannal, arriva de la plaine de Lena , ses yeux égarés semblaient sortir de sa tête, ses lèvres étaient pâles et tremblantes.

« Eh quoi ! dit-il , l'armée d'Erin est tranquille et silencieuse comme une forêt au dé-

clin du jour, et Fingal est sur la côte ! Fingal , ce roi de Morven , si terrible dans les combats » !

« As-tu vu ce guerrier , dit Caïrbar en soupirant ; ses héros sont-ils en grand nombre ? Liève-t-il la lance des combats , ou apportet-il la paix? » — « Il n'apporte pas la paix, ô Caïrbar , f ai vu sa lance levée. Le sang de mille guerriers en rougit Y acier. Il a sauté le premier sur le rivage. La vieillesse n a point affaibli sa vigueur. Ses membres nerveux se meuvent avec souplesse. Elle est k son côté, cette épée dont le premier coup est toujours suivi de la mort. Son bouclier terrible est tel que la lune sanglante au milieu de l'effrayante tempête. Suivent Ossian, le roi des chants, et Gaul , le premier des mortels.

donnai s'élance sur leurs traces en s'appuyant sur sa lance. Dermid laisse flotter son épaisse et noire chevelure. Le jeune chasseur du Moruth, Fillan, bande son arc. Mais quel est ce héros qui les devance ? C'est Oscar, le fils d' Ossian. Son visage brille au milieu des touffes épaisses de ses cheveux qui tombent en longues boucles sur ses épaules. Ses noirs sourcils sont à moitié cachés sous l'acier de son casque; son épée pend librement à son côté. A chaque pas

8 TEMORÀ,

qu'il fait, les éclairs jaillissent de sa lance. O Caïrbar , j'ai fui ses regards terribles ».

« Eh bien ! fuis , lâche , dit Foldath en courroux ; fuis , guerrier pusillanime , au bord des fleuves tranquilles de ta patrie. Ne l'ai-je pas vu, cet Oscar? Oui, je lai vu dans la mêlée. Il est brave, sans doute ; mais il est d autres guerriers qui savent manier la lance. Caïrbar, Erin a plus d'un héros aussi vaillant que lui. Laisse Foldath s'opposer à ce torrent , et il arrêtera son cours impétueux; ma lance est couverte du sang du brave , et mon bouclier est fort comme le mur de Tura ».

« Foldath marchera-t-il seul à l'ennemi, dit Malthos? Des flots de guerriers n'inondentils pas la côte ; ne sont-ce pas les mêmes chefs qui défirent Swaran, vainqueur des enfans d'Erin? Et Foldath ira défier leurs plus braveshéros! Présomptueux Foldath, prends avec toi toutes les forces d'Erin , et que Malthos accompagne tes pas. Le carnage a aussi rougi mon épée ; mais qui m'entendit jamais vanter mes exploits » ?

« Enfans d'Erin , dit Hidala(3), gardezvous que Fingal n'entende vos discours. Vos débats le réjouiraient et donneraient une nouvelle force à son bras. Vous êtes braves, ô guerriers, mais il faut aujourd'hui réunir nos

forces pour marcher à l'ennemi. Alors le plus intrépide tremblera ; la lance tombera de la main du brave : nous serons pour eux un nuage effrayant ; dès qu'ils sentiront son ombre obscurcir leurs visages : voilà, s'écrieront - ils , voilà le nuage de la mort, Fingal pleurera dans sa vieillesse la perte de sa gloire. La terre de Morven ne sera plus foulée par les pieds de ses héros , et la mousse amassée par les ans couvrira les murs de Selma ».

Comme on voit l'orage rester immobile sur le sommet du Cromla, jusqu'à ce que les éclairs ouvrent et sillonnent ses flancs; alors une lumière rougeâtre éclaire les vallons, et les esprits de la tempête se réjouissent dans les airs. Ainsi Caîrbar écouta quelque temps ses guerriers , et rompit enfin le silence.

« Allez préparer une fête dans la plaine de Lena. Que mes cents bardes s'y rendent. Toi , OUa , prends la harpe de ton roi , va inviter Oscar à notre fête. Aujourd'hui chants et festins ; demain nous briserons les lances. Dis-lui que j'ai élevé un tombeau à Cathol (4) , et que mes bardes ont chanté ses louanges ; dis-lui que la renommée qu'il s'est acquise au bord du Carun (5) a retenti jusqu'à moi. Le généreux fils de Borbar-Duthul, Cathmor (6)

IO TEMORA,

est absent II n'est point avec nous à la tête de son armée , et nous sommes trop faible» contre Fingal. Cathmor ne souffrirait pas qu'on engageât le combat au milieu d'une fête. Son ame est brillante comme ce soleil. Mais moi , chef de Temora , je veux combattre Oscar ; il tient mille discours outrageans sur la mort de Cathol , mon cœur en est ulcéré ; Oscar tombera dans la plaine de Lena , et ma gloire s'accroîtra par son sang».

A ces mots la joie parait sur tous les visages : les enfans d'Erin se répandent dans la plaine : !a fête est préparée : les bardes commencent leurs concerts.

Nous entendîmes leurs chants d'alégresse : nous crûmes que le vaillant Cathmor était arrivé, Cathmor, l'ami des étrangers, le frère du farouche Caïrbar ; que leurs ames étaient différentes! Celle de Cathmor était pure comme la lumière de cieux. Ses tours s'élevaient sur la rive du fleuve d'Atha. Sept routes conduisaient à son palais ; sept chefs veillaient sans cesse sur ces routes, pour inviter les étrangers à ses fêtes. Cathmor se cachait dans l'épaisseur de la forêt pour se dérober à la louange (7).

Olla vient inviter Oscar. Mon fils part suivi de trois cents guerriers. Les dogues

légers bondissent sur la plaine de Lena et font retentir les échos de leurs longs aboiemens. Ce ne fut pas sans douleur queFingal vit partir mon jeune héros. Il redoutait l'ami de Caïrbar, il craignait que sa fête ne couvrit quelque noir complot.

Oscar s avance, la lance de Cormac à la main. Cent bardes viennent au-devant de lui. Caïrbar cache sous un sourire la mort qu'il médite dans le fond de son ame. La fête commence : l'alégresse brille sur le front des guerriers de Caïrbar ; mais c'est le rayon mourant du soleil prêt à cacher sa tête enflammée dans l'orage.

Caïrbar se lève , en fronçant le sourcil : tout à coup les cent harpes se taisent. Le bruit des boucliers se fait entendre ; OUa , dans l'éloignement, entonne le chant de douleur : mon fils reconnaît le signal de la mort, se lève et saisit sa lance.

« Oscar, dit le farouche Caïrbar, j'aperçois la lance d'Inisfail (8) ! Enfant de Morven, je vois briller dans ta main la lance de Temora, l'orgueil de cent rois, la mort des héros des siècles passés ; cède-la , fils d'Ossian , cède-la à Caïrbar ». Moi! céder la lance de l'infortuné roi d'Erin, céder le présent dont le jeune Cormac honora la vie-

12 TEMOR A,

toire que je remportai sur ses ennemis ! Quand Swaran eut fui devant Fingal, je volai au palais de Cormac. Transporté de

joie, il me donna la lance de Temora

Caïrbar, il ne Fa pas donnée à un lâche guerrier. Ton visage sombre et farouche ne peutm'effrayer. Tes yeux ne me lancentpoint les foudres de la mort. Me vois-tu frisonner au bruit de ton bouclier? Les chants d'OUa me font-ils trembler? Non; Caïrbar peut épouvanter le faible , Oscar est un rocher ».

« Tu ne céderas pas la lance f répliqua, l'orgueilleux Caïrbar? Est-ce rapproche de Fingal qui te donne tant d audace ? Fingal , roi décrépit des cent bois de Morven , ne combattit jamais que des lâches : mais il s'évanouira devant Caïrbar, comme une colonne de vapeurs au souffle des vents d'Atha ».

« Si Fingal qui ne combattit que des lâches s'approchait du sombre chef d'Atha, le sombre chef d'Atha céderait bientôt les plaines d'Erin à sa valeur. Caïrbar ne parle plus de ce héros : tourne ton épée contre moi : nos forces sont égales, mais Fingal est comblé de gloire, Fingal est le premier des mortels».

Les guerriers , les yeux en feu , se pressent autour de leurs chefs menaçans. Mille épées

CHANT PREMIER. l3

étincellent à demi-tirées. Olla entonne le chant de bataille. Le cœur d'Oscar palpite de joie , comme s'il entendait le cor belliqueux de Fingal.

L'armée de Caïrbar fond sur lui... Fille de Toscar, pourquoi cette larme? Ton amant n est pas encore tombé. Avant de recevoir la mort , il la donne à mille héros : vois-les abattus par Oscar, comme les arbres du désert, quand une ombre furieuse s'élance dans la nuit et emporte leurs vertes cimes dans sa main. Morlath expire : Maronnan n'est plus : Connachar se débat dans son sang. Caïrbar se baisse pour éviter l'épée d'Oscar et se glisse derrière une roche. A l'abri de ce rempart, il lève sa lance et perce le flanc de mon cher Oscar. Mon fils tombe en avant sur son bouclier , un genou reçoit et soutient le poids de son corps , mais sa lance est toujours dans sa main. Malvina voit tomber à son tour le traître Caïrbar. Le fer d'Oscar (9) l'atteint au front , fend sa téte altière , et sépare en deux sa chevelure sanglante. Couché sur la poussière, comme un roc détaché des flancs du Cromla Mais mon fils ne se relèvera plus! Oscar est appuyé sur son bouclier, sa redoutable main tient encore sa lance. Les enfans d'Erin, dispersés ettrem?

l4 TEMORA,

blans, poussent au ciel mille cris de joie ; les échos de Lena répondent au loin.

Fingal entend ces cris , il saisit la lance de son père, vient à nous et nous adresse ces paroles de douleur : « J'entends le bruit de la guerre. Le jeune Oscar est seul ; levezvous, enfans de Morven, volez au secours de ce héros ».

Ossian s'élance : Fillan bondit dans la plaine. Fingal les suit à grands pas : son bouclier jète un éclat terrible ; les enfans d'Erin l'aperçoivent dans l'éloignement et tremblent de frayeur. Tout leur annonce que le courroux de Fingal s'allume et que leur mort approche ; nous arrivons Fillan et moi : nous combattons. Erin soutint un moment le premier choc ; mais quand le terrible roi de Morven arriva, quel cœur d'acier eût pu résister? Les guerriers d'Erin fuient : la mort les poursuit./

Nçus trouvâmes Oscar appuyé sur son bouclier. Nous vîmes son sang autour de lui: tous nos guerriers restent muets , accablés de douleur: tous détournent la vue etpleurent. Fingal s*efforce en vain de cacher ses larmes: il se penche sur mon fils » et prononce ceà paroles, vingt fois interrompues par ses soupirs

CHANT PREMIER. l5

« Oscar, tu péris au milieu de ta course ! Le cœur dun vieillard palpite sur toi. Il voit les combats que l'avenir lui promet. Ces combats sont retranchés de ta gloire. Quand la joie habitera-t-elle dans Selma? Quand la douleur sortira-t-elle de JMorven ? Mes enfans périssent Fun après l'autre. Fingal restera le dernier de sa race ; la gloire que j'ai acquise passera. Ma vieillesse sera sans amis ; assis dans mon palais solitaire, je ne te verrai point revenir triomphant , je n'entendrai point le bruit de tes armes. Pleurez , héros de Morven, Oscar ne se relèvera plus ».

Ils le pleurèrent, ô Fingal ! ce héros était cher à leur cœur. Il allait combattre; l'ennemi disparaissait. La paix et la joie revenaient avec lui. Le père ne pleura point la perte de son jeune fils : le frère ne donna point des larmes à la mort de son frère chéri... Le chef du peuple n'était plus. A ses pieds Luath et Branno (10) poussaient de tristes hurlemens. Souvent Oscar poursuivit avec eux le chevreuil du désert.

Quand Oscar vit autour de lui ses amis ejpt pleurs, sa poitrine se gonfla de soupirs. «Les gémissemens de ces vieillards , nous dit-il , les cris de ces animaux fidèles, l'éclat soudain de ces chants de douleur, ont attendri mOi*

l6 TEMORA,

ame, cette ame jusqu'alors insensible comme l acier de mon épée. Ossian, porte-moi sur mes collines ; élève le monument de ma gloire. Place le bois d'un cerf et mon épée dans mon étroite demeure : le torrent emportera peut-être la terre qui la couvrira , le chasseur trouvera ce fer et dira : Ce fut là l'épée d'Oscar (n).

C'en est donc fait, ô mon fils ! ô ma gloire ! Oscar, je ne te verrai plus. On racontera aux autres pères les exploits de leurs enfans, et moi , je n'entendrai plus parler de mon Oscar. La mousse couvre les quatre pierrea grisâtres de ta tombe : le vent gémit à Tentour Nous combattrons sans toi ; tu ne

poursuivras plus les timides chevreuils

Quand un guerrier reviendra des guerres étrangères et dira : J'ai vu près d'un torrent la tombe d'un chef, il tomba sous les coups d'Os- €ar, le premier des héros; peut-être j'entendrai sa voix : peut-être alors un sentiment de joie renaîtra dans mon cœur.

La nuit descendant des cieux , nous aurait trouvés abîmés dans notre douleur, et le matin de retour aurait encore vu couler nos larmes, si Fingal, bannissant sa tristesse, n'eût élevé sa voix : à ses accens les chefs de >Morven , comme sortant tout à coup d'un

réve pénible, lèvent leurs têtes autour de lui.

« Jusqu a quand pleurerons-nous sur cette terre étrangère ? Nos larmes ne rendront point la vie à ce héros. Il vient un jour où le brave succombe et n est plus connu sur ses collines. Guerriers, où sont nos pères? Ces astres ont brillé dans leur course et disparu pour toujours. Le bruit seul de leur renommée est parvenu jusqu'à nous. Us furent cependant la gloire et la terreur de leur siècle. Guerriers, nous passerons comme eux; mais rendons-nous fameux, tandis que nous le pouvons : laissons derrière nous l'éclat de notre renommée , comme l'astre du jour laisse après lui les derniers traits de sa lumière , quand il cache son front radieux1 dans l'occident. Ullin, mon antique barde, monte le vaisseau de ton roi , porte Oscar à Selma. Que les jeunes filles de Morven pleurent t nous combattrons dans Erin , pour la famille de Cormac. Mes jours commencent à décliner : je sens que mon bras s'affaiblit. Mes aïeux se penchent sur le bord de leurs nuages , pour recevoir leur fils chargé d'années ; mais avant de les rejoindre , je verrai luire encore un rayon de gloire. La gloire éclaira le commencement de ma course ; la gloire en éclairera la fin, et ma vie sera un II. 2

l8 TEMORA.

torrent de lumière aux yeux des bardes futurs. Ullin déploie ses voiles : le vent du midi souffle, et les vagues portent le vaisseau vers les murs de Selxna... Je restai sur le rivage abymé dans ma douleur, mais renfermant mes regrets dans le silence.

Qn, prépare la fête de Fingal dans la plaine de Lena ; cent héros élèvent le tombeau de Gaîrbar ; mais on n'entend aucun chant à sa gloire; son ame fut sombre et sanguinaire. Les bandes se souvenaient du meurtre de Cormac; que pouvaient-ils dire à la louange de Càïrbar ?

La nuit vient : cent chênes embrasés éclairent la plaine : Fingal s assied sous un arbre : le vénérable Althan (12) se place au milieu des guerriers et raconte la mort de l'infortuné Cormac ; Althan , fils de Conriachar, ïami de Çuchullin , qui habitait le palais de Temqra aveq Cormac, quand le fils de Semo çombattit le généreux Torlath,

D une voix triste, et douloureuse, les yeux, remplis de larmes, Althan commença.

Le soleil couchant jaunissait le sommet du Dora, le soir commençait à mêler au jour son ombre grisâtre; d'inégales bouffées de vent agitaient par intervalles les boia de Temora. Un nuage ép^is. se forma lentement &x

CHANT PREMIER. jg

couchant ; à la pointe du nuage paraissait une étoile rougeâtre; fêtais resté seul dans la forêt. Tout à coup j'aperçois un fantôme dans les airs. Ses pas s'étendaient d une colline à l'autre, ses flancs étaient couverts de son bouclier ténébreux. C'était le fils de Semo. Je reconnus les traits de Cuchullin, mais il passa rapidement dans uh tourbillon de vent, et bientôt les ténèbres de la nuit le dérobèrent à ma vue. Triste, je regagnai le palais de Temora. La salle des fêtes était éclairée de mille lumières , cent bardes avaient accordé leurs harpes. Au milieu d'eux, Cormac ressemblait à l'étoile du matin , quand elle paraît riante sur la colline de l'orient , et qu'eîlé baigne ses rayons naissans dans des flots dd rosée. Il tenait l'épée d'Àrthô, il en considérait avec joie la brillante poignée. Trois fois il essaya de la tirer dû fourreau , trois fois ses efforts furent vains : sa blbnde chevelure flottait sur ses épaules , le coloris du jeune âge animait ses joues.... Je ne pus retenir mes larmes, à la vue de ce rayonde jeunesse qui bientôt allait s'éteindre.

« Althan, me dit-il en souriant, as-tu connu mon père? que sort épée est pesante ! Certes, son bras était fort. Que ne pui$-je ressembler à ce héros, au moment où son courage s'en-

SO TEMORÀ,

flaramait! J aurais, comme Cuchullin, combattu le fils de Can tela mais les années viendront, Althan, et donneront de la force à mon bras. As-tu entendu parler du fils de Semo ? Il devrait être de retour avec sa gloire , il m'a promis de revenir à la fin du jour. Mes bardes l'attendent pour commencer leurs concerts , et c'est pour lui que ma fête est préparée ». Je gardais un morne silence ; mes larmes coulaient malgré moi ; je les cachais avec mes cheveux blancs ; mais le jeune Cormac s'aperçut bientôt de ma douleur. « Fils de Connachar , me dit-il, le roi de Tura n'est-il plus? Pourquoi ces larmes? ces soupirs étouffés ? Torlath s'avance-t-il vers nous? Entends-tu la marche de Caïrbar? Ils viennent Je le vois à ta douleur, Cuchullin n'est plus!.... Pourquoi ne volerais-je

pas au combat ? Mais mon bras ne peut

lever la lance ; ô ! si j'avais la force de Cuchullin , bientôt Caïrbar fuirait devant moi. Je ferais revivre la gloire de mes ancêtres et les exploits des siècles passés ».

A ces mots il prend son arc : des larmes coulent de ses yeux étincelans ; le silence et la douleur régnent autour de lui ; les cent bardes se penchent et abandonnent leurs

« Torlath, yoyaz U mort de Cuchullin.

harpes , le vent seul en agite les cordes tremblantes , elles rendent un son lugubre et sourd (i3).

On entend dans l'éloignement une voix plaintive, c'était la voix du vénérable Carril, qui descendait du mont de Slimora (i4). H chantait les exploits et la mort de Cuchullin. Les guerriers de ce héros sont répandus en désordre autour de sa tombe ; leurs armes sont jetées ça et là sur la terre. Leurs cœurs ont oublié la guerre. Il n'est 'plus , celui qui embrasait leurs ames du feu de sa valeur ï

« Mais, dit Carril, quels sont ces chefs qui s'avancent en bondissant? Ils s élèvent comme les jeunes arbres que les pluies du printemps font croître dans la plaine : leurs joues» sont douces et vermeilles, mais leurs ames intrépides se montrent dans leurs yeux. Sans doute ce sont les trois filsd'Usnoth(i5),' les vaillans chefs d'Etha : les guerriers de Cuchullin les environnent; leur courage se réveille, comme on voit le feu à demi-éteint se ranimer tout à coup au souffle des vents. Déjà résonne le bouclier de Caïrbar : déjà tous les héros croient revoir Cuchullin dans Nathos: c'était ainsi que Cuchullin roulait ses yeux étincelans; c'était ainsi qull s'avançait dans la plaine. On a combattu sur les bords du

22 TEMORA,

Logo, et la victoire a toujours suivi l'épée de Nathos : dans peu, roi de Temora, tu verras ce héros dans ton palais ». «Puissé-je l'y voir bientôt, répondit Cormac; mais la mort de Cuchullin attriste mon ame. Sa voix charmait mon oreille : souvent nous poursuivions ensemble les biches du Lora : toujours ses flèches frappaient au but, il rn entretenait des héros célèbres , il me racontait les çxploits de mes pères ; à ses discours , je sentais mon ame s enflammer; mais viens fassepir à ma fête , ô barde ; plus d'une fois je t ai entendu célébrer les héros : chante les louanges de Cuchullin et du vaillant Nathos ».

Le jour naissant éclairait Temora. Le fils du vieux Gellamar, Trathin , arrive : Je vois , ditil à Cormac , un noir tourbillon s avancer dans la plaine. D'abord mes yeux trompés le prenaient pour un nuage , mais je distingue à présent une troupe de guerriers. A leur tête marche un chef intrépide ; sa chevelure flotte en ondes de flamme, son bouclier étincelle aux rayons du matin. Sa lance est dans sa main.

Fils du généreux Gellamar , répondit le jeune roi d'Erin , va l'inviter à ma fête ; rnon palais est l'asile des étrangers ; peut-être est-ce Nathos qui s avance triomphant Salut,

CHANT PREMIER. s3

puissant étranger1, es-tu des amis de Cormac?.... Mais, Carril, qu'il a Fair sombre et farouche ! Il tire son épée : barde, est-ce là le fils d'Usnoth ?

« Non, dit Carril , non , ce n'est point Nathos; c'est Caïrbar, chef d'Atha. Sombre Caïrbar, pourquoi entres-tu les armes à la main dans le palais de Temorâ ? Ne lève point ton épée contre le jeune Cormac. Où portes-tu tes pas précipités»?.... Il avance sans me répondre, et saisit la main du roi. Cormac prévit sa mort : la rage étincelle dans ses yeux ! «Retire-toi, chef d'Atha, retire-toi; Nathos approche et la guerre avec lui : tu me braves dans mon palais, tu vois la faiblesse de mon

bras » L'épée dfc Caïrbar perce le flanc de

mon roi ; il tombé dans le palais de ses pères, sa belle chevelure est souillée de pôussière , son sang fume autour de lui.

« Fils du vaillant Artho, m'écriai-je , tu expires dans le palais de tes aïeux! Que n'avais-tu près de toi le bouclier de Cuchullin, ou la lance de ton père ? Ta mort répand le deuil sur les montagnes d'Erin. Paix éternelle à ton ame , ô Cormac. Faut-il que les ombres de la mort t'enveloppent à la fleur de l'âge »!

Caïrbar m'entendit ; il m'enferma avec Car-

1 Caïrbar entre dans le palais de Temont.

ll± TEMORA;

ril dans une caverne obscure : mais quelque atroce que fût son amc , il n'osa tremper son épéc dans le sang des bardes. Nous languîmes long-temps dans cet antre solitaire : enfin, le , généreux Cathmor arriva. Du fond de la caserne nos voix retentirent à son oreille : aussitôt tournant sur Caïrbar des yeux indignés : «Jusqu'à quand, lui dit-il, contristeras-tu mon ame ? Ton cœur a la dureté du roc : tu ne roules que de funestes pensées : mais tu es le frère de Cathmor, il combattra pour toi. Faible guerrier, mon ame ne ressemble point à la tienne ; ce feu céleste qui luit dans mon sein, est obscurci par tes lâches actions. Les bardes ne chanteront point ma gloire -, ils diront : Cathmor Jut brave, mais il combattit pour le jarouche Caïrbar; ils passeront en silence sur ma tombe et ma renommée périra. Caïrbar, rends la liberté aux bardes : ce sont les chantres de la renommée , et leurs voix retentiront dans l'avenir, long-temps après que les rois de Temora ne seront plus ».

Ajnsi parla Cathmor : nous sortîmes de la caverne et nous vîmes notre libérateur. Il te ressemblait , ô Fingal , quand , à la fleur de ton âge , tu levas la lance pour la première fois : aucun nuage n obscurcissait son front radieux ; il venait alors à la tête d une troupe

nombreuse secourir Caïrbar ; il vient maintenant venger sa mort.

Qu'il vienne , dit le roi de Morven ; j'aime un ennemi tel que le généreux Cathmor ; son ame est grande, son bras est fort, ses combats sont glorieux. Mais lame du lâche est une vapeur qui se promène autour d'un lac marécageux , ne s'élève jamais sur les hauteurs de peur d'y rencontrer les vents , se cache dans quelque antre obscur,, et de là lance les traits de la mort. Nos jeunes héros, ô guerriers, suivent les traces de leurs pères ; ils combattent dans leur jeunesse, ils meurent et leurs noms vivent dans les chants des bardes. Le nuage des années amoncelées s'épaissit autour de moi : mais Fingal ne tombera point comme un chêne décrépit au bord d'un fleuve ignoré : le chasseur approche, le voit couché sur la terre : « Comment cet arbre est-il tombé»? Puis il passe en sifflant.

Bardes de Morven , entonnez des chants de joie : effacez de nos ames le souvenir du passé. Les étoiles rougeâtres luisent sur nous au travers des nuages et descendent en silence. Le matin va paraître et nous montrer les ennemis de Cormac. Fillan, prends la lance de ton roi, va sur le penchant du Mora ; que tes regards volent sur la plaine avec la rapidité de

la flamme. Observe les ennemis de Fingal et la course du généreux Cathmor. J'entends un bruit lointain , semblable à celui des rochers tombant dans le désert. Frappe de temps en temps sur ton bouclier : que l'ennemi ne vienne pas nous surprendre , et flétrir la gloire de Morven ; je commence à me sentir dans la solitude, ô mon fils, et je crains la chute de ma renommée.

Les bardes élèvent leurs voix : Fingal se penche et s'appuie sur le bouclier de Trenmor. Le sommeil descend sur ses yeux. L'image de ses combats futurs fagite dans ses rêves. L'armée dort autour de lui : Fillan , sur le penchant du Mora, observe l'ennemi, et nous entendons de temps en temps le bruit de son bouclier.

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