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Dargo; mais elle avait encore des menions de tristesse. Les rivières isolées entendaient ses sanglots. O Crimoïna, ta vie fut courte. Les cordes de la harpe sont humides, pendant que le barde chante ton histoire.
Un jour que nous poursuivions le cerf sur la bruyère de Morven, les vaisseaux de Lochlin parurent dans l'étendue de nos mers , avec toutes leurs voiles blanches et leur9 mâts qui se balançaient dans l'air. Nous crûmes qu'on venait redemander Crimoïna. « Je ne combattrai point , dit Connan à l ame faible , que je ne sache si cette étrangère aime notre race. Chassons le sanglier, et teignons de sou sang la robe de Dargo: Puis , portons-le dans sa demeure, et voyons comment elle s'affligera de sa perte » .
Sous de funestes auspices , nous prêtâmes l'oreille an conseil de Connan. Nous poursuivîmes un sanglier terrible ; nous le renversâmes dans le bois.
Deux d'entre nous le tinrent, malgré sa rage , tandis que Connan le transperçait avec sa lance.
Dargo s'étendit auprès. Nou$ l'arrosâmes de son sang; nous le portâmes sur nos lances à Crimoïna , et chantâmes en marchant l'hymne de mort. Connan courait devant
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nous avec la peau du sanglier. « Je Fai tué, dit-il ; mais ses défenses cruelles avaient déjà perce le cœur de Dargo ; car sa lance était rompue, et le roc avait manqué sous ses pas ».
Crimoïna entendit le chant funèbre. Elle vit son cher Dargo qu'on lui apportait comme s il eût été mort. Silencieuse et pâle, elle de» meura debout, sans mouvement, pareille à la colonne de glace qui, dans la saison des frimas, est suspendue au rocher de Mora. Enfin elle prit sa harpe , et la toucha doucement en l'honneur de son bien-aimé. Dargo. voulait se lever ; mais nous Yeti empêchâmes jusqu'à ce quelle eût fini, car sa voix était douce comme celle du cygne blessé (10), lorsqu'il épanche son ame dans ses chants, et qu'il sent dans sa poitrine le dard fatal du chasseur. Ses compagnons attristés s'assemblent autour de lui. Ils charment sa douleur par leurs concerts, et invitent les ombres des cygnes à porter la sienne au lac aérien , qui s'étend au-dessus des montagnes de Morven.
« Penchez-vous du haut de vos nuages , disait Crimoïna, ancêtres de Dargo. Emportez-le au séjour de votre éternelle paix ; ét vous , vierges du royaume aérien de Tren-
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mor, apprêtez-lui sa brillante robe d'air et de vapeurs. O Dargo ! pourquoi t'ai-je si tendrement aimé? Nos ames n enfaisaient'qu une, nos cœurs se confondaient, et comment pourrais-je survivre à leur séparation? Nous étions deux fleurs qui croissions dans la fente du rocher; et nos têtes , chargées de rosée, souriaient aux rayons du soleil. Les fleurs étaient deux , mais leur racine était unique. Les vierges de Cona les aperçurent , et s en détournèrent de peur de les blesser. « Elles sont, dirent-elles, solitaires, mais aimables ». Le cerf, dans sa course , les franchissait sans les toucher , et le chevreuil ne se permettait pas d'en faire sa pâture. Mais le sanglier sauvage est venu dans sa rage impitoyable ; il a arraché l'une d'entre elles , l'autre courbe sur sa compagne sa tête languissante, et toutes deux ont perdu leur beauté , flétrie comme l'herbe que le soleil a desséchée.
Il est couché le soleil qui m'éclairai t sur MorVen, et je suis environnée des ténèbres de la mort. De quel éclat mon soleil brillait à son matin ! 11 épanchait autour de moi ses rayons dans tout le charme de son sourire. Mais il s'est couché avant le soir pour ne plus se lever. Il me laisse dans une nuit froide, éternelle, O Dargo! pourquoi t'es-tu couché
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si promptement? Pourquoi ton visage, qui souriait naguèrè , est-il voilé d'un nuage si épais ? Pourquoi ton cœur brûlant s'est-il refroidi ? Pourquoi ta langue harmonieuse estelle devenue muette ? Ta main qui , il y a si peu de temps, brandissait la lance à la tête des guerriers, est là raide et glacée; et tes pieds , qui ce matin devançaient tous les chasseurs, gissent aussi immobiles que la terre qu'ils foulaient. Jusqu'à ce jour, ô mon bien-aimé , je t'ai suivi de loin , sur les mers, les montagnes et les collines. En vain mon père attendit mon retour ; en vain ma mère pleura mon absence. .Leurs yeux étaient souvent fixés sur la mer ; les rochers entendirent souvent leurs cris. O mes parens! je fus sourde à votre voix , car mes pensées ne se détournaient plus de Dargo. Plût au ciel que la mort renouvelât sur moi le coup qui Ta frappé, que le sanglier fatal eût auàsi déchiré le sein de Crimoïna ! alors je ne pleurerais plus sur Morven , j'accompagnerais avec joie mon amant dans son nuage. La nuk dernière , j'ai dormi à ton côté sur la bruyère. N'y a-t-il point de place cette nuit dans ton linceul? Oui , je me coucherai près de toi. Je dormirai encore cette nuit avec toi , mon bien-aimé , mon Dargo ».
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Nous entendîmes sa voix s'affaiblir ; nous entendîmes les notes languissantes expirer sous ses doigts. Nous fîmes lever Dargo ; mais il était trop tard. Crimoïna n'était plus; la harpe glissa de ies mains. Elle exhala son ^me dans ses chants ; elle tomba près de Dargo. " >
Il lui éleva un tômbeau sur le rivage , de même qu'à sa première épouse , et il a préparé au même lieu les pierres qui doivent former le sien.
Depuis ce jour f deux fois dix étés ont réjoui les plaines , et deux fois dix hivers ont blanchi les forêts. Durant tout ce temps, l'homme de douleur a vécu seul dans sa caverne. Il n écoute que les chants qui respirent la tristesse. Souvent je chante pour lui dans le calme du midi, et je vois Crimoïna se pencher vers nous du sein des vapeurs oà elle chevauche en silence.