‹ Ossian, fils de Fingal, barde du 3e siècle; poésies galliquesChapitre 3 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

5o ÎEMORÀ,'

(6) Ce .sont les chefs des Firbolgs qui occupaient la partie méridionale de l'Irlande , ayant peut-être que les* Gaels se fussent e'tablis au nord de cette île dans l'Ulster. Il paraît , par ce qui suit , que les Firbolgs étaient beaucoup plus puissans que les Gaels, et que ces derniers auraient succombe', s'ils n'avaient pas reçu de leur patrie un renfort considerable, commandé par Gonar.

(7) Colgar était l'aîné des fils de Tratbal. Gomhal , père de Fingal , était très-jeune lors de cette expédition d'Irlande. G'est celui de tous les ancêtres d'Ossian dont

ce poète parle le moins. On voit, par quelques fragmens des anciennes poésies galliques , qu'il était brave, mais féroce et cruel. G'est sans doute la raison du peu d'éloges que lui donne Ossian ; et cette impartialité a l'égard d'un guerrier qui lui appartenait de si près, lui fait honneur.

(8) Le poète commence à peindre ici le caractère de Fillan , qui joue un grand rôle dans la suite du poème. On voit déjà son ardeur pour la gloire, le feu et d'impatience qui caractérisent un jeune héros : la gloire de Colgar le transporte, et il oublie sa mort prématurée.

(9) C'est le titre honorable qu'Ossian donne toujours 1 Cathmor, à cause de sa générosité envers les étrangers.

(10) Brumo était un lieu sacré, situé probablement dans une des îles de Shetland. On croyait que les ames des morts le fréquentaient pendant la nuit.

(11) H paraît, par ce passage, que c'était Foldath qui avait conseillé l'attaque de nuit.

(12) Par cette exclamation, Cathmor fait entendre que son intention est de venger la mort de sonfrère Caïrbar.

CHANT DEUXIÈME. 5l

(t3) Crothar était l'ancêtre de Cathmor, et le premier de sa famille qui s'établit dans Atha. Ce fut dans ce temps-là que s'allumèrent les premières guerres entre les Caels et les Firbolgs. La contestation qui s'éleva entre Crothar et Conar, fut l'origine de la guerre qui fait le sujet de ce poème.

(14) AInecma ou Alnecmacht ëst Tancien nom de la province de Connaught.

(15) Comme Crothar était un des ancêtres de Cathmor, le barde pallie autant qu'il peut sa fuite honteuse, et se contente de dire que ses guerriers prirent la fuite. Les bardes e'tant de l'ordre des druides qui prétendaient prévoir les evenemens futurs, on leur supposait aussi une connaissance surnaturelle de l'avenir j et Cathmor crut que c'e'tait pour lui prédire sa de'faile, que Fonar avait chante' celle de Crothar.

(16) Quoiqu'Ossian rat l'homme à qui Cafrbar eut cause les plus grands malheurs , puisqu'ils avait tue' son fils par la plus indigne des trahisons, notre poète oublie son ressentiment aussitôt que son ennemi n'est plus.

(17) C'est ici le matin de la seconde journc'e depuis le commencement du poème. Après la mort deCuchuIlin, Carril , son barde , s'était retire dans la grotte de Tura qui n'était pas éloignée de la plaine de Lena. L'apostrophe de Carril est en vers lyriques dans l'original gallique, comme la plupart des chants des bardes , qui coupent la narration La partie narrative du poème est plutôt une prose mesurée, qu'une versification régulière.

SOMMAIRE

Ài^svrte que le jour .parait, Fingal harangue sou armée et en remet le commandement à Gaul , his de Morni. C'était l'usage alors que le roi ne s' exposât que dans les occasions qui exigeaient I4 supériorité <Je sa valeur et de ses lumières. Jl se retiré a?ec Ossiansur le rocher de Cormul ; qui dominait le champ de bataille. JLes bardes entonnent le chant de guerre. Description de Faction générale. Gaul, fils de Morni, se distingué-, il tue Turlathon, chef de Moruth, et d'autres chefs moins considérables. Cathmor, à f exemple de Fingal, avait donné le commandement de son armée à Folda^lp. , qui , de son côté , fait plusieurs actions d'éclat il tu&Connai f chef 4e Dupera, et s'avauœpour attaquer Gaul. Gaul en ce moment est blessé à la main par une flèche tirée bu hasard. Fillan vole à son secours et fait des prodiges de valeur. La quit survient , le, cor de Fingal sonne la re^rgi^e , les gardes le félicitent de la victoire ; ils chantent sur-tout les louanges de Gaul et de Fillan. On donne une fête. Fingal pleure la mort de Conn al. Episode dé Conrtal et de Duthcaron , qùi jette un ^nouveau jour sur l'ancienne histoire d'Irlande. On Ordonne à Caml dVIler élever un tombeau à Connal.

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TEMORÀ, CHANT TROISIÈME. 53

QuêIi est ce héros ^ au bord du Lubar,, près de la colline dès chevreuils ? Dans sa hauteur majestueuse, fl s'appuie sur un chëme que les vents de la nuit ^ôM arraché de là montagne. C'est Fingal, prêt à livrer sa dernière bataille. Il tire à moitié l'épéè de Luno. Il suit des yeux tous les mouvemens de l'armée ennemie dans la plaine de Lena. Entendtizvous sa voix qui retentit dans la plaine ?

«Je vois descendre les vastes bataillon» d'Erin ; enfans de Morven , levez-vous. Un rayon de joie luit dans mon âme. J'aime à voir que mes ennemis, soient nombreux et puissans. C'est quand ils sont faibles « que Fingal soupire; il craint d'être surpris par la mort, et de descendre sans gloire dans la tombe. Auquel de mes héros confierai-je le commandement de mon armée? car mon épée ne doit briller que dans les dangers extrêmes ; tel est l'exemple que me donnèrent jadis mes ancêtres , Trenmor, l'arbitre des tempêtes, et l'invincible Trathal ».

A ces mots, les chefs se penchent vers

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Fingal; tous prétendent, en secret, au commandement ; tous racontent une partie de leurs exploits et tournent leurs regards du côté de l'ennemi. Loin du reste des héros, le fils de Morni gardait le silence. Qui n'a pas entendu parler des combats du fils de Morni? Us viennent tous se retracer dans son ame ; brûlant d'une secrète impatience , il saisit la redoutable épée qu'il tira Jadis du tombeau de son. père(i).

Tfrois fois le jeune Fillan , appuyé sur sa lance , leva les yeux sur son père , et voulut lui parler : trois fois la parole expira sur ses lèvres. Fillan ne pouvait vanter ses combats^ Désespéré, il s'éloigne à grands pas. Il se penche sur un torrent ; ses larmes sont prêtes à couler. Quelquefois il frappe de sa lance et fait voler derrière lui la tête des roseaux. L'agitation de Fillan n échappa point à Fingal ; il observe son fils , sa joie éclate , son ame est vivement émue ; il se retourne en silence vers la colline de Mora, et tâche de cacher ses pleurs avec ses chiveux blancs. Enfin , il parle ainsi :

« Digne fils de Morni , rocher qui défies la tempête , conduis la bataille que je vais livrer pour la famille de l'infortuné Cormac. Ta lance n est point dans la main d'un en-

font. Ton épée n'est point une arme impuissante. Fils deMorven, regarde l'ennemi, et détruis. Fillan , observe ton chef. Il n'est pas calme dans la mêlée, mais il ne s'enflamme qu'avec prudence. Il renverse comme le torrent du Lubar ; mais il n'a pas sa fureur, et son courage est tranquille. Du haut de la colline de Mora, Fingal sera spectateur du combat. Ossian, reste auprès de ton père. Bardes, chantez. Morven, marchez à leurs voix, Voici ma dernière bataille : couvrez-la de gloire ».

Lorsqu'une ombre irritée foule les flots au-dessus d'une île et la fait disparaître dans l'abîme, ses vents mugissent, et l'Océan roule avec fracas ; tel et non moins terrible était le bruit de l'armée de Morven , des* cendant dans la plaine. Gaul s'avance à la tête des guerriers de Fingal : les torrens qu'il enjambe brillent entre ses pas. Les bardes entonnent à ses côtés des chants de guerre, et Gaul mêle à leurs voix le bruit de son boucher.

« Un torrent se forme sur la colline de Crona V II s'enfle dané son cours orageux,

« La colline de Crona e'iait située dans la proyince de Sterling. Le torrent de Crona se déchargeait dans le Carron qui se joint au Forth, à quelques milles du

56 ; TEMORA,

jusqu'au premier rayon du matin ) alôrs se» pndes blanchissantes tombent et entraînent les rochers et leurs forets. Que mes pas eoient toujours loin de la colline de Crona. Ses torrens roulent avec leurs flots le ravage et la mort Guerriers de Morven , descendez ainsi de la tnontagne de Mora ».

« Quel est celui qui s'élève sur son char, au bord du Clùtha ? Les collines tremblent à son passage : les sombres fortes retentissent autour de lui et brillent des éclairs de sa lance. Voyez-le au milieu des ennemis, tel que l'ombre de Colgach (2), quand elle disperse, en se jouant, les nuages amoncelés et quelle voy&ge dans les airs, portée sur les vents : c'est l'intrépide Morni. O Gaul ! «ois toujours semblable à ton père ».

« Les portes de Selma sont ouvertes : les bardes prennent leurs harpes harmonieuses. Dix jeunes guerriers apportent le chêne de la fête. Le soleil lance un rayon mourant sur la colline. L'ombre fuit en ondes successives sur le gazon agité par Iesi vents

Pourquoi ce silence, ô Morven? Ton roi revient avec toute sa gloire, La guerre n'a-

Falkirk. Les rives de Crona furent le the'âtre de plusieurs victoires de Fingal. Les bardes prennent un tour poétique pour les rappeler aux guerriers de Morven.

t-elle pas rugi autour de lui? Cependant son front est toujours serein. Oui, la guerre a rugi autour de Fingal, et Fingal a triomphé. G Fillan ! marche sur les traces de ton père ».

Ainsi chantaient les bardes de Morven. A leurs voix les guerriers marchent à l'ennemi; leurs bras levés s'agitent , comme on voit les roseaux ondoyer aux vents d'automne.

Fingal resta sur la colline de Mora. Le brouillard volait autour de son large bouclier suspendu à une branche sur le rocher de Cormul. Fingal me retint auprès de lui ; mais j e tournai mes regards vers la foré t de Cromla t de peur qu'à la vue du combat mon bouillant courage ne m'emportât au milieu de la mêlée. Debout, un pied en avant sur la bruyère, je brillais sous mes armes, comme le torrent de la colline de Tormo , quand les vents de la nuit ont enchaîné ses ondes et les ont revêtues de glace : le jeune chasseur le voit reluire aux premiers rayons du jour ; il prête l'oreille et s'étonne du silence de ses flots.

De son côté, Cathmor conduisait son armée au combat. Mais quand il aperçut Fingal sur le sommet de Mora, son cœur s'enfla d'un noble orgueil. « Eh quoi ! le chef d' Athà combattrait, tandis que Fingal ne daigne pas

58 TEMORA,

descendre dans le champ de bataille ? Foldath , commande mon armée ; je la confie à ta valeur».

Le chef de Moma s'avance comme un nuage qui récèle les fantômes de la nuit. U tire son épée ; on croit voir une flamme jaillir de son côté. Il donne le signal du combat; ses tribus, comme des vagues irritées, s'étendent dans la plaine. Il marche fièrement à leur tête ; son œil roule étincelant de rage : il appelé Cormul, et lui dit :

« Vois-tu ce sentier dont le gazon tortueux s étend derrière la colline? Places-y ta tribu, de peur que Morven n'échappe à mou épée... Bardes d'Erin , que nul de vous n'élève la .voix. Je veux que tous les guerriers de Morven tombent, sans que vous chantiez leur gloire : ce sont les ennemis de Caïrbar. Désormais le voyageur rencontrera l'épais et noir brouillard qui envelopperaleurs ombres. Errantes au bord des lacs marécageux , privées du chant funèbre , jamais elles ne monteront au séjour des vents ».

Cormul part d'un air sombre et terrible : sa tribu vole sur ses pas. Ils se cachent derrière un rocher. Gaul les suivit des yeux, et dit à Fillan : « Tu vois la marche et le dessein de Cormul. Vas, fais-lui sentir la force de

CHANT TROISIEME. 5g

ton bras. Quand tu l'auras terrassé, souvienstoi que Gaul combat ici; c'est ici que je vais fondre sur l'ennemi, et m'élancer au milieu de cette forêt de boucliers ».

Déjà Ton entend le signal de la mort , le son terrible du bouclier deMorni. Gaul mêle à ce bruit les accens de savoix.Fingal se lève sur le sommet du Mora : il voit son armée, d'une aile à l'autre, acharnée au combat. Sur la colline opposée brille le soutien d'Atha, le vaillant Cathmor. Ainsi, quand deux esprits du ciel, assis sur leurs sombres nuages, soufflent les vents impétueux et soulèvent les mers mugissantes, les vagues roulent devant eux, sillonnées par les baleines; pour eux, tranquilles au-dessus de la tempête, ils abandonnent au zéphir leurs chevelures aériennes.

Quel rayon de lumière brille dans l'air? C'est l'épée de Morni. Tu sèmes la mort sur tes pas. O Gaul ! tu entasses l'un sur l'autre les ennemis terrassés.

Déjà, tel qu'un jeune chêne environné de ses branches, tombe le brave Turlathon.

Son épouse , les cheveux épars , dort au gazouillement du Moruth. Au milieu d'un songe , elle étend ses bras d'albâtre. Elle

croit voir revenir son époux C'est son

ombre, Oïchoma ; ton roi n'est plus. Cesse

6o T EM OR A,

de prêter l'oreille àux Tents , tu néntendras plus lè -bruit dé son bouclier ; il est brisé.

Le bras de Foldath né reste pas oisif. Il marche dans le sang. Connal le rencontre et l'attaque. Leurs armes se mêlent avec un cliquetis horrible

Pourquoi faut-il que mes yeux Voient ce funeste combat? Connal, l'âge a blanchi tes cheveux. Tu fus toujours l'ami dès étrangers. Ton palais de Dunlora était leur asile. Quand la nuit avait replié les voiles azurés du firmament, alors ta fête commençait: l'étranger entendait siffler au dehors les vents de la nuit:, et se réjouissait devant ton chêne brûlant— .Pourquoi, généreux Connal , es-tu couché dans ton sang ? Un arbre desséché se penche sur toi : ton bouclier rompu est à tes côtés..... Tu n'es plus, et ton sang se mêle aux eaux du torrent.

Plein de rage, je saisis ma lance. Mais Gaul vole à Foldath : il laisse passer les guerriers vulgaires ; toute sa foreur se tourne sur le chef de Monta. Déjà ils levaient leurs lancés mortelles : une flèche invisible fend l'air, et vient percer la main de Gaul. Son fer tombe et résonne sur la terre. En ce moment, le jeune Fillan arrive avec le bouclier de Cormal (3); il en couvre le corps

CHANT TROISIEME. 6l

de Gaul. Foldalh pousse un cri terrible, et rallume partout, le feu du combat. Ainsi les vents impétueux font voler la flamme aux lar* ges ailes sur lea bois retentissans de Lumon.

« Fils de la belle Clatho , dit Gaul , tu es un esprit du ciel qui descend sur lés mers troublées, et lie les ailes de la tempête- Cormal est tombe sous tes coups. Tu atteins de bonne heure à la gloire de tes aïeux; mais ne t'avance point trop, mon héros, je ne puis lever la lance pour te secourir; ma main

est désormais inutile dans les combats

Mais je puis encore élever ma voix; les guerriers de Môrven l'entendront, et se souvien-? dront de mes exploits passés ».

L'ardeur de ses guerriers redouble; ilsre* connaissent la voix qui les appela si souvent à 1k chasse dans les forêts- de Strumon. Lui, il reste immobile au milieu de la. mêlée. Tel paraît un chêne que la tempête finvironfte» Tantôt sa cime se perd dans les vapeurs orageuses^ tantôt il montre sa tete ondoyante ; le chasseur pensif le contemple du fond du vallon,; "/;.'.,

Mon ame te suit, ôFiHan, dans ta course glorieuse. Ta fais rouler devant toi les bâtait Ions ennemis* ïoj^tath, peûtréiare, allait fuiio

lui-même ; mais la nuit descendit avec ses nuages , et le cor de Cathmor donna le signal de la retraite.

Les guerriers de Fingal entendent aussi la voix de leur roi : ils quittent le champ de bataille. Les bardes versent sur lame agitée des héros , comme une rosée rafraîchissante, la douce mélodie de leurs chants.

« Quelle est celle qui vient de Strumon, les cheveux épars ? Elle marche d'un air triste f< et lève ses yeux sur Erin. Evircoma (4)t pourquoi cette tristesse? Qui peut égaler la gloire de ton époux? Que Gaul était terrible dans le combat ! Il revient couvert de gloire ; il a levé son épée , et les ennemis ont fui ».

La joie, comme un zéphir agréable, pénètre lame de Fingal. Il se rappelé les batailles de ses ancêtres: les temps passés se retracent à sa mémoire, quand il voit la gloire de son fils. Il se réjouit à la vue du jeune Fillan , comme le soleil au milieu de ses nuages, en voyant l'arbre que ses rayons ont fait croître , balancer sa tête superbe dans un vallon solitaire.

Semblable au bruit du tonnerre grondant sur les collines , tandis que les ténèbres et un calme effrayant régnent dans la plaine de Lara; la marche de tes guerriers, ô Moi>?

Ten, porte à l'oreille une impression de plaisir et d'effroi. Ils reviennent sur le Mora, tels que des aigles qui revoient à leurs rocher» sourcilleux, quand ils ont déchiré les jeunes faons dans la plaine. Guerriers de Morven,* vos pères se réjouissent dans leurs nuages, à la vue de vos exploits.

Tels étaient, pendant la nuit, les chants des bardes sur la colline de Mora. La flamme s'élève de cent chênes que les vents ont arrachés du rocher de Cormul : on prépare la féte; les chefs sont assis; Fingal brille au milieu d'eux. L'aile d'aigle de son casque s'agite avec bruit. Les vents d'ouest se lèvent ,« et Ton entend leurs sifflemens inégaux dans les ténèbres de la nuit. Le roi, dans un morne silence, promène long-temps ses re* gards sur ses guerriers.

«Mon ame, dit-il, ne sent qu'une joie imparfaite ; j'aperçois un vide au milieu de mes amis. Où est Gonnal ? Doit-il être oublié à ma féte , lui qui n'oublia jamais l'étranger dans les siennes? Vous vous taisez... Ah ! Gonnal n'est plus ! Brave guerrier, que la joie soit bientôt le partage de ton ame : va dun vol rapide rejoindre tes aïeux sur les tourbillons de l'air. Ossian, ton ame est de feu : que ton génie éternise la mémoire du

héros. Fais revivre les combats de sa jeunesse. Dis comment il se signala pour la première fois dans les champs de la guerre. L'âge avait déjà blanchi ses cheveux. Nous avons passé ensemble les premières années de la jeunesse; et, le même jour, Duthcaron(5) nous arma de nos premiers arcs contre les chevreuils de Dunlora ».

« Les traces de nos combats, dis-je alors, sont en grand nombre dans Inisfail. Jadis nos vaisseaux montèrent souvent sur les vagues de l'Océan pour venir secourir Conar».

«Un jour, la bataille rugissait dans Alneema, au bord des flots écumeuxdeDuthula. Cormac (6) et ûuthearon descendirent de la colline deMorven pour combattre. À côté de Duthcaron marchait le jeune donnai , son fils, levant la lance pour la première fois. Tu leur commandais, ô Fingal, de voler au secours du roi d'Erin.

Déjà les guerriers d'Alnecma s1 élancent dans la plaine; à leur tête paraît Colculla (7), leur chef intrépide; les deux partis se mêlent et combattent comme deux mers orageuses.

Cormac brille dans lfr mêlée. Loin du re^te de l'armée , Duthcaron s'avance et renverse l'ennemi. Connal ne reste pas oisif auprès de son père ; mais Àlnecma triomphe f et

les tribus d'Erin prennent la fuite. Duthcaron et Connal, l'épée à la main, couvrent la retraite de leurs amis.

La nuit descendit sur Duthula. Les deux héros se retiraient en silence. Un torrent traversait la largeur de la plaine. Duthcaron ne peut le franchir. « Pourquoi t'arrêtes-tu, mon père, lui dit Connal, j'entends l'ennemi qui s'approche. Fuis, Connal, répondit Dutchàron , ton père sent que ses forces l abandonnent : je reviens blessé du combat. Laissemoi me reposer ici pendant la nuit. Non, tu ne -resteras pas seul, ô mon père, reprit Connal en soupirant». A ces mots, il se penche sur son père ; Duthcaron expire.

Le jour parut, et la nuit succéda sans qu'aucun barde portât ses pas dans la plaine. Mais Connal pouvait-il abandonner la tombe de son père , avant qu'on eût chanté l'hymne de sa gloire ? Il bande son arc contre les chevreuils de Duthula^ et prépare son repas solitaire. Sept nuits il reposa sa téte sur la tombe de son père, qui lui apparaissait dans ses songes. Il voyait son ombre errer dans un tourbillon obscur, comme la vapeur qui s'élève des marais du Lego. Enfin le chef des bardes de Temora, Colgan (8), arriva. Duthcaron reçut l'hymne de sa gloire ; son ombre

alors brilla dans lés airs , et monta pleine de joie sur les vents.

«La louange des rois, dit Fingal, plaît à mon oreille , quand leurs armes sont terribles dans les combats , et que leurs cœurs sont émus de pitié à la vue du malheureux. Qu'on célèbre ainsi mon nom , quand les bardes éclaireront le vol de mon ame dans les deux. Carril, prends avec toi mes bardes, et élève un tombeau à Connal. Qu'il entre ce soir dans son étroite demeure ; que l'âme du brave ne reste point errante au milieu des airs. La lune montre sa faible lumière entre la cime touffue des arbres. Ala faveur de ses rayons, élève des tombes à tous ceux qui ont péri dans la bataille. Si tous n'étaient pas comptés parmi les chefs, tous étaient braves. Ils étaient mon appui dans le danger ; ils secondaient mon vol vers la gloire. C'est à eux que je dois ma renommée. Carril, n'oublie aucun guerrier » .

Les cent bardes entonnèrent à la fois les chants des tombeaux ; Carril marchait à leur tête. Le silence régnait dans les vallons tortueux qui s'étendent au pied des collines de Lena. J'entendais la voix des bardes s'affaiblir à mesure qu'ils s'éloignaient. Je me penchai en avant , appuyé sur mon bouclier. Je

sentis mon ame s'enflammer; et mes chants, à demi-formés, se mêlaient de loin aux chants des bardes. Tel , à la voix du printemps, le jeune arbre du vallon déploie ses feuilles naissantes aux rayons du soleil , et balance dans les airs sa tête solitaire : l'abeille de la montagne bourdonne à l'entour : le chasseur, errant dans la bruyère, le contemple avec joie.

Le jeune Fillan se tenait dans l'éloignement. Son brillant bouclier reposait sur la terre : sa noire chevelure flottait abandonnée aux vents. Il entendit la voix de Fingal , et s'appuya sur son bouclier pour l'écouter.

« Mon fils, lui dit le roi , j'ai vu tes exploits, et mon cœur nageait dans la joie. La gloire de nos aïeux, ai-je dit, sort de ses ombres, et reparaît plus brillante. Tu es brave, fils de Clatho, mais tu te jètes témérairement au milieu des dangers. Ce n'est pas ainsi que combattait Fingal, quoiqu'il n'ait jamais craint l'ennemi. Que ta tribu soit toujours derrière toi comme un rempart inébranlable. C'est elle qui fait ta force dans le combat. C'est ainsi que tu pourras jouir de ta gloire et voir long-temps les tombes de tes pères. Tes exploits, ô mon fils, me rappèlent les années de ma jeunesse, quand je descendis pour la première fois dans cette île »,

68 TEMORA,

Nous nous penchâmes vers le roi pour l'écouter : la lune se montrait au travers des nuages, environnée des vapeurs qui recelaient les ombres des morts.

(1) Pendant l'expédition de Gaul à Tromathon , dont il est fait mention dans Oithoma , Morni son père mourut; il ordonna, en mourant, que son épée fût mise à cote' de lui dans sa tombe, et que son fils ne Ten tirât qu'à la dernière extrémité. Peu de temps après, deux de ses frères ayant été tués dans un combat par Coldaronnan , chef de Clutha , Gaul vint prendre cette épée à la tombe de son père ; l'invocation de Gaul à l'ombre de Morni , est le seuY fragment que M. Macpberson ait pu recouvrer d'un poème qu'Ossian avait composé à ce sujet.

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