CARGO
troupes viennent à se rencontrer, lorsqu'ils sont bléssc's , ou au moment de leur depart , attendu que ce sont des oiseaux de passage. Leur chant a même un nom particulier dans la langue gallique, ce qui ne serait pas , si la chose n'avait aucun fondement dans la nature. Il existe aussi dans la même langue une chanson appelée le chant du cygne, dont l'air et les parole» sont une imitation de la mélodie de cet oiseau.
SUJET
RoNtfAY, qui a chargé un de ses anus d'aider à Sulmina pour qu'elle puisse s'échapper de la maison de son père , l'attend en vain pendant toute une nuit. Au point du j our, il consulte uni vieux druide. Celui-ci lui apprend qu'elle a été surprise dans sa fuite , et emmenée par Lava , à qui son père l'avait promise en mariage. Ronnan court avec ses guerriers à la poursuite du ravisseur. Il aborde de nuit sur la côte où Lava fait sa demeure. Il y rencontre un vieillard qui lui a sauvé la vie dans son enfance , et à qui il se fait connaître , après avoir entendu son histoire. Le lendemain matin , il livre bataille à Lava , et le tue ; mais il n'est pas plu» heureux. Sulmina , par amour pour lui , était venue , déguisée en guerrier, prendre part au combat. On la trouve sur le champ de bataille) mortellement blessée. Ronnan donne à son ami Rumna les possessions de Lava , es retourne à sa demeure avec le corps de son amante. Le poëme est adressé au fils d'Arar, qui parait avoir été un jeune barde.
CATHLAVA,
POEME
Fils d'Arar, tu es assis au bord de Fonde azurée qui baigne ta demeure. Ta harpe sommeille à côté de toi. Pourquoi ne célèbres-tu pas les héros qui ne sont plus? Autour de toi, du sein des nuages, ils se penchent vers le lieu qui renferme leur dépouille; mais ils n'entendent d autre son que le murmure du ruisseau et le bruit du feuillage ébranlé par le vent. Fils d* Arar , pourquoi ce silence ? Ne sais-tu pas que tu es environné des enfans de la gloire ?
— « Orran (i) , tu connais la gloire des héros qui ne sont plus. Les faits des temps passés brillent sur ton ame comme des rayons de soleil; prends donc toi-même la harpe,; et que le jeune barde entende tes chants, afin qu'il puisse épancher leur lumière sur les temps à venir. Ainsi, lorsque ta harpe sera suspendue dans ta salle silencieuse ; lorsque , pareille au vent endormi dîuis les arbres pendant les paisibles soirées de l'automne, ta voix harmonieuse aura retenti pour la der~
nière fois, les noms des héros ne seront pas oubliés sur leurs montagnes ».
— Ah ! sans doute , avant peu ma voix cessera de se faire entendre; bientôt ma harpe ne rendra plus de son; mais la gloire des héros ne sera point oubliée. Fils d'Arar, tu entendras leurs louanges, et tu la transmettras aux bardes futurs.
Sur ces collines vivait Dumor, chef des lances. Sa fille, modèle de beauté, les parcourait d'un pas gracieux. La harpe de Sulmina faisait les délices du manoir de son père. Lava fut épris de ses charmes. Lava s'était distingué dans les guerres de Dumor, et Sulmina lui fut promise. Mais elle refusa son amour, et donna son cœur à Ronnan , à Ronnan dont on vantait la belle chevelure et le doux regard, et qui habitait les rives du Struthorman. Il entendit parler de la tristesse où Sulmina était plongée. Il fit1 partir un guerrier de confiance, chargé de ramener sur ses collines.
Elle part sous les auspices de la nuit avec le messager fidèle ; mais Lava les rencontre sur la bruyère. Le messager est attaché à un chêne par mille courroies, et la jeune fille est contrainte de s embarquer. Elle poussait de grands cris pendant que le vaisseau
CATHLAVÀ. 527
les vagues. « Ronnan , disait-elle , viens à mon secours ; ô Ronnan , viens secourir celle qui t'est chère » !
Mais il ne t'entend pas, 6 fille infortunée! Il est assis près d'un ruisseau, et se figure que tu viens.
« Qui peut, ô Sulmina, te retenir si longtemps ? Quel obstacle enchaîne ma bienaimée loin du ruisseau de sa promesse ? Je prête l'oreille, mais je n'entends point le doux bruit de tes pas. Ce n'est que le zéphir qui murmure dans l'arbre antique du Senar (2). Viens, ô ma bien-aimée , viens, comme la biche, trouver ton compagnon d'amour. Pourquoi es-lu si lente à franchir la barrière de Gormul ?
« La nuit me paraît longue sans ma bienaimée. Voyageurs célestes , pourquoi restezvous immobiles ? Ne songez-vous plus à la route qui vous est tracée ; ou bien , ainsi que moi, attendez-vous les objets de votreamour ? Soleil du matin, pourquoi oublies-tu de pa- • raître? Pourquoi dors-tu si long-temps dang tes chambres orientales ? Je le sais , tu as rencontré ta Sulmina; car je ne la vois point dans les cieux. Oui , belles clartés, vous êtes ensemble, entourées de vos aimables filles. Vous êtes ensemble dans vos chambres de
nuages , et la nuit y semble courte ; mais elle est longue sur la terre, car je ne vois point les yeux bleus de Sulmina. Fils du matin, sors ta tête blonde du nuage de l'orient. O soleil, éclaire la route de Sulmina, et l'amène aux collines où elle a promis de se rendre», n
Le matin paraît ; le soleil brille , mais il ne lui amène pas sa bien-aimée. Il voit un nuage s élever devant lui, et prendre la forme de Sulmina. Il tend les bras pour la saisir; mais un souffle, précipité des montagnes, accourt et passe à travers la fausse Sulmina.
Ce signe effraya Ronnan. Il alla trouver le vieux Senar. Il le rencontre sous l'ombre vénérable du chêne qu'il habite, appuyé sur un bâton vacillant. Sa tête blanche est courbée vers la terre , sa barbe grise descend sur sa poitrine , et ses yeux obscurcis sont fixés sur la terre ; mais son ame se mêle aux esprits de l'air , et il s'entretient avec les ombres.
« Que vois-tu par rapport à mes amours, lui dit Ronnan ? Que vois-tu de Sulmina »?
« Je vois , répondit le vieillard , un jeune homme lié à un chêne. Un navire fend l'onde. Sulmina épanche sa voix sur la mer ; l'infortunée appelle du secours à grands cris ».
« Tes paroles m affligent, reprit Ronnan».
CATHLAVA. 52$
«Tu n'às pas entendu , répliqua te vieillard; tout ce qu'elles ont de douloureux ».
Le chef s'éloigne d'un air triste ; il frappe de sa lance là bosse de son bouclier. Cent, jeunes gens l'entendent, et se lèvent én sursaut de leurs couches de bruyère , au milieu des biches effrayées. De toutes nos montagnes, nous descendîmes au ruisseau du chef. Nous passâmes la nuit en silence , car la douleur de Ronnan était grande. On n'entendit la voix d'aucune harpe ; les coupes ne circulèrent point autour de la table ; il ne fut point servi de banquet; aucun chêne ne répandit sa clarté sur la bruyère de Strutharman. Jusqu'au lever du jour, nous demeurâmes assis , sané feu , sans gaieté , sans lumière. Au matin, nous courûmes sur la mer, et dè leurs rochers, les vierges contemplèrent avec douleur nos voiles fugitives.
Mais toi, ô Dumor, que pensais-tu dans ces momens, lorsque ta fille, dont les yeux bleus rayonnaient d'un si doux éclat parmi ses boucles blondes , ne se montra point dans ta Salle obscurcie? Tes chasseresses s'assemblèrent sur la rosée du matin. Elles allèrent à la poursuite des habitâns des bois, semblables aui rayons naissans qui vont dorer la colline orientale. Elles entrèrent dans II. 34
53o CAT H LAVA.
la salle retiree qu'habitait Sulmina ; Ie silence y régnait. « Fille de Dumor , n es-tu pas encore éveillée ? Tu n'avais pas coutume d'être la dernière sur la colline des biches. Eveilletoi ; lève-toi, le soleil paraît, et le cerf, debout sur son lit de mousse , étend tous ses membres. Fille de Dumor, noue ta chevelure ; aujourd'hui nous allons à la poursuite des biches. Mais elle n'est pas ici ». Tels que la voix aiguë des vents, leurs soupirs arrivent aux oreilles de Dumor. O Dumor, ta douleur fut grande ; mais la tienne , ô Ronnan, Tétait encore plus!
L'obscurité s'accumulait sur l'Océan. Les côtes de Lava paraissent telles qu'un brouillard. Nous atteignons sa baie dans le silence de la nuit. \ .
Fils d'Arar , cette nuit était froide et sombre, et nous ne trouvâmes point d'abri dans la terre des étrangers. Par intervalles , les étoiles obscurcies se laissaient voir à travers les lambeaux de leurs robes de nuages. Quelques-uns d'entre nous observèrent qu'elles étaient d'une couleur sanglante, et eurent peur de ce signe. Les dogues grisâtres poussaient de fréquens hurlemens, et nous apercevions de temps en temps les ombres de nos pères ; elles regardaient de leurs nuages
à franges ténébreuses; mais leur maintien paraissait triste»
Ronnan s était assis près dune pierre mousseuse. Le bouclier de Struthorman était suspendu, au-dessus de sa tête, à une branche d'arbre. Les vents sifflent à travers ses courroies. Je chantai, à côté de lui, les faits des temps passés et les exploits de son père, lorsque, sur la côte d'Ullin , il combattit avec Commar, chef de plusieurs collines.
«Cesse tes chants, me dit-il, jusqu'à ce que le jour m ait conduit auprès de Lava ; car ma colère est allumée contre sa race, au nom des guerres d'Ullin. Ce fut à son retour de cette expédition que son père poursuivit le cerf de nos collines , et chercha à me faire mourir avant le temps. J'étais enfant; je ne pouvais ni lever la lance , ni tirer l'épée du fourreau. Un de ses guerriers eut pitié de mon âge ; il me sauva de la lance de Lava. Nos armes sont encore dans ses salles ; mon père ne vécut pas assez pour les réclamer ».
Mais quels sons faibles et interrompus semblent venir de la bruy ère ? Ne vois-tu pas ce vieux guerrier qui s'approche? Une de ses mains est dans celle d'un enfant qui le guide, lautre s'appuie sur une lance qui lui paraît; un fardeau. Le moindre ruisseau l'arrête, et
il chancelle sur la bruyère desséchée. Qui estu , vieillard qui parcours de nuit les campagnes ? Pourquoi te trouves-tu si tard sur la bruyère déserte ? As-tu perdu les délices de ton ame? As-tu, comme moi, sujet de pieurer » ?
« Il m'a semblé entendre une voix. Tu connais, ô mon fils, la voix de ton père. N'est-ce pas lui qui me dit de le suivre au lieu de son repos »?
c<Non, car j'aimais la voix de mou père, et je n'aime pas celle que j'ai entendue. Les armes de ces guerriers ressemblent aux armes de mon père ; mais leur voix est comme la' voix des étrangers ».
— « Tu vois donc leurs armes^ Sauve-toi, mon fils, car ils sont envoyés par Lava.' Prends la fuite , et qûils me tuent s'ils le veulent , car ce lieu est bon pour mourir. Je touche la sépulture de ton père ».
L'enfant, saisi de terreur, se sauva. Le vieillard demeura tremblant; il demeura, comme la femelle du coq de bruyère > lorsque, sans être aperçu , le chasseur s'approche de ses petits. Elle dit promptement à ses petits' de fuir, d'aller cacher leurs têtes dans la mousse , et détourne le danger sur elle-même jusqu'à ce qu'ils soient en sûreté.
« Paix au vieillard! lui dit Ronnan j> , et il le prit par la main. « Paix à l'enfant ! dis-je en prenant celui-ci dans mes bras. Nous ne venons point de Lava, et nos épées n'apportent point la mort aux faibles. Non ; leuv* sûreté est derrière nos boucliers. Repose donc ici, et dis-nous la cause de tes larmes.
— « Je me reposerai ici : ici est la froide clemeure de mon fils. Je suis venu avec son enfant pleurer sur elle. O mon fils , comme tu es taciturne sous cette paisible pierre ! O mon fils , tourbillon dans l'orage de la bar taille î Ta langue est muette , ton bras est faible f ta beauté est passée comme la fleur flétrie, et ta force a péri comme le chêne desséché. Lam or, où est ta mâle fierté, maintenamrt: que tu es étendu à côté de la glèbe ? Un seul soleil a fourni sa carrière depuis que, comme lui, tu te réjouissais dans ta force , et charmais les yeux presque éteints de ton père. Comme lui, tu es à présent couvert d une épaisse obscurité. Mais sa lumière reparaîtra ; il lèvera encore à l'orient ses boucles humides de rosée, il se réjouira encore. Mais quand finira, ô mon fils, ta longue nuit? Quand celui qui dort dans ta tombe se lèvera-t-il de sa demeure silencieuse? Mais, ô mon fils, tu lèves ta tête en d'autres
contrées, tu parcours avec les héros des campagnes plus brillantes. Pleurez, ô étrangers! car celui qui repose ici fut brave, et son ame, ainsi que la vôtre, se fondait au récit d'une histoire douloureuse ».
«Nous le pleurons, dit Ronnan; mais comment est-il tombé ? Est-ce sous les coups de Lava »? .
« Oui, pour cette seule raison qu'il était l'ami de ceux qui n'en avaient point ; mais en cela mon fils ressemblait à ses aïeux. Ce qui distingua notre race , c'est que toujours,; même seuls, nous étions prêts à défendre les faibles. Notre bouclier était un rocher d'airain placé devant l'infortuné; notre lance était un arbre qui prêtait son ombre à l'étranger. Quand j'étais fort, dans les armes de ma jeunesse, comme était hier celui qui habitait cette tombe , j'accompagnai le père de Lava, lorsqu'il enleva les dépouilles des salles de Struthorman. Je m'emportai contre lui, car les héros étaient absens, et il n'y avait personne pour lui résister. A la vérité, il se trouvait un enfant qui pouvait à peine, au lieu de lance, brandir une petite flèche. Il la souleva, avec toute la force de son age, contre l'ennemi. Sa pointe émoussée tomba pur le pied de Commar, sans l'endomma*
CATHLÀVA. 535-
ger. Le sombre chef tourna ses» regards sur l'enfant : « Un jour, dit-il, cet enfant peut lever contre nous une lance plus dangereuse. Laissons-le dans cette île déserte où nous attendonslalûmière du matin » . Nous parvînmes a cette île , et souvent la lance de Commar fut à demi-levée sur l'enfant de Struthorman. Mon ame fut remplie d'affliction pour cette innocente créature. Il m'entendit soupirer , et vint près de moi. Il admira le lustre de mes armes ; il embrassa mon genou de ses petites mains. Il souriait en me regardant, et une larme brillait dans son œil bleu. « Mon père, me dit-il, je t'aime». Mon cœur s'émut en sa faveur/Mon ame était au-dedans de moi comme un ruisseau débordé , comme le tourbillon resserré dans la fente du rocher d'Atha , quand les arbres sont courbés par Forage. Je versai secrètement des larmes dans ses boucles blondes, pendant qu'il cachait sa tête dans un pan de ma robe : comme la biche , lorsqu'elle appréhende que le chasseur n'ait remarqué son asile, le lit mousseux où elle a caché son fils ; ou comme l'aigle du ciel , quand elle croit qu'il a vu son rocher, emporte son petit dans l'obscurité, ainsi je pris l'enfant dans mes bras à la chute du jour. Je le portai, à travers les ondes, à sa-
mère qui pleurait, comme un nuage pluvieux, sur le rivage solitaire. Elle me donna cette tance, et appela son fils Ronnan. ; mais je n'ai plus entendu parler de Ronnan jusqu'au temps où Lava, de retour des guerres de Dumor, dit à la vierge éplorée qu'il aimait, qu'il l avait laissé, couvert de blessures , près du ruisseau de la contrée. Mon fils connaissait ma tendresse pour Rqnnap. « Je voudrais , dit-il , avoir été près de votre combat pour lever la lance de Struthorman , elle se serait applaudie d'avoir à défendre son maître. Lava
l'entendit. Durant la fête, ses guerriers entourèrent mon fils. Ce tombeai* peut dire le reste. Remarquez-le, ô étrangers! Quand vous passerez auprès, honorez -le d'une larme, et dites : «C'est ici le tombeau de Lamor». Oui, et ce sera bientôt la sépulture de Rumna; mais, si vous connaissez les amis de Ronnan, conduisez-leur cet enfant, pour qu'ils soient ses défenseurs, et dbnnez-leur cette lance, qu'Us ne manqueront pas de reconnaître».
Un soupir s'exhale de la poitrine du chef de Struthorman. Il tombe sur le col du vieillard : «Tu vois en moi ton Ronnan ».
Leurs larmes confondues arrosent le tombeau de Lamor. Les héros laissent échapper
leurs lances, et mêlent aux larmes qu'ils répandent des larmes délicieuses.
Mais quel bruit se fait entendre, pareil au triste murmure d'un ruisseau , quand l'orage est sur le point d'éclater? C'est l'ennemi, ac^ compagne de ses troupes nombreuses. Il s'est aperçu de notre arrivée, et son armure brille faiblement aux rayons du matin.
L'hymne du combat parvient aux oreiller de Ronnan, et la joie brille de nouveau sur. son front. Il frappe son bouclier. Ses héros sont autour de lui , comme un nuage épais ou s'assemble la tempête qui va fondre sur Dora.
Comme l'esprit nocturne s'avance, ayant pour cortège les vents du ciel, lorsqu'il se dispose à verser sa force sur les bocages d'Ardven, quand les chênes entendent de loin le bruit de sa course, et frappés de crainte , agitent déjà leur feuillage ; ainsi Ronnan, à la tête des héros, s'élance au combat. Lava n'est pas moins terrible. Le bruit de ses guerriers ressemble au tonnerre qui gronde dans les nuages , quand la tristesse couvre les champs de Lara. Mille casques se balancent dans l'air; l'éclat des lances est semblable à un bocage en feu.
Mais qui dira la fureur de la bataille? Fils d'Arar, tu as vu deux rochers noirs rouler
de deux collines opposées, pour ae rencontrer dans le vallon qui les sépare. Un nuage de fumée s'élève derrière eux, et suit leurs traces. Telle fut la redoutable mêlée des guerriers. Les épées retentissent , et les boucliers résonnent. Les têtes tombent avec les casques; les morts sont mêlés avec les fuyards. Le sang coule en mille ruisseaux , et les esprits des héros renversés montent sur sa vapeur légère. Vois, ils s'attachent au bord de chaque nuage, comme la bardane s'attache au plumage de l'aigle , quand elle abandonne la vallée des biches, et vole au sommet nébuleux de Morven.
Mais qui sont ces deux aigles qui luttent sur la bruyère , en agitant leurs ailes retentissantes? Le prix qu'ils se disputent n'est point un faon grisâtre , ni un coq à la tête ensanglantée , pendant qu'ils sautent de côté et d'autre, et font jaillir la mort de leur acier. L'un d'eux se baisse sur son genou. Son bouclier supporte le chef à demi-tombé, comme le rocher supporte le sapin que l'orage renverse à demi sur Dunora. «Cède ta lance, dit Ronnan; rends-moi ma bien-aimée Sulmina. Je ne cherche point la mort de mes ennemis, lorsqu'ils sont étendus devant moi sur la terre » .
CAT H LAVA. 53g
«Il faut que je cède, répondit Lava, car je perds mon sang. Le ruisseau qui soutenait ma vie est épuisé; il faut que Sulmina soit tienne. Derrière ce rocher, elle se repose dans sa caverne. De sa porte, elle regarde un courant azuré, où se balance le feuillage d un tremble. Sulmina doit t appartenir ; mais que ses mains élèvent ma tombe , car elle fut Tamo ur du malheureux Lava ».
Il se tut; il tomba sur son bouclier, et ses guerriers prirent la fuite. Ronnan nous dit de les épargner dans leur déroute , pendant qu'il montait avec rapidité sur le rocher pour, se rendre au lieu qu'habitaient ses amours.» Il trouve le ruisseau azuré, et la caverne située sur ses rives ombreuses ; mais il ne trouve point Sulmina. Le vent solitaire résonne dans la cavité du rocher. La feuille desséchée y voltige, et Ton- n'y rencontre d'autres vestiges que ceux du renard solitaire.
«Où es-tu, Sulmina, ma bien-aimée? Te dérobes-tu aux yeux de Ronnan? Viens, Sulmina, quitte ta retraite; viens, ô ma bienaimée , c'est Ronnan qui t'appelle ».
Mais tu appelles en vain , fils de la douleur. —Personne ne répond à ta voix que le rocher et l'écho du rivage.
54<> CAÏHLAVÀ»
Enfin, dans le champ couvert de morts, on entend hurler le dogue de Ronnan. Il y retourne; il y trouve Sulmina. Elle avait Couru pour aider son cher Ronnan ; mais la mort était venue sur la pointe d'une flèche ? sa tête barbue est dans son sein de neige ; l'éclat de ses yeux s'est terni; la ruse de ses joues est fanée.
Ronnan , aussi pâle que son amante, tombe dans ses bras, comme le lierre après la chute du chêne qui le soutenait. Sulmina ouvre à demi ses yeux appesantis. L'ombre paisible de la mort les referme ; elle expire r contente d'avoir vu Ronnan.
Long-temps nos têtes se penchèrent dans une douleur muette ; long-temps nous pleurâmes autour de Sulmina. Enfin Rumna vint à pas lents. Il dit les paroles de la vieillesse :
« La douleur rappellera-t-elle les morts ? Les cris des vivans banniront-ils le sommeil qui pèse sur leurs paupières ? Non ; ils continueront de sommeiller , sans prendre garde aux gémissement de ceux qui les pleurent. Mais ils n'ont fait qu'aller un peu plus tôt que nous dans la terre de leur repos. Encore quelques jours passeront sur leur courant rapide et silencieux , et nous voyagerons dan* les airs avec nos amis. Ne voyez- vous point
déjà la robe de nuages préparée pour Rumna ? et je ne précéderai pas de beaucoup Ronnan. Le torrent de la douleur ravage le bord où croissait sa beauté. Le jeune arbre, qui y 1ère sa tête verdoyante, est déjà à demi-renversé sur lui. Multiplions nos exploits glorieux , et ne perdons pas dans la tristesse nos jours passagers, O Ronnan, la douleur est un courant paisible. Il coule en silence; mais il ronge en secret la belle fleur qui pare son verdoyant rivage. Elle laisse pendre sa tête flétrie , elle tombe pendant que ses feuilles sont encore tendres ».
Ronnan se leva, mais il était encore triste. Il fit présent à Rumna et au fils de JLamor des salles de Lava. Il laisse , pour les défendre , Fermor et l'espion de la nuit.
Nous emmenâmes Sulmina sut les vagues dans le vaisseau de Ronnan; et, en soupirant, nous élevâmes ici sa pierre grisâtre. Ici repose aussi le jeune Ronnan, dont le bras fut jadis si nerveux, dont les traits lurent jadis si beaux. Ses jours furent tristes et courts sur la coHine ; il ne survécut pas longtemps à sabien-aimée. Il fut déposé sous cette pierre revêtue de mousse. Il repose à côté de sa. Sulmina. Un chardon solitaire courbe sa tête entre leurs monumens , et disperse de
54a CAT H LAVA*
l'autre côté sa barbe blanche. Souvent , lors-* que je viens m' asseoir ici à la douce lumière de la lune, je vois leurs faibles fantômes sur ses humides rayons. Je prends ma harpe et célèbre leurs louanges. Joyeux, ils s éloignent sur Faile des vents.
Pourquoi, fils d'Arar, es-tu si taciturne, quand tu es environné des enfans de la gloire ?