II
DARGO.
pensez retenir Dargo, votre tentative est vaine. Il se peut que votre nombre soit grand , mais vous n'aurez pas le dessus ; Trcnmor accourra des nuages de Morven, et son souffle dissipera vos formes ténébreuses ; vos brouillards onduleux , pareils à la barbe du chardon d'Ardven, fuiront devant l'arbitre de l'orage ; et toi , Dargo , tu chevaucheras avec lui sur la frange de sa robe , et tu te réjouiras avec les descendans aériens de nos pères. Ullin , élève tes chants et loue ses actions ; il reconnaîtra ta voix , il se réjouira au bruit de sa gloire ; et s'il y a dans le voisinage quelqu'une des ombres de Lochlin, qu'elle entende parler de la venue de Trenmor ».
« Paix à ton ame, dit Ullin, en élevant la voix ! paix à ton ame , habitant de ces rochers caverneux! Pourquoi demeures-tu si longtemps dans la terre des étrangers? Es-tu forcé de combattre seul dans les nuages avec les ombres de Lochlin , en des lieux où les barrières de l'air sont tendues devant toi? Souvent , ô Dargo , tu combattis une armée entière, et ton ombre soutient encore un choc inégal ? mais Trenmor viendra bientôt ; bientôt il lèvera pour te secourir son large I bouclier et son glaive aérien ; il chassera de-
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vant lui les ombres éperdues de Lochlin, pareilles à la feuille desséchée du chêne de Malmor , lorsqu'elle est enveloppée dans les replis de l'ouragan. Jusqu'alors, paix à ton ame , ô Dargo ! puisses-tu reposer tranquillement, toi qui demeures au sein d'un roc dans la terre des étrangers » !
« Et me dis-tu de rester sur ce roc, barde de Comhal? les guerriers de Morven voudront-ils abandonner leur ami dans l'heure du danger » , cria Dargo , qui parut en même temps sur la pente de son écueil ?
Gulchos reconnut la voix de Dargo, et lui fit la réponse joyeuse qu'il avait coutume de lui adresser lorsqu'il l'appelait à la poursuite des agiles enfans du désert. Aussi prompt qu'une flèche , il s'élance sur les vagues , ses pieds baignent à peine dans l'onde ; il saute au col de Dargo ; les étoiles , faiblement vacillantes, contemplèrent la joie de leur rencontre, c'était le doux spectacle des embrassemens de deux amis, lorsqu'ils se retrouvent dans la terre des étrangers, après les tardives années de l'absence.
« Quoi ! dit Comhal, se peut-il que Dargo soit vivant? comment fis-tu pour échapper aux vagues , lorsque roulant sur ta tête , elles te cachèrent dans leur écume » ?
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« Les vagues, dit Dargo, me poussèrent vers ce rocher, après m'avoir roulé toute une nuit. Depuis ce moment, la lune n'a que sept fois amoindri et réparé sa lumière ; mais sept années ne paraissent pas aussi longues sur la bruyère de Morven; tout le jour, je demeurais assis sur ce rocher, fredonnant les chants de nos bardes, écoutant le bruit rauque des vagues , ou les cris encore plus rauques des oiseaux qui planaient sur leur sommet ; durant la nuit , je conversais avec les ombres et avec le hibou; j'allais surprendre l'oiseau marin qui dormait entre les bouleaux. O Comhal , le temps me paraissait long , car le soleil avance lentement , la lune semble à peine se mouvoir au-dessus de cette île inhabitée. Mais pourquoi ces larmes silencieuses ? que veulent dire ces regards de compassion? Ces larmes, ces regards ne sont pas causés par mon histoire ; ils ont pour objet la mort de Crimora. Je sais quelle n'est plus; j'ai vu son ombre portée sur le brouillard à franges lumineuses que soutenaient les rayons de la lune , lorsqu'ils brillaient à travers une pluie fine sur l'étendue paisible de l'Océan. J'ai vumabien-aimée ; son visage était pâle ; des gouttes d'eau ruisselaient de sa chevelure blonde, comme si elle fût sortie
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du sein de la mer. La trace sombre des larmes était, sur sa joue, pareille aux vestiges des anciens fleuves qui jadis inondaient la vallée ; je reconnus le fantôme de Crimora; je devinai le sort de ma bien-aimée ; je haussai la voix , et l'invitai à se rendre sur mon rocher solitaire. Mais les ombres des vierges de Morven élevèrent leurs chants autour d'elle ; leurs chants ressemblaient au souffle mourant du zéphir dans les soirées de l'automne, quand l'ombre s'agrandit lentement dans la vallée de Cona , et que d'aimables sons voyagent par des routes mystérieuses dans le creux des roseaux. Les vagues attentives s'inclinèrent et demeurèrent paisibles; l'oiseau marin se tut pendant le concert des ombres virginales ».
« Viens , disaient-elles , ô Crimora , viens sur les collines boisées de Morven , où Sumalda , la belle amante de Trenmor , bande son arc aérien , et poursuit le cerf à demivisible que forment les nuages. Viens, ô Crimora , viens oublier ta douleur dans la terre de nos plaisirs » !
« Elle les suivit ; mais en partant , elle me jeta un regard de pitié , et je crus l'entendre qui soupirait. Bientôt l'harmonie des vierges ne ressembla plus qu'au bruit des vagues sur
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une côte éloignée , quand le matelot les entend rugir de l'ouverture de sa caverne , et craint l'approche de l'orage. J'écoutais encore , mais la douce mélodie cessa ; la belle vision s'évanouit comme le rêve d'amour du chasseur , qnand le son du cor l'éveille sur la bruyère. Je poussai des cris , mais les ombres ne m'entendirent pas; elles me laissèrent gémir sur mon rocher , semblable à la tourterelle abandonnée de son ami. Depuis ce temps, mes larmes ont toujours commencé de couler avec l'aube ; elles ont toujours coulé dans l'obscurité des nuits. O Crimora! quand mes yeux te reverront-ils ? ô Comhal, apprends-moi comment est morte ma bienaimée » !
« Lorsque ta bien-aimée eut appris ton sort, trois soleils virent sa main blanche soutenir sa tête inclinée. Au quatrième ma* tin, elle courut sur les détours du rivage, cherchant si elle apercevrait ton corps. Les filles de Morven la contemplaient du haut de leurs montagnes. Elles descendirent à bas bruit le long des ruisseaux azurés. Leurs soupirs agitaient leurs chevelures flottantes ; leurs mains délicates essuyaient les pleurs de leurs yeux. Elles vinrent en silence pour consoler Crimora ; mais elles la trouvèrent dans
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son lit de roseaux, elles la trouvèrent aussi froide qu'un monceau de neige , aussi belle qu un cygne étendu sur le rivage du Lano. Une pierre grise et un monticule de gazon indiquent maintenant , sur la côte de Morven, la demeure de Crimora. Les filles de Morven la pleurèrent ; les bardes firent l'éloge de sa beauté. Ainsi puissions-nous, ô Dargo , vivre glorieusement! Telle puisse être notre destinée, lorsque nous nous décomposerons dans l'étroite demeure!
« Mais regardez cette lumière qui vient d'Innisfail ; voyez le Cran-tara semer l'alarme dans tous les hameaux. Comhal est menacé de quelque danger. Déployez les voiles, courbez-vous sur les rames ; que nos barques fendent rapidement les flots. Hàtons-nous de gagner la terre d'Innisfail pour dissiper ses ennemis».
Un vent frais , qui souffle de Morven , seconde notre départ. Il enfle nos voiles; nos matelots se soulèvent avec leurs rames, et font rejaillir les vagues fumantes sur leurs têtes grises et penchées. Tous les héros ont les yeux sur la rive , toutes les ames sont déjà dans le champ de bataille. Mais Dargo , les yeux constamment baissés, la tête appuyée sur son bras que supporte le bouclier de ses
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pères , demeure assis dans le silence de la douleur. Comhal l'observe ; il observe ses larmes qui roulent à travers les bosses de son bouclier. Puis il regarde Ullin pour lui demander des chants capables de le consoler.
« — Colda (5) vivait dans les jours de Trenmor. Il poursuivait les cerfs autour de la baie d'Etha. Les rives boisées répondaient à ses cris, et il abattait à ses pieds les fils des montagnes. Minvéla l'aperçut de la rive opposée ; elle voulut traverser la baie dans son rapide esquif. Un vent impétueux accourut de la terre des étrangers. Le bateau se retourna sur la mer orageuse. Minvéla reparut un-moment. «Je meurs, disait-elle; Colda, mon cher Colda, viens à mon secours».
La nuit étendit son noir manteau sur les vagues. La voix de Minvéla s'affaiblit. Les échos du rivage la répétèrent de plus en plus faiblement* Pareille au bruit lointain des courans, lorsqu'il nous parvient dans la tranquillité du soir, elle mourut enfin et s'évapora dans les ténèbres. Au point du jour, Colda trouva son amante étendue sur le sable. Il la porta sous un chêne majestueux, près duquel murmurait un ruisseau limpide , et il couvrit son corps d'une pierre grisâtre. L'endroit est connu des chasseurs. Ils reposent
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souvent à l'ombre de ce chêne ; lorsqu'à midi , les rayons du soleil dévorent la campagne. Colda conserva long-femps sa tristesse. Le jour , il errait seul le long des rivages boisés d'Etha; la nuit, il attristait de ses gémissemens l'oiseau qui se perche sur les vagues. Mais l'ennemi parut : on frappa le bouclier de Trenmor. Colda prit sa lance , et l'ennemi fut renversé. Sa joie revint par degrés , comme on revoit le soleil quand l'orage a passé sur la bruyère. Il poursuivit comme auparavant les cerfs d'Etha. Il entendit sa gloire proclamée dans les concerts des bardes
« Je me souviens , dit Dargo, d'avoir vu Colda. Semblable aux faibles traces d'un songe ^évanoui depuis long-temps, son souvenir parcourt mon ame. Souvent dans mon enfance, il me conduisit près du tombeau qu'il avait formé sur le rivage d'Etha. Pendant qu'il s'appuyait sur la mousse dont il était couvert , les larmes tombaient de ses yeux rougis par la douleur. Il les essuyait avec ses cheveux blancs. Si je lui demandais la cause de ses pleurs : « Oui , s'écriait-il, c'est ici que Minvéla sommeille » ; et quand je le priais de me tailler un arc : « Cette tombe, ajoutait-il, est véritablement celle de ma
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bien-aimée.Oh ! lorsqu'un jour tu poursuivra* les cerfs, viens à cette tombe, viens t'y reposer à midi , jusqu'à ce que la chaleur soit appaisée ». Et souvent, ô Colda, je suis allé m'asseoir sur cette tombe où vous êtes réunis , en parlant de ta renommée dans un chant de douleur. Plût au ciel que ma gloire subsistât comme la tienne, lorsque, rejointe à celle de Crimora, mon ombre planera sur les nuages » ! * «Ta gloire vivra, dit Comhal. Mais vois ces boucliers qui roulent comme autant de lunes enveloppées de brouillards.Leursbosse» réfléchissent les premiers rayons du matin. Ce sont les boucliers des enfans de Lochlin, et les murs dlnnisfail tremblent devant eux. Le chef regarde du haut de son palais , et à travers ses pleurs il distingue un nuage noir ; deux larmes tombent sur la pierre qu'il soutient. Il reconnaît nos voiles; une larme de joie brille dans ses yeux; il s'écrie : Voici Comhal ».
« Lochlin nous voit aussi, et ses bataillons s'avancent à notre rencontre. Armories conduit, Armor dont la taille surpasse celle de tous ses guerriers, Armor, semblable au cerf rougeâtre qui marche à la tête du troupeau de Morven. II lève contre moi ce bras
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que , sur les rivages d'Erin , je délivrai de ses chaînes. O mes amis , que chacun de vous ceigne son glaive et saute sur la rive , armé de sa lance ! Que chacun de nous se rappelle les exploits de sa jeunesse et les batailles des héros de Morven ! Dargo, lève ton large bouclier. Carril, balance ton épée foudroyante. Cormal , brandis ta lance qui , plus d'une fois, couvrit la plaine de morts ; et toi , Ullin , entonne le chant de guerre pour nous animer au combat (6) ».
Nous allâmes au-devant de l'ennemi. Il tint ferme, comme le chêne de Malmor, quinç se laisse point courber parla furie des orages. Les habitans dlnnisfail accoururent du sein de leurs murailles afin de nous seconder. Lochlin disparut devant nous, et ses rameaux desséchés se dispersèrent dans la course de la tempête. Armor rencontra le chef dlnnisfail ; mais la lance du chef cloua son épais bouclier sur sa poitrine. Lochlin, Morven et Innisfail pleurèrent sa mort prématurée ; et son barde célébra ses louanges dans un chant de deuil.
« Tu fus grand, Armor, comme le chêne qui domine sur la prairie. Ta course avait l impétuosité du vol de l'aigle ; ton bras était fort comme le vent de Loda, et ton épée
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meurtrière eommc les vapeurs du Lego (7). Tu as été promptement au palais aérien. O puissant, pourquoi' es-tu tombé dans ta jeunesse ? Qui se chargera de dire à ton vieux père qu'il n'a plus de fils? Qui se chargera d'apprendre à Crimoïna que son amant ri est plus? Je vois ton père courbé sous le poids des ans; sa main chancelle sur sa lance épointée, et sa tête ombragée de quelques cheveux blancs vacille comme la feuille du tremble. Chaque nuage lointain abuse son œil obscurci, tandis qu'il regarde en vain pour apercevoir ton vaisseau. La joie, comme un rayon du soleil sur la bruyère flétrie, parcourt sà figure vénérable, lorsqu'il crie aux enfans occupés de leurs jeux : « Je le vois venir». Ils tournent leurs regards sur les vagues azurées, et lui disent qu'ils n'y voient que le brouillard flottant. Il secoue la tête en soupirant, et sa face se couvre d'un nuage de tristesse. Je vois Crimoïna sourire au milieu d un songe qui l'a visitée avec l'aube. Elle croit que tu arrives dans ta beauté majestueuse : ses lèvres , par des sons à demi-formés , te saluent dans son rêve, et ses beaux bras s'étendent pour te saisir. Mais, hélas ! Crimoïna, tu ne fais que rêver. Ton amant n'est plus. Il ne foulera plus les rives de sa terre natale. Sa
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beauté repose dans la poussière d'Innîsfail. Tu sortiras de ton sommeil pour en être informée , ô Crimoïna ; mais quand cessera le long sommeil d' Armor ? quand finira le profond repos de l'habitant de la tombe ? quand le son du cor l'appellera-t-il à la poursuite des daims ? quand le son du bouclier l'appellera-t-il à la bataille ? Enfans de la chasse , Armor est endormi. N'attendez pas son réveil , car la voix du matin ne parviendra jamais à sa demeure. Fils de la lance , il vous faut combattre sans lui , car il sommeille , et le signal du combat ne peut l'éveiller (8). Armor , tu fus grand comme le chêne qui domine sur la prairie. Ta course avait l'impétuosité du vol de Faigle. Ton bras était fort comme le vent de Loda (9) , et tes coups meurtriers comme les vapeurs du Lego ».
Le barde se tut. On éleva la tombe d' Armor, et ses guerriers s'éloignèrent en désordre. Leurs mâts s'ébranlèrent pesamment sur les vagues. On entendait par intervalles leurs chants, mais ces chants étaient tristes. Ils ressemblaient aux soupirs des vents qui soufflent du sein des montagnes, dans la verdure ondoyante des tombeaux, quand la nuit est sombre , et que le silence règne dans le* vallées.
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